Jim d’Harold Cobert

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La collection miroir des éditions Plon permet à des écrivains de se glisser dans la peau de personnages historiques, d’artistes ou de héros de fiction. Harold Cobert s’est emparé de Jim Morrison.

Le début du livre se déroule à Paris en 1971, Jim Morrison y a rejoint sa compagne Pamela. Il est méconnaissable : cheveux grisonnants, grosse barbe, de nombreux kilos en trop. On est loin du sex symbol en couverture du livre. On sait que c’est là qu’il va mourir à l’âge de 27 ans. Entre les deux, le chanteur des Doors se confie et raconte sa vie, ses frasques. Enfant de militaire qui ne cessa de déménager et de défier l’autorité de ses parents, Jim Morrison a passé sa vie à tester les limites, les siennes et celles des autres. « Ça m’a toujours éclaté de pousser les limites, toutes les limites. C’est confrontés à des circonstances extrêmes ou inhabituelles que le vernis social, moral et culturel craque et que les choses et les êtres se révèlent tels qu’ils sont vraiment. » L’alcool, la drogue, le sexe sont ses terrains de jeu favoris. Il est de tous les excès, il ne connaît aucune barrière, sa liberté est totale. Mais la société de la fin des années 60 n’est pas prête à accepter tous ses débordements.

Les provocations répétées et toujours plus violentes sur scène de Jim Morrison se terminent à Miami : insultes aux flics, exhibitionnisme, le chanteur est arrêté sur scène. Sans le savoir, Jim Morrison a suicidé le roi lézard et les Doors avec. Mais c’est au fond ce qu’il cherchait à faire depuis longtemps. L’histoire de Morrison est celle d’un malentendu. C’est celle d’un jeune homme féru de poésie, de cinéma, de chamanisme qui se voulait poète. La musique a croisé sa route et l’a consacré roi lézard. Lui, au départ, ne voulait même pas chanter et encore moins être une star. En six albums, les Doors ont créé une musique atypique, originale et donné naissance à un mythe.

Harold Cobert rend bien justice au personnage sauvage et excessif de Jim Morrison. L’atmosphère de l’époque est également bien décrite. Mon problème avec ce livre, c’est que je n’ai rien appris sur Jim Morrison. Je m’étais beaucoup intéressée à lui au moment du film d’Oliver Stone sur les Doors. Harold Cobert n’omet certes rien mais il ne rajoute rien non plus à la légende. Peut-être était-ce périlleux de choisir un personnage sans zone d’ombre, sans mystère à éclaircir.

Merci aux éditions Plon pour cette lecture.

Le manteau de Greta Garbo de Nelly Kapriélian

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 « 800 pièces. Autant d’indices qui révèlent une facette de l’icône, pièces d’un puzzle à travers lequel elle signe sans s’en douter son autoportrait. La garde-robe qu’une femme porte serait comme le testament de ce qu’elle fut intimement, puisqu’elle témoigne de son goût, et qu’il n’y a peut-être rien de plus révélateur d’une vie intérieure. Toutes ces pièces disaient sa façon de vivre, d’appréhender son existence, le monde et elle-même. Après la mort de Garbo, sa garde-robe était devenue l’ultime corps qui attesterait de ce que fut vraiment le premier. Le duplicata de son corps réel – son ombre matérialisé. » Partie à Los Angeles pour réaliser un reportage sur la vente des vêtements et accessoires de Greta Garbo, Nelly Kapriélian en revient avec l’un des manteaux de la star. L’achat de ce manteau rouge, le manteau d’une étoile morte, l’entraîne dans une réflexion sur l’importance du vêtement, de l’apparence. Son livre est constitué de fragments, il s’agit d’un puzzle faisant s’entrecroiser l’essai et l’autofiction. Elle cite de nombreux auteurs pour étayer ses idées : Daphné du Maurier, Marcel Proust, Joris-Karl Huymans, Truman Capote, Oscar Wilde, HG Wells, Alfred Hitchcock….

Le vêtement est ce que nous montrons de nous aux autres. C’est notre vernis social, notre manière de nous présenter au monde. Il peut nous cacher ou au contraire nous montrer, souligner notre présence. La garde-robe vendue de Garbo montre ces deux aspects à la fois. Elle portait des vêtements d’homme (c’est d’ailleurs une pionnière du port du pantalon), discrets et sobres. Ses armoires étaient remplies de robes étincelantes, de manteaux aux couleurs vives comme celui acheté par Nelly Kapriélian. Ce masque social qu’est le vêtement peut nous permettre de nous réinventer, de nous transformer. L’auteur s’approprie l’aura de Garbo à travers son manteau comme Maria Callas s’était emparée de celle d’Audrey Hepburn. Et cela modifie l’image que l’on donne à voir aux autres. Cette transformation de soi peut aller jusqu’à la révolte. Oscar Wilde se faisait faire des manteaux pourpres, des vêtements allant à l’encontre de la mode victorienne et de l’ordre établi. Les punks hurlaient leur critique de la société anglaise par leur manière de se vêtir, de se coiffer.

Ces réflexions sur le vêtement s’inscrivent totalement dans la vie de Nelly Kapriélian et dans celle de sa famille. Il faut remonter jusqu’à son arrière-grand-mère pour expliquer son lien aux vêtements. Le mari de celle-ci mourut pendant le génocide arménien. Elle ne récupéra pas le corps de son mari mais uniquement sa chemise, qu’elle va enterrer au cimetière. La grand-mère et la mère de l’auteur travaillèrent ensuite dans le textile. Les histoires d’amour de Nelly Kapriélian évoquent « Vertigo » d’Hitchcock où James Stewart rhabille Kim Novak pour qu’elle ressemble à la femme de ses rêves. Et l’auteur se plie aux demandes de ses hommes, comme l’héroïne de « Rebecca », pour plaire, correspondre à l’image rêvée. Mais on ne peut se nier indéfiniment, renoncer à soi pour les autres.

« Le manteau de Garbo » est un livre passionnant, intelligent et riche. Un éloge du vêtement qui pose des questions sur notre identité, sur ce qui reste de nous, sur l’importance de l’art dans nos vies.

Y comme Romy de Myriam Levain et Julia Tissier

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Vous connaissez mon peu d’appétence pour la chick-lit et me voilà m’apprêtant à vous parler d’un petit livre 100% girly. Romy est de la génération Y : « presque 30 ans, presque un mec, presque un boulot. » Ce sont ses aventures quotidiennes qui composent les cinquante chapitres. Ils sont accompagnés des dessins de Louison.

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Romy n’est pas sans nous rappeler Bridget Jones pour ses tentatives sentimentales compliquées (l’amour 2.0 n’est pas une sinécure et apporte finalement beaucoup de déceptions), son amour immodéré pour les soirées hautement alcoolisées, ses parents divorcés qui la prennent comme confidente (son père découvre les joies de meetic tandis que sa mère apprend péniblement à se servir de facebook) et sa copine Sonia avec qui elle peut tout partager. Romy a également un sens aigu de l’autodérision et son humour est communicatif.

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Toutes les situations y passent : du coiffeur d’où l’on sort avec la furieuse  envie de se recoiffer, de la déprime inévitable du dimanche soir, des attentes désespérés de sms, des cadeaux inutiles offerts par la famille à Noël, du dragueur relou de la rue à celui qui se croit au-dessus du lot. Romy accumule les mauvais plans, les ratages mais toujours avec le sourire. Romy ne baisse pas les bras, elle ne restera pas en CDD (boulot et mec) toute sa vie. Vous vous reconnaîtrez forcément dans certaines situations et vous rirez des autres.

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« Y comme Romy » est un petit livre fort sympathique, plein d’humour et que l’on a envie de lire avec ses copines.

Merci aux éditions Robert-Laffont pour ce moment de détente.

Le bal des hommes de Gonzague Tosseri

 

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En ce matin de 1934, les policiers de la brigade mondaine, Blèche et Lazare, sont appelés au zoo de Vincennes. Leur venue semble bien incongrue dans un tel lieu. Mais pendant la nuit, des inconnus ont tué et émasculé un tigre et une panthère. Les pénis, ainsi tranchés, sont ensuite séchés et réduits en poudre pour servir d’aphrodisiaque. Il est très recherché par les homosexuels et c’est justement Blèche qui est chargé de surveiller « les invertis » de Paris. Un drôle de zèbre ce Blèche ! Il a ses entrées partout, connaissant les détails de la vie de chacun, peu bavard mais extrêmement observateur. « Personne ne l’aimait, car il ne faisait rien pour se montrer aimable, mais on le savait équitable et fidèle à sa parole, ce qui était une vertu rare chez les gars du 36. Personne ne le raillait une fois qu’il avait passé la porte et personne n’avait même songé à l’affubler d’un surnom. » Blèche se met donc en quête d’infos auprès de ses indics qui ne semblent au départ pas très loquaces.  Mais l’affaire du zoo de Vincennes n’est que l’arbre qui cache la forêt, Blèche n’est pas au bout de ses découvertes.

« Le bal des hommes » est le premier roman de Gonzague Tosseri, pseudo qui cache en fait deux journalistes. Le début du livre est fort prometteur : une enquête originale, un milieu gay du Paris de l’entre-deux-guerres, un policier atypique. L’ambiance des milieux interlopes du Paris des années 30 est d’ailleurs bien rendue. Elle est poisseuse et glauque. La chair est triste, l’alcool assomme et anesthésie les âmes perdues.

Malheureusement la suite du roman ne tient pas les promesses des premiers chapitres. L’intrigue s’éparpille très vite et on perd rapidement de vue l’affaire du zoo de Vincennes. Elle ne réapparaît dans le roman qu’à la page 162. De nombreuses histoires viennent parasiter le point de départ : celles de Blèche, de sa compagne Louise, de son frère Léon, de la Samo un travesti, d’Anselme Roche homosexuel pendant la première guerre mondiale. Certes la plupart des intrigues secondaires vont converger et faire sens les unes par rapport aux autres. Mais comme cette histoire est tarabiscotée, tortueuse et finalement peu crédible. Les morceaux du puzzle peinent à donner un tout cohérent et vraisemblable. La fin laisse un goût de factice et la multiplication des intrigues enlève le côté haletant qu’aurait dû avoir l’enquête.

« Le bal des hommes » est un premier roman qui n’est pas sans qualité : un personnage principal bien campé, une ambiance bien rendue. Mais, il est plombé par une intrigue labyrinthique, complexifiée par trop d’histoires secondaires.

Merci aux éditions Robert-Laffont.

La fin du monde a du retard de JM Erre

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« En l’an 5115 du calendrier hindou, à quelques deux millions de centimètres du nord de Paris, protégé des extraterrestres, des betteraves et des Picards par des murs épais, un établissement de standing offrait à l’être en perte de repères de regarder le monde sous un angle neuf. » Ce havre de paix est la clinique psychiatrique St Charles tenue de main de maître par le sémillant et inventif docteur Mendez. Son travail à la clinique tourne autour d’ateliers : schizophrénie créatrice, maniaco-bucoliques, bricolo-dépressifs ou encore gastronomie paranoïaque. Tous préparent le centième anniversaire de la clinique et l’arrivée, pour un concert, de Bobby Ballyday, le sosie de qui vous savez. Tous ? Non, certains préparent autre chose en ce lundi « J -4 avant la fin du monde (si tout se passe bien) ». Julius, trentenaire amnésique, s’évade ce soir. Il compte ouvrir les yeux de ses contemporains sur le vaste complot mis en place par Tirésias, une organisation secrète manipulant les médias. Il va entraîner avec lui Alice, sa voisine de chambre dont il est tombé amoureux, amnésique également à la suite de son explosif mariage (« 1 mariage, 262 enterrements »). Nos deux héros se lancent dans un contre-la-montre pour sauver le monde, rien que ça !

Après « Série Z » et « Le mystère Sherlock », je vais encore déclarer ma flamme à JM Erre, auteur audacieux capable de placer en exergue de son dernier roman Paul Valéry et François Valéry. Encore une fois, je me suis esclaffée tout au long de ma lecture laissant perplexes, devant tant d’hilarité, mes voisins de métro ou de laverie. JM Erre s’attaque ici au thriller ésotérique du type « Da Vinci Code ». L’auteur s’amuse follement (et nous avec) avec les codes du genre. Le roman est truffé de références et de clin d’œil. Julius prend sa quête de vérité très (trop) au sérieux et tient à franchir toutes les étapes prescrites dans des livres comme « Le seigneur des anneaux ». Bien entendu, JM Erre prend un malin plaisir à tourner ce pauvre Julius en ridicule : « Face à face, les yeux dans les yeux, Julius et le Poète rivalisaient de rachitisme. Le choc s’annonçait moyennement dantesque, raisonnablement épique et frugalement testostéroné. C’était David contre David, Goliath étant indisponible. A l’annonce de ce déferlement mesuré de violence, l’assistance était modérément pétrifiée par une angoisse des plus ténues : certains se mirent à bâiller, d’autres à papoter et d’aucuns à ricaner (car d’aucuns à mauvais esprit, c’est connu). » Comme toujours nos deux héros seront entourés d’une belle bande de bras cassés : le commissaire Gaboriau quasi retraité qui ne supporte pas les fautes de français du lieutenant Matozzi, Germaine Bergougnoux pensionnaire de St Charles rêvant de se faire kidnapper par les extraterrestres, King Chewbaca hacker décrépit, les sœurs Lumière nées sous le signe des Gémeaux, un pigeon unijambiste et borgne avec une collerette blanche, j’en passe et des plus atteints !

Vous l’aurez compris, cette course-poursuite se déroule dans un joyeux bordel ! L’humour de JM Erre fait merveille, en tout cas chez moi, et j’attends son prochain roman avec une impatience non dissimulée !

Un grand merci aux éditions Buchet-Chastel pour cette excellent moment de lecture.

Monsieur Proust de Céleste Albaret

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« M. Proust est venu à la cuisine. Je le revois toujours. Il était seulement habillé d’un pantalon avec un veston sur sa chemise blanche. Mais tout de suite il m’a fait impression. Je vois ce grand seigneur qui entre. Il faisait très jeune -mince, mais pas maigre, avec une très jolie peau et des dents extrêmement blanches, et aussi cette petite mèche sur le front, que je devais toujours lui voir et qui se faisait toute seule. Et puis cette élégance magnifique et cette façon curieuse, cette espèce de retenue que j’ai remarquée ensuite chez beaucoup d’asthmatiques, comme pour économiser leurs forces et leur souffle. » 

Celle qui décrit ainsi sa première rencontre avec Marcel Proust, est Céleste Albaret qui entre à son service en 1913 et y reste jusqu’à son décès en 1922. Ce livre est le témoignage des huit années qu’elle a fidèlement passées aux côtés de l’écrivain. Le mari de Céleste était l’un des chauffeurs de Marcel Proust et c’est c’est grâce à cela qu’elle entra à son service.

Céleste Albaret décrit la vie de l’auteur dans ses moindres détails, transparaît de son récit une admiration sans borne pour cet être d’exception. Elle nous présente l’écrivain comme extrêmement observateur, avec une mémoire colossale, une élégance suprême et beaucoup de générosité. Les première qualités lui permettent de construire son œuvre à partir du réel, de trier ses souvenirs et d’étudier ses proches pour ses personnages. Ce qui est frappant, c’est de voir que Proust a toujours été habité par son œuvre, par la certitude qu’il coucherait tout sur le papier. Il ne semble avoir vécu que dans ce but et une fois amassé assez de souvenirs, il s’est enfermé pour écrire. Il vécut comme un reclus, mangeant à peine jusqu’à l’écriture du mot « fin ». « Aujourd’hui, j’ai compris que toute la recherche de M. Proust, tout son grand sacrifice à son œuvre, cela a été de se mettre hors du temps pour le retrouver. Quand il n’y a plus de temps, c’est le silence. Il lui fallait ce silence, pour n’entendre que les voix qu’il voulait entendre, celles qui sont dans ses livres. »  Des années passées dans sa chambre, à écrire la nuit pour mettre au jour sa cathédrale du temps. Son écriture est aussi fine et délicate que la dentelle des rosaces ou des pinacles gothiques. Chaque personnage est traité comme une chapelle richement ornementée. L’ensemble de la recherche est d’une grande cohérence et est effectivement un monument insurpassable de la littérature. Ce livre nous montre les coulisses de cette création hors-norme. C’est avec un respect infini que Céleste Albaret nous fait pénétrer dans l’intimité de Marcel Proust.

Le livre de Céleste Albaret est un témoignage riche et précieux sur le quotidien de Marcel Proust au moment de l’écriture de la recherche. Je le conseillerais avant tout aux amoureux de cet écrivain sinon la lecture peut devenir fastidieuse.

Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

mélange des genresCatégorie (Auto)biographie et témoignage

Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

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C’est tôt ce matin-là que Simon Limbres se réveille, il rejoint deux de ses amis pour une session de surf. Ce qu’il ne sait pas en fartant sa planche, c’est qu’il ne rentrera jamais. Un accident dans un virage propulse son corps en dehors du van. Arrivé en réanimation, le cerveau de Simon est mort mais le reste de ses organes est intact. Pierre Révol, médecin de réanimation, contacte Thomas Rémige, coordinateur du prélèvement des organes. S’enclenche un processus délicat et précis, celui de la greffe. Mais les parents de Simon, frappés par le drame et la violence de la disparition de leur fils, seront-ils capables d’accepter que les médecins touchent au corps ?

Maylis de Kerangal est habituée aux sujets qui peuvent sembler rédhibitoires et qu’elle seule peut rendre vivants et palpitants. La greffe des organes, surtout le cœur, de Simon Limbres se transforme sous sa plume en véritable épopée, en « geste collective ». Car c’est toute une chaîne humaine qui se forme pour « enterrer les morts et réparer les vivants« , citation de « Platonov » que Thomas Rémige a affichée dans son bureau. Chacun a son rôle à y jouer, a une place dans le processus, dans ce mouvement qui apporte la vie là où d’autres la perdent. Il y a en premier lieu Pierre Révol qui établit la mort encéphalique, passionné par son métier et de ce moment, en 1959, où la mort d’un être humain est déterminée par celle de son cerveau et non plus par celle de son cœur. À Thomas Rémige, l’amoureux fou du chant, revient la douloureuse demande de greffe auprès des parents. Une fois la demande acceptée, tout le processus de recherche de receveurs est lancé. En face, il y a Marthe Carrare, mère de deux fils et traductrice, dont le cœur s’épuise. L’attente, l’espoir rythment son quotidien. « Après quoi, le temps change de nature, il reprend forme. Ou plutôt il prend exactement la forme de l’attente : il se creuse et se tend. Désormais les heures n’ont d’autre usage que d’être disponibles, que l’évènement de la greffe puisse y surgir, un cœur peut apparaître à tout instant, je dois être en vie, je dois me tenir prête. » Et toutes ces questions qui se bousculent : recevoir le cœur d’un autre peut-il changer Marthe ? Comment est mort le donneur ? Comment remercier la famille alors que le don est anonyme ? Les chirurgiens cardiaques, Emmanuel Harfang le ponte et Virgilio Breva le jeune ambitieux, ne lui laissent pas le temps de se perdre en interrogations. Une greffe, c’est aussi une question de temps et on le sent palpiter, s’emballer au fil des pages. L’écriture de Maylis de Kerangal déferle par vagues sur le lecteur. Les mots sont précis, vibrants pour nous montrer ces destins qui se croisent, certains s’enfonçant dans les ténèbres pour que d’autres aillent vers la lumière.

« Réparer les vivants » est un roman qui m’a totalement emportée. La langue de Maylis de Kerangal est irrésistible, elle vous cueille dès les premières phrases pour ne plus vous lâcher.

Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal

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À Coca, petite ville de Californie, un caïd de la politique surnommé Boa, décide de faire sortir de terre un vaste pont dont la construction valoriserait la ville. « Le vieux Golden Bridge est dans le collimateur. L’ouvrage est étroit, il étrangle le trafic, d’où énervements, doigt d’honneur brandi à travers les vitres, lenteur et mise en péril des affaires. Il est insuffisant. Le Boa ne peut plus le voir sans entrer en rage. Je veux en finir avec le lent, le vieux, le poussif. Je veux qu’on le détruise. Qu’on le foute à la casse, au rebut, qu’on le fasse pourrir, dépecé. » Ce projet grandiose attire les travailleurs du monde entier, à commencer par le charismatique Diderot, chef de chantier reconnu et respecté. Tous vont contribuer à l’édification de ce pont, cet élément concret de modernité.

Le choix du thème peut sembler étonnant mais la force de Maylis de Kerangal est de transformer la construction d’un pont en une véritable odyssée. Elle explore de manière presque documentaire les tenants et les aboutissants d’un tel projet : l’histoire du lieu, le contexte de la construction, l’environnement et ses habitants, chaque intervenant du chantier nous est connu. Elle épuise totalement le sujet. Maylis de Kerangal souligne par son récit qu’un tel projet est avant tout une affaire d’hommes. Ce sont tous les acteurs du chantier qui mettent à jour ce pont, qui joignent leurs forces, leurs connaissances pour élever l’édifice. Elle rend hommage à cette chaîne humaine capable de créer des objets architecturaux plus grands qu’elle. Dans ce magma humain, se forgent des destins, se dessinent des trajectoires, naissent des histoires d’amour et d’amitié. L’auteur souligne également la volonté farouche de l’homme à toujours vouloir marquer de son empreinte son environnement, de le domestiquer.
La puissance de la langue de Maylis de Kerangal, déclamatoire et poétique, rend palpitante, haletante cette construction.

Depuis « Corniche Kennedy », le travail de Maylis de Kerangal s’est affiné, sa langue s’est encore affûtée. « Naissance d’un pont » est un roman absolument remarquable et il est donc indispensable de le lire.

L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire IKEA de Romain Puértolas

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Lorsque le fakir Ajastashatru (prononcez au choix « achète un chat roux », « j’attache ta charrue » ou « j’ai un tas de shorts à trous ») Lavash Patel arrive en France, il a une idée derrière la tête. Il vient acheter un lit à clous « Kisifrötsipik » chez IKEA. Il s’y fait emmener par un taxi gitan qui tente de l’arnaquer et que notre fakir arnaque à son tour en lui donnant un faux billet de 100€. Il apprendra plus tard qu’il vaut mieux ne pas énerver un gitan. Une fois son lit de 15 000 clous réservé, Ajastashatru décide de passer la nuit dans le grand magasin suédois. Son avion étant le lendemain, il va pouvoir tester les différents meubles. Mais sa petite soirée est perturbée par une visite du gérant ce qui précipite notre « Indien, grand, sec et noueux comme un arbre » au fond d’une armoire. Et c’est ainsi que le périple du fakir Patel commence.

Depuis sa sortie, le livre de Romain Puértolas a beaucoup fait parler de lui. Et ce n’est pas immérité car c’est un livre tout à fait sympathique et plaisant à lire. Les aventures d’Ajastashatru sont totalement improbables et rocambolesques. Le personnage traverse l’Europe et va même jusqu’en Lybie. Il en profite pour rencontrer l’amour, nouer des amitiés et réfléchir sur son choix de vie (à savoir duper son prochain). Sous des dehors burlesques, le parcours du fakir permet à Romain Puértolas de nous parler d’un sujet plus sérieux : l’immigration économique. Avant le succès de son roman, il travaillait aux douanes et connait bien les tenants et les aboutissants du problème. Ajastashatru croise des africains cherchant à rejoindre l’Angleterre, un ailleurs meilleur et surtout plus riche. Mais ils seront découverts et renvoyés vers un autre pays. Chaque pays cherche à se débarrasser sur les autres de ces visiteurs encombrants et non désirés. Et c’est également toute l’économie autour de cette immigration que vilipende l’auteur.

« L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire IKEA » est une fable (notre fakir a un petit côté  Candide) qui essaie de sensibiliser son lecteur aux conditions d’accueil des immigrants. C’est sans doute un peu naïf mais Romain Puértolas le fait avec sincérité et beaucoup d’humour.

Merci à ma copine Delphine de me l’avoir prêté.

La mort s’habille en crinoline de Jean-Christophe Duchon-Doris

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Pour le grand bal des Tuileries de 1856, la comtesse de Castiglione s’est fait confectionner une robe exceptionnelle de huit mètres d’envergure. Son entrée va frapper les esprits et attirer le regard de Napoléon III dont elle devient la maîtresse. La mystérieuse et sublime comtesse est au cœur de l’empire pendant trois ans puis retombe dans l’oubli. Mais pas pour tout le monde puisque sept années après le bal qui l’a consacrée, des cadavres de femmes lui ressemblant sont retrouvés dans Paris. L’une d’elles est repêchée dans la Seine par Dragan Vladeski, policier en charge du meurtre du premier sosie de la comtesse, et elle porte la fameuse robe bleue à la crinoline démesurée.

En ouvrant « La mort s’habille en crinoline », je m’attendais à un agréable divertissement historique sans autre qualité qu’une documentation fouillée. Mais ce qui frappe d’emblée, c’est la richesse de la plume de Jean-Christophe Duchon-Doris. Son écriture est travaillée, poétique et imagée. Elle rehausse le fond et en fait une œuvre littérairement intéressante.

S’ajoute donc à cela, un travail documentaire très poussé. L’idée de choisir la comtesse de Castiglione est excellente tant ce personnage est romanesque. Elle a passé sa vie à se mettre en scène au travers de nombreuses photos et au travers de la mode qu’elle fait et défait. Et toute l’intrigue de Jean-Christophe Duchon-Doris tourne autour du milieu de la mode. On découvre le travail des ateliers, des petites mains, la variété et la chatoyance des tissus, des plumes, des broderies. « De séduisants dos nus, des robes aussi légères que des bols de crème, des bustes poétiquement impudiques. Dragan ferme les yeux pour se concentrer sur le froufrou des étoffes de soie, pour humer les parfums de violette, de lilas, de frangipane que laissent dans leur sillage toutes ces délicates toilettes. Taille étranglée, coupes infiniment précises, sophistication épurée, couleurs sombres ou lumineuses, fourrure aérienne et cuir lustré. » Et sous le second Empire naît la mode telle que nous la connaissons avec l’arrivée du couturier écossais Worth. C’est lui qui invente les défilés avec des mannequins de chair et de sang (appelés « sosies »). Dorénavant, les clientes se déplacent chez le couturier et s’approprient leurs modèles, ce ne sont plus elles qui sont à l’origine des créations.

Jean-Christophe Duchon-Doris rend également parfaitement compte de la mutation de Paris. Les travaux du baron Haussmann sont lancés, la capitale n’est que démolition, vide, percées. Les vieux quartiers disparaissent, les villages comme Passy sont absorbés par Paris. La physionomie de la ville est en plein bouleversement, le pittoresque laisse la place au grandiose, au monumental.

« La mort s’habille en crinoline » est une jolie surprise, la langue de Jean-Christophe Duchon-Doris m’a séduite et son roman nous plonge dans le bruissement des étoffes, les alcôves du second Empire et la poussière des travaux haussmannien.

Merci aux éditions Julliard pour cette découverte.