Le Maître de Ballantrae de Robert Louis Stevenson

« Le Maître de Ballantrae » s’ouvre sur l’Écosse de 1745, un pays divisé entre le roi George, protestant, et Charles Edouard Stuart, catholique. Les Durie de Durrisdeer et de Ballantrae sont une famille puissante, Lord Durisdeer a deux fils : James, Maître de Ballantrae, et son cadet Henry. Tout oppose les deux frères. James est un libertin, un joueur, un manipulateur et un grand séducteur. Henry est l’honnêteté incarnée, la droiture sous un aspect austère. Au moment  du conflit de 1745, le Maître de Ballantrae est supposé soutenir le roi George et rester au domaine tandis que son cadet devrait partir en guerre aux côtés des Stuart. Mais le Maître est un homme d’action et il joue son destin à pile ou face. C’est lui qui part sur le champ de bataille. Il est présumé mort après la défaite de Culloden. Henry prend alors le titre de Lord Durrisdeer, gère le domaine et épouse l’orpheline qui était promise à James. Il paiera tout cela extrêmement cher lorsque le Maître de Ballantrae réapparaîtra.

Autant vous le dire d’entrée, « Le Maître de Ballantrae » est un chef-d’œuvre. Les différentes inspirations de Robert Louis Stevenson y sont présentes. « Le Maître de Ballantrae » est un roman d’aventures à l’image de « L’île au trésor ». L’intrigue nous entraîne sur les champs de bataille, un bateau pirate, en Amérique, en Inde, dans une forêt sauvage où le Maître a caché un formidable trésor. Mais ce livre est également plus psychologique. L’affrontement entre les deux frères n’est pas sans évoquer « L’étrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde ». L’opposition entre le bien et le mal, bien marquée au début, tend à s’atténuer au fur et à mesure. Dès le départ, on sent que le falot Henry ne fera jamais le poids face au charisme du Maître. Même mort, il reste le préféré de tous. Henry, droit et généreux, pêche par excès de timidité et de modestie. La dévotion imméritée portée au Maître finit par l’obséder. La haine le ronge petit à petit. Face à lui, le Maître apparaît comme le mal incarné, voire le diable puisqu’il ressuscite à plusieurs reprises. Mais il finit par séduire M. Mackellar, narrateur-régisseur et seul ami d’Henry. Il faut dire que le Maître a un charme et un panache insensés. Plusieurs fois, il joue sa vie à pile ou face car pour lui il s’agit du « meilleur moyen de manifester son mépris de la raison« .  La détestation, la jalousie, la volonté de détruire l’autre amènent les deux frères à un terrible affrontement final.

Robert Louis Stevenson livre là un récit haletant, enlevé et brillant. « Le Maître de Ballantrae » se dévore, les péripéties des deux frères sont captivantes. On tient là du grand art, une perfection littéraire. Inutile de vous préciser que je vous conseille de le lire de toute urgence !

La prisonnière de la tour de Boris Akounine

« La prisonnière de la tour » de Boris Akounine est un recueil de trois nouvelles dont le héros est Eraste Pétrovitch Fandorine. Un homme possédant des dons analytiques remarquables et une « beauté suffocante ». Akounine rend hommage à trois grands auteurs de romans noirs à travers ses nouvelles.

La première, intitulée « Conversation de salon », est dédiée à Edgar Allan Poe. Lors d’une réunion mondaine, Fandorine va résoudre une énigme qui défraya la chronique. Une jeune aristocrate a disparu du jour au lendemain sans laisser de trace. La vérité se révèlera des plus macabres.

La deuxième nouvelle, « De la vie des copeaux », est un hommage à Georges Simenon. Fandorine est engagé pour découvrir la cause du décès de trois personnes. L’une d’elles est un chef d’entreprise dans les chemins de fer et son fils soupçonne un concurrent de l’avoir éliminé. Fandorine se fait alors passer pour un stagiaire afin d’espionner l’entourage du défunt. Il s’avèrera que la raison des décès n’a pas grand chose à voir avec les chemins de fer mais beaucoup plus avec la passion amoureuse.

La dernière, qui donne son titre au livre, est la plus longue et la dédicace est pour Maurice Leblanc. Vont se rencontrer dans cette histoire trois génies : Sherlock Holmes, Arsène Lupin et Eraste Fandorine. Les petites cellules grises fonctionnent à plein régime. Nous sommes le 31 décembre 1899 et un navire, portant à son bord Holmes et Watson, fait escale à St Malo. Ils ont été appelés par M. des Essars, châtelain menacé par Arsène Lupin. Il doit remettre toute sa fortune à notre gentleman cambrioleur sans quoi son château explosera à minuit. Le problème c’est que sa fille est immobilisée suite à une chute et est intransportable. Elle se trouve dans une tour au passage quasiment impraticable. Sherlock doit trouver une machine infernale dans le dédale du château. Mais il ne sera pas seul à la chercher puisque des Essars a également engagé Fandorine. Watson est vexé et veut rentrer à Londres, ce qui n’est pas le cas de Holmes. « – Pour rien au monde ! Désormais, la tâche qui m’attend devient encore plus intéressante. Fandorine est un détective extrêmement expérimenté, je m’intéresse depuis toujours à ses exploits. (…) Ce qui me manque le plus dans mon activité de détective c’est l’émulation intellectuelle. Avec qui voulez-vous que je rivalise, avec l’inspecteur Lestrade ? Et vous voudriez que je renonce à une telle affaire ! »  Nous assistons alors à une véritable course contre la montre à la recherche de la bombe du nouvel an.

Même si les deux premières nouvelles sont très agréables, c’est bien entendu à la lecture de la dernière que j’ai pris le plus de plaisir. Tour à tour, le récit se fait sous la plume de Watson ou sous celle de Massa, l’ami de Fandorine. Celui-ci découvre que Watson réussit à publier les aventures de son ami et décide d’en faire de même. Chacun défend bien entendu son poulain et le trouve plus intelligent que l’autre. C’est finalement à une bataille d’orgueil que nous assistons sous le regard amusé et filou de Lupin. C’est un pur régal de les voir s’affronter tous les trois et vraiment très drôle. Les personnages sont bien campés : Sherlock est toujours aussi secret et ironique, Arsène est malicieux et roublard (une bonne connaissance du personnage nous aide d’ailleurs à percer une partie du problème) et Fandorine est élégant et vif. Boris Akounine s’est beaucoup amusé à écrire cette nouvelle, ça se sent puisque nous nous amusons également à la lire.

Merci aux éditions Points et à Jérôme.

Hiver russe

L’idiot de Fédor Dostoïevski

Trois inconnus se retrouvent dans le même wagon d’un train se dirigeant vers St Pétersbourg. Ces trois hommes vont faire connaissance durant leur trajet. Leurs vies seront inextricablement liées à partir de cet instant : le prince Mychkine, Parfione Semionovitch Rogojine, un jeune marchand, et Lebedev un petit fonctionnaire. Le prince revient d’un long séjour en Suisse où il soignait son épilepsie. De retour en Russie, il va prendre contact avec le général Epantchine dont la femme serait de sa famille. Lors de son voyage en train et de sa visite chez le général, Mychkine entend parler d’une jeune femme d’une beauté extraordinaire : Nastassia Filippovna. Le soir même, elle organise une soirée pour son anniversaire. Le prince Mychkine la rencontre alors et en tombe amoureux. Mais il n’est pas le seul : Gania Yvolguine, le secrétaire du général, veut l’épouser, Rogojine veut l’acheter cent mille roubles, le général aimerait l’avoir comme maîtresse. Les choix de Nastassia Filippovna scelleront les destinées des autres personnages.

« L’idiot » est un immense roman, extrêmement dense et fourmillant de personnages. Il y a tout d’abord le quatuor central dont je reparlerai : le prince Mychkine, Rogojine, Nastassia Filippovna et Aglaïa Ivanovna Epantchine. Et autour d’eux, une myriade de personnages secondaires se déploie. Je tiens à préciser que l’on ne s’y perd pas car les personnages secondaires existent complètement, ce ne sont pas simplement des ombres évoluant autour des héros. Ils ont tous une voix bien déterminée et à ce titre on peut parler de roman choral. C’est d’autant plus vrai que les dialogues sont nombreux. Il y a beaucoup de scènes de groupe où les discussions sont passionnées. Elles se finissent très souvent par l’éclat d’un personnage, par un paroxysme dans son exaltation. Les thématiques abordées, lors de ces rencontres, sont très variées. Mais ce qui en ressort c’est une critique de la société russe. Dostoïevski constate un nihilisme grandissant parmi ses contemporains (c’est ce que reprochait également Lermontov à son héros Petchorine). Lui, le grand croyant, ne peut que déplorer cet abaissement de la spiritualité du peuple russe.

Revenons au coeur du livre, au quatuor amoureux et à celui autour de qui tout ce petit monde tourne : le prince Lev Nicolaevitch Mychkine. Pour Dostoïevski, il est l’image du Christ, un messie épileptique qui va semer le chaos autour de lui. Mychkine est en effet un être pur, humble, naïf, pardonnant à tous. D’où l’impression qu’il peut donner aux autres d’être un idiot alors qu’il s’agit de grandeur d’âme. Celle qui le définit le mieux est Aglaïa : « – Ici, il n’y a personne qui soit digne de ces paroles ! éclatait Aglaïa. Ici, personne, personne ne vaut même votre petit doigt, ni votre intelligence, ni votre cœur ! Vous êtes plus honnête que tous les autres, plus noble, vous êtes meilleur, vous êtes plus gentil, vous êtes plus intelligent ! Ici il y a des gens qui sont indignes de se baisser pour ramasser ce mouchoir que vous venez de faire tomber… Pourquoi vous humiliez-vous donc, pourquoi vous placez-vous plus bas que tous les autres ? Pourquoi avez-vous donc dénaturé ce que vous avez en vous, pourquoi n’avez-vous donc aucune fierté ? »

Face au prince, Rogojine est son double sombre, aussi brun que Mychkine est blond, aussi voyou que le prince est honnête. Les deux hommes se déchirent pour la même femme, la sublime Nastassia Filippovna. C’est l’âme perdue du roman. Rogojine veut la posséder, allant donc jusqu’à l’acheter. Mychkine veut la sauver. Il a de la compassion pour elle, même s’il pense qu’elle est folle et qu’il a peur de son visage. Nastassia aime le prince mais elle refuse de causer sa perte en l’épousant. Son admiration pour lui l’amène à se sacrifier. Au milieu de ce trio se trouve Aglaïa, la fille du général Epantchine. Double de Nastassia, elle est elle-même amoureuse du prince tout en refusant de l’admettre. L’incandescence de leurs sentiments, leurs revirements ne peuvent que les conduire à la tragédie.

L’écriture de Dostoïevski, au rythme épileptique et à l’oralité forte, transcrit magistralement l’exacerbation des sentiments, l’excès si russe des personnages. J’ai été happée par le flux de mots et la puissante incarnation des personnages. Mychkine, à l’instar de Raskolnikov, reste un personnage inoubliable.

Un lecture commune avec ma chère Romanza.

Hiver russe

The snapper de Roddy Doyle

Retour dans le quartier de Barrytown à Dublin dans la famille Rabbitte, nous avions laissé Jimmy Jr en plein concert de son groupe de soul dublinoise dans « The commitments ». Nous découvrons le reste de la famille dans « The snapper ». Au début du roman, la soeur aînée, Sharon, annonce à ses parents, Jimmy Sr et Veronica, qu’elle est enceinte. Elle a 19 ans, travaille dans un supermarché et n’a pas de petit ami officiel. Mais Sharon se sent prête à être mère et elle attend les premiers signes de sa grossesse. « Elle éprouvait aussi un peu d’impatience. Parfois, elle se disait que rien n’allait se produire. Elle avait envie de constater des changements, vite. Elle se sentait prête. Prendre du poids, avoir mal au dos, et tout le reste. D’une certaine manière, elle le désirait. » Après un moment de stupeur, Jimmy Sr et Veronica acceptent la nouvelle et sont prêts à soutenir leur fille. Mais une question va rapidement semer la zizanie dans la famille et la vie du quartier : qui est le père ?

Comme dans le premier volet de la trilogie, « The snapper » est essentiellement composé de dialogues, ce qui rend la lecture très vivante, très dynamique. Les Rabbitte vivent en bande, en groupe. Les personnages sont rarement seuls. La mère, qui reste le plus souvent à la cuisine (à coudre des costumes aux jumelles qui changent d’activité sans arrêt), est néanmoins le centre de la famille, tous tournent autour d’elle. Jimmy Sr et Sharon ont leurs clans au pub. Là on retrouve l’ambiance des pubs : la bière et les vannes coulent à flot ! Le groupe de filles n’est effectivement pas à la traîne, elles boivent sec (la grossesse de Sharon est le résultat d’une cuite mémorable) et sont de vraies langues de vipère !

La vie sociale est toujours au cœur des livres de Roddy Doyle et celle-ci est perturbée par la grossesse de Sharon.  Ou plutôt par l’identité du père qui s’avère être un voisin, un père de famille. Sharon et Jimmy Sr se retrouvent mis à l’écart du quartier, de leur petite communauté. Elle le supporte assez bien, elle assume totalement. Mais il en est tout autrement pour son père. Il ne supporte plus les plaisanteries salaces sur sa fille mais il supportera encore moins de ne plus aller au pub ! Mais comme toujours, la bonne humeur reprendra rapidement le dessus.

L’univers de Roddy Doyle est proche de celui de Ken Loach : les personnages, de milieu modeste, passent leur temps au pub à se vanner mais ils sont d’une grande humanité et très attachants. Un livre très divertissant et très plaisant.

Une lecture commune avec ma copine Miss Léo.

Le peintre et la jeune fille de Margriet de Moor

Au printemps 1664, à Amsterdam, un peintre vieillissant va croiser le destin tragique d’une jeune danoise. Cette dernière, Elsje, est arrivée quinze jours auparavant dans la capitale hollandaise. Elle pense pouvoir y retrouver sa sœur venue pour trouver du travail. C’est en fait la mort qu’elle va trouver à Amsterdam. Elsje a fracassé le crâne de sa logeuse avec une hache. Pourquoi une jeune fille de 18 ans en est arrivée à une telle violence ? Le peintre n’assistera pas à l’exécution publique et pourtant il finira par dessiner la pauvre criminelle sur le gibet. La dernière journée de la jeune fille et « sa rencontre » avec le peintre sont le cœur du roman de Margriet de Moor.

L’intérêt du livre réside dans le récit de la vie du peintre : les commandes qu’on lui passe, sa recherche de couleurs, ses difficultés financières… Il est très aisé de comprendre que le peintre en question est Rembrandt. Et mon problème c’est que Margriet de Moor s’obstine à ne pas le nommer alors qu’elle fait tout pour qu’on le reconnaisse. Quel est l’intérêt de cette démarche ? La vie et les oeuvres sont clairement explicitées. Rembrandt est ruiné en 1664. Il a déjà perdu Saskia, sa première femme, de phtisie. Henrick, sa deuxième compagne, vient de mourir de la peste. Il ne lui reste plus que son fils Titus. Ses biens, ses collections d’art ont été saisis. Au début du livre est évoquée « La conjuration de Claudius Civilis » qui a été rejetée par le conseil municipal, une grosse commande qui aurait renfloué les caisses.  Au moment de la mort de Elsje, Rembrandt travaille sur « La fiancée juive » mais sont également évoquées d’autres célèbres toiles : la « Danaé » de St Pétersbourg, « La leçon d’anatomie » ou « Le bœuf écorché ». Le dessin de Elsje sur le gibet est conservé au MET de New York comme nous le signale l’auteur : « C’est ainsi qu’elle s’appellerait désormais, Elsje. Pour elle-même et pour le monde entier, ici et maintenant, mais aussi dans quelques siècles dans l’un des plus importants bastions culturels de ce temps, le Metropolitan Museum of Art, à New York. »  Non seulement la vie de Rembrandt est parfaitement reconnaissable, mais en plus l’auteur ne cesse de faire ce type de (pénibles) incursions dans notre présent pour que l’on comprenne bien de qui il s’agit et à quel point son talent est immense. Alors vraiment je ne comprends pas pourquoi son nom n’est jamais mentionné, c’est absurde et agaçant. C’est fort dommage car le portrait de Rembrandt est très réussi. Se dégage, de ce vieil homme fatigué, beaucoup de tristesse et de mélancolie qui transparaissent d’ailleurs dans les derniers autoportraits du maître.

« Le peintre et la jeune fille » est une lecture qui est loin d’être déplaisante, l’atmosphère du Amsterdam du 17ème et la vie de Rembrandt y sont bien rendues. Mais les tics de l’auteur (ne pas nommer le peintre et les nombreuses incursions vers le futur) ont gâché ma lecture.

Merci aux éditions Libella et à Bénédicte pour cette lecture.

Nouvelles de Pétersbourg de Gogol

Ce recueil de Gogol contient cinq nouvelles se déroulant dans l’ancienne capitale russe. Le point commun des différents récits est le fait que le quotidien des personnages tourne au fantastique. Akaky Akakiévitch, le héros pitoyable du « Manteau », revient hanter les habitants de son quartier après sa mort pour retrouver son fameux manteau. Dans « Le portrait », le tableau acheté par Tcharkov semble vivant et sortir de la toile pour effrayer son acheteur. Le portrait possède un pouvoir maléfique, il apporte richesse et succès au détriment du talent. Ce pacte faustien se terminera au couvent car la seconde partie de la nouvelle fut écrite par Gogol devenu dévot (jusqu’au fanatisme puisque l’écrivain se laissa mourir de faim en célébrant le carême).

Le fantastique chez Gogol peut aller jusqu’à l’absurde avec l’excellent « Nez ». Un homme prend son petit-déjeuner et découvre dans son pain un nez ! La situation est déjà totalement folle mais Gogol va jusqu’au bout du postulat de départ. L’homme qui a perdu son nez le cherche partout en ville et finit par le découvrir descendant d’une voiture : « Une calèche s’arrêta devant un perron…en ce monsieur son propre nez. (p92) » Cette nouvelle est vraiment la meilleure du recueil, d’une drôlerie irrésistible.

Le dérapage de la vie quotidienne peut mener à la folie et c’est explicitement le cas dans le célèbre « Journal d’un fou ». Avksénti Ivanovitch Popritchine est conseiller titulaire (8ème grade de la hiérarchie des fonctionnaires, c’est-à-dire en bas de l’échelle sociale) et il voudrait séduire la fille de son directeur. La réalité se dérobe petit à petit et le personnage se met à délirer : le chien de la jeune femme parle, la Chine et l’Espagne ne forment qu’un seul et même pays, les nez peuplent la lune et le cerveau ne se trouve pas dans la tête ! Notre pauvre Popritchine finit par se prendre pour le roi d’Espagne et est envoyé à l’asile. Les idées de plus en plus extravagantes du héros ne peuvent qu’amuser le lecteur.

Mais les cinq nouvelles ne sont pas que cocasses, elles sont aussi une critique de la société russe. Toutes les couches de la société sont étudiées sous la plume caustique de l’auteur. Le début de « La perspective Nevsky » le montre bien. Selon les heures de la journée, on y voit défiler toutes les catégories sociales : les élégants qui souhaitent se montrer, les artisans qui vont boire (« Ces respectables artisans étaient tous trois ivres,  comme toute la Pologne »), les petits fonctionnaires qui rejoignent leurs bureaux, les belles jeunes femmes qui à la tombée du jour vendent leurs charmes… Gogol conclut une chose de son observation de la perspective Nevsky : il ne faut pas se fier aux apparences, les catégories sociales ne veulent pas dire grand chose. L’auteur en montre toute l’absurdité notamment à travers le sort réservé aux fonctionnaires. Leur situation est grotesque : serviles, réduits à la misère comme Akaky Akakiévitch qui doit sauter des repas pour s’acheter un manteau neuf, leurs chances d’améliorer leur quotidien sont quasiment nulles. Une hiérarchie excessive qui avilit l’être humain.

« Nouvelles de Pétersbourg » recèle cinq bijoux d’humour, de fantastique et d’absurde. Une  lecture recommandée pour se tenir chaud pendant l’hiver !

Hiver russe

Un héros de notre temps de M.I. Lermontov

« Un héros de notre temps » de Mikhaïl Iourievitch Lermontov (1814-1841) est une oeuvre hétérogène autour du personnage de Grigory Alexandrovitch Petchorine. Lermontov avait fait apparaître son héros pour la première fois dans « La princesse Ligovskaïa » en 1836, récit malheureusement inachevé. Les différentes histoires qui composent ce livre, dressent donc le portrait de Petchorine supposé incarner son époque. Lermontov semble avoir eu peu de respect pour celle-ci car son héros a plus de défauts que de qualités et il le reconnaît sans peine. « Je suis un sot ou bien un scélérat… je ne sais pas. Mais il est certain que je mérite, moi aussi, beaucoup de pitié, peut-être plus qu’elle. L’âme est en moi corrompue par le monde, mon imagination est inquiète, mon coeur est insatiable ; donnez-moi tout, c’est encore trop peu. Je m’habitue aussi bien à la tristesse qu’au plaisir et mon existence devient de jour en jour plus vide. Il me reste une seule ressource : voyager. Dès que possible, je partirai – mais pas en Europe, que Dieu m’en garde ! – j’irai en Amérique, en Arabie, aux Indes. Je finirai bien, peut-être, par mourir quelque part en route ! Au moins suis-je sûr que cette ultime consolation ne s’épuisera pas vite, à la faveur des orages et des mauvais chemins. »

Menant une vie dissolue à St Pétersbourg dans la garde impériale, Petchorine est envoyé dans le Caucase que la Russie souhaite annexer. C’est dans ce cadre majestueux que prennent place les aventures de Petchorine : sa rencontre avec Bella une jeune et belle tcherkesse, sa découverte d’un trafic de contrebande, son séjour dans une ville d’eau et ses soirées de jeu entre officiers. S’en dégage un caractère désabusé, désinvolte dans ses sentiments envers les femmes, joueur même avec sa propre vie. Petchorine est mélancolique, incapable de stabilité et de satisfaction. Rien ne comble le vide qu’il ressent en lui. Petchorine est presque un personnage baudelairien et je ne l’ai pas trouvé si détestable que ça.

Malheureusement, la construction du livre ne met pas assez en valeur son personnage central. Lermontov a choisi dans un premier temps de nous présenter Petchorine par le biais d’un de ses anciens camarades Maxime Maximitch. Au bout de deux histoires, nous passons au journal de Petchorine et donc au je. Je trouve ce changement quelque peu artificiel comme si Lermontov n’avait pas su choisir son dispositif narratif. Cela produit une forte discontinuité dans le livre. Mon second bémol est la brièveté des récits, le personnage de Petchorine n’est pas assez développé sauf dans « La princesse Mary ». Cet excellent chapitre m’a montré ce qu’aurait pu être un roman consacré à Petchorine et je regrette que l’auteur n’ait pas fait ce choix.

Mes réserves peuvent être prises comme des compliments, j’aurais aimé passer plus de temps avec Petchorine en tant que narrateur. Un héros de notre temps particulièrement bien campé, à la psychologie si typiquement 19ème.

Hiver russe

Novecento : pianiste de Alessandro Baricco

En 1900, sur un paquebot reliant le vieux continent européen à New York, un bébé est abandonné sur le piano de la salle de réception. Un marin décide de l’adopter et le nomme Danny Boodman TD Lemon Novecento. L’enfant grandit sur le bateau et après la mort de son père adoptif, il se met au piano. Novecento se révèle être  un musicien d’exception, sa musique ne ressemble à aucune autre et enchante ceux qui l’entendent. Sa réputation dépasse le cadre du navire et un musicien de jazz reconnu fait la traversée juste pour mesurer l’ampleur du talent de Novecento. Il n’aurait pu entendre cette musique ailleurs car Novecento ne descend jamais du bateau. Toute sa vie se déroule entre l’Europe et New York et le monde se déverse à ses pieds par l’entremise des voyageurs. Grâce à cela, Novecento est capable de parler de n’importe quelle ville comme s’il l’avait visitée. Il n’a donc aucune raison de descendre sur la terre ferme.

« Novecento : pianiste » est un court monologue théâtral, l’écriture est très orale et à la lecture on imagine bien le comédien sur scène. L’histoire de Novecento nous est racontée par Tim Tooney, trompettiste qui fut engagé sur le même transatlantique et  qui se  lia d’amitié avec l’étonnant pianiste. L’histoire de Alessandro Baricco est très originale et poétique. Le personnage central est vraiment surprenant et attachant. J’ai beaucoup apprécié l’idée que le monde venait à Novecento. Rien qu’en écoutant les passagers, il voyage sur la terre ferme.  Il fait sans cesse travailler son imagination et c’est sans doute celle-ci qui l’empêche de descendre du bateau. Le rêve est préférable au réel. « C’est ça  que j’ai appris, moi. La terre, c’est un bateau trop grand pour moi. C’est un trop long voyage. Une femme trop belle. Un parfum trop fort. Une musique que je ne sais pas jouer. » La scène nous montrant Novencento jouant du piano durant une tempête est également très belle, le pianiste se laisse porter par le tangage et l’instrument fait de même. La musique en découlant est magique et envoûtante.

Un joli petit moment littéraire que je vous propose de gagner grâce au prix Campus en répondant à la question suivante :

-Quel est le titre original de ce livre ?

Je vous propose également de jouer pour gagner deux autres romans de la sélection du prix Campus que j’ai déjà chroniqués :

La reine des lectrices d’Alan Bennett en répondant à cette question : quel est le livre qui donne envie à la reine d’en emprunté d’autres ?

Les falsificateurs d’Antoine Bello : que signifie le sigle CFR ?

J’attends vos réponses à l’adresse suivante avant le 18 décembre : leprixcampus@yahoo.fr

Bonne chance à tous !

Proust contre la déchéance de Joseph Czapski

Joseph Czapski (1896-1993), peintre et théoricien de l’art, intègre l’armée polonaise le 1er septembre 1939. Il est fait prisonnier par les Soviétiques à la fin septembre et est interné à Starobielsk avec d’autres officiers polonais. Dans ce camp, 4000 officiers sont entassés et pour surmonter cette épreuve ils décident de se faire des conférences. Ces dernières étaient interdites et se faisaient en cachette. En avril 1940, les officiers polonais furent déplacés et des milliers d’entre eux furent exécutés dans la forêt de Katyn près de Smolensk. Joseph Czapski fit partie des survivants qui furent transférés au camp de Griazowietz où ils restèrent jusqu’en 1941. Dans ce camp, les conférences reprirent de manière plus officielle. Les gradés y parlaient de politique, d’histoire, de peinture et de littérature. Joseph Czapski décida quant à lui de parler de l’œuvre de Marcel Proust. Il le fit sans documentation, sans « La recherche du temps perdu », il faut donc souligner son extraordinaire travail de mémoire.

Joseph Czapski parle admirablement de Proust et de son œuvre. Proust le dandy, le mondain qui décida de se plonger corps et âme dans l’écriture : « Proust s’enfonce dans son travail littéraire. Il s’enterre depuis cette étape jusqu’à sa mort, de plus en plus, dans sa chambre de liège. » A contre-courant de ce qui se faisait (un style plutôt bref et pressé), Marcel Proust écrit son roman fleuve, décrit et invente un univers. A l’origine, la recherche était un flux continu sans interruption de chapitres, de volumes, sans alinéa, sans marges. Idée folle et parfaitement impossible à éditer, Proust devra découper son travail pour le faire accepter. Cette forme initiale, qui aurait été  illisible, est logique et correspond parfaitement au projet de Proust. La recherche est en effet un flot continu de pensées, de sensations, de vies. Le moindre sentiment, la moindre impression y sont disséqués pour rendre ce qu’est la complexité de l’être humain. Joseph Czapski l’exprime ainsi : « La forme du roman, la construction de la phrase, toutes les métaphores et les associations sont une nécessité interne, reflétant l’essence même de sa vision. Ce n’est pas le fait cru, je le répète encore, qui hante Proust, mais les lois secrètes qui le régissent, c’est le désir de rendre conscients les rouages secrets de l’être les moins définis. » La complexité de la phrase comme miroir de l’âme humaine.

Proust hanté, possédé par son œuvre, est présenté par Joseph Czapski comme un obsessionnel revenant toujours sur son travail. Proust avait l’obsession de la perfection, du mot juste, de la phrase exacte (on sait à quel point ses retouches ont pu rendre fous ses éditeurs). L’auteur cherche un absolu inatteignable, une perfection qu’il semble avoir bel et bien atteint si l’on écoute ses lecteurs.

« Proust contre la déchéance » est admirable, c’est une leçon de survie grâce à l’art et une excellente analyse du plus grand auteur français.

Merci aux éditions Phébus d’avoir édité cette belle conférence et à Bénédicte de me l’avoir envoyée.

Ma brillante carrière de Miles Franklin

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Sybylla Melvyn grandit dans le bush australien, dans la ferme de son père à Bruggabrong. Garçon manqué et en admiration devant son géniteur, l’enfant s’épanouit dans la nature. Malheureusement Richard Melvyn se rêve une situation sociale plus avantageuse. Il décide de se lancer dans le commerce du bétail et pour ce faire déménage à Possum Gully, petite ville morne et ennuyeuse. Les affaires ne prennent pas et la famille doit se reconvertir dans la laiterie. Le travail est harassant et même les enfants doivent mettre la main à la pâte. La misère s’installe, l’alcool détruit le père et l’amertume la mère. Sybylla exècre cette vie de labeur. Elle est devenue une jeune femme passionnée ayant soif de culture, de nourritures intellectuelles : « Une troisième part en moi demandait à être nourrie. J’éprouvais un fort penchant pour la littérature. J’étais passionnée de musique. J’empruntais des livres dans le voisinage et pour les lire volais des heures de repos. Cela affectait ma santé et me rendait les tâches physiques plus dures encore qu’aux enfants de mon âge vivant autour de moi. Cette troisième part était prépondérante. En elle je vivais mes rêves, côtoyant des écrivains, des artistes, des musiciens.  » Le caractère emporté de Sybylla et son manque de beauté ne permettent pas à sa mère d’espérer la marier. Elle s’en débarrasse donc en l’envoyant chez sa grand-mère à Caddagat. Une nouvelle vie commence alors pour Sybylla.

A travers ce roman, Miles Franklin (1879-1954) parle de sa propre vie. L’amour de l’art et la volonté d’écrire de Sybylla sont les siens. Le récit de Miles Franklin fait penser à ceux d’Edith Wharton ou à ceux de Jane Austen. Sybylla est une jeune femme déterminée à conquérir sa liberté, son indépendance à l’instar des héroïnes de la grande romancière américaine. Le cadre de vie de  Sybylla  à Caddagat nous y fait penser également : de belles toilettes, des soirées avec piano et récital, bal. La jeune femme peut laisser libre court à son esprit artistique et à son raffinement. Elle y fait la connaissance d’Harold Beecham, propriétaire terrien qui s’intéresse fortement à elle. Mais Sybylla refuse de céder à ses avances et se méfie du mariage. Un petit goût austenien se fait sentir dans leur relation tumultueuse. Mais la fin de l’histoire sera assez loin des intrigues de la demoiselle de Bath et déjouera nos attentes.

Avec ces références, nous sommes en terrain connu et pourtant non. L’Australie se rappelle toujours à nous. Les invités ne se promènent pas dans le jardin à cause des serpents, la chaleur est sans cesse accablante et la nature omniprésente. Miles Franklin la décrit avec infiniment de poésie et de tendresse :  » La course lente de la rivière, le parfum des arbustes, l’or du soleil couchant, la musique fracassante des sabots sur la route de temps à autre, les bruits légers des pêcheurs, le plouf d’un ornithorynque s’ébattant au milieu du courant m’arrivaient comme le plus doux des élixirs dans ce recoin idéal, rêvé pour un poète, au milieu des rochers gris, roses à leur base, tapissés de mousse. » Ces descriptions sensibles nous transportent dans l’Australie sauvage de cette époque.

Un roman fort plaisant et dépaysant.

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