La langue des choses cachées de Cécile Coulon

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Pour la première fois, le fils prend la place de sa mère. Il se rend à pied dans un hameau nommé “Le Fond du Puits”. “Là, on attendait sa venue, il comprendrait, avait-elle dit, quelqu’un viendrait l’accueillir, on l’emmènerait dans une maison, et ça commencerait au bord d’un lit, près d’un malade. Cent fois il avait accompagné sa mère quand elle était appelée – il n’y avait pas d’autre manière de le dire, elle était appelée -, quand les hommes ne savaient plus où demander de l’aide – les hôpitaux étaient trop loin, les médecins absents, les vieux refusaient d’être soignés autrement que par des coupeurs de feu, des guérisseurs, des rebouteux.” Le fils, comme sa mère, parle la langue des choses cachées. A son arrivée au Fond du Puits, le fils est frappé par la solitude, la noirceur de l’endroit. C’est au chevet d’un enfant qu’il est attendu.

Le dernier roman de Cécile Coulon a tout d’un conte : les personnages n’ont pas de nom, l’époque et le lieu sont indéterminés. Le talent du fils contribue également à cela tant il semble mystérieux et puissant. Il ressent immédiatement la brutalité, la violence qui règnent dans les maisons du hameau. De sombres événements s’y sont déroulés et la mère en a été témoin. Des crimes impunis blesseront le fils qui aura envie de les révéler, de réveiller le passé caché. Le sort des femmes est au cœur de ce roman à la langue sublime, hypnotisante.

“La langue des choses cachées” est un roman court qui se lit d’une traite. La noirceur de la nature humaine, la poésie de sa langue, la beauté de la nature nous happent.

L’amour de François Bégaudeau

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Alors que Jeanne n’a d’yeux que pour le séduisant Pietro, un joueur de l’équipe de basket de la petite ville de Vendée où ils habitent, elle rencontre par hasard Jacques. Il est le fils du maçon qui réalise les travaux dans l’hôtel où travaille Jeanne. Et c’est avec lui qu’elle va passer les cinquante prochaines années. Des années qui l’amèneront à devenir secrétaire de direction chez Michelin, lui à être paysagiste à son compte. Ils auront un enfant, Daniel, qui deviendra ingénieur. Jeanne aimera durant tout ce temps les jeux de lettres et les chansons de Richard Cocciante, tandis que Jacques fabriquera des maquettes d’avions et de fusées, et cultivera des tomates. Cinquante ans de vie à deux, d’un amour discret, sans passion dévorante, mais avec une tendresse infinie. En 90 pages, François Bégaudeau réussit le tour de force de nous raconter toute la vie commune de ces deux personnages. Avec sobriété, pudeur, il évoque le quotidien qui forge cet amour. Il n’est peut-être pas flamboyant mais infiniment touchant par les attentions de chacun, les gestes tendres, mais aussi par les petites chamailleries qui sont comme un rituel. Mêmes les grands écarts n’entameront pas la relation nouée par Jeanne et Jacques au fil des années et de l’habitude.

Le roman de François Bégaudeau est également un formidable texte sur le temps qui passe, qu’il réussit à rendre très concret par les objets (la pendulette qui se transmet de génération en génération) et les évolutions technologiques. « Avec le temps, comme les amis de l’un sont les amis de l’autre, les sorties personnelles se font rares. Les sorties tout court. Les téléphones sont à touches, les bouteilles de soda en plastique, les mouchoirs en papier, les têtes d’hommes nues, les machines à coudre envolées, le papier peint suranné, les baguettes tradition, les wagons non-fumeurs, les shorts de foot longs, et Jeanne et Jacques préfèrent le plus souvent lambiner pieds nus sur la moquette qu’ils ont choisie épaisse et vert d’eau. » Un condensé de vie, en un paragraphe, c’est brillant.

Fluide, bouleversant, « L’amour » est le portrait d’un couple, d’un milieu social, d’une vie, sublimé par la plume de François Bégaudeau. Un bijou.

Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andrea

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1986, dans l’abbaye Sacra di San Michele un homme s’éteint. Pendant que les frères se relaient auprès de lui, il repense à sa vie. Michelangelo Vitaliani, dit Mimo, est né en France en 1904 de parents italiens. Son père, sculpteur de pierre, perd la vie au front. Mimo, qui souffre d’achondroplasie, est envoyé en Italie en 1916 chez un oncle tailleur de pierre. Dans son atelier, bientôt installé à Pietra d’Alba, il est malmené, maltraité notamment en raison de son incroyable talent de sculpteur. C’est dans cette ville qu’il fait la rencontre qui va changer sa vie. Viola Orsini est issue d’une grande famille locale, elle a le même âge que Mimo ; elle possède une rare intelligence et rêve d’aller à l’université. Son milieu social ne lui permet pas de s’accomplir. Viola et Mimo ont de grandes ambitions et leurs destinées se lient de manière inextricable.

« Veiller sur elle » est arrivé dans mes mains auréolé du Prix Fnac, du Prix Goncourt et de nombreux articles louangeurs. Le dernier roman de Jean-Baptiste Andrea est une fresque romanesque qui traverse les époques (notamment les troubles des deux guerres mondiales) et mélange histoire intime, religion, Histoire et art. L’auteur nous entraine dans un tourbillon d’évènements, d’aventures et pimente le tout avec une mystérieuse Pietà enfermée dans l’abbaye Sacra di San Michele. Ce dernier point nous accompagne pendant tout le roman et la révélation ne déçoit pas.

« Veiller sur elle » est le récit de l’apprentissage de Mimo, qui part de rien, est handicapé par son physique mais qui a de l’or dans les mains. De Florence à Rome, nous suivons notre héros qui se débat pour réussir, chute, se relève et est par moments particulièrement antipathique ! Viola reste sa boussole et c’est le personnage qui m’a le plus intéressée dans le roman. Elle illumine cette histoire de sa vive intelligence, sa lucidité, sa volonté farouche de liberté qui ne la quittera jamais. Elle est entravée par son milieu social, contrainte par la réputation des Orsini à tenir son rang.

Jean-Baptiste Andrea fait montre d’un indéniable talent de conteur, ses personnages sont bien campés et le romanesque triomphe à chaque page. Malgré le plaisir de lecture, j’avoue avoir trouvé « Veiller sur elle » un peu long.

Dieu sur terre de Thomas Fersen

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Dans « Dieu sur terre », Thomas Fersen prête une partie de ses souvenirs à son héros qui grandit entre Ménilmontant et Pigalle dans les années 60/70. On l’accompagne de l’enfance avec ses parents, sa sœur et son frère (Dieu sur terre c’est lui car il réussit tout) à l’adolescence où sa vocation musicale se révèle devant les guitares d’un magasin de Pigalle. Le goût de la poésie lui vient tôt et il s’y consacre au fond de son lit au risque de passer pour un fainéant. « Il pense que je suis paresseux, mais je suis un contemplatif et Papa fait partie de ceux qui confondent avec inactif. Je suis perdu dans mes pensées parce qu’au fond, je suis un poète. Je suis bien mal récompensé, son admiration est muette. »

Ce texte, écrit en octosyllabes, est constitué de chapitres courts, d’anecdotes où l’on retrouve tout l’univers et la fantaisie de Thomas Fersen. A travers ce personnage de jeune garçon timide et peu sûr de lui, l’auteur nous replonge dans cette époque où les maitres d’école fumaient en classe, où des booms étaient organisées, où Giscard était élu et où le service militaire était obligatoire. Le narrateur a du mal à trouver sa place dans sa famille, à l’école où il est bousculé par plus fort que lui, il est obsédé par les filles mais se console avec son traversin (qui joue de multiples rôles dans la vie de notre héros). Son imaginaire est riche, malicieux comme dans ses chansons.

Paris est comme toujours très présente, un Paris populaire, chaleureux et gouailleur. « Des amitiés instantanées aussi sincères qu’éphémères, spécifiques au zinc des bistrots où existe un microclimat, se forment à l’heure de l’apéro. On y perd son anonymat plus vite que n’importe où ailleurs. Le zinc en est le fossoyeur, on y assiste à son trépas. »

J’aurais tendance à conseiller « Dieu sur terre » aux amoureux de l’univers de Thomas Fersen parce qu’il en est un concentré, parce que l’on se prend à fredonner certaines chansons à la lecture d’un mot, d’une phrase. Mais il est sans doute également un bon point d’entrée à son extraordinaire univers poétique, fantaisiste et parfois grivois.

Marie, Lizzie, lumières d’amour selon Dante Gabriel Rossetti de Marika Doux

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Mai 1874, Dante Gabriel Rossetti habite à Kelmscott Manor avec Jane et William Morris. Il y réceptionne son « Annonciation » pour la retravailler avant de l’envoyer à son nouveau propriétaire. La vue du tableau, peint bien des années auparavant, le renvoie à son passé, à celle qui le hante depuis sa mort en février 1862 : Elizabeth Siddal.

Lorsque l’on apprécie le mouvement préraphaélite et encore plus William Morris, il est difficile de trouver des ouvrages en français. J’étais donc ravie de voir cette nouvelle publication des Ateliers Henry Dougier. Marika Doux évoque la relation intense et tumultueuse de Lizzie Siddal et Rossetti  au travers de deux tableaux emblématiques : « L’annonciation » et « Beata Beatrix ». Le premier ouvre leur histoire puisque Rossetti donnera les traits de Lizzie à sa Marie. Le second sera un portrait posthume placé sous l’égide de Dante et de sa bien-aimée. En raison de son prénom, le peintre est habité et inspiré par le poète italien durant toute sa carrière. Il fera de Lizzie sa Béatrice.

Mais Elizabeth Siddal n’a pas été qu’une muse et Marika Doux n’oublie pas d’évoquer son travail artistique, la rivalité qui a pu exister entre les époux. C’est Elizabeth qui a été choisi par John Ruskin pour en être le mécène, pas Dante Gabriel. La destinée de la jeune femme est tragique, infiniment romanesque et s’achève dans l’addiction au laudanum. Sa beauté a néanmoins marqué la peinture préraphaélite, les tableaux de Rossetti en témoignent comme la sublime « Ophélie » de Millais. Aucune autre muse, Jane Morris ou Fanny Cornforth, ne saura mieux que Lizzie incarner l’idéal féminin après lequel Rossetti courut toute sa vie.

« Marie, Lizzie, lumière d’amour selon Dante Gabriel Rossetti » est à ce jour mon titre préféré de la collection « Le roman d’un chef-d’œuvre ». L’écriture de poétique de Marika Doux, son travail de documentation redonnent vie avec talent aux figures mythiques d’Elizabeth Siddal et Rossetti.

Le vieil incendie d’Elisa Shua Dusapin

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Après quinze ans d’absence, Agathe revient dans son Périgord natal. Elle vit à New York où elle est scénariste. Elle travaille actuellement sur l’adaptation de « W ou le souvenir d’enfance » de Georges Perec. Elle rejoint sa sœur Véra dans leur maison familiale qu’elles doivent vider suite au décès de leur père. Leur mère a déserté le foyer depuis bien longtemps. Les pierres de la maison serviront à réparer le pigeonnier de la propriété voisine qui avait été endommagé par un incendie. Véra est aphasique depuis l’âge de six ans. Agathe l’a toujours défendue face aux autres jusqu’à ce qu’elle parte pour construire sa vie ailleurs. Aujourd’hui, elle retrouve une jeune femme, plus solide, plus sûre d’elle que ce qu’elle avait pu imaginer. « J’ai de la peine à me rappeler que nous avons été indissociables. Nous avions les mêmes timidités. Les mêmes craintes de la vie sociale. On ne se chamaillait pas. Notre langue de silence et de cris nous a réunies. » Les deux sœurs vont avoir neuf jours pour s’apprivoiser et réapprendre à se connaître.

Avec « Le vieil incendie », je découvre la plume d’Elisa Shua Dusapin, autrice franco-suisse d’origine coréenne. Il s’agit de son quatrième roman et il m’a beaucoup plu. Le retour à la maison familiale est l’occasion de nombreuses réminiscences pour Agathe. Le lien fort qui l’unissait à sa sœur et à son père, ses compétitions de patinage artistique, l’incompréhension des autres enfants face au silence de Véra. Elle fait également le point sur sa vie actuelle, sur ses choix passés. Elle redécouvre sa sœur qui a su grandir sans elle. Elisa Shua Dusapin sait parfaitement décrypter la complexité des liens qui unissent les deux sœurs, les soubresauts de l’âme d’Agathe face à Véra et les silences de cette dernière. Tout n’est que sensation dans ce roman. La nature qui entoure la maison est très présente. Elle est parfois inquiétante, sauvage, accueillante. Elle est l’occasion de beaux moments poétiques. « Fin du matin, soleil pâle. Le vent a recouvert de feuilles la statue, sa peau granuleuse, seul son visage émerge, penché sur l’eau. Véra et moi sommes agenouillées au bord de l’étang, à nous demander si nous rêvons. Juste sous la surface, des plantes s’entrelacent. Elles ont la forme du trèfle, la taille d’un visage. Nous n’avons jamais vu ça dans cet étang. Le vert éclate, si vif qu’au-dessus de la tourbe, il paraît phosphorescent. Reflet des arbres nus. On dirait qu’ils font l’essayage des feuilles du printemps.« 
« Le vieil incendie » est un très beau texte qui explore la sororité, l’intimité et la profondeur des liens familiaux avec délicatesse.

Il ne doit plus jamais rien m’arriver de Mathieu Persan

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« Ça a commencé dans son bas-ventre. Une multiplication de cellules qui semblait anarchique. De mitose en mitose, une forme a commencé à se dessiner. Une grosse protubérance, puis de petites excroissances sont apparues et un battement rapide s’est fait entendre. C’était il y a bien longtemps et cet amas de cellules, c’était moi. Flottant dans l’utérus de maman, au chaud, grandissant en paix, protégé du monde par le liquide amniotique.

Ça a commencé au même endroit, presque quarante ans plus tard. Une multiplication rapide de cellules, incontrôlée. De semaine en semaine, aucune forme précise ne s’est dessinée et aucun battement ne s’est fait entendre. Seule une masse, ferme et insensible, semblait passer sous la peau de maman. A l’endroit même où la vie avait éclos, maman couvait la mort. »

Mathieu Persan, formidable illustrateur notamment pour les éditions de la Table Ronde, a choisi d’écrire son premier roman sur sa mère et le décès de celle-ci à l’âge de 68 ans d’un carcinome péritonéal. Son récit autobiographique porte également sur leur vie de famille à Vincennes. Mathieu Persan est le benjamin de la fratrie. Les deux parents sont profs de maths et ils ouvrent joyeusement leur porte aux amis de leur trois enfants et prête assistance à ceux qui ont besoin d’un coup de pouce scolaire. La famille est unie, heureuse. Il faut dire que la mère a décidé, le jour de naissance de son premier enfant, de se dévouer entièrement à sa progéniture, puis à ses petits-enfants. Discrète et effacée, elle était entièrement tournée vers sa famille. Cela explique l’envie de Mathieu Persan d’écrire un livre autour d’elle, lui rendant un bel hommage, lumineux et profondément touchant. Son texte est pudique, rempli de tendresse mais il n’est pas plombant car Mathieu Persan sait relever la drôlerie des moments tragiques (par exemple, la scène du retrait de l’assurance vie de sa mère dès le jour de sa mort ou les joints fermant temporairement la tombe qui couinent durant la cérémonie).

« Il ne doit plus jamais rien m’arriver » émeut autant qu’il fait sourire. Mathieu Persan ne pouvait écrire plus beau et émouvant portrait de sa mère.

L’allègement des vernis de Paul Saint Bris

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Aurélien est directeur du département des peintures du musée du Louvre. Sous sa garde se trouve le tableau le plus célèbre du monde : la Joconde de Léonard de Vinci. Celle-ci va être encore plus sous le feu des projecteurs lorsque la nouvelle présidente du musée, Daphné Léon-Delville, décide de restaurer le portrait de Lisa Gherardini. C’est l’agence Culture Art Média qui a conseillé à Daphné ce coup de com incroyable et supposé faire exploser la rentabilité et les recettes du Louvre. Aurélien, réticent à l’allégement des vernis sur ce tableau, va pourtant devoir trouver le restaurateur qui aura assez de cran pour toucher à Monna Lisa, suivre son travail de près mais également organiser une exposition sur le tableau afin de faire patienter les visiteurs. Son poste repose entièrement sur le résultat de cette opération extrêmement délicate qui doit permettre de rendre à nouveau lisible le portrait sans trop dénaturer l’image que les visiteurs en ont aujourd’hui.

Depuis la restauration de la Sainte Anne de Léonard de Vinci, qui nous a fait redécouvrir la délicatesse de sa palette chromatique, je ne rêve que de l’allègement des vernis sur la Joconde ! Autant vous dire que le premier roman de Paul Saint Bris était fait pour moi et que je me suis régalée en le lisant. Outre que l’auteur fait montre d’une parfaite connaissance du musée du Louvre et des enjeux d’une telle restauration, il nous offre une satire drôle et pertinente de notre époque où tout doit être réduit au rendement et à la communication. Au grand désespoir d’Aurélien, la culture, qui est pour lui un refuge, n’échappe pas à l’air du temps. « La parole scientifique, celle des experts et des historiens, s’étaient effacée derrière la communication, bien plus à même de garantir des entrées et de faire progresser les chiffres de la billetterie. Le savoir n’était plus assez vendeur, de toute façon wikipédia avait réponse à tout. L’expérience ou plutôt la promesse d’expérience avait pris le relais de la connaissance. » Aurélien, la cinquantaine, est un conservateur à l’ancienne, dépassé par le jargon des consultants engagés par Daphné. On éprouve beaucoup de sympathie pour lui, écrasé qu’il est par sa mission. Paul Saint Bris crée également un personnage fabuleux : Homero, l’homme de ménage qui virevolte entre les sculptures avec son autolaveuse et nous offre des scènes d’une poésie folle. Son rapport aux œuvres d’art est direct, simple et inspirant.

« L’allègement des vernis » est un roman savoureux, irrésistiblement satirique et vif. Je m’y suis sentie comme chez moi et il a réveillé mes souvenirs d’étudiante en histoire de l’art.

William de Stéphanie Hochet

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Alors qu’il est marié à Anne Hathaway avec qui il a eu trois enfants, William Shakespeare décide de quitter son foyer pour rejoindre la Compagnie des Comédiens de la Reine. Il ne rêve que de théâtre alors que son autoritaire de père souhaite qu’il reprenne sa boutique de gantier. De villes en villages, William fait l’apprentissage de la scène avant d’arriver à Londres. Il y croise la route de Richard Burbage, le plus grand acteur de son temps, du brillant dramaturge Christopher Marlowe et de Henry Wriothesley, son futur protecteur. Sa destinée se forge dans ces années où le théâtre l’habite, l’occupe passionnément et totalement.

L’année dernière, Maggie O’Farrell nous avait offert avec « Hamnet » une fiction magnifique autour de la famille de Shakespeare. Je suis enchantée de voir que le barde de Stratford-upon-Avon continue à nourrir l’imaginaire des écrivains contemporains. Stéphanie Hochet s’est quant à elle emparée des sept années où Shakespeare a disparu des radars, entre 1585 et 1592. Quoi de mieux que l’imagination, la fiction pour combler ce vide biographique. J’ai trouvé cette reconstitution tout à fait convaincante. La famille de Shakespeare écrasé par la personnalité du père John, le milieu du théâtre à l’époque élisabéthaine, le Londres boueux et rongé par la peste, les caractères des différents personnages croisés par Shakespeare, tout m’a semblé juste. On sent dans ce pages la fascination de Stéphanie Hochet pour William Shakespeare qui dure depuis son adolescence.

L’originalité de « William » réside dans les insertions autobiographiques. L’autrice entremêle son histoire personnelle, son enfance avec la vie du dramaturge. Des parallèles se font et le plus fort est sans doute celui de la fuite. « Disparaître est un réflexe de survie. Certaines familles sont si étouffantes qu’à moins de ressembler à ceux qui les composent, il n’y a que la rupture qui vous maintienne vivant. Soudain le fonctionnement de ces clans vous parait anormal et la transgression devient une nécessité. » La fuite se matérialise dans les fugues, celle de William Shakespeare qui dura sept ans, celles de Stéphanie Hochet qui tente régulièrement d’échapper à sa famille dysfonctionnelle où les enfants sont méprisés et malmenés. Mais la fuite, c’est également celle que nous procurent les livres, lorsque la fiction nous abrite et nous protège. La littérature a certainement sauver la vie de Stéphanie Hochet et elle l’exprime ici avec une grande intensité.

« William » est un texte singulier qui mêle l’histoire inventée de William Shakespeare à l’autobiographie. Stéphanie Hochet dose merveilleusement les deux parties, aucune ne vient phagocyter l’autre.

 

Spécimens sensibles de Fanny Chiarello

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Les éditions Cambourakis et le musée des Confluences ont proposé à Fanny Chiarello de participer à leur collection « Récits d’objets ». Elle choisit l’objet qui sera le point de départ de son texte dans l’exposition « Espèces, la maille du vivant ». Il s’agit d’un canard colvert naturalisé, à défaut d’avoir trouvé son animal fétiche le sanglier. « Les visiteurs et visiteuses de tous âges se pressent autour de l’ours polaire superstar, frémissent sous le lion perché, béent face à l’immense autruche, mais personne ne s’attarde sur le colvert en position d’atterrissage au-dessus de cette dernière. On ne voit pas davantage le matricule 41008132 à l’inventaire du musée qu’on ne voit les centaines de milliers de ses congénères sur les canaux, les étangs, les rivières, les mares et les marais de France, tant ils sont nombreux. Si nombreux que génériques. Pas assez exotiques. » Elle le constate également lorsqu’elle tente de sauver sept canetons nés dans un bassin de rétention près d’un supermarché. Personne, pas même des associations pour la protection des animaux, ne veut se déplacer pour ces malheureux poussins.

Analysant le sens de la taxidermie et de certaines œuvres d’art qui s’en inspirent de façon douteuse, Fanny Chiarello interroge le rapport de l’homme avec les autres espèces. Antispéciste, elle dénonce la domination, le sentiment de supériorité d’homo sapiens mais également son hypocrisie face au sort des autres espèces. Et ce même s’il sait que beaucoup d’entre elles sont dorénavant menacées.

Ce court texte souligne la sensibilité de Fanny Chiarello à toutes formes de vivant, sans être moralisatrice, elle espère une meilleure cohabitation entre les espèces et nous permet de nous questionner sur notre rapport aux autres habitants de notre planète.