Jézabel de Irène Némirovsky

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Gladys Eysenbach est dans le box des accusés. C’est encore une belle femme malgré son âge. Elle accuse néanmoins la fatigue du procès et des témoignages qui se succèdent. Gladys est jugée pour le meurtre d’un  jeune homme de 20 ans, Bernard Martin, probablement son nouvel amant. La vie de Gladys est exposée aux yeux de tous durant le procès : sa richesse, son oisiveté, ses voyages, sa liberté, ses nombreux amants. Elle aimerait que le procès s’arrête, que personne n’entende les témoins. Elle a reconnu le meurtre, cela ne suffit-il pas ? « Je mérite la mort et le malheur, mais pourquoi cet étalage de honte ? »

Dans la première partie du roman, Irène Nemirovsky nous présente une femme accablée par ce qu’elle a fait, ravagée par la douleur et les larmes. Gladys fait peine à voir. La deuxième partie revient sur sa vie, de l’âge de 18 ans au meurtre de Bernard Martin. Et c’est une toute autre femme que l’on découvre. Gladys est terriblement belle et elle en a pleinement conscience. A 18 ans, elle se rend compte que son physique parfait lui donne le pouvoir sur tous les hommes. Aucun ne peut lui résister. Sa vie ne tourne  plus alors qu’autour de son pouvoir de séduction et du désir des hommes. « L’amour, le désir d’un homme, ces mains tremblantes, ce zèle à la servir, ces regards amoureux, jaloux, de cela elle ne se lasserait jamais. »

Mais le temps passe et fane la beauté. Gladys devient obsédée par son apparence et son âge. Elle est égoïste, capricieuse et affreusement orgueilleuse. Elle est prête à tout pour cacher son âge : falsifier ses papiers d’identité comme gâcher le bonheur de sa fille. La compassion que nous pouvions ressentir pendant le procès s’évanouit au fur et à mesure que nous découvrons la véritable Gladys Eysenbach. C’est un personnage à la Dorian Gray, elle est prête aux pires horreurs pour conserver son infinie beauté. Comme le personnage d’Oscar Wilde, elle s’avère hideuse à l’intérieur. Le portrait que dresse ici Irène Nemirovsky est accablant pour Gladys. D’une grande finesse psychologique, il est également d’une grande cruauté.

« Jézabel » est un court mais dense roman qui présente un personnage de femme vénéneuse et particulièrement odieuse.

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La nouvelle espérance de Anna de Noailles

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« Son être fatigué des vives passions de l’enfance, des hasards d’un mariage hâtif, des douleurs de la maternité malheureuse, se reposait ainsi au creux des après-midi molles, bercé du plaisir de vivre faiblement à la sensuelle crainte de la mort. » Sabine de Fontenay est une jeune aristocrate qui ne vit que pour sentir le feu des sentiments, de la passion. Son mari l’aime faiblement, par habitude, avec tendresse mais sans ferveur. Sabine recherche dans la vie ce qu’elle a lu dans les livres de Musset, Balzac, dans « Les souffrances du jeune Werther » ou « Tristan et Iseult ». Cette nécessité viscérale à être aimée l’a fait s’intéresser à différents hommes, l’a fait rêver et espérer.

Anna de Noailles nous parle, à travers le destin de Sabine, du sort des femmes au début du 20ème siècle. Son héroïne n’a pas de but dans la vie, elle ne fait rien, ne pense à rien, la vacuité de son quotidien transparaît dans son caractère. Malheureusement, Sabine a perdu un enfant à qui elle aurait pu se consacrer entièrement et qu’elle aurait pu aimer éperdument. Au lieu de ça, elle jette son dévolu sur les hommes qui l’entourent, les amis de son mari : Jérôme et Pierre avant de rencontrer Philippe. Le roman est découpé en trois parties, chacune dédiée à l’un des trois hommes. Le quotidien de Sabine se charge alors d’émotions, de tourments délicieux qui la rapprochent du romantisme des livres qu’elle adore. Sabine ne sait pas se contenter de tiédeur, elle veut se consumer d’amour. On voit bien qu’en ce début de 20ème siècle, les femmes sont toujours prisonnières des conventions, du mariage et n’ont pas d’autonomie. Anna de Noailles avait au moins l’écriture pour s’échapper.

Et la langue d’Anna de Noailles est surprenante, audacieuse dans ses comparaisons ou ses métaphores. C’est une écriture élégante, précieuse, très attentive aux états d’âme de son héroïne mais également aux saisons, à l’environnement dans lequel elle évolue : « Comme elle s’était amusée en juillet, assise devant les graviers chauds des jardins, et en automne, à courir le long du feuillage rouge des noisetiers, où luisaient, durement chevillées à leurs capuchons verts, les noisettes en bois de soie (…) Elle avait aimé aussi toutes les choses des maisons et des chambres, l’aurore d’été, prise dans les rideaux de perse gommée, et quand on ouvrait la fenêtre les matins d’octobre, la première entrée du vent froid, qui sentait l’anis et le raisin… »

Roman de l’ennui mondain, du romantisme rêvé et de la place des femmes au début du 20ème siècle, « La nouvelle espérance » est un roman singulier de par le style raffiné, poétique d’Anna de Noailles. Sa langue m’a envoûtée.

La variante chilienne de Pierre Raufast

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Pascal, professeur de philosophie, a loué un gîte pour les grandes vacances dans la vallée de Chantebrie. En douce, il y emmène également Margaux, une élève en délicatesse avec son père. Tous deux avaient besoin de tranquillité, de solitude pour écrire un livre pour Pascal et préparer l’année universitaire pour Margaux. Sur place, ils n’ont qu’un seul et unique voisin auquel Pascal décide de rendre visite un soir. Les deux hommes se lient d’amitié au gré de soirées passées à fumer la pipe et à boire du vin. C’est au cours de l’une d’elle que Florin révèle son secret à Pascal. Suite à un accident et à dix jours de coma, il est incapable de ressentir la moindre émotion. Et sans émotion, pas de souvenirs. Florin a donc développé un autre moyen mnémotechnique : pour chaque souvenir qu’il veut conserver correspond un caillou dont le simple toucher le ramène en arrière. Et Florin a eu une vie rocambolesque, ce qui promet à Pascal de bien belles soirées…

Comme pour « La fractale des raviolis » (à laquelle Pierre Raufast fait référence dans son nouveau roman sous forme de jolis clins d’œil), il faut saluer le talent de conteur et l’imagination débordante de l’auteur. Les histoires qui se succèdent ici sont en grande partie celles de Florin mais également celles de Pascal et de Margaux qui finit par rejoindre les deux compères autour de la table. C’est autour d’un lapin aux olives ou de cailles trop cuites que vous apprendrez pourquoi le valet de cœur se nomme La Hire, comment Jorge Luis Borges a manqué son prix Nobel en passant la soirée dans un bordel marseillais, comment on peut gagner une maison en jouant au capateros dans sa variante chilienne ou encore comment on peut entendre la voix de Clodomir (fils de Clovis Ier) dans les rainures décoratives d’une poterie. Les histoires de Florin débordent de fantaisie, de loufoquerie et parfois sont quelque peu macabres. Mais c’est un régal de se laisser porter par elles, de s’imaginer autour de la table en compagnie de ces trois personnages qui sont plus construits, plus attachants que ceux de « La fractale des raviolis ».

Avec son nouveau roman, Pierre Raufast confirme tout le bien que je pensais de lui. Si vous aimez être plongés dans un imaginaire touffu et farfelu, si vous aimez que l’on vous conte d’incroyables aventures, ce roman est incontestablement fait pour vous.

Je vous écris dans le noir de Jean-Luc Seigle

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Pauline Dubuisson écrit une lettre à Jean qui vient de la demander en mariage. Elle a besoin de lui raconter sa vie, sa vérité avant d’accepter de l’épouser. Et il y a beaucoup à raconter. Pauline est exilée au Maroc depuis la sortie en 1962 du film de Henri Georges Clouzot « La vérité » qui porte sur un épisode de sa vie. En 1953, elle fut condamnée à la perpétuité pour le meurtre de Félix Bailly, son ex-fiancé à qui elle avait avoué avoir été tondue, violée à la libération (elle n’avait pas 18 ans). Félix, fils de bonne famille, rejeta de manière violente et humiliante Pauline, ce qu’elle ne put supporter. Libérée au bout de neuf ans, elle pensait pouvoir recommencer sa vie mais le film de Clouzot met fin à ses illusions de renaissance.

Jean-Luc Seigle écrit une biographie romancée à la première personne. « Je vous écris dans le noir » est un livre qui ne juge pas mais qui n’excuse pas non plus. La vie de Pauline Dubuisson est celle d’une femme trop moderne pour la société française des années 40-50. Une femme à qui aucune deuxième chance n’aura jamais été donnée.

Jean-Luc Seigle analyse finement ce qui me semble être le nœud du destin de Pauline Dubuisson : sa relation avec son père. Elle l’adore, le vénère et elle est prête à tout pour lui. C’est lui qui la pousse dans les bras d’un médecin allemand apte à fournir des victuailles à la famille ou plutôt à la mère. Celle-ci s’est totalement cloitrée depuis la mort au front de deux de ses fils. Seul moyen pour la ramener à la vie : l’obliger à cuisiner. Le père sacrifie donc sa fille pour sauver sa femme. Ce que Pauline a vécu à la libération ne peut s’oublier, s’effacer, la scène dans le livre est d’ailleurs terrifiante, déchirante. Cette odieuse humiliation faite aux femmes en 45 (quid du comportement des hommes pendant la guerre ?) entache à jamais Pauline Dubuisson. Lors de son procès en 1953, cet épisode de sa vie l’incrimine encore plus. Ce sont toutes les lâchetés de la collaboration qui semblent lui être reprochées, imputées. Cette période de notre histoire n’a pas été digérée. Lui est également jeté au visage son statut de brillante étudiante de médecine et le fait qu’elle ne s’évanouisse pas durant les autopsies. Comment une femme peut-elle rester insensible devant un tel spectacle ? Il faut forcément qu’elle soit perverse, froide pour être à la hauteur des hommes. C’est donc une société également machiste qui juge et condamne Pauline Dubuisson. Le procureur voulait sa tête, il n’obtint que la perpétuité.

Le roman de Jean-Luc Seigle souligne remarquablement le poids des préjugés, des jalousies, des aigreurs d’une société qui peut faire basculer une vie. Celle de Pauline Dubuisson laisse un goût de grand gâchis dans la bouche. Son destin tragique est servie par la belle et prenante écriture de Jean-Luc Seigle. il me reste maintenant à découvrir ce que Philippe Jaenada a fait de cette histoire dans son dernier livre « La petite femelle ».

Courir après les ombres de Sigolène Vinson

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Paul Deville aide une multinationale  à compléter le collier de perles de la Chine en Afrique. Il s’agit en fait d’une stratégie géopolitique qui consiste à posséder le plus de bases navales à travers le monde. Chacune constitue une nouvelle perle au collier. En échange, la Chine propose ses services comme reconstruire une route, rénover un hôpital. Paul, ancien professeur en économie à Montpellier, poursuit un but à travers son métier : faire s’effondrer l’occident et son système économique en participant activement au système. « Paul avait compris qu’il demeurerait impuissant face à l’obscénité des décideurs. Les articles qu’il publiait, les conférences qu’il donnait ne pouvaient rien contre la course permanente au profit, cette quête d’argent qui se faisait contre le travail, les travailleurs et les êtres humains. Ses derniers espoirs foulés aux pieds, il avait cessé de s’acharner. Il avait renié et méprisé toutes se études. Puis l’idée lui était venue, presque trop facile, de participer au modèle existant pour en précipiter la perte. » Mais au fur et à mesure, du détroit de Bab-el-Mandeb au golfe d’Aden, il se rend compte que c’est la corne de l’Afrique qui est détruite et pas l’occident. Pour continuer à se voiler la face, Paul poursuit des chimères comme celle de croire que Arthur Rimbaud à continué à écrire lorsqu’il était en Afrique, que le vendeur de café, le trafiquant d’armes n’avaient pas englouti le poète. Alors, il cherche désespérément ses écrits africains.

« Courir après les ombres » est un magnifique roman sur les méfaits de la mondialisation, du capitalisme à outrance. Sigolène Vinson nous rappelle, d’une plume sobre et élégante, que nos modes de vie ont un impact sur des peuples à qui on ne laisse pas le choix. L’idéalisme retors du personnage central Paul Deville en est le témoignage. En pensant détruire le système, il ne fait qu’y participer et contribue à sa pérennité. Autour de lui se déploie une belle galerie de personnages : Mariam la petite pêcheuse somalienne, image même du courage et de la débrouillardise ; Harg le berger Afar qui au contact de Paul et de sa multinationale décide de devenir pirate ; Cush le cousin de Hard, qui paie des passeurs et risque sa vie pour s’échapper et rejoindre un monde « meilleur » ; Louise la française apatride, qui a perdu le goût et le sens de la vie. Des personnages qui sont tous broyés par le système ; certains se battent avec rage, d’autres ont déjà baissé les bras. « Courir après les ombres » est un constat lucide mais jamais revendicateur. Et puis, il y a la splendeur des paysages de Djibouti où Sigolène Vinson a grandi, de cette corne de l’Afrique méconnue, pauvre parce que spoliée et méprisée, à qui l’auteur rend un vibrant hommage.

« Courir après les ombres » se déploie avec langueur, mélancolie mais aussi avec colère, celle des dépossédés de notre système économique. Un très beau roman désespéré.

Merci aux éditions Plon pour cette découverte.

Le principe de Jérôme Ferrari

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Un ancien étudiant en philosophie tente au travers de la vie du physicien allemand Werner Heisenberg de comprendre sa propre trajectoire et celle du monde contemporain. Le physicien allemand inventa le principe d’incertitude (« (…) la vitesse et la position d’une particule élémentaire sont liées de telle sorte que toute précision dans la mesure de l’une entraîne une indétermination, proportionnelle et parfaitement quantifiable, dans la mesure de l’autre. ») et obtint le prix Nobel de physique en 1932 à l’âge de 31 ans. Une jeunesse scientifique exaltante, bouillonnante puisque Heisenberg confronta ses théories aux plus grands comme Einstein. Jeunesse dorée qui fut rattrapée par l’Histoire, par la montée inexorable du nazisme. Heisenberg n’a pas su y faire face, n’a pas su prendre la mesure de l’horreur qui se mettait en place sous ses yeux. Qu’est-ce que l’indétermination, les failles d’un génie de la physique nous disent sur notre monde, sur nous-même ? En quoi la chute d’Heisenberg est un reflet de la nôtre ?

Beaucoup d’articles ont souligné la forme de ce roman. Il est vrai que la superbe langue de Jérôme Ferrari hypnotise son lecteur, l’envoûte par ses longues volutes de mots exigeants, sa poésie subtile, ses vérités nettes et douloureuses. Une langue qui est capable de rendre l’ineffable de la beauté comme de l’horreur. Le travail d’écriture de Jérôme Ferrari est absolument remarquable, il demande de la concentration à son lecteur mais la beauté de ce livre vaut que l’on se donne du mal.

Mais la splendeur de la langue ne doit pas faire oublier le fond. Le roman de Jérôme Ferrari est celui d’une chute, d’une faillite, celle de Werner Heisenberg, mais également celle du progrès. Le monde du physicien était celui de l’abstraction, de l’irréalité que le langage ne peut retranscrire que par la métaphore, la poésie. « Ils voulaient comprendre, regarder un instant par-dessus l’épaule de Dieu. La beauté de leur projet leur semblait la plus haute qu’on pût concevoir. Ils étaient arrivés là où le langage a ses limites, ils avaient exploré un domaine si radicalement étrange qu’on ne peut l’évoquer que par métaphores ou dans l’abstraction d’une parole mathématique qui n’est, au fond, elle aussi, qu’une métaphore. Ils devaient sans cesse réinventer ce que signifie « comprendre ». » Heisenberg évolue dans sa jeunesse dans un idéal de beauté, dans le rêve d’une Athènes scientifique mondiale. Une beauté, une naïveté qui lui servirent de refuge mais qui l’ont également aveuglé à l’heure où l’ignominie gagnait l’Europe. Jérôme Ferrari ne juge à aucun moment Werner Heisenberg, l’incertitude de son principe gagne ses propres actions et le génie semble incapable de comprendre le monde réel et le mal qui le ronge. Le 20ème siècle est celui du dévoiement des idéaux de la jeunesse d’Heisenberg, de la science. La bombe atomique les a pulvérisés. La perte de l’innocence est sans doute également ce qui caractérise les 20ème et 21ème siècles, ce qui pourrit notre civilisation, ce qui est le germe de notre soif absolue et aveuglante de progrès.

Comme il est difficile de parler d’un tel livre qui porte en lui tant de thèmes, tant de questions, tant de talent. Comme j’aimerais savoir mieux vous exprimer la beauté de la langue de Jérôme Ferrari. Ce roman est d’une exigence, d’une intelligence et d’une lucidité rares.

 

Profession du père de Sorj Chalandon

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A la crémation du père, André Choulans, ne sont présents que la mère et le fils, Émile.La famille donne une image particulièrement marquante de désolation et de tristesse.  La mort du père fait remonter de bien tragiques souvenirs dans la tête d’Émile.

Nous sommes en pleine guerre d’Algérie, le putsch des généraux se prépare. André Choulans se pense membre de l’OAS, en mission pour assassiner De Gaulle. Avant cela, il dit avoir été pasteur, parachutiste en Indochine, créateur des Compagnons de la chanson ou professeur de judo. Il entraîne sa famille dans sa mythomanie et sa paranoïa. Émile a alors treize ans, passionné de dessins et grand asthmatique, il est lui aussi un soldat. Son père lui confie des missions, l’entraîne physiquement en pleine nuit, le bat lorsqu’il échoue ou l’enferme dans une armoire toute la nuit. André est un tyran domestique, personne ne franchit la porte de leur appartement, laissant la famille en vase clos. La mère, dominée et maltraitée, ne réagit pas. Émile, tellement plongé dans l’univers de son père, va reproduire ce qu’il vit à l’école.

« Profession du père » a été écrit par Sorj Chalandon à la mort de son propre père. Ce roman est en effet fortement autobiographique et est un exutoire, un exorcisme à cette blessure d’enfance.

La lecture de ce roman est douloureuse. On tourne les pages en ayant sans cesse peur pour Émile. On craint, comme lui, les coups qui vont s’abattre, les punitions mais on s’inquiète aussi de le voir sombrer dans le même univers de mensonges que son père. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Émile ne peut voir la fantasmagorie inventée par son père, il grandit dedans et rien ne vient la contredire. Dans un entretien, Sorj Chalandon compare d’ailleurs la famille Choulans à une secte. L’atmosphère du livre est étouffante, l’enfermement est presque palpable et l’asthme d’Émile en est un symptôme visible. De manière significative, il dit n’avoir pas un « asthme d’effort » mais un « asthme d’effroi« . Plus que les douleurs physiques, ce sont celles de l’âme qui seront difficiles à oublier et à dépasser.

Comme dans ses précédents romans, l’écriture de Sorj Chalandon est bien loin du pathos qu’une telle histoire aurait pu appeler. Son style est sec, les phrases sont courtes et sans fioritures inutiles et parfois à bout de souffle comme Émile.

« Profession du père » confirme, s’il en était besoin, mon admiration pour l’écriture et le talent de Sorj Chalandon. Bouleversante, l’histoire du petit Emile Choulans ne peut que vous saisir, vous prendre aux tripes.

Merci à NetGalley pour cette lecture.

La fractale des raviolis de Pierre Raufast

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 « Je suis désolé, ma chérie, je l’ai sautée par inadvertance. »

Je comprends qu’un homme puisse sauter une femme par dépit, par vengeance, par pitié, par compassion, par désœuvrement, par curiosité, par habitude, par excitation, par intérêt, par gourmandise, par nécessité, par charité, et même parfois par amour. Par inadvertance, ça non. Pourtant, ce substantif vint spontanément à l’esprit de Marc, lorsque je le pris sur le fait avec sa maîtresse.

Définition d' »inadvertance » : défaut accidentel d’attention, manque d’application (à quelque chose que l’on fait.

Faut-il le dire ? Quand j’ouvris cette porte, ce que je vis n’avait rien d’un manque d’application. Bien au contraire. Il s’agissait d’un excès de zèle érotique caractérisé. En tout cas, le porc qui vit à mes côtés ne m’a pas sautée avec autant d’inadvertance depuis longtemps… »

Une femme, lassée par les infidélités récurrentes de son mari, décide de l’empoisonner avec des herbes rajoutées à son plat de raviolis. Malheureusement pour elle, les choses se compliquent avec l’arrivée du fils de la voisine qu’il faut garder. Il faut réagir et vite. Ce qui rappelle à notre narratrice une situation délicate où son père avait dû faire preuve de beaucoup de réactivité…

Comment résister au début de ce roman cité plus haut ? Comment ne pas être attirée par le titre aussi original que surprenant ? Impossible de ne pas lire « La fractale des raviolis » d’autant plus que le roman avait reçu un accueil plus que chaleureux lors de sa sortie l’année dernière.

La première digression de la narratrice va en entraîner une autre puis  une autre et encore une autre. « La fractale des raviolis » est un roman poupées gigognes. Chaque chapitre ouvre sur un autre monde et pourrait être une nouvelle en soi. On y croise un homme qui voit les infra-rouges, un arnaqueur de vieilles dames, un écrivain cherchant à éliminer des rats-taupes, un enfant cruel, un fin stratège et bien d’autres encore.

Tout cela s’enchaîne merveilleusement bien, il n’y a rien d’artificiel dans la succession des histoires. On suit un fil d’Ariane qui finit par nous ramener à notre point de départ : le plat de raviolis empoisonnés. Pierre Raufast fait montre dans son premier roman d’une grande originalité, d’un art indéniable de conteur. C’est drôle (de l’humour noir souvent), enlevé et parfaitement bien mené.

« La fractale des raviolis » est un roman réjouissant qui se dévore (mais sans herbes incomestibles) et que je vous conseille pour réchauffer ce début d’automne.

Un grand merci aux éditions Folio pour cet envoi.

L’île du Point Némo de Jean-Marie Blas de Roblès

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Lorsque Lady MacRae s’aperçoit de la disparition de son diamant « l’Ananké », elle fait appel à John Shylock Holmes (« Bien qu’il portât le nom de l’illustre détective, John Shylock Holmes n’avait hérité  de cette lignée qu’un humour douteux et un sens aigu de l’expertise. »), enquêteur de sa compagnie d’assurances. Celui-ci est accompagné par son mystérieux majordome Grimod et il va chercher le soutien d’un vieil ami, Martial Canterel. Ce dernier est un dandy opiomane, ancien amant de Lady MacRae et surtout il possède un sens de la déduction imparable. Bien que titillé par la présence de son ancienne maîtresse, il en faut plus pour attiser la curiosité de Canterel. Mais l’affaire va au-delà du simple diamant. Dans les alentours du château écossais de Lady MacRae, ont été retrouvés trois pieds droits amputés, de tailles différentes mais portant tous une basket de la marque Ananké. Voilà une étrangeté qui ne peut que séduire Canterel et il se décide à aider Holmes et Grimod dans la quête du diamant.

Quel régal que ce roman de Jean-Marie Blas de Roblès ! C’est un véritable roman d’aventures qui convoque Dumas, Verne, Melville, Black et Mortimer et l’auteur pimente le tout avec une pointe d’érotisme. Accrochez votre ceinture, vous traverserez Biarritz, Paris, Londres, la Chine, l’Australie, la Nouvelle Zélande pour finir au Point Némo, l’endroit de l’océan le plus éloigné de toute terre émergée. Votre voyage se fera par terre, mer et ciel. Un vrai dépaysement, une vraie aventure rocambolesque et fantaisiste.

Mais « L’île du Point Némo » ne se limite pas à cette enquête haletante. En parallèle à celle-ci se développe une autre histoire, celle d’une ancienne manufacture de cigares dans le Périgord Noir aujourd’hui reconvertie en fabrique de liseuses numériques. Je vous laisse découvrir le lien entre les deux histoires. Cette partie permet à Blas de Roblès de mener une réflexion sur la place de la littérature, l’importance de l’imaginaire à l’heure du tout numérique. Il met également en lumière la vieille tradition des manufactures de cigares : la lecture à voix haute durant les heures de travail. Les célèbres cigares Montecristo tiennent leur nom de l’amour des ouvrières pour l’œuvre de Dumas.

C’est avec une écriture élégante, racée que Jean-Marie Blas de Roblès nous plonge dans les tourbillons de son imaginaire fantasque. Un roman que je vous recommande chaleureusement et dont l’entrée en matière auprès d’Alexandre le Grand m’a totalement éblouie et bluffée.

Pietra viva de Léonor de Récondo

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Au printemps 1505, Michelangelo est touché par la mort d’un jeune moine Andrea. Le sculpteur fréquentait le couvent où les moines lui permettaient de disséquer des corps. Il était également fasciné par la beauté angélique d’Andrea. Le chagrin le fait s’éloigner de Rome. Il prend la direction de Carrare où il doit choisir des marbres pour la dernière commande du pape Jules II ; Michelangelo doit réaliser son tombeau. Il passe six mois dans la carrière pour sélectionner les plus belles pierres, les plus pures. Sa connaissance du marbre le rapproche des carriers. Il partage leur quotidien dans la poussière de la pierre, partage leur amour pour la beauté des montagnes. Le solitaire et ombrageux sculpteur, qui ne cesse de questionner la disparition d’Andrea, se laisse approcher par les habitants. Il y a là Cavalino qui se prend pour un cheval et surtout Michele, un enfant qui vient de perdre sa mère et qui se prend d’amitié pour l’artiste. La douceur de l’enfant ravivera les souvenirs de Michelangelo, l’éloignera de ses sombres pensées.

Comme il est périlleux d’écrire sur ce monument de l’art de la Renaissance ! Mathias Enard avait déjà choisi le sculpteur comme personnage principal de son roman « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants ». Il avait choisi un épisode peu connu et peu documenté de la vie de l’artiste. Léonor de Récondo se glisse elle aussi dans les interstices de la biographie de Michelangelo. Comme chez Mathias Enard, le début du roman nous montre un Michelangelo solitaire, colérique, tourné uniquement vers sa recherche de la beauté, la perfection de son art. C’est dans ses rencontres avec les habitants des carrières que se place toute la sensibilité de l’auteur. Le sculpteur, ébranlé par la mort du jeune Andrea, apprend à écouter les autres, à les prendre en considération. Léonor de Récondo propose très joliment de sortir Michelangelo de ses ténèbres intérieures, de l’amener doucement vers la lumière, vers l’altérité.

La beauté est le cœur de ce roman et au cœur de la vie de Michelangelo. Le corps, notamment celui d ‘Andrea, n’est que sensualité et perfection. C’est ce que cherche à sublimer le sculpteur dans son travail du marbre, sa raison de vivre. Et la beauté est également celle des paysages qui entourent les habitants de Carrare et qui est parfaitement rendue par Léonor de Récondo : « Lorsqu’il arrive à la carrière ce jour-là, il est parmi les premiers. Le soleil se lève à peine. La lumière dorée de septembre embrase la végétation et les parois de marbre découpées. L’endroit est sublime. L’harmonie de ses proportions est ici naturelle. S’il doit concevoir un jour une église, il puisera son inspiration directement ici, au sein de cette carrière où la nature élève la pierre avec tant de grâce. »

C’est avec douceur, limpidité et musicalité que Léonor de Récondo nous raconte les six mois que Michelangelo passe à Carrare. Elle imagine un artiste sensible, douloureux mais capable de voir l’humanité de ceux qui l’entourent. Un beau et lumineux moment littéraire.