Dix petits nègres d’Agatha Christie

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Huit personnes se rendent par train ou par voitures sur l’île du Nègre. Une île qui fit couler beaucoup d’encre dans l’actualité. A-t-elle été rachetée par un millionnaire américain, par une star de Hollywood ou par le mystérieux M. Owen ? Les invités, poussés par la curiosité, ont tous accepté sans hésitation de se rendre dans le Devon. Tous ont des motivations différentes : certains ont été attirés par une promesse d’emploi, d’autres doivent y retrouver des connaissances, d’autres encore sont en mission de surveillance. Tous viennent d’horizons différents : un juge, un play-boy, un ancien policier, une secrétaire vont se côtoyer pendant leur séjour sur l’île. Tous ignorent qu’ils sont plusieurs à avoir été conviés sur l’île en cette journée du 8 août, tous sont donc surpris à la vue des autres au point de rendez-vous. Vera Claythorne, la secrétaire, est saisie à la vue de l’île du nègre : « Elle se l’était imaginée très différente, toute proche du rivage, couronnée d’une magnifique maison blanche. Mais aucune habitation ne se présentait au regard. On apercevait seulement une énorme silhouette rocheuse ressemblant vaguement à un profil de nègre. Son aspect lui parut sinistre et elle frissonna. » Sur l’île, les attendent deux serviteurs : M. et Mme Rogers. Ils sont donc dix sur l’île, comme les dix petits nègres de la comptine encadrée dans chaque chambre et comme les dix figurines présentées sur un plateau dans le salon. Mais aucune trace de leur hôte, M. Owen…

J’avais lu les « Dix petits nègres » il y a plus de vingt ans et j’ai eu grand plaisir à le relire à l’occasion d’une lecture commune organisée par Shelbylee sur Whoopsy Daisy. Agatha Christie met ici en place un redoutable huis-clos qu’il est impossible de lâcher. La construction est brillante puisqu’il y a une parfaite corrélation entre la comptine, les figurines et ce qui va arriver aux dix personnes présentes sur l’île. C’est donc avec effroi que l’on anticipe les événements. L’intrigue se met en place doucement, les protagonistes mettent un peu de temps à comprendre le piège dans lequel ils se sont mis. La panique, la suspicion, l’angoisse les gagnent tandis que le tempo s’accélère, ne laissant souffler ni les acteurs, ni les lecteurs. En plus d’être un parfait roman policier, « Dix petits nègres » est également un grand roman psychologique grâce à son panel de personnages qui tous réagissent de manière différente. Nous sommes nous même manipulés puisqu’aucun indice ne nous est laissé pour découvrir l’identité de M. Owen. J’ai relu le roman en me souvenant parfaitement de la fin et je trouve qu’Agatha Christie ne nous met absolument pas sur la piste.

« Dix petits nègres » est un modèle de roman à suspens. L’idée de départ est extrêmement originale et parfaitement menée de bout en bout. Les lecteurs, comme les personnages, sont manipulés par Lady Agatha pour le plus grand plaisir des premiers et le grand malheur des seconds !

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Passé imparfait de Julian Fellowes

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Recevoir une invitation de Damian Baxter après plus de quarante ans de fâcherie fut une surprise pour le narrateur de « Passé imparfait ». Par curiosité, il se rend au rendez-vous et découvre un Damian au seuil de la mort. Celui-ci a besoin de son ancien ami pour réaliser une mission : retrouver son enfant dont il a appris l’existence par le biais d’une lettre anonyme. La mère est forcément une des conquêtes de Damian à l’époque où ils étaient amis à la fin des années 60. Notre narrateur devra donc retrouver ses anciennes camarades qu’il n’a plus jamais revues après les évènements survenus lors de vacances au Portugal en 1970.

Scénariste de « Gosford Park » et créateur de « Downton Abbey », Julian Fellowes s’intéresse dans ce roman au même milieu, le sien, celui de l’aristocratie anglaise. A la fin des années 60, pendant que le Swinging London battait son plein, l’aristocratie anglaise tachait de sauver les meubles. Sentant la fin de leurs privilèges arriver, la haute société anglaise organisait la saison des débutantes. Les mères tentaient de marier leurs filles à de beaux partis avant que leurs propres comptes en banque ne s’assèchent. De tea parties en réception à Ascot, Julian Fellowes nous montre la fin d’un mode de vie, d’une noblesse anglaise qui n’allait pas résister aux capitalistes aux dents longues. Damian Baxter semble être l’un d’entre eux. Loin de faire partie de ce monde, il va y entrer de force, gâchant parfois les fins de soirées où il n’a pas été invité. Un ver infiltré dans la pomme. Le narrateur commence à l’admirer avant de le détester totalement d’autant plus que tous deux convoitent la même jeune femme.

Mais le cœur du roman de Julian Fellowes est le temps et il est finalement très proustien. Le narrateur (qui n’a pas de nom comme celui de la « Recherche du temps perdu » et qui est lui aussi écrivain) est plongé dans son passé à la recherche de ce qu’il a vécu, de ce qu’il était. Ses souvenirs, comme ceux de Marcel Proust, redonnent vie à une société, à des mœurs aujourd’hui disparues. Son regard, mâtiné de regrets, est lucide et acide sur cette société sur le point de s’éteindre. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit du temps de sa jeunesse, des espoirs en l’avenir, des possibles qui semblent infinis. Et, malgré leurs destinées parfois douloureuses, les protagonistes de l’histoire resteront figés dans les souvenirs du narrateur dans leur juvénilité et leur beauté.

« Passé imparfait » est le portrait de la bonne société anglaise de la fin des années 60 en train de s’éteindre. Un monde que Julian Fellowes connaît parfaitement et qu’il décrit finement. Malgré quelques longueurs et répétition dans la construction, « Passé imparfait » reste un livre délicieux à parcourir.

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Mrs Palfrey, Hôtel Claremont de Elizabeth Taylor

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« Une tâche épuisante, vieillir. C’est comme être un bébé, mais à l’envers. Dans la vie d’un nourrisson, chaque jour représente une nouvelle acquisition ; et pour les vieux, chaque jour représente une nouvelle petite perte. On oublie les noms, les dates ne signifient plus rien, les évènements se confondent, les visages s’estompent. La petite enfance et la vieillesse sont des périodes harassantes. » Mrs Palfrey arrive à l’Hôtel Claremont de Cromwell Road un dimanche pluvieux de janvier. Veuve ne pouvant plus rester seule chez elle, elle décide de s’installer dans cet hôtel où de nombreuses personnes âgées viennent vivre. L’Hôtel Claremont finit par ressembler à une anti-chambre de la maison de retraite ou pire, il s’avère parfois être la dernière demeure de ses locataires. Cela ne plaît guère au patron qui préfèrerait une autre clientèle. Toute une petite société s’organise : Mrs Post et sa timidité maladive, Mr Osmont et ses blagues grivoises, Mrs Burton l’alcoolique flamboyante, Mrs Arbuthnot et ses médisances. Mrs Palfrey craint terriblement le jugement de cette dernière. Ne voulant se montrer faible et admettre que son petit-fils ne vient jamais la voir, Mrs Palfrey fait passer Ludo, un jeune homme croisé dans la rue, pour son petit-fils et l’invite à l’Hôtel Claremont.

C’est grâce à Emjy que j’ai découvert ce court roman de Elizabeth Taylor et j’ai été enchantée par ma lecture. C’est avec beaucoup de délicatesse, de tendresse et d’humour que l’auteur dépeint la vieillesse. Mrs Palfrey est un personnage très attachant. Malgré son arrivée à l’Hôtel Claremont, elle essaie de garder sa dignité, un certain standing pour résister à la vieillesse et à la solitude. La fille de Mrs Palfrey habite en Ecosse et son petit-fils Desmond est trop occupé par son au travail British Museum pour penser à tenir compagnie à sa grand-mère. Fort heureusement, Mrs Palfrey rencontre Ludo, un jeune écrivain sans le sou qui prend plaisir à être en compagnie de la vieille dame. Lui aussi est seul, loin de sa mère excentrique. Deux solitudes se rencontrent et s’unissent pour quelque temps, pour se réchauffer. Cette relation est très touchante et ne tombe jamais dans la mièvrerie ou les bons sentiments. Elizabeth Taylor a l’art de croquer ses personnages et la galerie des résidents de l’Hôtel Claremont en est la preuve. Fantaisiste, renfermé, dominateur, chacun tente finalement d’oublier que la fin approche et de sauver la face.

« Mrs Palfrey, Hôtel Claremont » est le joli et tendre portrait d’une femme arrivant au crépuscule de sa vie et qui tente de combler la solitude inhérente à la vieillesse.

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Ma cousine Rachel de Daphné du Maurier

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Le jeune Philip Ashley a grandi auprès de son cousin Ambroise dans son domaine de Cornouailles. Les deux hommes sont très proches, Philip est amené à être l’héritier de son cousin. Ce dernier, en vieillissant, doit se rendre en Italie pendant l’hiver. C’est là-bas qu’il rencontre Rachel, une cousine éloignée. Et, à la grande surprise de Philip, ce vieux garçon d’Ambroise épouse sa cousine très rapidement. Philip voit d’un mauvais œil l’arrivée de cette inconnue dans la famille et dans le duo qu’il forme avec Ambroise. Et ce ressentiment se transforme en haine lorsque Philip apprend la mort d’Ambroise en Italie.

Le prologue de « Ma cousine Rachel » est remarquable et s’ouvre ainsi : « Dans l’ancien temps, l’on pendait les gens au carrefour des Quatre-Chemins. » L’idée d’un drame, d’une tragédie plane donc durant tout le roman. A qui s’adresse ce prologue ? Sur qui va s’abattre le destin ? Nous ne le saurons qu’à la toute fin du roman, Daphné du Maurier jouant avec les nerfs de son lecteur et réussissant à maintenir la tension jusqu’aux dernières pages.

« Ma cousine Rachel » est le roman du doute, de l’ambiguïté. Philip est l’unique narrateur de cette histoire. C’est par son prisme que nous découvrons et apprenons à connaître Rachel. Est-il un narrateur fiable ? Il est difficile de répondre positivement tant Philip se laisse emporter par sa fougue de jeune homme qui n’a quasiment rien vécu. Il passe de la détestation à la passion en peu de temps et sans aucune nuance. Notre vision de l’histoire est donc biaisée, nous n’avons aucun recul et cela nous plonge dans l’incertitude totale.

Il nous est donc impossible de nous faire un avis tranché sur Rachel, victime ou coupable ? C’est en tout cas un très beau personnage qu’a créé Daphné du Maurier. Rachel est fantasque, légère, dépensière et inconséquente. Mais elle sait également être généreuse, on le constate dans la très belle scène de Noël où elle distribue des cadeaux à chacun : amis, voisins ou domestiques. Les différentes facettes de Rachel nous questionnent tout au long du roman sans que l’on puisse déterminer avec certitude sa nature profonde. Et c’est vraiment la force du roman et l’intelligence de l’auteur que de nous laisser dans le doute et l’irrésolution.

« Ma cousine Rachel » démontre, s’il en était encore besoin, le formidable talent de conteuse de Daphné du Maurier et sa capacité à manipuler son lecteur tout au long du roman.

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Sourires de loup de Zadie Smith

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Archibald Jones et Samad Iqubal se sont rencontrés durant la seconde Guerre Mondiale et se sont liés d’une amitié indéfectible. Chacun est revenu de la guerre avec un handicap : Archie boite et Samad a perdu l’usage d’un bras. Le premier est un cockney, l’autre un indien du Bangladesh. Tous deux vivent dans le nord de Londres, Archie est employé dans une entreprise où il effectue de la mise sous plis, Samad est serveur dans un restaurant indien du quartier. Ils ont également tous les deux épousé une femme beaucoup plus jeune : Alsana, indienne et musulmane comme son mari et Clara une exubérante jamaïcaine. Les deux femmes tombent enceinte en même temps ce qui les rapproche. Alsana donne naissance à des jumeaux, Millat et Magid tandis que Clara met au monde une fille prénommée Irie. Les destinées des trois enfants, comme celles de leurs pères, vont être intimement liées.

« Sourires de loup » est le premier roman de Zadie Smith et pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Sur plus de 700 pages, elle nous raconte la saga des familles Jones et Iqubal de la seconde Guerre Mondiale à 1999. Son roman est truculent et dramatique à la fois, il foisonne d’anecdotes, de digressions, de retour en arrière sans que jamais le lecteur ne soit perdu.

Zadie Smith y aborde de nombreux sujets mais celui qui lui tient le plus à cœur est celui de la mixité puisqu’elle même est née d’un père britannique et d’une mère jamaïcaine. En découle, la question des racines et de la façon dont on peut conjuguer celles-ci à la vie occidentale. Samad a peur que ses fils perdent leur identité et oublient leurs origines. Lui même a du mal à s’intégrer et la société anglaise ne l’aide puisque tout le monde le traite de « paki » en se moquant bien de son véritable pays d’origine.  « Plus je vais et plus j’ai l’impression qu’on fait un pacte avec le diable quand on débarque dans ce pays. On tend son passeport au contrôle, on obtient un tampon, on essaie de gagner un peu d’argent, de démarrer… mais on n’a bientôt qu’une idée en tête : retourner au pays. Qui voudrait rester ? Il fait froid et humide ; la nourriture est immonde, les journaux épouvantables – qui voudrait rester ; je te le demande ? Dans un pays où on passe son temps à vous faire sentir que vous êtes de trop, que votre présence n’est que tolérée. Simplement tolérée. Que vous n’êtes qu’un animal qu’on a fini par domestiquer. Il faudrait être fou pour rester ! Seulement voilà, il y a ce pacte avec le diable… qui vous entraîne toujours plus loin, toujours plus bas, et qui fait qu’un beau jour on n’est plus apte à rentrer ; que vos enfants sont méconnaissables, qu’on n’appartient plus à nulle part. » Samad est déboussolé et ira jusqu’à séparer ses jumeaux pour « sauver » l’un d’eux en l’envoyant au Bangladesh. Mais le résultat ne sera pas forcément celui qu’il attendait.

Ce que montre également « Sourires de loup », c’est une société en pleine mutation, en plein changement où chacun a du mal à trouver sa place. Dans les années 80, les années Thatcher où un fort individualisme se met en place, plusieurs personnages se réfugient dans des groupes aux valeurs fortes et souvent radicales. Magid rejoint des musulmans radicaux ; Joshua, un ami d’Irie et de Magid, adhère à un groupe d’activistes écologistes ; la grand-mère d’Irie tente de la faire rentrer chez les témoins de Jéhovah ; Millat ne reconnaît que les bienfaits de la science et des modifications génétiques. Chacun se cherche une cause à défendre, un engagement lui donnant une identité, une utilité. Une crise identitaire et sociétale que l’on a d’ailleurs toujours pas régler et qui en a laissé beaucoup sur le bord de la route.

« Sourires de loup » est une fresque passionnante, remarquablement construite, au style fluide, aux personnages attachants que j’étais bien triste de quitter à la dernière page.

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L’amant de Lady Chatterley de DH Lawrence

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Lors d’une permission en 1917, Constance Reid épouse Clifford Chatterley. Ce dernier revient du front en 1918 en fauteuil roulant. Le couple s’installe dans la propriété familiale de Wragby au cœur des houillères. La vie au château devient rapidement morne pour la jeune épouse. Son mari ne voit leur mariage que sur un plan intellectuel et n’accepte les mains de Constance que pour ses soins. Ce que Clifford ne voit pas, c’est la passion frémissante de Constance qui a besoin de s’exprimer, de s’enflammer. Loin de la tristesse de Wragby et de sa vue sur les mines, Constance s’échappe dans la forêt environnante. C’est en se promenant qu’elle fait la connaissance du garde-chasse de Clifford, Oliver Mellors.

Écrit en 1928, cette troisième et définitive version de « L’amant de Lady Chatterley » provoqua un véritable scandale dans l’Angleterre pudibonde de ce début de siècle. Le livre fut condamné pour obscénité et pornographie, accusation qui a dû en émoustiller plus d’un et a contribué à la sulfureuse réputation du roman.  A sa lecture, l’accusation semble ridicule tant on est loin de toute vulgarité ou pornographie facile et gratuite. Il est ici question de sensualité, d’éveil à celle-ci et de joie de vivre. Rien de trivial, rien de mièvre dans l’histoire qui unit Constance à Oliver.

Ce qui m’a frappé à la lecture du roman, c’est sa grande modernité sociétale et sociale. « L’amant de Lady Chatterley » est tout d’abord un roman féministe. Le personnage de Constance est incroyablement libre. Elle n’est plus vierge lorsqu’elle épouse Clifford et le garde-chasse n’est pas son premier amant. Pour elle, le fait de coucher avec un domestique n’est pas un problème en soi contrairement à sa sœur qui est choqué par l’appartenance sociale d’Oliver. Constance ne voit pas les barrières sociales, seule l’intéresse la personne de Mellors, cet ancien officier des Indes qui a préféré quitter l’armée plutôt que de s’élever dans la hiérarchie. Le sexe entre eux est quelque chose de très naturel, de très joyeux et surtout la jouissance est partagée. Ce qu’Oliver apporte à Constance est une véritable relation physique où les deux partenaires sont parfaitement en accord.

Le roman de DH Lawrence porte également un discours social très marqué et qui donne de la profondeur à cette histoire d’amour. Oliver Mellors est le porte-parole des idées de l’auteur. Il fustige l’industrialisation à outrance de l’Angleterre, ses ravages sur les ouvriers dont il a fait partie et surtout le pouvoir dominateur de l’argent. Celui-ci pourrit tout (notamment les relations humaines) et on voit que ce discours est malheureusement toujours d’actualité.

Oliver Mellors reproche également aux industries de détruire les paysages de l’Angleterre rurale, de transformer le visage du pays. La nature tient une place essentielle dans le roman. DH Lawrence parle des saisons, de la forêt avec une poésie infinie. La forêt est pour Mellors le seul endroit encore protégé, libre et sauvage.

« L’amant de Lady Chatterley » est un roman surprenant de modernité et d’engagement social. Loin d’être une bluette sulfureuse, ce roman de DH Lawrence est un hymne à la joie de vivre, au partage.

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Le bouddha de banlieue de Hanif Kureishi

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Karim a 17 ans, il est le fils d’une mère anglaise et d’un père indien, Haroon. Nous sommes à la fin des années 70 dans la banlieue de Londres. Haroon décide d’enseigner le bouddhisme et la sagesse indienne aux londoniens en manque de spiritualité. Il organise des séances de méditation avec l’aide d’Eva, une femme fantasque et riche dont il ne tarde pas à tomber amoureux. Haroon a trouvé sa voix et une nouvelle femme. Karim, lui, se cherche, tiraillé entre ses deux cultures, ses deux parents.  il veut tout essayer : la drogue, le sexe, le théâtre, le militantisme, le show business. Dans le Londres des années 70, tout est permis, tout est ouvert.

En partie autobiographique, « Le bouddha de banlieue » nous plonge dans le Londres des années 70 en compagnie du jeune Karim et de sa famille. Hanif Kureishi fait le portrait d’une famille aux membres atypiques et extravagants. Du côté « paki », nous avons Haroon reconverti en gourou new age, l’oncle traditionaliste qui tient une épicerie et est prêt à faire la grève de la faim pour imposer un mari à sa fille, la cousine Jamila féministe et émancipée mais qui devra céder à son père, Changez, le mari de Jamila, qui est handicapé, paresseux et libidineux. Du côté anglais, ce n’est pas tellement mieux puisque la tante est alcoolique et l’oncle apprend à Karim à vandaliser un train à l’occasion de matchs de foot. Un joyeux chaos où Karim doit trouver sa place. Son personnage est le reflet de l’atmosphère de l’époque, de sa liberté. Ce sont les milieux underground, le théâtre d’avant-garde qui l’intéressent et il sort aussi bien avec des filles qu’avec des garçons.

Malgré ses allures de comédies, le roman n’oublie pas les côtés sombres de la vie d’un jeune « paki » à Londres. Karim est né en Angleterre, il n’a jamais mis un orteil en Inde mais cela ne l’empêche pas de se faire insulter, violenter à l’école. Son premier rôle, celui de Mowgli, lui sera proposé en raison de sa couleur de peau. Ce que montre également Hanif Kureishi, c’est que la parenthèse enchantée va se refermer de manière brutale. La fin du roman nous montre la multiplication des manifestations contre le racisme, l’arrivée des yuppies et bientôt celle de Margaret Thatcher. L’ultra libéralisme va sonner le glas de la fête.

« Le bouddha de banlieue » est un roman rythmé, drôle, cru qui montre bien le bouillonnement culturel et sociétal de la capitale londonienne dans les années 70. La deuxième partie (le début de la carrière théâtrale de Karim) est un peu moins réussie mais ma lecture fut tout à fait réjouissante.

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Miniaturiste de Jessie Burton

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 En ce mois d’octobre 1686, Nella Oortman âgée de 18 ans, arrive à Amsterdam pour y découvrir ce que sera dorénavant son foyer. Venant de la campagne, elle fut mariée quelques mois plus tôt à Johannes Brandt, un prospère marchand de 39 ans. Arrivée dans sa nouvelle demeure, elle est fraîchement accueillie par sa belle-sœur Marin et les deux serviteurs : Otto, un ancien esclave et Cornelia, une orpheline. Johannes n’est pas présent pour recevoir sa toute jeune épouse. Cette absence, la rigueur de Marin, les moqueries de Cornelia sont bien loin de rassurer la craintive Nella. Les jours suivants vont la conforter dans sa première mauvaise impression. Johannes passe en coups de vent chez lui et surtout il n’honore pas le lit conjugal au grand désarroi de sa femme. Mais il lui fait un présent somptueux pour célébrer leur mariage : une maison de poupées, réplique miniature de leur propre maison : « L’exactitude de la reproduction est fascinante, comme si la véritable maison avait été rétrécie, son corps coupé et ses organes dévoilés. Les neuf pièces, de l’office au salon, jusqu’à l’espace où on garde la tourbe et le bois à l’abri de l’humidité, sont des répliques parfaites. » Nella a toute latitude pour compléter le mobilier de la maison de poupées. Elle fait appel à une miniaturiste qui bientôt va dévancer les commandes et les souhaits de Nella comme si elle savait ce qui se passait chez les Brandt.

« Miniaturiste » est le premier roman de l’anglaise Jessie Burton et il est arrivé en France auréolé de nombreux prix. Les premières pages nous plongent très rapidement dans l’ambiance austère et rigoriste de l’Amsterdam calviniste du 17ème siècle. Il semble que l’auteure se soit beaucoup documentée sur cette période et sur les contradictions de la ville. Les bourgmestres interdisent par exemple de consommer du sucre mais il n’est bien entendu pas interdit de le vendre à l’extérieur. Amsterdam, la prospère, vénère le commerce et l’argent. Une ville où la religion dicte ses lois et où il est tout à fait conseiller de dénoncer les péchés des autres aux autorités. Cela évitait certainement de regarder ses propres entorses à la religion.

Et c’est dans une atmosphère fort gothique que Nella commence sa vie d’épouse. Son arrivée m’a évoqué certains passages de « Rebecca », la jeune et ingénue mariée qui se retrouve guidée et dominée par Mrs Denvers/Marin Brandt. L’ambiance étrange et chargée de mystères va se prolonger pendant toute la lecture et sera renforcée par le côté surnaturel des « révélations » des paquets de la miniaturiste. Ce personnage, dans l’ombre, semble tirer les ficelles de la vie des Brandt ce qui intrigue aussi bien Nella que le lecteur. « Miniaturiste » est bel et bien un page-turner qu’il est difficile de lâcher tant que notre curiosité n’est pas satisfaite. Malheureusement, c’est là que le roman pêche. Les révélations sur la miniaturiste ne furent pas à la hauteur de mes attentes et je les ai trouvées vite balayées par l’auteur.

Malgré ce bémol (n’oublions pas qu’il s’agit d’un premier roman), « Miniaturiste » m’a énormément plu grâce à une intrigue bien ficelée, des personnages attachants et bien campés, un âge d’or d’Amsterdam parfaitement reconstitué. Ne boudons pas notre plaisir, ce roman est extrêmement prometteur.

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Expo 58 de Jonathan Coe

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A Londres en 1958, Thomas Foley travaille pour le ministère de l’Information. Ses supérieurs lui proposent de participer au grand évènement de l’année : l’exposition universelle qui aura lieu à Bruxelles. Le pavillon britannique comportera un pub, le Britannia, qui sera entièrement supervisé par Thomas. Une aubaine comme celle-ci ne peut se refuser même si Thomas vient de devenir père. Il doit quitter son foyer durant six mois et ne se pose pas longtemps la question de savoir si sa femme l’accompagnera. Sylvia restera en Angleterre avec leur fille Gill, Thomas compte profiter pleinement de son expérience et s’éloigner ainsi de la monotonie naissante dans son couple. Et après tout, le téléphone permettra de rester en contact. L’exposition universelle est à la hauteur des espérances de Thomas. Le lieu est bouillonnant, fertile en rencontres : Anneke la très séduisante hôtesse belge, Tony le scientifique anglais qui partage la chambre de Thomas, Chersky le journaliste russe et malheureusement Wayne et Radford les espions anglais. Thomas est plongé bien malgré lui dans des affaires d’État tournant autour du nucléaire et des récentes découvertes anglaises dans ce domaine. L’expo 58 ne sera pas aussi reposante qu’il le pensait.

Jonathan Coe rend hommage dans son dernier livre au roman d’espionnage (Thomas lit « Bons baisers de Russie ») mais également aux premiers films d’Alfred Hitchcock où des quidams étaient plongés par hasard dans de tortueuses intrigues d’espionnage. Les Dupont et Dupond de l’espionnage à l’anglaise portent d’ailleurs les noms des deux acteurs qui jouaient les espions dans « A lady vanishes » : Basil Radford et Naunton Wayne. Ce duo offre les passages les plus cocasses du roman avec un véritable ping-pong verbal entre les deux hommes. Comme dans les films d’espionnage de Hitchcock, Jonathan Coe a écrit une intrigue pleine de rebondissements mais également pleine de légèreté. La course au nucléaire n’empêche pas quelques pintes au Britannia ou de flirter avec Anneke !

« Expo 58 » est aussi empreint de beaucoup de nostalgie. L’Angleterre court vers la modernité mais n’est-ce pas au prix de ses traditions et d’une certaine insouciance ? Celle de Thomas y est également en jeu. Son retour en Angleterre, dans son foyer sera un véritable désenchantement, une entrée définitive dans l’âge adulte. Mais Thomas repensera toute sa vie avec émotion et mélancolie aux moments passés à Bruxelles.

« Expo 58 » est un roman léger, une amusante parodie des livres d’espionnage totalement dans l’esprit des films anglais de Hitchcock comme « A lady vanishes » ou « 39 steps ».

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Les tours de Barchester de Anthony Trollope

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 Nous avions laissé Mr Harding se remettre du scandale lié aux prestations qu’il touchait en tant que directeur de l’hospice d’Hiram, nous le retrouvons titulaire d’une petite cure non loin de Barchester. Mr Bold, le mari de sa fille cadette Eleanor et à l’origine dudit scandale, est décédé laissant celle-ci avec un tout jeune enfant. L’archidiacre Grantly, beau-fils de Mr Harding, va trouver à exercer sa virulence avec l’arrivée du nouvel évêque,  remplaçant de Mr Grantly senior qui vient de trépasser. Le Docteur Proudie, sa femme et son chapelain Mr Slope, vont prendre possession de la cathédrale de Barchester. Une lutte de pouvoir et d’influence ne va pas tarder à se déclencher entre Mr Slope et Mr Grantly. Poussé par la redoutable Mrs Proudie, Mr Slope déploie tous ses talents d’orateur et de manipulateur. Mais bientôt, cela ne lui suffira pas et son ambition démesurée l’amènera à affronter Mrs Proudie.

Étude des conflits au sein de l’Église anglicane, étude de mœurs, roman sentimental, « Les tours de Barchester » est tout ça à la fois. C’est une grande saga que Trollope déploie devant son lecteur. On retrouve avec plaisir, dans ce deuxième volet, les personnages du « Directeur ». Le pauvre Mr Harding va encore être au cœur de nombreuses polémiques et jeux de pouvoir puisqu’à nouveau le poste de directeur de l’hospice doit être attribué.  C’est autour de ce poste que vont se déchirer Mr Grantly et Mr Slope, puis Mr Slope et Mrs Proudie. Tout l’enjeu est l’influence des uns et des autres sur le faible et lâche Mr Proudie. Trahison, coups bas, bassesses, tout est permis pour conquérir le pouvoir et placer ses pions sur l’échiquier clérical. Anthony Trollope raille avec beaucoup d’ironie ces querelles de chapelle où il est finalement très peu question de religion et de foi. Il dresse un portrait sévère des serviteurs de Dieu qui sont tous, à part le doux et généreux Mr Harding, plus ambitieux les uns que les autres.

En parallèle à ces chamailleries religieuses, se déroule une autre intrigue. Celle-ci se développe autour de Eleanor Bold. Cette jeune et séduisante veuve a un avantage de poids : son défunt mari lui a laissé un beau pécule. Voilà un attrait irrésistible pour deux de ses prétendants : Mr Slope qui a besoin d’argent pour réaliser ses ambitions, Mr Stanhope, jeune artiste désargenté et désinvolte dont le père ne veut plus payer ses dettes. Reste Mr Arabin, ami de Mr Grantly, bien incapable à 40 ans de comprendre et encore moins d’exprimer ses sentiments envers la jeune femme. La pauvre sera l’objet de nombreux malentendus, de nombreuses manipulations qu’elle aura bien du mal à démasquer. Son innocence et sa naïveté l’empêchent de voir clairement la nature des hommes qui l’entourent.

Sous la plume brillante et acide de Trollope, tous ces imbroglios deviennent fort réjouissants pour le lecteur qui se délecte des descriptions de l’auteur comme celle de Mr Slope qui est particulièrement cruelle : « Sa chevelure est raide et terne, d’une pâle teinte roussâtre. (…) Il ne porte pas de favoris et est toujours rasé avec soin. Il a le visage presque de la même couleur que ses cheveux, mais peut-être un peu plus rouge : il n’est pas sans rappeler la viande de bœuf – une viande de mauvaise qualité, dois-je ajouter. Son front est vaste et élevé, mais carré et lourd, et désagréablement luisant. Sa bouche est large, mais ses lèvres sont fines et pâles ; et ses gros yeux globuleux brun pâle inspirent tout, sauf la confiance. Mais son nez rachète son visage : il est droit et bien formé ; j’eusse préféré, cependant qu’il n’eût pas cet aspect un peu spongieux et poreux, comme s’il avait été adroitement sculpté dans un liège de couleur rouge.  » Anthony Trollope semble toujours prendre beaucoup de plaisir à écrire ses romans, cela passe par de très nombreuses interpellations à son lecteur. Il y réfléchit même parfois sur son métier d’écrivain, sur la difficulté à devoir être publié sous la forme du feuilleton.

Ce deuxième volet des chroniques du Barsetshire est une belle réussite, le ton est truculent et ironique, l’intrigue pleine de rebondissements et c’est une belle et longue galerie de personnages qui vous attend si vous vous décidez à vous promener dans les rues de Barchester.

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Pour clôturer en beauté ce mois anglais et fêter dignement le bicentenaire de la naissance de Anthony Trollope, les éditions Points et moi-même vous proposons de gagner :

1 exemplaire du « Docteur Thorne » qui est le 3ème volet de la série consacrée au Barsetshire

-3 exemplaires des « Enfants du duc » qui lui fait partie de la série consacrée aux Palliser

Je vais vous demander en quelques lignes pourquoi vous aimez Anthony Trollope (si vous l’avez déjà lu) ou pourquoi vous souhaitez le lire. Les plus convaincants gagneront un exemplaire. Merci de me préciser quel roman vous souhaitez gagner.

J’attends vos réponses à l’adresse suivante : anthony.trollope@yahoo.fr

A vos stylos, vous avez jusqu’au 7 juillet pour déclarer votre flamme à Anthony Trollope !

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