Les sables de l’Amargosa de Claire Vaye Watkins

ob_defaa4_les-sables

« Une sécheresse interrompue, sourde à la prière, grâce à quoi les rivières, les lacs, les réservoirs et les nappes aquifères se vidaient, les cultures et les élevages succombaient, la végétation dépérissait, ne laissant derrière elle que des ravines sèches couvertes de résidus alcalins. » Les habitants de la Californie désertent peu à peu la région. Une immense dune de sable mobile avance inexorablement et assèche tout sur son passage. Le fleuve Colorado disparaît. Pourtant, quelques intrépides restent dans l’Etat. C’est le cas de Luz, ancien mannequin, et de Ray, un ancien militaire. Ils habitent une maison abandonnée par une starlette à Los Angeles. Lors d’un ravitaillement dans les anciennes canalisations de la ville, Luz se prend d’affection pour une enfant livrée à elle-même. Elle arrive à convaincre Ray de prendre l’enfant avec eux. Le couple prend alors la décision de quitter la Californie pour un état plus sûr. Mais les frontières sont protégées et surveillés. Ray avoue à Luz qu’il a déserté l’armée et qu’ils vont devoir emprunté des chemins de traverse pour rejoindre l’Est des Etats-Unis.

« Les sables de l’Armagosa » est le premier roman de Claire Vaye Watkins et il m’a beaucoup fait penser à « Sur la route » de Cormac McCarthy. Le contexte reste vague, on ne sait pas vraiment à quelle époque se déroule l’histoire ni comment la catastrophe a débuté. Quelques êtres résistent comme ils peuvent à la chaleur étouffante et à l’invasion du sable qui se glisse même dans les draps du lit. Claire Vaye Watkins a un don pour décrire la nature et rend parfaitement compte de la situation climatique. Son écriture sait décrire l’oppression de la chaleur, la soif, la domination de la dune dans le paysage, le désespoir qu’engendre la situation.

« Les sables de l’Armagosa » n’est pourtant pas un roman écologiste puisque l’origine de la sécheresse n’est pas explicitée (même si bien entendu, la situation du roman semble découler naturellement de ce que nous vivons actuellement). Claire Vaye Watkins aborde d’autres thèmes comme celui de la secte, de la crédulité, des complotistes mais également de la construction de la famille. Les différentes thématiques s’imbriquent autour de la personnalité de Luz. Enfant sacrifiée sur l’autel de la communication, Luz a quelques difficultés dans son rapport aux autres. Sa construction personnelle chaotique la pousse à chercher une figure tutélaire, une personne sur laquelle s’appuyer et se relâcher totalement. Luz se laisse donc facilement manipuler. Claire Vaye Watkins crée avec Luz, un personnage d’une grande complexité, aussi attachante que détestable.

« Les sables de l’Armagosa » est une dystopie singulière, qui parle autant du climat que du parcours chaotique de Luz, son personnage central. L’écriture fortement évocatrice de Claire Vaye Watkins m’a séduite même si le roman comporte des maladresses. Je suivrai cette jeune auteure avec grand intérêt.

america

 

Le cœur battant de nos mères de Brit Bennett

CVT_Le-coeur-battant-de-nos-meres_5944

Nadia a 17 ans, elle vit à Oceanside, dans la banlieue de San Diego. Sa vie d’adolescente paisible va pourtant basculer et être marquée par une double absence. Celle de sa mère qui se suicide, une balle dans la tête, sans laisser un mot d’explication. Celle de son bébé car Nadia sort avec Luke, le fils du pasteur, et tombe enceinte. Pour la jeune femme, la question ne se pose pas, elle doit avorter. Sa mère l’avait eu à 17 ans et avait du renoncer à ses projets d’études. Nadia ne veut pas faire une croix sur son avenir, ses études de droit dans une grande université du Michigan. Nadia quitte Oceanside durant plusieurs années sans y revenir. Elle y sera pourtant forcée lorsqu’un grave accident arrive à son père. Là, elle découvrira que son choix d’avorter n’est pas une page tournée et qu’il affecte encore la vie de Luke et de Aubrey, la meilleure amie de Nadia, qu’elle avait rencontrée au Cénacle, l’église protestante de ses parents.

« Le cœur battant de nos mères » est le premier roman de Brit Bennett et il montre une belle maturité dans l’écriture, dans la construction du roman et surtout une belle sensibilité dans la description des sentiments de ses personnages. Le roman suit Nadia, Luke et Aubrey durant une décennie. La décision prise par Nadia va influer sur leurs trois destinées. Le secret autour de ce choix, la manière dont la situation a été gérée par les parents de Luke vont un jour remonter à la surface. Les affres des trois personnages, leurs blessures liées souvent à l’enfance, leurs espoirs sont très finement analysés par l’auteur. Brit Bennett a beaucoup d’empathie pour ses trois personnages. Elle choisit la fin de l’adolescence pour étudier leur évolution vers l’âge adulte, elle les accompagne sans jamais porter de jugement moral sur leurs choix.

Les trois personnages s’inscrivent dans un cadre très particulier. Oceanside est une petite communauté au cœur de laquelle se trouve le Cénacle, sorte d’église protestante. Les trois adolescents portent sur leurs frêles épaules le poids de la religion, du regard des pratiquants qui les observent. Luke est le fils du pasteur, Aubrey a trouvé refuge au Cénacle après avoir quitté le foyer de sa mère et la mère de Nadia commença à s’y rendre avant son suicide. Le père deviendra l’un des piliers de cette communauté après le suicide de sa femme, il s’y réfugie. Brit Bennett rend parfaitement compte de la pression subie par les trois adolescents en faisant parler les mères du Cénacle comme un chœur antique. Elles observent et commentent sans relâche leurs faits et gestes. Aucun secret ne leur résiste et leur jugement est implacable.

Brit Bennett est une nouvelle voix très prometteuse de la littérature américaine. Son premier roman, « Le cœur battant de nos mères », m’a totalement convaincue par sa maîtrise et l’empathie de l’auteur envers ses personnages.

america

Attachement féroce de Vivian Gornick

arton13780-c9fea

« Je n’ai pas de bonnes relations avec ma mère et à mesure que nos vies avancent, il semblerait que ça empire. Nous sommes toutes deux prisonnières d’un étroit tunnel intime, passionné et aliénant. Parfois, pendant plusieurs années, l’épuisement prédomine, il y a une sorte de trêve entre nous. Puis la colère ressurgit, brûlante et limpide, érotique tant elle force l’attention. » 

« Attachement féroce » a été publié en 1987 aux Etats-Unis, cette autobiographie de Vivian Gornick est devenue immédiatement un classique. Vivian Gornick, journaliste et essayiste, est née en 1935 dans une famille d’origines juives et aux convictions communistes. La famille habite un immeuble dans le Bronx principalement habité par des familles juives. A l’époque, le Bronx est un « patchwork de territoires ethniques imbriqués », chaque communauté occupe un quartier bien délimité. L’immeuble de Vivian Gornick est essentiellement un territoire féminin et c’est d’ailleurs le cœur du livre : la féminité et le féminisme. Vivian Gornick est élevée dans un monde presque exclusivement féminin et sa relation avec sa mère est au centre de sa vie. Cette relation est à la fois fusionnelle et toxique. Les deux femmes ne se quitteront jamais. Une fois adulte, Vivian vivra à 1 km de sa mère dans Manhattan Sud.

Vivian Gornick se construit en réaction à sa mère. Cette dernière a du abandonner son travail pour élever ses enfants, c’est son mari qui lui demande. A l’époque, la place de la femme ne se discute pas, même si elle se rend compte qu’elle perd son autonomie : « Elle ne faisait pas mystère qu’elle avait détesté renoncer à son travail après le mariage (elle tenait la comptabilité dans une boulangerie du Lower East Side), que c’était agréable d’avoir de l’argent à soi dans sa poche sans dépendre d’une allocation comme un enfant, que sa vie était devenue sans intérêt, et qu’elle aurait aimé travailler de nouveau. S’il n’y avait pas eu l’amour de papa. » Quand son mari décède, la mère de l’auteure se noie dans un chagrin infini, son identité devient la douleur de la perte de son grand amour. Vivian Gornick deviendra donc une femme libre, une intellectuelle féministe contre et pour sa mère. Sa vie sentimentale sera également fait d’attachements féroces, compliqués et étouffants. Mais Vivian Gornick a construit une vie intellectuelle riche, « (…) Les idées sont excitantes et d’une compagnie exaltante. » 

New York est également au cœur du livre. Vivian et sa mère font de longues balades dans la ville, l’explorent et la parcourent sans cesse. La ville, ses rues imprègnent le livre. : Manhattan, qu’elles arpentent de long en large, et surtout le Bronx qui restera toujours leur quartier. Le bouillonnement de celui-ci, le bruit de la rue, les femmes de l’immeuble restent centraux dans la mémoire des deux femmes et lient leurs souvenirs de manière indélébile.

C’est avec beaucoup de verve et de lucidité que Vivian Gornick évoque ses souvenirs et ses attachements féroces avec des hommes et surtout avec sa mère. Le livre est le récit d’une émancipation, d’une femme, d’une intellectuelle libre. Il faut remercie les éditions Rivages de nous avoir fait connaître ce très beau texte superbement écrit. La suite, « La femme à part », sort ce mois-ci.

america

Un autre Brooklyn de Jacqueline Woodson

CVT_Un-Autre-Brooklyn_4625

« Peut-être cela a-t-il commencé ainsi pour toutes les quatre – des adultes projetant leur avenir avorté sur nous. D’après mon père, j’étais assez intelligente pour être professeur, mais moi je voulais être avocate, cela faisait partie du rêve d’être dans la peau de Sylvia. La mère d’Angela lui avait transmis son rêve de danse. Quant à Gigi, capable de toutes nous imiter, elle pouvait être qui elle souhaitait, fermer les yeux et s’en aller. N’importe où. » A l’enterrement de son père, August, la narratrice, se remémore son enfance à Brooklyn où elle arrive à l’âge de douze ans. Elle vient du Tennesse avec son père et son frère. Elle espère chaque jour que sa mère va les rejoindre. August se fait des amies dans le quartier : Sylvia, Angela et Gigi. Les quatre adolescences deviennent vite inséparables. Elles s’épaulent, se confient, rêvent ensemble d’un meilleur avenir. Dans les années 70, Brooklyn n’est pas un quartier très sûr, la pauvreté y est très présente. La Nation de l’Islam prend de plus en plus d’importance dans la communauté noire. Difficile pour ces quatre jeunes filles d’imaginer une vie ailleurs.

Jacqueline Woodson est connue pour ses romans jeunesse aux Etats-Unis. « Un autre Brooklyn » est son premier roman adulte, il est à la fois très intéressant et inabouti. Le récit de l’adolescence d’August et de ses copines se fait rétrospectivement et de manière fragmentaire. Ce sont des bribes de souvenirs, des instants de vie qui lui reviennent à l’esprit. Cette manière de présenter son histoire est très intéressante puisqu’elle évoque bien le fonctionnement de notre mémoire avec des moments forts qui nous marquent plus que d’autres. Ces petites touches donnent également beaucoup de rythme au récit. Le défaut est intrinsèque à cette forme. Les personnages, à part August, restent des silhouettes qui manquent de profondeur et auxquels on n’a pas le temps de s’attacher réellement.

En revanche, Jacqueline Woodson rend très bien compte de l’ambiance du quartier de Brooklyn dans les années 70. C’est un endroit où règne la pauvreté, où la violence monte en puissance. Elle montre aussi très bien que face à la violence, c’est une pratique religieuse très stricte et austère qui semble être la solution pour les habitants. L’auteur évoque aussi la guerre du Vietnam où bien souvent les afro-américains étaient envoyés en première ligne. Leur place aux Etats-Unis est ici parfaitement cerné en quelques lignes, en quelques paragraphes.

« Un autre Brooklyn » est un roman court, rythmé qui met en lumière le quotidien de quatre adolescences dans les années 70. Sa forme fragmentaire, quoi qu’intéressante, ne permet pas de s’attacher aux personnages. C’est fort dommage et prometteur à la fois.

america

Les aventures de Tom Sawyer de Mark Twain

41anrun6fJL._SX324_BO1,204,203,200_

Dans la petite ville de St Peterburg, dans le Missouri, vit Tom Sawyer avec son frère Cid chez leur tante Polly. Tom est un garçon facétieux qui aime faire tourner sa tante en bourrique ! Même si elle le punit, sa tendresse pour le jeune garçon refait vite surface. Tom n’aime pas beaucoup l’école ou aller à l’église. Il préfère largement jouer aux pirates avec son meilleur ami et un jeune vagabond du nom de Huckleberry Finn. Tom n’est pas qu’un jeune plaisantin, c’est également un cœur tendre qui fond littéralement devant la jolie Becky Thatcher qui vient d’arriver dans la communauté. La vie est douce sur les bords du Mississippi pour Tom et ses amis. Mais les choses vont s’assombrir avec le meurtre d’une homme dans le cimetière. Un habitant de St Petersburg est accusé du meurtre et il risque la pendaison. Mais Tom et Huckleberry savent qu’il n’a rien fait. Les deux garçons ont tout vu et c’est le terrifiant Injun Joe qui a fait le coup. Les deux amis auront-ils le courage de le dénoncer ?

Tom Sawyer est un héros de mon enfance. Je n’aurais rater sous aucun prétexte un épisode du dessin-animé qui, après relecture du roman, s’avère fidèle au travail de Mark Twain. J’avais également lu le roman mais dans une version jeunesse et je ne suis pas sûre qu’il ne s’agissait pas d’une version allégée. J’ai donc retrouvé Tom Sawyer avec un immense plaisir grâce à la nouvelle traduction des éditions Tristram. Mark Twain a publié ce roman en 1876 et il s’est beaucoup inspiré de son enfance dans le Missouri dans les années 1840 pour écrire les aventures de Tom.

Le roman montre les nombreuses péripéties de Tom, ses facéties comme ses moments plus sombres. C’est un garnement plein d’imagination et de ressources. Il est immédiatement sympathique, il fait les 400 coups mais il n’y a jamais de méchanceté chez lui. Il cherche seulement à s’amuser et à passer pour un héros aux yeux de Becky ! Ce qui ne fonctionne pas toujours, loin de là. Mark Twain ne se contente bien entendu pas de cette légèreté. Il insuffle également de la gravité dans ce récit d’enfance. C’est le cas avec le menaçant Injun Joe ou lorsque Tom et Becky se perdent dans une grotte.

L’auteur en profite également pour critiquer la société américaine avec beaucoup d’ironie. C’est notamment le cas pour les superstitions. Cette communauté de St Pétersburg est pétrie de croyances ridicules. Pour tout et pour rien, les habitants se réfugient dans des rituels surprenants. Il moque les travers de cette société à la morale rigide et aux croyances dépassées. Mais il reste bienveillant envers ses personnages.

« Tom Sawyer » est un roman qui peut se lire aussi bien enfant qu’adulte. C’est drôle, rythmé, espiègle, tendre, les deux personnages centraux, Tom et Huck sont extrêmement attachants. « Tom Sawyer » est une superbe ode à l’enfance et à la liberté que j’ai pris un plaisir fou à redécouvrir.

america

L’écrivain public de Dan Fesperman

Le 9 février 1942, Woodrow Cain, une jeune flic du sud des États-Unis, débarque à New York pour un nouveau poste. Il arrive au milieu de la fumée et du chaos : le Normandie est en feu et sombre peu à peu dans l’Hudson. Les débuts de Woodrow dans la Big Apple ne seront pas simples : les ennuis qu’il a connu dans le sud, où son coéquipier est mort devant ses yeux, le suivent. Ses nouveaux collègues ont l’intention de lui mener la vie dure d’autant plus qui, est arrivé dans leur commissariat grâce au piston de son beau-père. Bientôt, il est mis sur sa première affaire : un cadavre a été repêché dans l’Hudson près des docks gérés par la mafia. L’individu est inconnu des services et rien ne permet de l’identifier. Mais Cain reçoit la visite au commissariat d’un drôle de personnage : Danziger est un vieil homme mal habillé et mystérieux. Il se dit écrivain public, polyglotte, il aide les migrants à écrire à leurs familles restées en Europe. Danziger est surtout une mine d’information. Il connaît l’identité du cadavre des docks. Il s’agit d’un allemand ayant des accointances avec les factions nazies. Danziger va entraîner Woodrow Cain a Yorkville, le quartier allemand de New York.

« L’écrivain public » est un roman policier tout à fait convainquant et prenant. Son premier atout est son réalisme. Le livre est extrêmement documenté sur le New York des années 40. D’ailleurs Dan Fesperman s’est inspiré de nombreux faits réels comme le naufrage du Normandie ou les liens entretenus par la mafia avec le procureur de New York et la marine. Une association de circonstance qui permettait de surveiller les docks, d’empêcher les entreprises de sabotage. De meme Dan Fesperman utilise les véritables gangsters de l’époque : Lucky Luciano qui reste influant du fond de sa cellule, Meyer Lansky ou Albert Anastasia. Tout ce fond historique rend crédible le roman et l’enquête aux très nombreuses ramifications.

L’autre réussite du roman est le personnage de Danziger. Dan Fesperman a créé là un personnage tout à fait original. Son métier d’écrivain public est parfaitement romanesque. Il garde dans un meuble la grec des correspondances échangées entre ses clients et leurs proches. Ce meuble est pour lui plus précieux que sa propre vie, il renferme la,mémoire  des ses clients, ces lettres sont souvent les dernières traces de vie de leurs correspondants. Mais Danziger n’est pas que ce scrupuleux écrivain public. Au fur et à mesure se dévoile un passe beaucoup plus trouble. Le personnage surprend, à plusieurs facettes et il est très attachant. Son duo avec Woodrow Cain fonctionne parfaitement et on aimerait les retrouver dans un nouveau volume.

« L’écrivain public » est un roman policier réussi qui allie un solide fond historique à un duo de personnages crédibles et attachants.

Merci aux editions du Cherche-midi.

Prochainement, Aphrodite ! et Mon ennemi mortel de Willa Cather

A travers deux courts textes, j’ai découvert Willa Cather (1873-1947), auteure américaine contemporaine de Edith Wharton et Henry James. Et c’est à ces deux auteurs que ces deux textes m’ont fait penser par leurs thématiques.

9782841422135FS

Le premier a avoir été publié est « Prochainement, Aphrodite ! » en 1920. Le jeune peintre Don Hedger habite près de Washington Square. Il ne fréquente pas ses voisins et se consacre entièrement à son travail. Sa vie va être bouleversée par l’arrivée d’une nouvelle voisine. Eden Bower, brillante jeune femme, aspire à être cantatrice.

Ce texte met en présence deux jeunes artistes idéalistes au tout début de leur carrière. Leur amour passionné sera mis en balance avec leur art et leur ambition. Ce texte montre également une jeune femme extrêmement libre qui mène sa vie comme l’entend. Son talent et son intelligence lui permettent toutes les audaces.

9782743635046

« Mon ennemi mortel » a lui été publié en 1926. Ce très beau texte est le récit de la gloire et de la déchéance de Myra Henshawe. Celle-ci a bravé les conventions sociales et a fugué pour épouser son fiancé. Cette action éclatante lui a valu une belle réputation d’audace et de force de caractère. Lorsque la narratrice la rencontre, Myra est au fait de sa gloire. Elégante, choyée, elle provoque l’admiration de son entourage. Dix années après, la narratrice retrouve le couple Henshawe dans un humble meublé d’une petite ville de la Côte Ouest. Après bien des déboires, Myra a tout perdu de sa superbe.

« Mon ennemi mortel » est un récit cruel pour son héroïne. Myra Henshawe est un personnage digne des œuvres de Edith Wharton. La fin de son histoire est pleine d’amertume. L’héroïne est alors pleine de rancœur, de regret sur les choix qu’elle a pu faire dans sa vie. Éternel centre d’attraction, Myra ne peut supporter ce passage de la lumière à l’ombre. C’est un personnage que l’on finit par plaindre malgré son caractère capricieux.

J’ai beaucoup aimé découvrir Willa Cather à travers ces deux textes qui m’ont évoqué deux de mes auteurs favoris : Edith Wharton et Henry James. Il me reste à découvrir la plume de l’auteure dans l’un de ses romans, je suis preneuse de vos conseils !

 

Une bonne école de Richard Yates

index

La Dorset Academy, dans le Connecticut, a été créée par une vieille millionnaire qui souhaitait y voir former les fils de la haute bourgeoisie. En septembre 1941, y entre William Grove, fils de parents divorcés et loin de l’assurance des autres garçons. Il découvre la rivalité entre élèves, les jeux idiots qui tournent à l’humiliation. William a beaucoup de mal à s’acclimater et se laisse aller : « Le gamin était dans un piteux état. Son costume de tweed semblait poisseux de crasse, sa cravate n’était qu’une loque entortillée, ses ongles longs étaient bleus, et il aurait eu besoin d’une bonne coupe de cheveux. Il se prit les pieds l’un dans l’autre lorsqu’il approcha d’une chaise, et s’assit avec une telle maladresse qu’on aurait dit qu’il était impossible à ce corps de prendre une posture tranquille. De quoi vous donner envie d’entrer à la Dorset Academy ! » Heureusement, William Grove finira par trouver sa place grâce au journal de l’école dans lequel il va se mettre à écrire.

Publié en 1978, « Une bonne école » est l’avant dernier roman de Richard Yates. Comme souvent, il s’agit d’un roman très autobiographique. William Grove est le double de l’auteur. A travers la vie des jeunes hommes de la Dorset Academy, Yates fait le portrait de sa génération, celle dont l’avenir est rétrécit par la guerre. Une sorte de menace plane sur les élèves. Certains devancent l’appel mais la plupart attend la fin de leurs études qui les oblige à rejoindre l’armée. Les histoires de Richard Yates sont ici empruntes d’une amère mélancolie. Certains des élèves ne reviendront jamais. A l’image de ses élèves, le destin de la Dorset Academy est compromis. Des problèmes de trésorerie menacent durant toute la scolarité de William Grove donnant au lecteur la sensation de la fin d’une époque, de la jeunesse d’une génération.

Richard Yates montre également parfaitement ce que signifie vivre en vase clos dans un pensionnat de garçons. C’est tout d’abord un concentré d’hormones, une sexualité naissante et bouillonnantes. Le roman est parcouru par une tension sexuelle. Le pensionnat,  c’est aussi les bizutages humiliants, cruels qui peuvent détruire les plus fragiles. Mais c’est aussi la camaraderie, la vie en communauté qui permettent d’évoluer, de grandir. Les enseignants partagent ce quotidien et le leur n’est pas forcément plus réjouissant. Leurs vies intimes sont exposées. Tous les élèves connaissent les hauts et les bas de leurs profs, leurs faiblesses sont visibles par tous.

Avec « Une bonne école », Richard Yates fait revivre le microcosme de ses années de pensionnat, le goût des mots qui l’a tiré d’affaire comme le personnage Willam Grove. Son récit est comme toujours imprégné de mélancolie et laisse un goût amer de désillusion.

C’en est fini de moi de Alfred Hayes

Hayes

Fuyant Los Angeles et sa seconde femme, Asher revient à New York, là où il est né. Il est écrivain, scénariste et il a rencontré un certain succès. Mais les contrats ont fini par s’espacer, sa seconde femme a fini par le tromper. Asher espère retrouver une innocence, une jeunesse en revenant dans sa ville. Il y rencontre un couple : Michael, un petit cousin, et sa petite amie Aurora, vingt ans. Asher en a presque soixante mais il tombe sous le charme de la jeune femme. Pour garder contact et jouer les maîtres à penser de Michael qui souhaite être écrivain, Asher l’emmène se promener dans les rues où il a vécu. Il lui raconte son enfance au fil des promenades : « Peut-être que pour Michael, qui marchait, mains dans les poches de son manteau, à mes côtés, cela s’apparentait à la visite non d’une ville, mais d’un entrepôt à l’abandon, un après-midi passé dans un immense garde-meuble, empli de tout et de rien, d’objets poussiéreux portant une étiquette et que personne, jamais, ne viendrait chercher. Je voyais qu’il pourrait ressentir les choses ainsi. Bon Dieu : dans quoi m’étais-je fourré, une histoire de résurrection ? Quoiqu’il en soit, j’avais besoin de susciter son intérêt. » Il veut également susciter celui de la belle Aurora et pas uniquement pour être son mentor.

Après « Une jolie fille comme ça », je continue à découvrir l’oeuvre de Alfred Hayes, romancier et scénariste né en Grande-Bretagne et mort à Los Angeles. « C’en est fini de moi » est une histoire bien cruelle, celle d’un homme vieillissant et essayant d’arrêter la course du temps en se frottent à la jeunesse. Il partage leur quotidien, leurs sorties nocturnes. Son sentiment d’avoir rater sa vie s’estompe à leurs côtés. Il s’imagine leur protecteur, leur conseiller. Il ne voit pas que ses deux jeunes compères l’entraînent petit à petit dans un jeu ambigu et pervers. Il ne voit pas que l’écart est trop grand entre les générations pour espérer le combler. Cette jeunesse n’a que faire des conseils qu’il pourrait leur apporter. La leçon que Michael et Aurora lui réservent lui laissera un goût amer et celui d’une profonde solitude. Comme dans « Une jolie fille comme ça », le ton est très désabusé, le narrateur nous raconte la fin de ses illusions.

« C’en est fini de moi » est également un bel hymne à la ville de New York que Asher redécouvre avec surprise et fascination. Ses souvenirs s’ancrent dans ceux des rues, des immeubles, des petits magasins de quartier. « Je longeais ce qui avait été autrefois la 6ème avenue et que l’on avait rebaptisée Avenue des Amériques. Je n’avais qu’à marcher lentement et, lentement, la ville viendrait à moi. Mais New York ne vient jamais lentement à qui que ce soit. Ce n’est pas un paysage. Elle vient à vous simultanément. Elle existe continûment à la périphérie du regard. Presque toujours, on aperçoit à la limite de ce que l’on voit quelque chose que l’on ne voit pas encore. J’avais toujours su cela, même à l’époque où c’était une ville différente, une ville que j’habitais, la même que celle où je tentais de vivre aujourd’hui. » Une ville qui, comme Asher, a changé imperceptiblement et où les souvenirs ne sont plus que des images lointaines.

« C’en est fini de moi » est le récit d’un homme aveuglé par la jeunesse, espérant un souffle nouveau et qui finit plus seul que jamais. Un roman âpre sur le déclin d’un homme sous le ciel gris de New York en janvier.

Retour à Peyton Place de Grace Metalious

9782264070500

Le roman d’Allison MacKenzie, « Le château de Samuel », va être publié à la plus grande joie de son auteur et de sa famille. La jeune femme va devoir séjourner à New York pour rencontrer son éditeur, Lewis Jackman. Rapidement, le roman connaît un énorme succès. Les journalistes veulent tous obtenir une interview de la jeune prodige qui a écrit ce roman sulfureux. Mais le succès a également un revers. Allison va s’en rendre compte à son retour à Peyton Place. Les habitants sont tous liés contre elle. Son beau-père a été licencié et la boutique de sa mère se vide de ses clients. Peyton Place a servi de modèle au « Château de Samuel » et la ville n’apprécie pas le portrait qu’Allison a fait d’elle. Et cette haine ne risque pas de faiblir car les droits du roman ont été achetés par Hollywood. Allison va devoir s’y rendre pour y défendre son oeuvre face aux producteurs et scénaristes. Heureusement Lewis Jackman est toujours présent pour épauler et soutenir la jeune femme.

Poussée par ses éditeurs, Grace Metalious a écrit une suite à son best-seller, « Peyton Place », où l’on retrouve tous les personnages principaux. C’est d’ailleurs l’un des plaisirs de cette lecture. On suit l’évolution des personnages, Selena notamment que l’on avait quittée au moment le plus dramatique de sa vie. On constate également que la ville n’a pas changé. Le quotidien est toujours fait de commérages, de jalousies et de terribles secrets.

Mais Allison nous entraîne également à l’extérieur de la ville, nous la suivons dans sa nouvelle vie d’auteur à succès entre New York et Hollywood. Cette partie est clairement autobiographique. Comme Grace Metalious, Allison connaît un succès fulgurant mais son roman choque et crée la polémique. Le travail d’Allison va rapidement être critiqué et attaqué. Elle connaît également des difficultés avec l’adaptation de son travail. Comme Grace Metalious, elle voit son livre dénaturé par les scénaristes et les producteurs. Son oeuvre ne lui appartient plus.

Ce deuxième volet est plaisant à lire mais il est moins piquant que le premier, le ton se fait moins acerbe. De plus, j’ai trouvé qu’il manquait de liant. les histoires des différents personnages semblent accolées les unes aux autres sans interagir véritablement. Il pourrait presque s’agir de nouvelles.

J’ai apprécié la lecture de « retour de Peyton Place » et mes retrouvailles avec les différents personnages même si l’ensemble manque de liant.