Souvenir de l’amour, Chrysis de Jim Fergus

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Bogart Lambert a 17 ans en 1916 et il vit dans le nord du Colorado dans le ranch familial. A cause de lointaines origines françaises, il décide de rejoindre la France pour se battre dans le Légion étrangère. Un matin, il grimpe sur son cheval Crazy Horse et quitte ses parents. Après moult péripéties, Bogey arrive à New York. En attendant le prochain transatlantique, il travaille dans une maison de passe où il découvre la sensualité. Une fois sur le champ de bataille européen, Bogey devient une légende. Toujours accompagné de Crazy Horse, il se faufile entre les lignes ennemies, évitant les balles et les obus. Tous les soldats sont en admiration devant le « courrier cow boy ».

Gabrielle Jungbluth a 18 ans en 1925. Elle étudie le dessin, la peinture dans l’atelier Humbert à l’École Supérieure des Beaux-Arts. Fille du colonel Charles Ismaël Jungbluth, elle apprit à peindre en plein air avec celui-ci. Malgré son autorité et sa rigueur, le colonel sut déceler le talent de sa fille et lui permit de s’inscrire aux Beaux-Arts. Gabrielle prit alors le pseudonyme de Chrysis en hommage au roman « Aphrodite : mœurs antiques » de Pierre Louÿs. La jeune femme, curieuse de la vie et anticonformiste, va plonger à cœur perdu dans le Montparnasse des années folles et y rencontrer l’amour fou.

L’histoire qui préside à l’écriture de ce roman est bouleversante. J’ai eu le plaisir de l’entendre de la bouche de Jim Fergus lors du Festival America. Pendant l’été 2007 à Nice, Jim Fergus et sa compagne dénichèrent chez un antiquaire « Orgie » de Chrysis Jungbluth. La compagne de l’auteur étant atteinte d’un cancer, ils n’avaient pas les moyens de se l’offrir. De retour aux États-Unis, Jim Fergus eut envie de faire plaisir à sa compagne et il le fit venir de France.  « Orgie » fut le dernier cadeau de Noël de cette dernière. Elle légua le tableau à sa fille afin qu’elle soit plus libérée et à l’aise dans son corps comme les personnages du tableau. Jim Fergus dédie à son tour son roman à sa belle-fille.

« Souvenir de l’amour » nous raconte bien entendu la création de ce tableau et la deuxième naissance de Chrysis Jungbluth. Le Montparnasse des années 20 est un éblouissement pour la jeune femme : « Les gens qui y vivaient depuis longtemps l’appelaient simplement « le village », tant l’atmosphère de ce quartier était particulière, insufflant une sorte d’énergie folle qui avait été étouffée par la guerre et qui s’exprimait tout à coup librement comme le champagne qu’on vient de déboucher, jaillissant dans une explosion festive, pour célébrer un nouveau mode d’expression, une nouvelle manière d’être – la renaissance et la réinvention de la vie comme de l’art. » On croise dans les pages de ce roman Braque, Picasso, Pascin, Soutine … Un Montparnasse possédé par la fièvre de la liberté, de la sensualité et de l’art que j’aurais beaucoup aimé connaître et dont Jim Fergus sait rendre l’atmosphère.

Et puis, il y a l’amour fou de Chrysis et Bogey. Ces deux-là n’étaient pas nés pour se rencontrer mais leurs destinées vont finir par se croiser. Et c’est ce point de rencontre qui est également au coeur du roman. Jim Fergus prend plaisir à nous raconter la vie de Bogey et Chrysis avant que leurs regards ne se croisent. Les deux personnages semblent se construire pour cet amour, se transformer pour le recevoir.

« Souvenir de l’amour » est un très bel hommage à Chrysis Jungbluth, au Montparnasse des années 20 follement libre et créatif, au sentiment amoureux. Merci à ma copine Delphine de ma l’avoir fait découvrir.

Freedom de Jonathan Franzen

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Patty et Walter Berglund forme un couple modèle avec leurs deux enfants  Joey et Jessica. Ils résident à St Paul, Minnesota, dans une banlieue privilégiée où ils font des envieux auprès de leurs voisins tant ils semblent unis et heureux. Mais cela ne dure pas. La vie des Berglund semble se désagréger subitement lorsque Joey décide de s’installer chez les parents de sa copine qui se trouvent habiter juste en face. « La douleur qui émanait de la maison des Berglund était proprement sui generis. Walter (…) admit maladroitement à plusieurs voisins que lui et Patty avaient été « virés » comme parents et qu’ils faisaient de leur mieux pour ne pas le prendre trop personnellement. » Jessica quitte également le foyer familial pour ses études. Sans ses enfants, Patty perd totalement pied et ne sait plus quoi faire pour que Joey revienne vivre sous son toit. Walter, plus radical, refuse de parler à nouveau à son fils. Comment cette famille, qui semblait parfaite, en est arrivé là ?

« Freedom » est une grande saga familiale qui nous raconte, depuis sa genèse, la relation de Walter et Patty. Les Berglund forme une famille américaine moyenne, démocrate, sûre de ses valeurs jusqu’à ce que l’implosion ne les questionne sur leurs choix. Car le centre du livre de Jonathan Franzen, comme l’indique son titre, c’est bien la liberté ou son absence car avons-nous tant de liberté que ça dans nos choix de vie ? Walter et Patty se demandent en tout cas s’ils ont fait les bons. A travers les récits des différents protagonistes (dont le centre est le journal de Patty), nous découvrons la vie des Berglund, leur jeunesse, leurs espoirs et surtout leurs désillusions. Patty, ignorée par ses parents, se replie sur le basket et devient une compétitrice acharnée. Toute sa vie est menée par son envie de gagner. Lorsqu’elle rencontre Walter, c’est de son meilleur ami, Richard Katz, qu’elle tombe amoureuse. Mais celui-ci est musicien de rock, instable et dragueur impénitent. C’est donc Walter qu’elle choisit pour correspondre à l’image de la famille américaine modèle : « Mais même si elle était finie comme joueuse inter-universités, elle avait toujours un chrono des trente secondes dans la tête, elle était toujours sous l’emprise de la sonnerie de fin de match, elle avait plus que jamais besoin de continuer à gagner. Et la plus belle façon de gagner -de toute évidence son meilleur tir décisif contre ses sœurs et sa mère- c’était d’épouser le garçon le plus gentil du Minnesota, de vivre dans une maison plus grande, plus belle et plus intéressante que quiconque dans la famille, d’enchaîner les bébés et d’accomplir, en tant que parent, tout ce que Joyce avait raté. » Mais elle sera rattrapé par ce choix et sombrera dans la dépression.

Walter, quant à lui, est rattrapé par son idéal politique. Démocrate, écologiste convaincu, il se retrouve à travailler pour une société qui dévaste des paysages soit disant pour sauver une espèce rare d’oiseaux. Comme Patty, le fait d’ouvrir les yeux sur sa situation va engendrer une grande déception et une remise en cause.

Le portrait de la famille Berglund est aussi celui de l’Amérique contemporaine. Un pays plein d’idéaux qui les voit se fracasser les uns après les autres. « Freedom » est un roman d’une ampleur rare où l’on suit les personnages de l’adolescence à l’âge adulte. Récit choral non linéaire, « Freedom » est un roman passionnant, captivant de bout en bout.

 

Une putain de catastrophe de David Carkeet

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Dans « Le linguiste était presque parfait« , Jeremy Cook, spécialiste du babillage des bébés, avait du mener une enquête après le meurtre d’un de ses collègues de l’institut Wabash dans l’Indiana. Suite à ces évènements, l’institut de linguistique en question a fermé. Notre pauvre Jeremy se retrouve donc sans emploi. La linguistique ne semblant plus intéressée par ses recherches, Jeremy Cook se voit contraint à répondre à l’annonce sibylline de l’agence Pillow à St Louis, Mississippi. Après avoir rencontré quelques difficultés à obtenir un entretien avec son futur employeur, notre linguiste chevronné apprend enfin le but de l’agence : « Vous comprenez, Jeremy, je crois en l’amour. C’est tout nouveau pour moi, et c’est cette croyance qui a poussé l’agence Pillow dans une nouvelle et surprenante direction. L’agence Pillow vient en aide aux couples mariés. Notre spécialité : les unions souffrant de troubles linguistiques. C’est là que nos linguistes retroussent leurs manches et se mettent au boulot. Ils envahissent littéralement le mariage. Les Wilson sont dans une impasse linguistique. Vous, Jeremy, investirez leur mariage. Vous allez, pour ainsi dire, bivouaquer sur leur champ de bataille conjugal. » Et voilà notre pauvre Jeremy qui emménage chez Beth et Dan Wilson pour recoller les morceaux de leur couple en péril à l’aide de la grammaire !

« Une putain de catastrophe » est le deuxième volet de la trilogie consacrée à Jeremy Cook que les éditions Toussaint Louverture ont la bonne idée de rééditer. Le titre vient de « Zorba le grec », le film mais je suppose également le roman, où le héros  qualifie le mariage et les enfants comme une putain de catastrophe. Et c’est à cela que va devoir s’atteler notre cher linguiste. Il s’incruste dans la maison des Wilson, épie toutes les discussions, guette chaque silence, chaque onomatopée. Il est aidé dans cette tâche ardue par le manuel Pillow, enfin aider, c’est un bien grand mot puisque les messages du livre sont succincts : « Observez. Ne dites rien »,  « Mrs Pillow » ou encore « Pillow ». Ce qui permet à Jeremy de copieusement s’énerver contre le créateur de cette méthode atypique. Il faut souligner l’infinie patience et bonne volonté des Wilson qui subissent cette thérapie linguistique. Celle-ci, comme vous l’aurez compris, est  totalement farfelue et aussi à côté de la plaque que Jeremy Cook ! Ce dernier était plus à l’aise avec les nourrissons, d’autant plus que ses qualités de linguiste ont été remise en cause au début de cette nouvelle aventure (un problème d’adverbe chez les indiens kickapoos…).  Reprendra-t-il confiance en lui ? C’est ce que nous dira le dernier volume de ses péripéties fantasques !

Voilà un livre léger, agréable à lire et qui finalement en dit assez long sur l’importance du langage dans une relation amoureuse. J’attends la suite !

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La colline aux cyprès de Louis Bromfield

 

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En 1890, la famille Shane règne sur leur petite ville américaine. Enviée, jalousée, la famille Shane a bâti sa fortune grâce à John, pionnier du début du XIXème qui fonda la ville. Mort depuis, il laissa sa splendide villa aux cyprès à sa femme Julia et à ses deux filles Irene et Lily. Mais depuis la disparition de John, la ville a bien changé. Des aciéries sont venues s’installer et défigurer le paysage. La villa aux cyprès, décorée comme une villa italienne de la Renaissance, souffre de cet environnement comme le constate Lily : « Mais il y avait de grandes plaques de terre nue où rien ne poussait, des étendues qui, dans son enfance, avaient été enfouies sous une végétation fleurissante et luxuriante de pieds d’alouette bleu ciel, de pavots écarlates, de tritomas ardents, de pivoines rougissantes, de digitales, de pattes-d’oie, de pervenches et d’œillets couleur de cannelle … Tout ceci avait maintenant disparu, brûlé par le capricieux et mortel vent du sud, apportant avec lui son chargement de gaz et de suie. Ce n’étaient pas seulement les fleurs qui avaient souffert. Dans les niches taillées par Hennery dans le mur de thuyas moribonds, les statues blanches étaient striées de suie noire, qui avait maculé leurs corps purs. On ne pouvait plus reconnaître l’Apollon du Belvédère ni la Vénus de Cnide. »  C’est le monde de John et Julia qui disparaît sous la suie. Irene et Lily seront confrontées à un monde nouveau, en mutation. Chacune aura du mal à trouver sa place.

Louis Bromfield nous raconte la vie de la famille Shane de la fin du XIXème à 1956. A la manière de « Mrs Parkington », c’est une véritable saga familiale qui se déroule sous nos yeux. On commence par découvrir Julia Shane puis ce sont les destins d’Irene et Lily que nous suivons. Les deux sœurs ne peuvent d’ailleurs être plus différentes. Lily est d’une grande beauté, légère et libre. Ses choix de vie ne seront que coups de cœur et coups de tête. Elle vit dans l’instant. Irene est plus tourmentée, plus sombre. Elle se plonge dans la religion avec ferveur. Sa mère l’empêche d’entrer dans les ordres. Irene dédie alors sa vie à aider les ouvriers des aciéries.  Les deux sœurs ont pourtant un point commun : leur amour pour Krylenko, un ouvrier syndicaliste des aciéries qui bouleverse leurs destinées.

La vie de la famille Shane suit les soubresauts de l’Histoire : guerre hispano-américaine, luttes ouvrières, première guerre mondiale. C’est un monde en pleine mutation, des changements qui se font dans la violence. L’Amérique, cette nation si neuve, n’est pas épargnée. Irene et Lily doivent y trouver leur place. Lily préfère se réfugier en France à la recherche de plus de liberté, d’indépendance. Mais il lui restera toujours une grande nostalgie, une mélancolie qui donne sa teinte au roman de Louis Bromfield. Il y a tout au long du roman un sentiment profond de perte d’innocence.

« La colline aux cyprès » est un roman foisonnant, une saga familiale au croisement de deux siècles et de deux destinées. L’histoire de la perte de l’innocence de l’Amérique et de Lily est racontée avec infiniment de délicatesse par un grand romancier américain.

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Texasville de Larry McMurtry

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Lorsque nous les avions quittés à la fin de « La dernière séance », Sonny avait perdu un œil suite à une bagarre avec Duane. Tous deux convoitaient la même fille, la plus belle de Thalia au Texas, Jacy. Suite à cet incident, Duane s’était engagé dans l’armée, ne pouvant plus regarder son meilleur ami en face. Vingt-sept ans plus tard, nous retrouvons les deux amis, toujours à Thalia. Sonny en est même le maire. Duane, quant à lui, a fait fortune dans le pétrole. Mais la crise est passée par là et au début du roman, il est à la tête d’une dette de douze millions de dollars. Il est également le père de quatre enfants tous plus beaux les uns que les autres mais également tous complètement barrés : « Dickie, leur fils de 21 ans, avait été élu le plus beau garçon du lycée de Thalia tout au long de ses études secondaires. Nellie, elle, avait remporté une fois le titre dans la catégorie jeunes filles alors qu’elle était en seconde, mais des jaloux s’étaient arrangés par la suite pour qu’on ne vote plus pour elle. Quant à Jack et Julie, ils étaient, pour autant qu’on le sache, les plus beaux jumeaux du Texas. Dickie gagnait sa vie en vendant de la marijuana et Nellie, avec trois mariages en l’espace d’un an et demi, pulvérisait sans doute le record d’Elizabeth Taylor dans ce domaine avant sa 21ème année. Mais personne ne pouvait nier qu’ils étaient beaux tous les quatre. » Il faut ajouter qu’à 11 ans les jumeaux sont les pires garnements de tout le comté, un exemple de leurs méfaits : ajouter du LSD dans les céréales des pasteurs dans leur camp de vacances. Mais la folie furieuse de la famille de Duane s’étend à l’ensemble de la ville et cela ne va pas s’arranger avec la célébration du centenaire de Thalia.

Dans ce deuxième volet consacré à Thalia, c’est Duane qui passe au premier plan. Au milieu des loufoqueries des habitants (les maris et les femmes échangent leur partenaire comme nous changeons de chaussettes), Duane semble être la seule personne saine d’esprit et capable de raisonner. Mais il finit par avoir du mal à contrôler la situation, surtout quand la sublime Jacy fait son retour à Thalia. Duane est alors plongé dans une véritable crise d’identité où se mêlent la culpabilité et la peur de mal faire. Tout cela le paralyse et l’empêche de comprendre ce qui se passe autour de lui et il y a de quoi faire durant le centenaire qui s’achève en une omelette géante !

« Texasville » est beaucoup plus drôle que « La dernière séance », tout part en vrille. Mais derrière cette loufoquerie, Larry McMurtry nous montre une Amérique totalement désemparée et ayant perdu tous ses repères. Désopilant mais pas seulement.

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La ballade de Gueule-Tranchée de Glen Taylor

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Early Taggart faillit ne pas survivre à son baptême en 1903. Sa mère le plongeant dans l’eau glacée d’une rivière et prenant les gémissements de son fils pour la langue de Satan, elle le lâcha. Ona Dorsett le récupéra et le ramena à la vie. Elle avait déjà recueilli Clarissa, un bébé né d’un viol et également abandonné par sa mère. Ona était veuve, son mari était mort à la suite de l’effondrement d’une mine. Elle subvenait aux besoins de sa famille grâce à sa distillerie clandestine. Très habile avec une arme à feu, elle enseigna son art à Early ou plutôt Gueule-Tranchée puisque c’était son surnom. Le pauvre garçon attrapa une infection dans la rivière où sa mère le laissa tomber. Ses gencives en furent infectées et se fendirent. La bouche de Early saignait sans cesse et ses dents pourrissaient. Cette particularité isola l’enfant, l’habitua à une vie en marge. Ses talents de cunilinguiste et de tireur d’élite lui attirèrent rapidement de nombreux ennuis.

Ma chère Lou m’a offert « La ballade de Gueule-Tranchée », livre dont je n’avais  pas entendu parler. Je suis assez mitigée sur ce titre qui pourtant se lit aisément. Toute la première partie est réussie. L’enfance de Gueule-Tranchée et la partie consacrée aux rebellions dans les mines ont un vrai souffle romanesque. Glen Taylor rend bien l’atmosphère de ce début de siècle et les aventures de Gueule-Tranchée sont fort bien contées. Le personnage est haut en couleurs, plein de panache et d’audace.

La suite de la vie de Early est moins palpitante et surtout répétitive. Nous assistons à de multiples résurrections où notre hors-la-loi devient homme des bois, musicien de génie, journaliste de renom, ami de JFK. Tout cela est un peu trop pour un seul homme même si celui-ci est exceptionnel. Et l’écriture perd de son rythme et de sa verve, je la trouve même indolente dans la dernière partie.

Je ne peux pas dire que je me sois ennuyée durant cette lecture, loin de là. Il manque un petit quelque chose pour rendre ce roman bon. Il faut préciser qu’il s’agit du premier roman de Glen Taylor et son inventivité laisse espérer de belles choses. A suivre donc.

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Long week-end de Joyce Maynard

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Le long week-end du Labor Day 1987 s’annonce caniculaire. La rentrée des classes approchant, Henry, 13 ans, et sa mère Adele se rendent au supermarché pour acheter un  nouveau pantalon. C’est là que Henry est abordé par un homme. Ce dernier demande de l’aide au jeune garçon : « C’est alors que je l’ai vraiment regardé. Il était grand. Avec des muscles apparents sur le cou et la partie des bras que ne couvrait pas la chemise. Une de ces personnes dont le visage révèle ce que serait le crâne sans la peau. Il portait la chemise des employés de pricemart – rouge, avec le nom inscrit sur la poche : Vinnie. Et puis, j’ai vu que sa jambe saignait, au point que le sang avait traversé le tissu du pantalon et imprégnait la chaussure, ou plutôt la savate. » Adele accepte de lui venir en aide et le ramène chez eux. Rapidement, l’identité de l’homme est mise à jour : son nom est Frank, il vient de s’évader de l’hôpital de la prison où il était détenu pour meurtre. Adele et Henry deviennent ses otages.

Ce huis-clos nous est raconté par Henry une fois devenu adulte, ce qui lui permet d’avoir du recul sur ce week-end si marquant dans sa vie et celle de sa mère. L’atmosphère est dès le départ très particulière. Frank n’emploie à aucun moment la force pour s’introduire chez Adele. Cela ressemble peu à une prise d’otages et cela tient à la personnalité de la mère d’Henry. Entrelacées dans le récit du week-end, des brides de la vie d’Adele nous permettent de mieux la connaître. Elle vit quasiment en recluse dans sa maison, ne préparant que des surgelés ou des soupes Campbell à son fils. Adele est divorcée, Henry passe tous ses week-ends avec son père et sa nouvelle femme mais il s’intègre mal dans sa deuxième famille. On comprendra au fil du récit les évènements qui ont ébranlé la vie d’Adele et ont fait d’elle une femme si étrange, une femme prête à recevoir chez elle un meurtrier recherché par la police. Et à créer une relation intime avec lui, Frank prend la place du compagnon/du père qui a déserté la maison. Tous les trois vivent dans une bulle, se réinventent le temps de ce long week-end.

« Long week-end » est un roman captivant à l’intrigue parfaitement menée. Il dresse avec beaucoup de sensibilité et de tendresse le portrait d’une femme blessée par la vie et qui renaît le temps d’un week-end.

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Coup de foudre à Austenland de Shannon Hale

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Jane Hayes est une new yorkaise de 33 ans, désespérément célibataire. Elle voue un culte à l’adaptation de « Orgueil et préjugés » réalisée par la BBC. Elle voit le futur homme de sa vie à l’aune de Colin Firth en Mr Darcy. Bien entendu aucun ne peut rivaliser avec une icône et Jane collectionne les histoires sentimentales. Quand sa tante se rend compte de cette obsession pour la série de la BBC, elle décide d’aider Jane à la surpasser. Elle l’envoie donc passer des vacances à Pembrook Park où les clientes vivent comme dans les livres de Jane Austen.

L’idée de départ de « Coup de foudre à Austenland » est assez amusante, mais finalement pas très originale puisque la série  « Lost in Austen » traite sensiblement de la même chose. On peut d’ailleurs reprocher beaucoup d’autres choses à ce roman. La première est le manque de place prise par l’œuvre de Jane Austen dans le livre, ce qui est paradoxal pour un hommage à celle-ci. En effet, Jane Hayes n’est pas obsédée par Mr Darcy mais par Colin Firth en Mr Darcy. C’est bel et bien la série qui est le fantasme de l’héroïne et pas du tout le livre original. Elle cache le DVD dans ses plantes vertes (d’ailleurs je me demande bien pourquoi il est si honteux de regarder cette série qui est de qualité) mais elle ne nous parle jamais du roman.

Et bien évidemment ce qui intéresse notre new yorkaise c’est l’histoire d’amour entre Elizabeth Bennet et Mr Darcy en occultant toute l’ironie, toute la critique sociétal de Jane Austen. Et c’est totalement insupportable, Shannon Hale fait partie de ces gens qui transforment les romans d’Austen en bluettes dégoulinantes de mièvrerie, en histoire à l’eau de rose type Harlequin. Tout ce que je déteste ! Et pour le coup, son livre ressemble à l’image qu’elle se fait de l’univers d’Austen : il est complètement dépourvu d’humour, l’histoire est cousue de fil blanc et s’achève comme une romance pour midinettes.

« Coup de foudre à Austenland » est un hommage totalement raté à l’univers de la romancière anglaise qui encore une fois passe pour un auteur sans profondeur et à classer au rayon Harlequin. Décidément les austeneries ne sont pas faites pour moi !

Merci quand même Alice de me l’avoir fait gagner, désolée de ne pas avoir aimé !

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Le coeur est un chasseur solitaire de Carson McCullers

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Nous sommes à la veille de la seconde Guerre Mondiale dans une petite ville étouffante du Sud des États-Unis. « C’était une ville du Sud aux étés longś aux rares mois froids. Dans le ciel, d’un brillant azur transparent, le soleil versait à profusion ses rayons brûlants. Les pluies fines et froides commençaient en novembre et plus tard, il pouvait y avoir de la gelée. Une courte période de froid. La température des hivers variait mais les étés étaient toujours torrides. » Au cœur de la communauté, M. Singer, un sourd-muet, attire l’affection et l’intérêt de ses concitoyens. Parmi eux, il y a Mick, une adolescente garçon manqué et fascinée par la musique ; Jake Blount, un communiste convaincu qui tente de lutter contre les injustices ; le Dr Copeland, un homme noir qui veut défendre son peuple contre les humiliations et la pauvreté ; Biff Brannon, patron de café veuf et totalement paumé. Chacun fait entendre sa voix, ses rêves et ses espoirs. Chacun se trouve confronté à la dure réalité et à la solitude.

« Le cœur est un chasseur solitaire » est le premier roman de Carson McCullers. Il a été publié en 1940, l’auteur n’a alors que 23 ans. Le roman est impressionnant de maturité et sa construction est parfaitement maîtrisée. Chaque chapitre donne la parole à l’un des cinq personnages principaux et nous laisse découvrir au fur et à mesure les ambitions de chacun. Ces personnages ont en effet tous des rêves, des idéaux qu’ils aimeraient voir réalisés pour eux ou pour leur communauté. Mais c’est la solitude et la déception qui les attendent au bout du chemin. Le Dr Copeland et Blount tentent de mettre leurs idées en commun pour lutter contre l’injustice. Mais ils sont incapables de se mettre d’accord sur les moyens d’agir. Mick, qui ne pense qu’à composer de la musique, se voit obliger de travailler pour aider ses parents endettés. Singer, à qui tous se confient, ne s’intéresse en réalité pas aux autres. Il ne pense qu’à revoir son ami Antonapoulos qui a été placé dans un asile au début du livre. Les cinq personnages semblent se cogner contre la solitude des autres. Ils se côtoient mais personne ne se rencontre réellement, ne se comprend. Peu importe la force de conviction, l’envie puissante de s’en sortir ou d’évoluer, les cinq personnages de Carson McCullers ne réussissent pas à changer leur destin.

D’une tonalité mélancolique et pessimiste, « Le cœur est un chasseur solitaire » présente quelques îlots lumineux qui nous font aimer les personnages et espérer avec eux. On les suit à travers leur lutte pour survivre face à la pauvreté et à un monde hostile. Un roman saisissant et touchant.

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Le sillage de l’oubli de Bruce Machart

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En 1895, Vaclav Skala, propriétaire terrien de Lavaca County au Texas, attend la naissance de son quatrième enfant. Malheureusement l’accouchement se déroule mal et sa femme meurt en donnant naissance à leur quatrième fils, Karel. Vaclav ne se remettra jamais de ce décès : « A compter de ce jour, les gens du coin diraient que la mort de Klara avait transformé cet homme d’un naturel gentil en une personne amère et dure, mais en vérité Vaclav  le savait, l’absence de sa femme avait seulement fait resurgir celui qu’il était avant de la connaître, celui que seule cette compagnie féminine avait su adoucir. » Et cet homme est taciturne, austère, dur à la tâche et ses fils doivent le devenir. Ce sont eux qui labourent la terre, le joug sur le cou, ce qui les déformera à vie. Eux qui subissent les coups de Vaclav lorsque le travail est mal fait ou que leur insouciance d’enfants réapparaît. La haine des fils de Vaclav grandit en même temps que le nombre de ses terres. L’arrivée d’un propriétaire espagnol et de ses trois filles va changer le destin de la famille Skala.

« Le sillage de l’oubli » est l’éblouissant premier roman de Bruce Machart, et est une saga familiale sentant la poussière, le tabac et la sueur des hommes comme celle des chevaux. C’est l’histoire de Karel qui prime sur celles des autres membres de la famille. Le livre fait des aller-retours entre trois moments-clés de son existence : 1895 au moment de sa naissance ; 1910 au moment où la fratrie se divise et où Vaclav meurt ; 1924 au moment où sa propre femme Sophie accouche de leur troisième enfant  et où Karel est à nouveau confronté à ses frères. Karel est hanté par les évènements du passé : la mort de sa mère qu’il n’a pas connue, la violence et l’indifférence de son père, l’arrivée de Graciela, une des filles du propriétaire espagnol, dont le corps l’obsède. Celle-ci deviendra la femme d’un de ses frères suite à un pari. Le destin chez les Skala n’est pas le fruit du hasard mais le résultat de courses de chevaux. Deux se déroulent en miroir dans le roman, à chaque fois Karel est le représentant de la famille. Il gagne la première mais perd la deuxième face à Graciela et scelle ainsi le sort de ses frères. La vie est âpre à Lavaca County, les habitants le sont également, surtout les hommes dont la virilité ne doit pas être prise en défaut.

La prose de Bruce Machart est puissante, dense et poétique. Il y a dans « Le sillage de l’oubli » un souffle romanesque indéniable qui emporte le lecteur de bout en bout. Cette histoire familiale a des allures de tragédie classique où la fratrie se déchire, la mort frappe et où le poids du passé écrase. Une vraie pépite littéraire à lire absolument.

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