Le sang de l’hermine de Michèle Barrière

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Quentin du Mesnil est maître d’hôtel à la cour de François Ier avec qui il a grandi. Le jeune roi se permet de lui confier des missions de confiance comme celle qu’il lui donne en 1516 : il est chargé de ramener en France Léonard de Vinci. S’il le ramène, il aura alors les rênes du chantier de Chambord. Quentin prend donc le chemin de l’Italie pour ramener le vieil homme même si cela ne l’enchante guère. Mais le jeune Quentin veut enfin montrer à François Ier l’étendue de son talent et Chambord est une occasion trop belle pour la laisser passer. L’expédition en Italie va s’avérer semée d’embûches et de dangers. Léonard de Vinci est loin d’être un vieillard inoffensif. Il semble que durant sa carrière, il se soit fait de nombreux ennemis.

Une intrigue se déroulant en partie à la cour de François Ier et en partie en Italie à la recherche de Léonard de Vinci, comment pouvais-je résister à un tel roman ? Malheureusement, j’aurais sans doute mieux fait de m’abstenir. Le roman n’est pas désagréable à lire, l’histoire de vengeance autour de Léonard se tient mais plusieurs défauts m’ont rendu cette lecture pénible.

Le plus gros défaut à mes yeux est que Léonard de Vinci n’est pas crédible et je suis pointilleuse sur ce point. Tout d’abord, je rappelle que le peintre avait 64 ans en 1516 et il meurt trois ans plus tard au Clos Lucé. Je n’ai pas vécu à cette époque mais il me semble qu’un homme de 64 ans au XVIème siècle devait être passablement usé et fatigué. D’autant plus lorsque l’on s’appelle Léonard de Vinci et que l’on a eu une vie extrêmement bien remplie. Dans « Le sang de l’hermine », Léonard a une énergie débordante, de la force à revendre et il se défend vigoureusement face à ses adversaires. Le jeune Quentin a du mal à le suivre. Léonard tient également des propos anachroniques. Il s’extasie devant des fresques de Mantegna à Mantoue en disant qu’il s’agit de son chef-d’œuvre. Au XVIème siècle, les artistes n’étaient pas considérés comme tels. Ils étaient des artisans au service de grands princes, de l’Église, etc…Le terme de chef-d’œuvre me semble donc inapproprié dans la bouche de Léonard pour qualifier le travail de Mantegna.

Un autre problème est l’intrigue autour des origines de Quentin. Je sais que « Le sang de l’hermine » est le premier volet d’une série et que l’auteur a voulu appâter son lecteur. Mais l’histoire du verrier supposé détenir la vérité sur Quentin tombe comme un cheveu sur la soupe. La question des origines est posée très tardivement et de manière trop rapide pour véritablement intéresser. Je rajouterai enfin que Michèle Barrière a voulu trop nous montrer qu’elle avait fait des recherches historiques sur François Ier. Certains passages explicatifs sont longs et n’apportent rien.

« Le sang de l’hermine » partait sur une bonne idée mais l’intrigue et le personnage de Léonard de Vinci ne m’ont pas du tout convaincue.

Une lecture commune avec ma copine Miss Léo.

L’astragale de Albertine Sarrazin

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Anne saute du mur de la prison où elle est incarcérée pour un braquage dans une boutique de vêtements. En tombant, elle se fracture l’astragale, l’os du pied qui s’articule avec le péroné. Anne ne peut se relever et rampe jusqu’à la route. Un homme s’arrête, comprend d’où elle vient et refuse de l’emmener. Mais il arrête pour elle une autre voiture. Deux hommes sont à l’intérieur, celui qui en descend cache Anne dans les sous-bois et promet de venir la chercher. Anne l’attend dans l’herbe, la cheville douloureuse : « Je souriais, la bouche contre les racines de l’arbre ; maintenant j’étais complètement allongée, je trempais dans l’herbe, je me glaçais peu à peu. À l’autre bout de moi, ma cheville menait grand tapage, fondait en rigoles incandescentes à chaque pulsation de mon cœur : j’avais un nouveau cœur dans la jambe, mal rythmé encore, répondant désordonnément à l’autre. »  L’homme revient chercher Anne à moto. Il se nomme Julien. Il vit de vols et autres petits larcins. Entre planques, opérations de la cheville et séjours en prison, Anne et Julien vont s’aimer follement, passionnément.

« L’astragale » à été écrit en 1964 par Albertine Sarrazin lors d’un de ses séjours en prison. Le récit d’Anne est le sien, c’est sa vie mouvementée qu’elle nous raconte. Et son histoire est totalement rocambolesque et romanesque. Rencontrer l’homme de sa vie au bord d’une route après une évasion est déjà en soi un événement qui semble irréel. Et leur vie à tous les deux ne cesse d’étonner, de fasciner. Le roman d’Albertine Sarrazin avait défrayé la chronique lors de sa sortie. En effet elle évoque de nombreux thèmes sensibles : la vie en prison, les casses, la prostitution, l’homosexualité. Ce qui frappe, c’est l’incroyable soif de liberté de cette femme prête à tout pour mener sa vie comme elle l’entend. C’est une insoumise, une révoltée voulant vivre à la marge, loin des conventions, loin de la morale. Mais surtout pas sans Julien.

Dans « L’astragale », Albertine évoque également les souffrances physiques dues à sa fracture mal soignée. Sans pathos, sans pleurnicherie, elle nous raconte sa manière d’appréhender la douleur, de dompter cette cheville qui toujours la fera boiter. « Plus jamais je n’aurai de pointe de pied, adieu talons hauts, je vais boiter et toi tu vas être la béquille d’une fille estropiée, qui ne saura pas ce que tu en attendais peut-être, qui ne saura pas même se réaliser… L’avenir trébuche : comment être maintenant audacieuse, insolente ? »

Mais que serait ce récit sans la langue d’Albertine Sarrazin ? On pense immédiatement à l’écriture de Céline. Albertine à effectivement une voix proche de celle de l’ermite de Meudon. Son style est âpre, argotique mais surtout infiniment poétique. C’est une écriture, une vraie, qui transcende son expérience et en fait de la littérature.

 Je vous recommande donc la lecture de « L’astragale » pour la voix singulière d’Albertine Sarrazin et sa destinée hors du commun. Je vous conseille aussi de voir la très belle adaptation qu’en a réalisée Brigitte Sy avec les formidables Leila Bekhti et Reda Kateb.

Un grand merci aux éditions Points qui m’ont permis de découvrir enfin ce roman.

Points

Amours de Léonor de Récondo

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Nous sommes en 1908 à St Ferreux-sur-Cher dans une grande maison bourgeoise. Victoire est mariée à Anselme Boisvaillant depuis cinq ans. C’est un remariage pour lui. Après le décès de sa première femme, Anselme met une petite annonce dans Le chasseur français. Ce sont les parents de Victoire qui y répondent, une belle manière de caser l’une de leurs sept filles. Victoire, bien entendu, n’a pas son mot à dire, la belle situation de son prétendant ne se refuse pas. Mais au bout de cinq ans, le mariage n’est pas une réussite. Anselme travaille tous les jours, même le dimanche, ses précieux dossiers de notaire ne peuvent attendre, il semble se cacher derrière eux. Il ne comprend pas Victoire et celle-ci finit par s’ennuyer, s’étioler. Et le pire, c’est qu’aucun enfant n’est venu couronner cette union. La naissance tant attendue, tant espérée ne vient pas au grand désespoir d’Anselme et Victoire. Il faut dire que le désir n’est guère au rendez-vous chez les Boisvaillant. Anselme passe alors ses pulsions sexuelles sur la jeune bonne Céleste qui, elle non plus, n’a pas son mot à dire. Les choses vont changer pour les habitants de la propriété lorsque Céleste tombe enceinte des œuvres d’Anselme.

« Amours », le beau roman de Léonor de Récondo, parle bien entendu de l’amour mais surtout de corps et plus précisément de l’acceptation, de la libération des corps de Victoire et Céleste. Ces deux femmes, pour des raisons différentes, sont dans la négation de leurs corps. Avant le mariage, Victoire n’a jamais vu son corps nu en pied. Elle ne s’habille pas seule, le corset ne peut être serré que par une servante. Cette mode vestimentaire infantilise les femmes en plus d’entraver leur corps. Certes à Paris, Poiret lance ses robes sans corset pour libérer les silhouettes. Mais la mode est loin d’arriver jusqu’au Cher. Sans grossesse, Victoire se sent vide, inutile. Une femme n’a pour seule mission que d’enfanter comme le martèlent l’Église et l’éducation bourgeoise.

Céleste, quant à elle, est invisible et l’a toujours été. Sa mère a mis au monde de très nombreux enfants et ne fait pas la différence entre les uns et les autres. Céleste n’a pas d’identité propre. Petite paysanne, elle a de la chance d’avoir une si belle position chez les Boisvaillant. Anselme abuse d’elle mais Céleste pense que cela fait partie de sa condition de bonne. La naissance de son fils la révèle à elle-même : « Céleste, plongée dans une multitude d’émotions inconnues jusque là, réalise qu’elle a un corps. Cette découverte est purement sensorielle. Aucune idée, aucun concept de cela. Juste une certitude : ce corps est là, il embrasse la vie, la donne, l’insuffle. Il est d’une puissance vertigineuse. Ce corps toujours nié, uniquement utilisé par les corvées de la vie courantes – souvent celles des autres – prend une dimension nouvelle. » Cette naissance, le rapprochement avec Céleste, va permettre à Victoire de s’épanouir à son tour. Elle prend enfin conscience de son corps, se l’approprie et acquiert une identité.

« Amours » est un roman émouvant, tendre sur le cœur des femmes, sur le début de leur émancipation. Le style fluide, concis de Léonor de Récondo rend la lecture très plaisante et nous amène au plus près de l’âme de Victoire et Céleste.

Aide-moi si tu peux de Jérôme Attal

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Après avoir opéré sous couverture pour faire tomber la secte du Souterrain stellaire, le capitaine Stéphane Caglia est de retour à Paris à la brigade criminelle. Le chef Brousmiche lui assigne une partenaire anglaise dans le cadre d’un échange européen : Prudence Sparks. Tous deux se rencontrent sur une scène de crime à Puteaux. Un homme, au caleçon mal ajusté, a été étranglé avec la corde de ré de sa guitare. Et dans son freezer se trouve la tête coupée d’une adolescente. L’arme du crime, peu banale, aiguille Caglia et Sparks vers la passion du mort : les Beatles. Vers quoi et qui cette piste va-t-elle les mener ? Et qui est la jeune fille sans corps dans le freezer ? Et surtout pourquoi Stéphane Caglia a-t-il « Boule de flipper » de Corynne Charby en sonnerie de téléphone portable ?

Je n’avais jamais lu Jérôme Attal et j’ai découvert un auteur à l’imagination débordante et protéiforme puisqu’il est également auteur-compositeur-interprète, acteur et scénariste. Il invente pour « Aide-moi si tu peux » un policier décalé, délicieusement farfelu qui rêve de coller des amendes à toute personne coupable d’incivilité ou d’impolitesse (ça tombe bien, j’aimerais également pouvoir verbaliser les cyclistes qui ne respectent pas les feux tricolores et les personnes qui ne disent pas merci lorsqu’on leur tient la porte). Stéphane Caglia a également une autre particularité étonnante : il revit en permanence les années 80 de son enfance. « Ce n’étaient pas de moches années quand on y pense, avec l’arrivée de tous ces gadgets comme les consoles de jeux vidéo, les magnétoscopes et les montres calculatrices. Et puis le porte-monnaie arrivait à peu près à suivre, pas comme maintenant. Niveau musique aussi, on avait de la variété dès qu’on allumait la radio ou la télévision. Aujourd’hui, tout me paraît déprimant, sans spontanéité, défini par avance. » C’est pourquoi Caglia boit du malibu, porte des tee-shirts Albator, joue « Je te donne » lorsqu’il croise une guitare et cite des films comme « La chèvre », « Les ripoux » ou « Les superflics à Miami ». Au grand désespoir de son binôme qui ne comprend pas le quart de ce qu’il raconte. Heureusement les Beatles sauront les réunir.

Mais l’enquête de Stéphane Caglia n’est qu’un prétexte, le suspens est d’ailleurs très diffus et c’est l’humour et la fantaisie qui dominent. Néanmoins, sous le rire affleure une profonde et véritable nostalgie pour l’enfance (un clin d’œil à Marcel Proust n’est pas là par hasard). « Puisque à ma connaissance, aucune sensation ne surclasse celle laissée par l’arôme des souvenirs ». Jérôme Attal rend un hommage aux années 80, années de sa jeunesse, s’y blottit et s’y réconforte. Il chérit cette époque, ses moments d’insouciance, de bonheurs simples où ses parents étaient encore en vie et veillaient sur lui. L’auteur parsème son roman de douces et poétiques phrases nous rappelant l’importance des souvenirs. Ses moments de soudaine gravité m’ont beaucoup touchée.

Il faut savoir lire entre les lignes lorsque l’on ouvre « Aide-moi si tu peux » et savoir entendre la mélancolie de son auteur. L’intrigue policière est correctement menée, même si elle aurait pu se passer du Souterrain stellaire qui à mon sens ne lui apporte rien. En compagnie de Jérôme Attal, on sourit, on retrouve ses propres souvenirs d’enfance et on est ému.

L’herbe des nuits de Patrick Modiano

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« Je remontais le cours du temps. Le présent n’avait plus aucune importance, avec ces jours identiques à eux-mêmes dans leur lumière morne, une lumière qui doit être celle de la vieillesse et où vous avez l’impression de vous survivre. » Dans un carnet noir, Jean  retrouve les notes qu’il avait prises dans les années 60 lorsqu’il fréquentait une certaine Dannie. Des noms, des dates, des adresses reconstituent pour lui l’ambiance de cette époque. Entre Montparnasse et la place Monge, Jean recherche des traces de Dannie et de la bande d’hommes mystérieux de l’Unic Hotel.

Comme toujours chez Patrick Modiano, c’est le temps qui est au cœur de « L’herbe des nuits ». Le temps passé, évanoui que l’on essaie de retrouver, de réanimer. Âgé, Jean repense à cette période de sa jeunesse qui le marqua et le hante toujours. On ne saura que peu de choses sur lui en dehors de ses promenades avec Dannie, ses rencontres avec Aghamouri, étudiant marocain, Paul Chastagnier ou l’inquiétant George. Des zones d’ombre entourent chacun de ces personnages. La mémoire de Jean est parcellaire, troublée par les années qui le séparent de sa jeunesse.

 Comme Patrick Modiano, Jean est écrivain. Le livre qu’il écrit parlera de Dannie. Il sera sa bouteille à la mer vers elle. Un espoir qu’elle se reconnaisse, qu’elle le contacte pour enfin mettre un point final à cet épisode de sa jeunesse. Qu’enfin elle lui explique pourquoi elle changeait de noms, d’appartement, pour quoi elle fréquentait des hommes patibulaires, pourquoi un jour elle a disparu.

Paris, véritable personnage central du roman comme souvent chez Modiano, peut peut-être aider Jean à retrouver Dannie et les autres. C’est pourquoi, il parcourt le quartier de Montparnasse où il n’était plus revenu depuis. Il y cherche une incarnation de ses souvenirs. Mais la ville, comme Jean, a beaucoup changé : « Ce dimanche, il faisait presque nuit quand je suis arrivé avenue du Maine, et je longeais les grands immeubles neufs sur le côté des numéros pairs. Ils formaient une façade rectiligne. Pas une seule lumière aux fenêtres. Non, je n’avais pas rêvé. La rue Vandamme s’ouvrait sur l’avenue à peu près à cette hauteur, mais ce soir-là les façades étaient lisses, compactes, sans la moindre échappée. Il fallait bien que je me rende à l’évidence : la rue Vandamme n’existait plus. » Les lieux, comme les gens, disparaissent, la mémoire n’a plus de point d’ancrage. Les souvenirs de Jean n’en sont que plus vaporeux.

Certains diront que Patrick Modiano écrit toujours le même livre mais son œuvre est une quête proche de celle de Marcel Proust. Celle du temps que l’on cherche à retrouver, à fixer, celle des personnes oubliées que l’on fait resurgir grâce à la littérature, à la poésie des mots. « L’herbe des nuits » est un volet de cette cathédrale du temps où l’on cherche l’étrange Dannie dans un Paris troublé par le kidnapping de Ben Barka. Une œuvre envoûtante où la mélancolie s’insinue entre chaque ligne. Du grand art comme toujours avec Patrick Modiano.

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L’échange des princesses de Chantal Thomas

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En 1721, Philippe d’Orléans est régent en attendant la majorité de Louis XV. Pour asseoir sa position et son pouvoir, une idée brillante lui vient : il veut marier Louis XV à Maria Anna Victoria, l’infante d’Espagne. Cela permettra de réunir les deux royaumes. Maria Anna Victoria et Louis XV sont cousins germains et ont respectivement 4 et 11 ans. Philippe d’Orléans pousse encore plus loin son idée en proposant de marier sa propre fille, Mlle de Montpensier, à l’héritier de la couronne espagnole, le prince des Asturies. La fille du régent n’a que 12 ans. Les deux princesses vont voyager l’une vers l’autre pour être échangées en 1722 sur une petite île au milieu de la Bidassoa, rivière qui concrétise la frontière entre la France et l’Espagne. « Elles vont traverser la ligne, se retrouver l’une en Espagne, l’autre en France, coupées de leurs origines, séparées de leurs servantes et dames d’accompagnement, coupées de tout ce qui pourrait les rattacher à leurs parents, pure princesse française, pure princesse espagnole. Sur l’autre rive une vie nouvelle les attend. Leur passé est un pays étranger. »

Chantal Thomas continue à explorer son cher XVIIIème siècle et nous propose ici un épisode fort intéressant . L’histoire de ces deux princesses a tout pour nous captiver et nous surprendre. Ces deux enfants sont les jouets de la raison politique, de la diplomatie. A 4 et 12 ans, elles sont supposées se comporter comme des adultes (c’est le cas également pour le jeune Louis XV), accepter leur nouvelle situation et s’adapter sans broncher. Comment cela pouvait-il bien se passer ? Louise Elisabeth, Mlle de Montpensier, adopte une attitude extravagante, provocante. La petite Maria Anna Victoria se barricade derrière des murs de poupées et ne comprend pas la froideur de son cher fiancé. Leurs destinées parallèles sont un véritable crève-cœur, leurs deux vies sont totalement sacrifiées.

Malgré l’intérêt évident de ce fait historique méconnu, j’ai été déçue par le traitement qu’en a fait Chantal Thomas. Elle semble ne pas avoir su choisir entre l’essai historique et le roman. Elle cite par exemple beaucoup d’extraits de lettres des différents protagonistes comme si elle souhaitait témoigner de la véracité de ses propos. Mais quelle est la nécessité de ces citations si l’on est dans un roman ? Le ton employé n’est pas non plus celui du roman, il est beaucoup trop factuel. Et je n’ai pas non plus retrouvé la magnifique langue qui m’avait fait tant aimé « Les adieux à la reine ».

« Dans « L’échange des princesses », Chantal Thomas rate ce qu’elle avait si parfaitement réussi dans « Les adieux à la reine » : romancer l’Histoire. Et c’est d’autant plus dommage que le sujet était prometteur et original.

Le billet d’Eliza qui m’a gentiment prêté ce livre et celui de George avec qui j’ai fait cette lecture.

Rudik de Philippe Grimbert

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La collection Miroir des éditions Plon propose de réinventer le genre de la biographie et de découvrir de grandes personnalités par le biais de la fiction. Après le Jim Morrison de Harold Cobert, j’ai découvert Rudolf Noureev grâce à Philippe Grimbert. Ce dernier a choisi l’angle de sa profession d’origine, la psychanalyse, pour aborder le grand danseur russe.

A la fin des années 80, Tristan Feller s’est fait une belle réputation de psychanalyste dans la haute société parisienne. C’est grâce à cela qu’on lui propose un  nouveau patient : Rudolf Noureev. Le psychanalyste accepte de le recevoir. S’engage alors entre les deux homme une véritable lutte de pouvoir et de domination.

Philippe Grimbert a personnellement connu Rudolf Noureev puisque sa femme fut son assistante à l’Opéra de Paris. Et il avoue avoir été fasciné par cet homme comme le sera Tristan Feller dans le roman. Comment ne pas l’être lorsqu’on lit la description qu’en fait le psychanalyste : « Ses portraits m’apparurent sous un autre jour : je découvrais cette beauté sauvage avec un œil neuf, sans doute aiguisé par la proximité de notre rencontre. Pommettes hautes, nez fin, lèvre supérieure barrée d’une cicatrice, je fus frappé par l’insolence de ce visage sculpté dans l’orgueil et dont chaque trait était un défi lancé à ceux qui le contemplaient. » Noureev est un mythe vivant qu’il alimente lui-même. L’exemple le plus frappant est son passage à l’ouest. Il aurait échappé à ses gardes grâce à un grand jeté le transportant au-dessus d’eux. Noureev lui-même raconte cette histoire et nourrit ainsi sa légende.

Ce que l’on découvre petit à petit, ce sont les fêlures profondes cachées sous la flamboyance de l’artiste. Noureev a du quitter son pays, sa famille pour conquérir sa liberté. Pendant 25 ans, il devra vivre loin des siens et le retour sera douloureux puisque sa mère mourante ne le reconnait pas. Noureev perdra également son grand amour, le danseur danois Eric Bruhn, à la même période que son retour en Russie. On comprend alors mieux pourquoi la danse était à ce point vitale pour Noureev. La danse était son pays, sa raison de vivre, sa liberté conquise. On comprend aussi pourquoi le psychanalyste rompt toutes les règles pour ce personnage brillant et magnétique. La vie de Noureev permet à Philippe Grimbert de faire une distinction intéressante entre réalité et vérité. Ce qui importe à l’historien et à l’essayiste c’est la réalité des faits. Mais pour le psychanalyste et le romancier, c’est la vérité qui compte, la manière dont on se réinvente, dont on recrée nos souvenirs.

« Rudik » est un roman très agréable à lire notamment grâce à la qualité de l’écriture de Philippe Grimbert. . Elle rend un bel hommage à la personnalité, la stature de Rudolf Noureev.

Merci aux éditions Plon pour cette découverte.

Tangente vers l’est de Maylis de Kerangal

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 A l’occasion d’un voyage officiel organisé en 2010 pour l’année France-Russie, Maylis de Kerangal eut l’occasion de prendre le Transsibérien et elle écrivit par la suite ce court roman.

« Tangente vers l’est » est le récit d’une rencontre improbable, aussi courte qu’intense. Deux solitudes se trouvent et s’entraident à bord du transsibérien. Aliocha est un jeune conscrit russe. Il ne veut pas intégrer l’armée, ne veut pas passer des mois au fin fond de la Sibérie. Il a pourtant essayer d’y échapper mais Aliocha n’a pas l’argent nécessaire et il n’a pas non plus de petite amie prête à tomber enceinte pour qu’il puisse rester chez lui.

Hélène est une trentenaire française. Elle a suivi son amant Anton en Russie. Mais elle ne s’habitue pas à ce pays, ne se fait pas à l’ambiance. Anton travaille beaucoup sur un projet de barrage et Hélène est très souvent seule.

Hélène est en 1ère classe, Aliocha en 3ème. Et Pourtant, ils se rencontrent. « Le paysage défile maintenant par les ouvertures de la cellule grise qu’ils ont occupée ensemble, à touche-touche, unis dans les mêmes soubresauts, dans les mêmes accélérations et les mêmes ralentissements, où ils ont mélangé la fumée de leurs clopes et la chaleur de leurs souffles. Aliocha retient sa respiration, il n’est pas suppliant, il n’est pas une victime, il est comme elle, il s’enfuit, c’est tout. La femme pose ses yeux dans ceux du garçon -une clairière se lève dans le petit jour sale, très verte-, se mord les lèvres, suis-moi. »

« Tangente vers l’est » est un huis-clos sur la fuite. Hélène et Aliocha sont tous les deux en fuite pour des raisons différentes, chacun veut échapper à sa vie actuelle ou future. Au-delà de la barrière de la langue (aucun ne parle celle de l’autre), de la classe sociale, Hélène et Aliocha vont se protéger et se comprendre.

Le récit est haletant, Hélène doit cacher Aliocha, sa désertion est découverte très rapidement. Le suspense nous tient de bout en bout. Comme toujours avec Maylis de Kerangal, le roman est parcouru d’une multitude de détails qui rendent crédibles la situation et les personnages. Ceux-ci se dévoilent petit à petit, au fur et à mesure de leurs pensées.

Malgré l’enfermement, Maylis de Kerangal ouvre l’horizon de son lecteur sur les paysages sibériens. La description du lac Baïkal, que les voyageurs guettent de leurs fenêtres, est splendide.

« Tangente vers l’est » fait une nouvelle fois montre du formidable talent de Maylis de Kerangal. J’ai été totalement entraînée par sa langue bouillonnante, rythmée et poétique.

Avis à mon exécuteur de Romain Slocombe

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Le lundi 10 février 1941, un homme est retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel. La police conclut au suicide. Quelques années après, un manuscrit est retrouvé dans une poubelle. Il est intitulé « Le grand mensonge » et a été écrit par un certain Victor Krebnistky, ancien agent du renseignement soviétique. Il est rapidement établi que c’est Victor qui a été retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel. La thèse sur les causes de son décès semble alors suspect car Victor a toujours déclaré qu’il serait un jour suicidé. Son manuscrit raconte ses années au service de Staline et son désenchantement face à la folie du dirigeant russe.

Voilà un livre exigeant qui ne se laisse pas appréhender facilement. Les cent premières pages sont ardues et austères. Le lecteur est noyé sous une énumération de noms, de dates et de sigles. Il faut un certain temps pour s’y retrouver entre la Tchéka, le GPou, le NKVD, le Poum, l’Okhrana, etc… Mais cela vaut le coup de s’accrocher, le récit devient ensuite passionnant et évoque la dérive sanguinaire du parti communiste de Staline.

Le récit de Victor Krebnistky est emblématique de ces idéalistes s’engageant au PC par conviction profonde et qui découvrirent avec horreur la vraie personnalité de Staline. « La révolution valait aussi que l’on mourût pour elle. Qu’importaient nos existences fortuites, négligeables, en regard du bonheur futur de l’humanité ? Nous détruirions le vieux monde, afin de bâtir sur ses ruines noircies le splendide monde à venir. Nathan Poretski et moi-même, déjà inscrits en 1919 au nouveau Parti Communiste des ouvriers de Pologne (KPRP), rejoignîmes le Parti Communiste de Russie lors de la guerre russo-polonaise de 1920. » Toute la première partie du roman de Romain Slocombe est consacrée à la guerre d’Espagne où Staline joue déjà un double-jeu. Son soutien n’est que superficiel, il envoie des armes endommagées avec peu de munitions pour ménager sa possible alliance avec Hitler.

C’est bien évidemment l’accentuation des purges à partir de 1937 qui fait réfléchir Victor Krebnistky. Les trotskistes sont tous éliminés les uns après les autres. Les anciens camarades de Victor sont tous amenés à la Loubianka et n’en ressortent jamais. Victor, grâce à son intelligence et à son sens de l’esquive, réussit longtemps à éviter de franchir les portes du quartier général des services de renseignements soviétiques. Romzin Slocombe rend parfaitement compte de la montée de la paranoïa dans le régime soviétique. Staline est un arriviste, prêt à changer de camp pour conserver le pouvoir et prêt à tout pour se débarrasser des voix discordantes. Il montre aussi sa formidable capacité à faire accepter ses mensonges sous un vernis idéaliste.

« Avis à mon exécuteur » est un roman qui demande de l’attention et de la persévérance à son lecteur. Mais ce dernier est récompensé par un récit extrêmement bien documenté, haletant et au souffle romanesque indéniable.

Un grand merci aux éditions Robert-Laffont pour cette découverte.

Constellation d’Adrien Bosc

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Le 27 octobre 1949, le quadrimoteur Constellation EBAZN d’Air France quitte Orly pour les États-Unis. À son bord, la star de la boxe française, Marcel Cerdan,  qui va rejoindre Edith Piaf avant son combat décisif contre Jack La Motta. Ginette Neveu, la plus virtuose des violonistes de son temps, prend également place dans le Constellation. Une tournée l’attend aux États-Unis. Des anonymes complètent l’assemblée. L’avion doit faire escale dans les Açores. Arrivé dans la zone, le Constellation s’écrase sur la crête du mont Redondo sur l’île de Säo Miguel. Aucun des passagers ne survit à la catastrophe.

« Un concours infini de causes détermine le plus improbable résultat. Quarante-huit personnes, autant d’agents d’incertitudes englobées dans une série de raisons innombrables, le destin est toujours une affaire de point de vue. Un avion modélisé dans lequel quarante-huit fragments d’histoires forment un monde. Un sondage mouvant et précipité dépassant par sa description le conformisme même des études. Une recension d’hommes, de femmes. »

Adrien Bosc s’est intéressé à cette constellation de passagers, il a regardé de près leur destin et ce qui les a amenés à prendre l’avion d’Air France. Le cas de Marcel Cerdan est le plus connu et le plus emblématique de cet accident. Lui qui n’aimait pas prendre l’avion et qui devait traverser l’Atlantique en bateau, a changé son voyage pour satisfaire Edith Piaf qui le pressait de venir la rejoindre.

Adrien Bosc rend hommage également aux autres passagers du Constellation. Certains destins sont profondément émouvants. C’est le cas de Amélie Ringler, bobineuse à Mulhouse qui vient de voir son destin bouleversé. Une tante, vivant aux États-Unis, lui lègue toute sa fortune. La traversée devait amener Amélie vers une nouvelle vie, radieuse et luxueuse. Cinq bergers basques espéraient également changer de vie et de condition en prenant place dans le Constellation. Comme nombre d’entre eux a l’époque, ils tentaient l’aventure, le rêve américain. Et puis, il y a ceux à qui la chance à souri le 27 octobre 1949. Ceux qui peuvent remercier la passion amoureuse dévorante d’Edith Piaf. Trois personnes, dont un couple en lune de miel, sont obligées de laisser leur place à Cerdan et ses managers, échappant ainsi à leur destin tragique.

Les différents passagers sortis de l’oubli par Adrien Bosc forment une constellation perdue au-dessus des Açores. Ils constituent également un échantillon de ce qu’était la société française, des possibles, des espoirs qui s’offraient aux gens de leur époque.

Adrien Bosc est très attentif et sensible à ces lignes de vies brisées, interrompues par la chute du Constellation. Il s’attache avec son étude de ces destins à ce que Breton nommait les hasards objectifs. Ces coïncidences, ces événements qui font que l’on se retrouve au bon ou au mauvais endroit. La fragilité du destin, les forces mystérieuses du hasard qui semblent régir nos vies, sont au cœur du premier roman de Adrien Bosc.

J’ai été très touchée par cette réflexion sur le destin, sur ces vies restées en suspens sur le mont Redondo. La poésie de l’écriture de Adrien Bosc m’a totalement séduite. Une très belle réussite. 5/5