Avec toutes mes sympathies de Olivia de Lamberterie

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J’ai toujours trouvé courageux les critiques littéraires qui se lançaient dans l’écriture d’un livre. Il n’est jamais évident de se retrouver de l’autre côté du miroir. Ça l’est d’autant moins lorsque l’on écrit un livre aussi personnel que « Avec toutes mes sympathies ». Olivia de Lamberterie a ressenti la nécessité de prendre la plume suite au suicide de son frère cadet Alexandre en 2015 à Montréal où il vivait avec sa femme et ses enfants.

La douleur et l’incompréhension ne diminuant pas, Olivia de Lamberterie tente de comprendre le geste de son frère et lui rend un hommage vibrant. Alexandre était un homme flamboyant, surprenant, drôle. Sa vie semblait une parfaite réussite sur le plan personnel et professionnel. Mais Olivia de Lamberterie explique que dans leur famille, les émotions et les sentiments ne s’expriment pas au grand jour. Il faut se créer une carapace de politesse à présenter aux autres. Au fil du temps, cette façade se fissure et la mélancolie gagne du terrain. L’auteure est également menacée par la dépression dont elle réussit à sortir. Pourquoi Alexandre n’a-t-il pas connu le même sort ? Quelqu’un, quelque chose aurait-il pu le retenir ? « Et là, c’est à moi de crever le mystère. J’écris pour chérir mon frère mort. J’écris pour imprimer sur une page blanche son sourire lumineux et son dernier cri. Pour dire ce crime dont il est à la fois la victime et le coupable. A moins que nous ne soyons tous coupables, nous qui n’avons pas su l’empêcher, ou tous victimes, nous qui ne vivrons plus qu’à demi. Mais je ne crois pas qu’on empêche les gars de son espèce désespérée de se suicider. Est-ce un service à leur rendre ? C’est une vraie putain de question. » 

Mais le livre de Olivia de Lamberterie n’est pas un tombeau. Malgré l’absence terrible, le récit est lumineux parce qu’Alexandre l’était. L’auteure veut inventer une « manière joyeuse d’être triste ». Elle crée de nouveaux rituels pour cette vie sans son frère comme ce premier Noël après son suicide où tout le monde se déguise car il adorait ça. La douleur vive ne doit pas empêcher la joie, garder Alexandre vivant en soi ne doit pas empêcher de savourer la vie. « Pour le première fois depuis le 14 octobre, j’éprouve le sentiment que la douleur logée à jamais dans nos organes est capable aussi de teinter la joie retrouvée d’une intensité inédite. Nous rions aux étoiles, nous dansons, le vertige est proche, mais nous sommes debout parmi les debout. Nous ne sommes plus tristes à en mourir, juste tristes, à en vivre. On s’habitue au couteau planté dans les tripes. »  La dernière phrase du livre, que je vous laisse découvrir, éclaire le lecteur d’espoir et de réconfort.

« Où es-tu, mon frère » scande Olivia de Lamberterie durant son récit. Il est là entre les pages du livre, dans chaque mot choisi avec une grande justesse ;  Olivia de Lamberterie le fait revivre, le partage avec ses lecteurs. Émouvant, délicat, drôle, « Avec toutes mes sympathies » réussit à nous faire passer par de nombreuses émotions et nous touche infiniment.

Merci aux éditions Stock pour cette lecture.

Capitaine d’Adrien Bosc

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Le 24 mars 1941, le cargo « Capitaine Paul Lemerle » quitte le port de Marseille. A son bord, les réprouvés de Vichy, les exilés de l’Europe de l’Est, des juifs, des républicains espagnols. Les passagers tentent de rejoindre une terre d’asile : New York, le Mexique. Sur le pont du bateau se croisent des anonymes et des grands noms de la culture européenne : André Breton, Claude Levi-Strauss, le peintre Wifredo Lam, la photographe Germain Krull, le peintre André Masson, la romancière Anna Seghers ou le communiste anti-stalinien Victor Serge. La vie sur le bateau s’organise avec des cycles de conférences sur le pont, des répartitions par classes sociales, par intérêt. Tout se passe relativement bien jusqu’à l’escale en Martinique. Les passagers retrouvèrent ce qu’ils avaient voulu fuir : la France de Vichy. Ils sont tous débarqués et emmenés dans des camps de rétention. La municipalité fait du zèle. Sur l’île, quelques intellectuels résistent comme Aimée Césaire et sa femme  qui sont à la tête d’une revue. Le périple du capitaine Paul Lemerle n’est pas de tout repos.

En 2014, Adrien Bosc évoquait les vies de passagers de l’avion transatlantique Constellation qui s’écrasa en 1949 avec quarante huit personnes à son bord dont Marcel Cerdan. L’écrivain aime nous conter des trajets et des trajectoires entre histoire et fiction. Il s’infiltre dans les blancs laissés par l’Histoire pour redonner vie aux passagers du cargo. Le point de départ de ce livre est la photo en couverture où l’on voit Wifredo Lam, Jacqueline Lamba, la femme d’André Breton, et Victor Serge parmi des inconnus. Le voyage est très peu documenté au niveau photographique malgré la présence de Germaine Krull. Adrien Bosc s’est longuement documenté avant d’écrire cette odyssée de l’élite intellectuelle européenne. Son livre est un journal de bord qui nous fait découvrir le quotidien sur le bateau. Il est parsemé de textes écrits par les passagers comme ceux de Victor Serge ou les lettres échangées entre Breton et Levi-Strauss durant la traversée. Les deux hommes réfléchissent au statut d’œuvre d’art du document, comme une mise en abîme du présent livre. « Capitaine » est donc constitué de fragments qui évoquent pour l’auteur « l’esthétique du collage » chère aux surréalistes. « Capitaine » ne se livre donc pas facilement pour cette raison mais également parce qu’il est diablement érudit. La lecture est moins fluide que dans « Constellation ». Le propos est ambitieux, il nous montre, sous un autre angle, le rejet de la culture par le régime de Vichy. « Capitaine » est un livre exigeant qui demande beaucoup à ses lecteurs mais qui vaut le voyage.

« Capitaine » est mon premier roman de la rentrée littéraire ; j’avais beaucoup aimé « Constellation », le précédent livre d’Adrien Bosc. Moins fluide, plus exigeant, ce livre, entre document et roman, brosse l’exode de l’intelligentsia de la culture européenne en 1941.

Platine de Régine Detambel

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Dans un roman aussi bref que la vie de son héroïne, Régine Detambel nous raconte la destinée foudroyée de la première blonde sex-symbol d’Hollywood : Jean Harlow (1911-1937). Cette dernière sera le modèle de Marilyn Monroe. « Platine » est avant tout l’histoire d’un corps qui sera tour à tour adulé et maltraité.

Jean Harlow, née Harlean Carpenter, a un physique exceptionnel. Sa blondeur, à la la limite de la blancheur, éblouit. Sa poitrine parfaite suscite le désir. La jeune femme est attirée par le cinéma qui ne pourra lui résister. C’est Howard Hughes qui lance la fusée sensuelle dans « Les anges de l’enfer ». Elle signe un contrat avec la MGM et passe de son étouffante mère à l’ogre Louis B. Mayer. Les actrices à l’époque doivent correspondre à une image bien précise, leurs corps sont travaillés pour être plus que parfaits. Mayer veut faire rêver les américains, le cinéma est pour lui un pur divertissement. « Divertissement et parfum de bonheur, ni plus ni moins, la MGM alignait donc les perles d’un monde de rêve, maisons de campagne au clair de lune, salles de bains luxueuses, hommes et femmes toujours habillés pour dîner, avec bijoux et nœuds papillons. (…) Alors il montrait des femmes, des femmes belles, jeunes, blanches, des femmes immaculées comme un tapis de laine angora, rien ne devait pouvoir obombrer la beauté de ses stars. » Le corps de Jean Harlow appartient à la MGM, elle n’ait pas censé épouser quelqu’un sans l’aval de Meyer, dans les interviews, elle récite son texte. Mais Jean n’en fait qu’à sa tête et épouse qui elle veut. Elle est pourtant toujours rattrapée par Louis B. Mayer. Lorsque son premier mari se suicide, ce n’est pas la police que l’on appelle mais le producteur. celui-ci arrange les choses, invente une histoire qui n’abimera pas l’image de sa star. C’est ce premier mari qui blessa à mort Jean Harlow sans le savoir ; Paul Bern battit sa femme lors de leur nuit de noces notamment aux reins.

Le corps de Jean Harlow doit pourtant tenir le coup. Les tournages à l’époque s’enchainent à une allure folle, les actrices travaillent souvent quatorze heures d’affilée. Peu à peu, Jean s’épuise, les cystites s’enchainent. Le corps glorieux de l’actrice devient un corps souffrant, maltraité par Hollywood et par sa mère. Celle-ci fait partie de la science chrétienne qui considère que les maladies n’existent pas. Jean Harlow n’est donc pas soignée. Régine Detambel s’attarde sur le tournage de son dernier film « Saratoga » avec Clark Gable. Ce film, plus proche du navet qu’autre chose, est, selon l’auteur, un reportage sur la douleur, sur un corps qui abdique. Clark gable soutient physiquement Jean Harlow qui tient à peine debout. Elle ne termina pas le film et mourra à l’âge de 26 ans d’urémie. Ce corps admiré, désiré, sublimé par la caméra aura raison de Jean Harlow. Régine Detambel raconte avec beaucoup d’empathie l’histoire de cette jeune femme dépossédée de son corps, dominée par sa mère puis par le système hollywoodien.

« Platine » raconte avec concision et un style clinique le destin foudroyé en pleine gloire de Jean Harlow, jeune femme écrasée par sa mère et la domination des producteurs de l’âge d’or hollywoodien.

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La mille et deuxième nuit de Carole Geneix

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Peu avant le voyage inaugural du Titanic, le couturier Paul Poiret envoie des invitations pour la soirée de lancement de son premier parfum. La fête, intitulée « La mille et deuxième nuit », sera placée sous le signe de l’Orient. Parmi les invités se trouve la fantasque et sulfureuse comtesse russe Svetlana Slavskaïa. Elle vient accompagnée de son secrétaire particulier, Dimitri Ostrov. Ce divin jeune juif a fui la Russie Bolchevik et est particulièrement intimidé par son entrée dans le monde. La fête est une totale réussite, décadente à souhait ! Malheureusement, elle s’achève dans le sang. Dimitri découvre le corps sans vie de sa chère comtesse. Il devient, pour la police, le premier suspect.

« La mille et deuxième nuit » est le premier roman policier de Carole Geneix. Le point fort du livre est son contexte historique. Nous sommes en 1912, juste avant que l’Europe ne s’embrase. Carole Geneix rend parfaitement l’ambiance de la Belle Epoque, son extravagance et son insouciance. Elle montre les signes avant-coureurs du conflit à travers certains personnages comme celui du fils de la comtesse. L’idée de mettre au centre du livre, le couturier Paul Poiret est également excellente. C’est un personnage extrêmement intéressant. Il était un précurseur de la mode et a notamment libérer les femmes du corset. Il formait avec sa femme Denise un couple en vogue et admiré. Les fêtes de Poiret étaient flamboyantes, originales. Il a travaillé avec Diaghilev et Nijinski qui sont tous les deux évoqués dans le roman. La carrière de Paul Poiret ne va pourtant pas survivre à la première guerre mondiale. L’évocation de ce personnage est vraiment réussie dans le roman.

Carole Geneix utilise les codes des romans populaires de l’époque. Son policier est fait de rebondissements, la langue est imagée et le roman est plaisant à lire. Mais il a aussi les défauts de ses qualités. C’est un divertissement plaisant mais qui va certainement s’oublier très vite notamment du point de vue de son intrigue.

« La mille et deuxième nuit » est un premier roman policier dont l’atmosphère Belle Epoque est particulièrement bien rendue et dont la lecture est tout à fait divertissante.

Ces extravagantes sœurs Mitford de Annick Le Floc’hmoan

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La biographie de Annick Le Floc’hmoan sur les sœurs Mitford est absolument captivante. Elle est extrêmement fouillée, détaillée et documentée. Il est vrai que les six sœurs ont beaucoup écrit sur leurs vies, leur famille et ont eu une correspondance abondante.

Les destinées des sœurs Mitford sont intimement liées à l’Histoire, elles grandissent à une époque extrêmement riche en événements avec les deux guerres mondiales, la crise financière, la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis, etc… Passionnées, extravagantes, elles réagissent à ces événements de manière jusquauboutiste et souvent à l’opposé les unes des autres. Unity (conçue à Svastika au Canada, ça ne s’invente pas !) s’engage auprès des fascistes et devient une groupie fanatique de Hitler qu’elle rencontre à de nombreuses reprises. Diana épouse Oswald Mosley, le fondateur du parti fasciste anglais. A l’opposé, il y a Jessica qui économise de l’argent pour fuguer en Espagne avec son futur mari pour aider les républicains. Toute sa vie, Jessica reste du côté des plus démunis, de ceux qui subissent des injustices. Sa vie est exemplaire de par son engagement, sa force de conviction. Chacune des six sœurs se veut anticonformiste, originale vis-à-vis de son milieu social. Leurs vies semblent au départ se faire en réaction à l’aristocratie à laquelle elles appartiennent. Mais seule Jessica va jusqu’au bout de son rejet de son milieu. Nancy, très ambiguë et cynique, reste très attachée à son rang et se passionne pour la monarchie française du XVIIIème siècle (elle écrit une biographie de Madame de Pompadour). Diana, malgré le scandale de son divorce avec son premier mari, est très attachée à son image, à sa place dans le monde. Deborah devient, grâce à son mariage, duchesse de Devonshire. Les sœurs Mitford m’ont semblé être la parfaite incarnation de l’aristocratie anglaise dans ses travers (cette classe soutenait au départ Hitler et voulait éviter la guerre) et dans son côté fantasque.

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Et finalement, la biographie des sœurs Mitford est aussi celle de l’agonie de l’aristocratie anglaise : »Le déclin de l’aristocratie britannique a été lent, sans coup d’état ni effusion de sang, effectué avec les seules armes du vote et de la démocratie. Et dans cet après-guerre, l’ère de l’homme ordinaire commence. L' »ère de la médiocrité, diront ceux dont c’est la défaite. Les grandes maisons où s’affairaient des nuées de domestiques ne sont plus qu’un souvenir. Réquisitionnés pour le travail de guerre, les femmes de chambre et les valets ont quitté les manoirs au début du conflit. (…)Leurs fortunes écornées, les nobles vendent leurs châteaux aux nouvelles fortunes, aux champions du commerce et bientôt  aux stars de l’industrie du spectacle. Pour ceux qui, comme les Redesdale (David Mitford, le père, porte le titre de Lord Redesdale), assistent à la fin de leur monde, c’est un crève-cœur. » Cet aspect de la vie des sœurs Mitford est un des points de vue les plus intéressants de la biographie de Annick Le Floc’hmoan. Mais je pourrais en aborder tant d’autres. Nancy pourrait être, à elle seule, le sujet d’un billet tant sa personnalité est complexe et tant elle s’est inspirée de sa vie, de sa famille pour écrire ses romans.

La lecture de « ces extravagantes sœurs Mitford » m’a enthousiasmée. Cette biographie est d’une grande richesse et la famille Mitford est un sujet absolument passionnant. J’en recommande donc la lecture d’autant plus qu’elle se lit comme un roman.

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Gabriële de Anne et Claire Berest

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Anne et Claire Berest ont écrit leur dernier roman autour d’un manque, d’une absence : celle de Gabriële Buffet Picabia, leur arrière-grand-mère dont leur mère ne leur a jamais parlé. Elles ne savent rien non plus sur leur grand-père maternel à part le fait qu’il se soit suicidé à 27 ans. C’est ce silence qu’elle comble avec leur livre même si celui-ci est une sorte de trahison envers leur mère. Il est également un bel hommage à une figure singulière et indépendante.

Gabriële Picabia était une brillante étudiante en composition musicale. Elle fit ses études à Paris puis à Berlin. Elle est déjà proche des avant-gardes. Sa rencontre avec Francis Picabia va changer sa vie. Elle l’épouse en 1909 et devient sa muse. Gabriële va accompagner, inspirer les créations de son mari. Leur mariage est plus intellectuel que sensuel. Elle s’efface au profit de son mari et c’est ce qui la rend si intrigante. Elle se voyait artiste, compositrice, elle ne produit plus rien après sa rencontre avec Picabia. C’est que l’art ne souffre pas la médiocrité pour Gabriële, ses ambitions sont sans doute trop élevées. Le couple traverse ensemble le cubisme, le dadaisme. Leurs compagnons de route se nomment Marcel Duchamp, qui fut l’amant de Gabriële, Guillaume Apollinaire, qui sera un ami indéfectible. Le duo se fait souvent trio au gré des amitiés et des fantaisies de Picabia. Ce dernier ne supporte pas l’immobilisme, il est instable, très probablement bipolaire. Et Gabriële fait avec les hauts et les bas de son mari, le protège, le défend. Ce sont surtout les enfants du couple qui vont pâtir  de cette vie de bohème ; la relation du couple Picabia est libre et fantasque mais elle exclut totalement les enfants.

Anne et Claire Berest rendent parfaitement l’incroyable bouillonnement artistique du début du XXème siècle. Les avant-gardes sont aussi bien picturales que musicales (on croise Stravinski, Debussy, etc…). Les artistes rivalisent d’imagination et d’innovation. On voit la figure tutélaire de Picasso, ogre qui fait de l’ombre à son compatriote Picabia. Le livre montre également l’évolution de Marcel Duchamp, de la peinture figurative au ready-made. Une euphorie créatrice à laquelle Gabriële Buffet-Picabia aura apporter discrètement une touche décisive.

« Gabriële » est le portrait d’une femme d’exception, muse des avant-gardes du début du XXème siècle. Même si le livre n’est pas sans défaut (les apartés des deux sœurs ne sont pas toujours opportuns), il a la qualité de mettre en lumière cette femme moderne et captivante.

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Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson

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« La dernière caisse est une caisse de livres. Si on me demande pourquoi je suis venu m’enfermer ici, je répondrai que j’avais de la lecture en retard. » C’est l’une des nombreuses raisons qui ont poussé Sylvain Tesson dans une cabane au bord du lac Baïkal où il resta durant six mois. « Dans les forêts de Sibérie » est le journal de ce voyage immobile. Lassé du bruit du monde, des mondanités et des courses à faire, Sylvain Tesson cherche la solitude, le silence pour reconquérir le temps qui passe. « Pour parvenir au sentiment de liberté intérieure, il faut de l’espace à profusion et de la solitude. Il faut ajouter la maîtrise du temps, le silence total, l’âpreté de la vie et le côtoiement de la splendeur géographique. L’équation de ces conquêtes mène en cabane. »

Après avoir beaucoup voyagé, Sylvain Tesson veut trouver la sérénité dans une vie sobre qui se concentre sur des gestes simples : pêcher, se balader autour du lac, lire, boire de la vodka, observer la nature et ses habitants. Parfois, Sylvain Tesson part à la rencontre de ses lointains voisins pour ne pas se couper totalement de la compagnie des hommes. L’auteur décrit avec acuité les mouvements de la nature, les effets de l’hiver. Il n’en oublie pas la nature humaine, l’absurdité de nos vies contemporaines qui nous entrainent dans un rythme effréné et débilitant.

Le choix de Sylvain Tesson ne peut être appliqué à chacun, il n’y a d’ailleurs aucune volonté d’exemplarité dans son récit. Il n’est jamais moralisateur, le repli loin du monde est sa solution personnelle pour dompter le passage du temps et reprendre possession de ses pensées. La contemplation lui permet de se retrouver, l’âpreté de la vie en Sibérie le dépouille de ses oripeaux d’homme occidental moderne. La lecture de ce journal apaise, ces méditations sur notre temps apporte du recul et donne à réfléchir.

« Dans les forêts de Sibérie » est le récit limpide d’un retrait du monde, d’une parenthèse pour arrêter le temps et s’offrir une méditation sur la société dans laquelle nous évoluons. Un livre nécessaire, intelligent à la plume brillante. Et « tant qu’il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu.« 

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Le jour d’avant de Sorj Chalandon

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Le 27 décembre 1974, un coup de grisou tue quarante deux mineurs à la fosse St Amé de Liévin-Lens. Un 43ème meurt de ses blessures en janvier 1975. Il s’appelait Joseph Flavent. Son frère, Michel, ne se remettra jamais de son décès. Il vénérait son frère et ne supporte pas que celui-ci ne soit pas comptabiliser parmi les morts de la mine. Joseph n’a pas eu droit à l’enterrement collectif et aux honneurs de la République. Peu de temps après, le père de Joseph et Michel se suicide et laisse un message à son fils cadet : « Venge-nous de la mine ». Michel, qui a 16 ans au moment du drame, passe sa vie à recueillir des informations sur les dysfonctionnements de la mine. La catastrophe aurait pu être évitée et les responsables de la mine auraient du être jugées pour négligence. Michel, devenu adulte, est prêt à prendre sa revanche sur les Houillères.

Les livres de Sorj Chalandon sont des colères, des rages qu’il met en mots. « Le jour d’avant » est un hommage, une stèle dressée pour rendre justice aux mineurs de la fosse St Amé. Grâce à de très nombreux détails, à un travail documentaire fouillé, nous prenons conscience du quotidien des mineurs, de la dureté de leurs conditions de travail mais également de la solidarité qui existait entre eux. Il y avait beaucoup de dignité chez ses ouvriers qui aimaient leur travail et leur horizon de terrils. Les quarante deux mineurs morts sont à imputer à l’avidité des directeurs de la mine et c’est ce que dénonce avec force Sorj Chalandon.

Mais ce roman comporte également un pan psychologique très marqué. Le héros, Michel Flavent, s’avère plus complexe qu’il n’y parait au départ. C’est un homme détruit par la mort de son frère et qui a l’esprit durablement perturbé. Et Sorj Chalandon écrit un formidable roman sur la culpabilité, celle qui ronge le cœur comme la rouille et qui aveugle. Un sentiment qui écrase tout sur son passage et décide de toute une vie. La psychologie de Michel est finement analysée et amène Sorj Chalandon à prendre son lecteur par surprise pour donner encore plus d’épaisseur à son roman.

C’est à nouveau avec une écriture sèche, sans maniérisme que Sorj Chalandon réussit à nous émouvoir. « Le jour d’avant » est un mélange de colère, de tristesse, c’est un bel hommage rendu à l’ensemble des mineurs qui ont laissé leurs vies au fond de la mine : ceux morts dans la fosse St Amé et ceux morts à petit feu de silicose.

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Souvenirs de la marée basse de Chantal Thomas

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« De même que Colette écrit de Sido, sa mère, qu’elle a deux visages : son visage de maison, triste, et son visage de jardin, radieux, ma mère a deux visages : son visage de maison, obscur, et son visage de natation, lumineux. » Au travers de courts chapitres, Chantal Thomas évoque la personnalité de sa mère, Jackie. Du grand canal de Versailles où elle plongea, à Nice en passant par Arcachon, Jackie ne pense qu’à nager. L’eau, la mer, l’élément où elle peut évoluer librement et où elle peut tout oublier. Jackie est un personnage énigmatique, mystérieux pour sa petite fille. Elle est une femme au foyer qui étouffe, qui ne supporte pas le poids de son quotidien d’épouse et de mère. La natation est comme une fuite perpétuelle, comme un contre-point à une vie ennuyeuse. Chantal et sa mère n’arrivent pas à communiquer, il y a un mur de silence entre elle. Peut-être la mélancolie de Jackie l’empêche-t-elle d’être proche, d’être affectueuse. Mais Jackie a transmis à sa fille sa passion pour l’eau et la natation. Un goût commun qui les lie malgré tout. Le seul moment où la communication semble possible entre elles deux est paradoxal. Chantal Thomas vit alors à New York et elle échange de très nombreuses cartes postales avec sa mère.

En plus d’être un somptueux portrait de sa mère, « Souvenirs de la marée basse » est également le récit de l’enfance de Chantal Thomas. C’est un texte qui parle des découvertes de l’enfance, des choses qui fondent la personnalité de l’auteur : la plage, l’infinie beauté de la mer, la sensualité des sensations, la beauté de l’instant, l’émerveillement face à une amie à l’imagination fertile. Les images, les émotions semblent intactes dans l’esprit de l’auteure. Des réminiscences, des souvenirs qu’elle semble chérir et qu’elle nous livre aujourd’hui pour notre plus grand plaisir. Il faut souligner la suprême élégance de la plume de Chantal Thomas, l’infinie délicatesse de sa prose.

« Souvenirs de la marée basse » est un livre magnifique : évocation de l’enfance, de la figure de la mère, de la liberté offert par l’eau et la natation. Un livre mélancolique et lumineux à la fois.

Point cardinal de Léonor de Récondo

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Mathilda est installée au volant de sa voiture après une soirée au Zanzi Bar. Au son de la voix de Melody Garbot, Mathilda se déshabille. Elle redevient Laurent, marié à Solange et père de deux enfants. Sans se l’avouer, depuis toujours, Laurent se sent étranger à son corps. Mais ce dernier a fini par se rebeller. Laurent était perclus de douleurs inexpliquées. Pour se soulager, il se met à faire du sport, du vélo à haute dose. « Il reprenait son corps en main, les effets étaient grisants. Muscles affinés, peau tendre et surtout jambes épilées. Quand Solange l’avait vu sortir de la salle de bains les jambes rasées, elle l’avait regardé, éberlué. Il avait justifié son geste par la prise au vent – oui, même en salle, avait-il ajouté, et la transpiration se répartit mieux, tu sais. C’est comme ça, dans la famille des cyclistes. Elle s’était gentiment moquée de lui, il n’y avait prêté aucune attention. Maintenant, il ne se rase plus, il s’épile à la cire. Ses molettes luisants et lisses lui procurent, quand il se caresse, une sensation de plaisir indéfinissable, une vague chaude qui le plonge au plus profond de son enfance, quand tout lui semblait encore possible. » L’évidence s’impose petit à petit à Laurent : il est une femme. Mais, son être véritable vit encore dans la clandestinité et derrière les murs du Zanzi Bar. un jour, Solange découvre un long cheveu blond sur Laurent. Elles s’imagine qu’il la trompe, le suit et découvre l’existence de Mathilda.

Léonor de Récondo s’est attaquée à un sujet délicat et risqué. Mais son écriture limpide, sa subtilité à étudier les réactions des uns et des autres font de ce roman une réussite. Les mots accompagnent la mue de Laurent. Léonor de Récondo instaure un jeu subtil entre les pronoms personnels masculin et féminin. Ce jeu entre les deux personnalités de Laurent ouvre d’ailleurs le roman de façon remarquable avec cette scène de dépouillement dans la voiture.

Laurent est un personnage complexe. Il a la certitude absolue d’être une femme et sa détermination s’exprime clairement. Mais il souhaite également continuer à être un père et il ne semble pas vouloir perdre Solange. Une fois la décision prise d’être véritablement une femme, Laurent ne se cache plus, il assume totalement sa transformation et il pense que l’évidence va s’imposer à tous naturellement. Et ce qui est intéressant dans le roman de Léonor de Récondo, c’est qu’elle n’oublie pas l’entourage de Laurent. Son évidence à être une femme est une violence inouïe pour sa femme, ses deux enfants et ses collègues. L’auteure saisit chaque mouvement de l’âme : l’incompréhension, la colère, le rejet, la compassion. Elle réussit à rendre toute la complexité d’une telle situation.

Le corps est encore une fois au cœur du roman de Léonor de Récondo comme dans « Pietra viva » et « Amours ». Le corps impose ses désirs avec force, bouleversant tout sur son passage. La plume limpide de l’auteure rend compte des émotions de chacun et ne cache rien de la violence pour chacun que représente la renaissance de Laurent. Un livre sobre, lumineux sur ce problème d’identité si délicat.