Allmen et les libellules de Martin Suter

Johann Friedrich von Allmen a hérité de la fortune de son père, entrepreneur agricole qui fit des millions grâce à son sens aigu des finances. Malheureusement, avant de décéder subitement, Kurt von Allmen avait oublié d’inculquer son talent pour les affaires à son fils. Johann Friedrich von Allmen était alors un étudiant international doué pour les langues et la vie dispendieuse. Arrivé à la quarantaine, Allmen a réussi à dilapider son capital. Mais il ne saurait abandonner son luxueux train de vie, il y a des limites qu’un homme ne saurait supporter et il décida de se séparer du superflu : villas, objets d’art et moins de voyages à l’étranger. Réduit à vivre dans la maison de son ancien jardinier, le laconique mais toujours serviable Carlos, Allmen se voit dans l’obligation de trouver un autre moyen de gagner de l’argent une fois sa collection épuisée. C’est ainsi qu’Allmen commence à voler des œuvres d’art, des antiquités, ce qui lui permet de garder son piano, son abonnement à l’opéra et ses cocktails dans les grands établissements suisses. Mais cela n’est plus suffisant puisque l’un de ses créanciers devient menaçant. C’est là que Allmen croise sur son chemin une coupe Gallé ornée d’une libellule.

Dans la famille des gentlemen cambrioleurs, je demande le suisse Johann Friedrich von Allmen. Je suis tombée sous le charme de ce dilettante raffiné. Quel beau personnage Martin Suter a inventé ! Comment résister à Allmen qui aime faire la sieste l’après-midi, non pas pour se reposer, mais pour avoir le plaisir de ne rien faire pendant que les autres s’agitent au-dehors. Et dont la passion principale est la lecture : « Allmen était un toxicomane de la lecture. Cela avait commencé dès ses premiers pas dans le livre. Il avait rapidement constaté que lire était la manière la plus simple, la plus efficace et la plus belle d’échapper à son environnement. » Ces aventures au milieu des coupes Art Nouveau est un véritable délice. Comme tout ce qu’il fait, Allmen pratique le vol en dilettante mais cette affaire va mettre à profit son intelligence et son sang-froid.  Il  s’y montre fin tacticien et s’ouvrent à lui de lucratives perspectives.

Ce premier volet des péripéties d’Allmen est parfaitement réussi. Le personnage de Martin Suter est élégant, distingué et séduisant. Un régal de petit livre qui donne envie de retrouver Allmen au plus vite et cela tombe bien puisque « Allmen et le diamant rose » est sorti il y a quelques mois.

Un grand merci aux éditions Points et à Jérôme pour cette découverte.

Paula Spencer de Roddy Doyle

Paula Spencer a aujourd’hui 49 ans, elle a arrêté de boire depuis quelques mois. Elle gagne sa vie en faisant le ménage dans des maisons ou des bureaux. Le travail ne manque pas, l’Irlande est en plein boom économique. Paula rentre éreintée chez elle mais est fière de subvenir seule à ses besoins et ceux de ses enfants. Leanne et Jack habitent encore chez leur mère. Les deux ainés ont créé leur propre famille. Paula prend plaisir à passer du temps avec ses petits enfants. Elle apprend à vivre normalement sans l’alcool. Même si ses enfants la surveillent toujours, même si l’envie de boire est toujours forte :  » Elle a envie d’un verre. Maintenant. Elle le sent déjà, ici, toujours frais à sa mémoire. Elle s’assoit parce qu’elle s’y force. Elle préfèrerait s’activer, elle est mieux en bougeant. C’est plus ou moins facile de sentir ça en ayant des trucs à faire. Elle aimerait se relaxer, elle aimerait bien apprendre. Mais la relaxation est un peu un piège. Elle se rassoit et ça s’assoit à côté d’elle. L’envie, la soif, c’est là, ici. » Alors Paula lutte jour après jour.

Roddy Doyle a eu l’excellente idée de reprendre le personnage de « La femme qui se cognait dans les portes » dix après. Contrairement au premier roman, Roddy Doyle emploie ici la troisième personne du singulier. J’avais peur de ne pas retrouver la puissance de la voix de Paula. Mais au bout de quelques pages, j’ai totalement retrouver le personnage, son franc-parler et sa gouaille ainsi que la capacité de l’auteur à se mettre dans la peau d’une femme.

Le roman a été écrit en 2006, durant la période du Tigre Celtique. L’Irlande devenait attirante économiquement, on sait aujourd’hui que cela n’a pas duré. Paula découvre un nouveau monde, une nouvelle Irlande. Au travail, elle est entourée d’immigrés venus tenter leur chance. Paula est étonnée, discute avec eux pour connaître leurs histoires. Il faut dire que l’Irlande a toujours plus été un pays d’émigration que l’inverse. D’ailleurs, les irlandais recommencent à quitter massivement leur pays depuis la crise financière. Paula découvre également la société de consommation par le biais de sa fille ainée Nicola. Cette dernière lui achète un frigo surdimensionné, un écran plat et même un téléphone portable pour surveiller ses faits et gestes. Paula s’émerveille de toute cette technologie et s’en amuse.

Mais le cœur du roman est une femme qui bataille pour reconstruire sa vie. Paula doit lutter contre son addiction, elle s’occupe l’esprit pour oublier l’envie et son passé. Les deux resurgissent sans cesse tout au long de l’année que nous passons avec elle. Paula s’accroche pour ses enfants. Elle doit regagner leur confiance et notamment celle de John -Paul qu’elle ne voyait plus. Courageusement, patiemment, elle renoue les liens brisés par l’alcool et la violence de son mari.

Le ton de Roddy Doyle dans « Paula Spencer » est une nouvelle fois très juste. Il y a beaucoup de tendresse, d’émotion dans les liens qui unissent Paula et sa famille. Lentement, Paula reprend goût à la vie et c’est tout simplement magnifique.

Un grand merci à Christelle et aux éditions Robert-Laffont.

La femme qui se cognait dans les portes de Roddy Doyle

« Je m’appelle Paula Spencer. J’ai 39 ans. La semaine dernière, c’était mon anniversaire. Je suis veuve. J’ai été mariée pendant dix huit ans. Mon nom de jeune fille est O’Leary. Mon mari est mort l’année dernière, il y a presque un an jour pour jour. Il a été abattu par les Guards. Il m’avait quitté un an avant cette histoire. Je l’ai mis à la porte. Son nom était Charles Spencer; tout le monde le surnommait Charlo. Sauf sa mère et son père. Et le prêtre chargé de ses obsèques. J’ai quatre enfants (Ils auraient pu être cinq; j’ai perdu un bébé.) » 

Au début du roman de Roddy Doyle, Paula Spencer reçoit la visite d’un guard chargé de lui annoncer le décès de son mari. Cette nouvelle plonge Paula dans ses souvenirs. Toute sa vie défile : son enfance plutôt heureuse avec ses nombreux frères et sœurs ; la dureté et la vulgarité du collège où elle devient une coriace ; la rencontre avec Charlo, l’homme de sa vie. Elle est fascinée par lui, tout le monde l’admire. Il est beau, dur à cuire mais il sait être tendre avec Paula. Ils se marient, Paula est aux anges. Tout semble aller pour le mieux jusqu’à ce que Paula ordonne à Charlo d’aller se faire son thé lui-même. Une gifle part, envoyant Paula au sol. Ce sera la première d’une longue liste.

« La femme qui se cognait dans les portes » est un roman magnifique, un bijou. Roddy Doyle a réalisé un véritable tour de force pour deux raisons. La première est de nous faire oublier que l’auteur du livre est un homme. L’histoire de Paula est racontée à la première personne du singulier et c’est totalement une voix de femme que l’on entend. Ses préoccupations, ses réflexions, ses sentiments sont ceux d’une femme.Elle raconte son histoire d’un seul trait comme pour un témoignage. Elle passe d’un sujet à un autre, d’un souvenir à un autre. La voix de Paula Spencer est très forte, très belle et elle nous entraîne complètement. On s’attache à ce personnage et on ne la lâche plus jusqu’à la dernière ligne.

Le second tour de force c’est de parler d’un tel sujet sans aucun pathos. Paula est une femme battue par son mari. La violence s’abat sur elle de manière imprévue, elle n’a pas vu venir les coups. Comme nous d’ailleurs, car malgré le titre qui laissait présager du sujet, la première gifle arrive tard dans le livre, elle est une déflagration aussi bien pour le lecteur que pour Paula. Mais elle ne quitte pas Charlo, elle l’aime passionnément. Et puis les enfants arrivent, Paula ne travaille pas. Elle encaisse, se taît, couvre son mari en expliquant aux médecins qu’elle se cogne dans les portes. Pour supporter la douleur, les os cassés, les cheveux arrachés, Paula plonge dans l’alcool. « La femme qui se cognait dans les portes » raconte la déchéance de Paula, sa descente en enfer. Et pourtant pas de mélodrame, pas de tire-larmes, Paula a beaucoup d’humour, beaucoup d’auto-dérision. Elle n’épargne ni son entourage, ni elle-même et son franc-parler est d’une grande fraîcheur.

J’avais découvert Roddy Doyle avec le premier volet de la trilogie de Barrytown qui m’avait enchanté par son énergie et son humour. Là je reste scotchée par « La femme qui se cognait dans les portes ». Le personnage de Paula Spencer est extrêmement touchant, c’est sans condescendance que Roddy Doyle fait le portrait de cette femme battue. La voix de Paula nous happe dès les premières pages et elle nous tient jusqu’au bout. Il est difficile de laisser un tel personnage mais heureusement Roddy Doyle a renoué avec Paula, dix ans après « La femme qui se cognait dans les portes. »

 

 

Un autre amour de Kate O'Riordan

Connie et Matt Wilson sont partis en week-end à Rome. Ils ont suivi les conseils de leur amie Mary et se sont offerts quelques jours en amoureux loin de leurs trois fils. Mais à la fin du séjour, Connie rejoint seule le domicile conjugal. Matt est resté en Italie où il a retrouvé une vieille connaissance, Greta. En fait, elle était son premier grand amour. Greta était partie du jour au lendemain ce qui laissa un goût d’inachevé à Matt. Reste-t-il à Rome pour en finir avec son passé ou pour renouer avec Greta ? Ces questions tournent dans la tête de Connie à son retour à Londres. Que va-t-elle dire à ses fils ? Connie est une éternelle optimiste, elle ne peut croire que Matt va abandonner leur vie si réussie.  Elle décide donc de mentir à tout le monde et de dire que son mari est resté à Rome afin d’assister à un colloque. Plus les jours passent et plus le doute s’installe. Et si le couple ne pouvait se remettre de ce week-end dans la capitale italienne ?

Kate O’Riordan nous livre avec « Un autre amour » un roman subtil et fin qui monte en puissance au fur et à mesure. On pense tenir au départ un livre sur le délitement d’un couple, sur la rupture difficile entre un homme et une femme qui se connaissent depuis l’enfance. Petit à petit, le véritable sujet se dévoile. Kate O’Riordan parle en fait des vies ratées, manquées que l’on a laissées passer. Le roman se teinte alors de mélancolie, de nostalgie. « Dehors sur le balcon, un merle saluait le matin en chantant à tue-tête. Son chant laissait entrer le regret dans la pièce, le regret de ce qui a été perdu, du temps qui passe, de la souffrance subie et de la souffrance infligée, des vies qui ne se sont pas déroulées comme elles avaient autrefois été prévues avec une impatience fébrile, de l’occasion ratée quand tout aurait encore pu changer. » Le retour de Greta réveille les souvenirs, les blessures mais aussi les failles notamment celles de Connie qui est le personnage le plus complexe du livre.

Connie se présente comme une femme qui a réussi. Elle a monté sa propre entreprise de cartes de vœux décalées. Elle possède une belle maison, magnifiquement décorée. Sa famille est un modèle pour leur amie, Mary, célibataire malgré elle. Mais Connie n’est pas celle qu’elle semble être. On découvre une femme  qui a forcé le destin, qui a bâti sa vie au détriment de celle des autres. Et elle l’a fait dans la brutalité, la violence. Celle-ci est réveillée par Greta, la tension entre les deux femmes montent pour atteindre un pic à la fin du livre. Kate O’Riordan explore la psychologie de Connie, cette femme qui pensait avoir construit des remparts pour se protéger du passé. L’amertume, la frustration gagnent Connie et entraînent de terribles révélations.

« Un autre amour » dissèque un couple et son histoire avec beaucoup de force et d’émotion. Les personnages principaux comme les secondaires sont particulièrement bien dessinés et leur psychologie détaillée. A la manière de « Théorème » de Pasolini, un être vient bouleverser et faire imploser la vie d’une famille. Chacun sera amené à faire le bilan de sa vie, un roman tragique et sensible.

Merci à Lise des éditions Folio pour cette lecture qui m’a permis de découvrir Kate O’Riordan.

De grâce et de vérité de Jennifer Johnston

Sally est une actrice connue et reconnue. Après une longue tournée à jouer la Pegeen Mike du « Baladin du Monde Occidental », elle rentre chez elle à Dublin. Son retour ne se déroule pas tout à fait comme prévu. Son mari, Charlie, lui annonce qu’il la quitte. Cette rupture fait prendre conscience à Sally que sa vie n’a jamais été très heureuse et le douloureux passé refait surface. La mère de Sally s’est suicidée une fois sa fille adulte. L’actrice ne connaît pas le nom de son père, sa mère a tenu à garder son secret.

« Je suis allée à la préfecture. C’était là qu’il fallait se rendre pour obtenir un extrait de naissance. Il y a des années. 18 ans, c’est l’âge que je devais avoir alors. J’avais sans doute besoin d’un passeport. Elle ne voulait pas que j’y aille. Elle a tout fait pour m’en empêcher. (…) Elle ne voulait pas que je voie ce foutu extrait, voilà tout. De toute façon, c’était inscrit officiellement « père inconnu ». J’ai éprouvé un tel choc même si… en vérité c’était ce qu’elle avait toujours dit. « Tu n’as pas de père. » Je suis rentrée à la maison et lui ai posé la question à nouveau. Je lui ai montré le papier. Le lui ai fourré sous le nez. « Tu n’a pas besoin de savoir ! » a-t-elle hurlé. Mais j’en avais besoin. J’en avais réellement besoin. J’en ai toujours besoin. »

Ce nouveau drame dans la vie de Sally ravive la blessure, elle doit découvrir ses origines. Elle se tourne alors vers la seule famille qui lui reste, son grand-père, évêque bourru et totalement froid.

C’est un drame intime que nous livre Jennifer Johnston dans ce livre. Sally veut à tout prix découvrir la vérité, sa vérité, mais elle ne sait pas où elle met les pieds. C’est un terrible et lourd secret qui va lui être révélé. C’est une tragédie classique qui nous est contée, un drame des origines. Jennifer Johnston a l’élégance de ne pas en rajouter dans le pathos et son héroïne finit par être attachante. Le théâtre y joue un rôle important, Sally se fuit dans les rôles qu’elle interprète. Synge, Shakespeare et Becket sont notamment cités. Le théâtre, la fiction sont ici vus comme des thérapies, des moyens d’oublier sa réalité.

« De grâce et de vérité » se lit facilement, le style de l’auteur est fluide. Mais c’est loin d’être une lecture renversante, pas désagréable, mais l’intrigue n’est pas follement originale.

L'Antarctique de Claire Keegan

« L’Antarctique » est un recueil de 15 nouvelles de la jeune auteur irlandaise Claire Keagan. C’est grâce à Nuala O’Faolain et à Sabine Wespieser que nous pouvons découvrir ses perles. Je n’ai pas l’habitude de lire des nouvelles car il m’arrive bien souvent d’être déçue, mais là je me suis régalée. Claire Keagan nous entraîne entre l’Irlande et les Etats-Unis dans des univers très différents d’une nouvelle à l’autre. Les nouvelles décrivent au départ un quotidien, une journée ordinaires et qui basculent à un moment. Claire Keagan nous parle de destins fracassés, interrompus, contrariés. La violence, la mort font souvent irruption.

C’est le cas dans « Les palmiers en flamme » où un enfant perd brutalement sa mère ou dans « La soupe au passeport » où une petite fille disparaît.

La folie n’est jamais très loin non plus. Elle se cache sous un aspect quotidien comme dans « L’Antarctique » où le désir d’une femme lui sera fatal. Le choix du titre de cette nouvelle pour l’ensemble du recueil est très juste tant les histoires racontées sont glaçantes.

Claire Keagan parle souvent de destins de femmes qui rêvent d’autres vies et qui parfois franchissent le pas. C’est le cas dans « Les hommes et les femmes » où une femme décide de tenir enfin tête à son mari ou dans « Osez le grand frisson » où une femme rencontre un homme après avoir répondu à une petite annonce. Mais, la vie n’est pas toujours si clémente, elle peut aussi être cruelle. « L’amour dans l’herbe haute » est une nouvelle déchirante. Cordelia et le médecin de campagne ont une liaison ensemble, mais ils doivent l’interrompre. Ils se donnent RDV 10 ans après sur une plage. Cordelia vit ces longues années repliées sur elle-même, ne vivant que dans l’attente des retrouvailles.

L’écriture de Claire Keagan est d’une grande sobriété et d’une grande précision. Chaque détail a son importance et laisse affleurer la vie, la vérité des personnages. En peu de mots, l’auteur arrive à dessiner toute une vie, tout un univers. Chaque nouvelle est réussie, chaque nouvelle nous plonge dans la vie des personnages. Un régal absolu qui me réconcilie avec les nouvelles.

 

Exorcisme de Carlo Gébler

En mars 1895, un village du comté de Tipperary connût un terrifiant fait divers. Le corps de la jeune Bridget Cleary est retrouvé après avoir été enterré par son mari. Son corps est en grande partie calciné. Qu’a-t-il bien pu arriver les jours précédant le crime ?

Tout a commencé le jour où Bridget est allée vendre des oeufs. Ce matin-là, la jeune femme se sentait fiévreuse mais elle décide quand même de sortir. Le temps se déchaîne sur son trajet : « Elle s’engagea sur le sentier. Tout autour d’elle, ornières et pierres se noyaient dans la terre humide. Le vent lui crachait la pluie à la figure, lui cinglait la peau. Elle enfonça un peu plus son chapeau et contracta les épaules sous son manteau. Dans la lueur lugubre d’un petit matin terreux et douché par une pluie torrentielle, le paysage était comme exsangue, vidé de ses couleurs habituelles. Sur le chemin, la surface ridée des flaques avait des reflets vert-de-gris, l’averse drapait de marron et de noir les haies qui clôturaient les champs, et à côté de chaque barrière s’étalait une bouillie noirâtre et boueuse. » A son retour chez elle, Bridget se trouve encore plus souffrante. Elle tombe gravement malade et sans soins l’affection perdure. Bridget réclame les conseils du médecin. Son mari Michaël ne croit pas en ces pratiques modernes. Il veut faire venir le prêtre et va consulter un guérisseur. Rapidement les croyances irrationnelles de Michaël prennent le pas sur la raison.

Comme dans « Comment tuer un homme », Carlo Gébler s’est inspiré d’un véritable fait divers pour écrire son roman. A l’aube du XXème siècle, l’écrivain nous décrit une Irlande encore plongée dans les contes et légendes. Les paysages sont habités par des fés (Point de parité en Irlande, les fés sont uniquement masculins !) qui sont plutôt inamicaux. Michaël croit fermement en leur pouvoir. Enfant, il a voulu voir disparaître sa mère et pense que les fés ont exaucé son voeu.  Il imagine donc que Bridget est possédée. Il l’asperge d’eau bénite en pleine nuit et veut l’obliger à avaler les herbes du guérisseur. La croyance de Michaël s’affermit de jour en jour : un subrogé a remplacé sa femme. L’angoisse et la violence montent progressivement. La brutalité de Michaël et de son entourage est proprement effrayante. Carlo Gébler nous parle en fait de la lâcheté humaine qui pousse à accomplir le pire et à fermer les yeux sur la souffrance d’autrui. Bridget est abandonnée, livrée à la folie croissante de son mari.

C’est une nouvelle fois avec un formidable talent de conteur que Carlo Gébler nous livre cette histoire. La stupeur nous étreint au fur et à mesure des pages, au fur et à mesure du calvaire de Bridget. Un roman haletant et glaçant.

Une seconde vie de Dermot Bolger

Lors d’un brutal accident de voiture, Sean Blake est déclaré cliniquement mort pendant quelques instants. Le retour à la vie est aussi douloureux que l’accident lui-même. Sean s’est senti totalement apaisé lorsque son cœur s’est arrêté de battre. A son réveil, le passé ressurgit. Sean avait voulu effacer son histoire mais ses origines se rappellent à lui de manière obsessionnelle. Il a été adopté à l’âge de six semaines. Sa mère était une jeune fille forcée à accoucher dans un couvent. Jusqu’à l’accident, Sean n’avait jamais cherché sa véritable mère. La seconde vie, qui lui est offerte, va permettre à Sean de mettre sa vie en ordre et de se connaître enfin. Parallèlement à l’histoire de Sean se fait entendre la voix d’une femme âgée. Elle a abandonné son fils lorsqu’elle avait 19 ans. Elle a tiré un trait sur son passé, sa famille et l’Irlande. Mais elle reste hantée par son bébé et fait des fugues pour partir à sa recherche.

Le dernier livre de Dermot Bolger reprend en toile de fond le thème du film de Peter Mullan « Magdalene sisters ». Les jeunes irlandaises, qui avaient le malheur de tomber enceinte, étaient envoyées dans des couvents loin des regards des voisins. Les pauvres filles étaient maltraitées et devaient travailler dur malgré leur état.  Dermot Bolger trace le portrait d’une Irlande catholique et rétrograde dont la maître mot était respectabilité. Rien ne devait l’entacher aux yeux des autres. L’hypocrisie servait de ligne de conduite. Le rôle des femmes était confiné au foyer, aux enfants. « L’Irlande dans laquelle elle (la mère adoptive de Sean) vivait était infectée par un terrible virus appelé respectabilité. Dieu était souvent évoqué, mais pas à propos de l’amour qu’il fallait ressentir pour son prochain ni de l’éternelle damnation : la vie tournait uniquement autour de ce que tes voisins pensaient de toi, de secrets à garder, du scandale à éviter, il ne fallait donner à personne l’occasion de te mépriser. Ta mère avait honte de ne pas pouvoir mettre au monde. Elle se sentait inutile car à cette époque c’était le seul destin des femmes. Nous ne faisions pas carrière : nous nous mariions et élevions nos soldats de Dieu. » L’honorabilité des familles brisa de nombreuses vies. La mère de Sean, Lizzie, pensa toute sa vie à son bébé abandonné. Malgré son mariage, ses filles, rien ne réussit à la consoler et à lui faire oublier son fils.

Dermot Bolger explore les liens de filiation dans son dernier livre avec beaucoup de justesse et d’émotion. En quoi nos origines nous définissent lorsqu’on a été abandonné ? En cherchant sa mère, Sean découvrira surtout l’importance de sa propre famille et de son rôle de père.

Retour à Killybegs de Sorj Chalandon

« Maintenant que tout est découvert, ils vont parler à ma place. L’IRA, les Britanniques, ma famille, mes proches, des journalistes que je n’ai même jamais rencontrés. Certains oseront vous expliquer pourquoi et comment j’en suis venu à trahir. Des livres seront peut-être écrits sur moi, et j’enrage. N’écoutez rien de ce qu’ils prétendront. Ne vous fiez pas à mes ennemis, encore moins à mes amis. Détournez-vous de ceux qui diront m’avoir connu. Personne n’a jamais été dans mon ventre, personne. Si je parle aujourd’hui c’est parce que je suis le seul à pouvoir dire la vérité. Parce qu’après moi j’espère le silence. » En 2006, alors que sa collaboration avec les services secrets anglais a été révélée, Tyrone Meehan décide de s’expliquer. Il est revenu dans son village natal de Killybegs pour attendre la mort. Il sait qu’il va être exécuté, pas par l’IRA qui a déposé les armes, mais par d’autres, ennemis ou amis.

Sa vie commence dans le petit village de Killybegs au milieu d’une famille nombreuse et d’un père brutal. Un père que Tyrone admire néanmoins pour son amour immodéré de son pays et son courage à le défendre. L’Irlande est toute la vie de Patraig Meehan et il en sera de même pour son fils Tyrone. Ce dernier rejoint l’IRA dès l’âge de 16 ans. Il est de tous les combats, il est mis en prison à de nombreuses reprises sans charge ni procès. Il y est torturé, il y rencontre des frères d’armes comme Bobby Sands. Tyrone Meehan a dédié sa vie à l’Irlande et pourtant un jour il accepte de donner des renseignements au MI5. Pourquoi ?

En 2008, Sorj Chalandon avait écrit « Mon traître » où un luthier français tombait amoureux de l’Irlande, adoptait son combat et rencontrait Tyrone Meehan. « Mon traître » racontait la stupéfaction du français face à la découverte de la trahison de son ami. L’histoire était inspirée de faits réels. Sorj Chalandon a couvert les conflits irlandais en tant de journaliste. Il s’y fait un ami, un frère, Denis Donaldson, qui s’avéra être un traître.

Dans « Retour à Killybegs », Sorj Chalandon poursuit le deuil de son ami et de sa relation avec lui. Il veut faire entendre la voix du traître pour tenter de comprendre. Un homme ne naît ni traître, ni héros, les circonstances l’amènent à choisir son camp. Là c’est la lassitude qui fait baisser les bras de Tyrone Meehan. Sorj Chalandon nous rappelle la violence, la dureté des combats menés : les tortures en prison, les grèves de la faim et de l’hygiène, la présence de l’armée britannique dans les rues, la misère. Tyrone Meehan porte le poids de toute cette souffrance depuis l’enfance et il finit par céder face au chantage des agents de sa majesté. Ce qui est frappant c’est la perversité du gouvernement britannique. Alors que le processus de paix est enclenché, il donne le nom des traîtres pour que la méfiance s’insinue dans le Sinn Féin. Il fallait casser la dynamique de ce parti qui était en passe de devenir le 1er en Irlande. Totalement écœurant comme le reste de leur politique menée avant le cessez-le-feu.

« Retour à Killybegs » est un roman très émouvant sans être dans le pathos. On veut comprendre Tyrone Meehan, on aimerait lui pardonner, on aimerait qu’il ne soit pas tombé dans le piège des britanniques. Sorj Chalandon rend un hommage vibrant et plein d’humanité à son ami, à son combat et à la complexité de l’âme humaine.

Nuage de cendre de Dominic Cooper

« Dans la partie centrale du Mùlasysla, l’administration du comté était divisée entre les deux shérifs, dont les postes leur donnaient le droit d’exploiter certaines fermes et d’occuper les deux plus belles maisons de la région : celles de Hvannabrekka et de Hjardarhlid, toutes deux dans le district de la Fljotsdalur. » Jens Wium, le danois, et Thorstein Sigurdsson, l’islandais, se détestent et s’affrontent sans cesse. Thorsteinn accuse le shérif danois de piller les fermes dont il a la charge. En 1739 un évènement va exacerber la haine entre les deux hommes. Deux orphelins, Sunnefa et son frère Jon, sont accusés d’inceste. La jeune femme de 18 ans a mis au monde l’enfant de son frère. Les deux jeunes gens doivent s’expliquer devant le shérif de leur juridiction : Jens Wium. Celui-ci applique durement la loi, ça sera la peine de mort pour Sunnefa et Jon. Pour confirmer le verdict, la Grande Assemblée doit se réunir. Elle ne se réunit qu’une fois par an et tous les acteurs de l’affaire doivent pouvoir être présents. Les terribles conditions climatiques retardent souvent cette réunion. Avant que Sunnefa et Jon puissent être jugés, les deux shérifs décèdent. La rivalité entre les deux hommes se poursuit avec leurs deux fils : Hans et Pétur qui reprennent les charges de shérif. La tragédie couve sous le ciel plombé de cendres.

Dominic Cooper choisit de nous raconter  cette histoire à travers différents points de vue. Le livre se compose de témoignages, de journaux intimes, de lettres. Le récit fait également des aller-retours entre le passé et le présent. Cette construction élaborée rend l’histoire très vivante, très dynamique. Passées les premières pages et la difficulté des nombreux patronymes (je n’ai clairement pas l’habitude des sonorités islandaises mais Dominic Cooper a pensé à moi e expliquant en introduction la composition des noms de famille islandais), je ne me suis pas du tout perdue dans ces différentes voix.

Les deux histoires montrent bien la noirceur et la faiblesse humaines. L’amour incestueux de Sunnefa et Jon montre le désarroi de l’âme humaine face à l’isolement, à la solitude. Ils vivaient dans une ferme extrêmement reculée, presque coupée du monde. L’affrontement entre les deux shérifs est quant à lui le produit d’un fort ressentiment dû à l’annexion de l’Islande par le Danemark. Les relations humaines sont très tourmentées, violentes ; elles ont faites de jalousie, de mensonges, de non-dits.

La nature, essentielle dans ce livre, exacerbe et est le reflet des passions des personnages. Elle est sauvage, brutale et laisse la terre exsangue. Les populations souffrent du déchaînement des éléments, les famines se suivent. Dominic Cooper nous fait parfaitement sentir la dureté d’un tel pays, le poids du climat sur le quotidien des habitants. « La neige arriva dans le noir, portée par un vent de nord-est un soir que tout le monde était assis devant un bol de soupe préparée à base de mousse de montagne. Pendant tout la nuit, la neige continua de souffler sur la ferme si bien qu’aux premières lueurs du jour le demain matin, ils se retrouvèrent complètement enneigés, portes et fenêtres bloquées. Au-delà s’étendait un monde blanc chaotique et fumant balayé par des vents violents. »

« Nuage de cendre » est un très beau livre, les sentiments y sont aussi tourmentés et sauvages que la nature. L’intrigue est passionnante et je l’ai dévorée en trois jours !

Il s’agit de ma première lecture pour le very private prix kiltissime de la très écossaise Cryssilda et cela commence fort bien !