Allmen et le diamant rose de Martin Suter

Allmen

Johann Friedrich von Allmen ne change pas ses habitudes : il est totalement ruiné mais il garde  son train de vie luxueux. Certes il vit dorénavant dans la maison du jardinier, le précieux Carlos, mais cela de l’empêche pas d’avoir un abonnement à l’opéra, de fréquenter les palaces et de boire du champagne. Nous l’avions pourtant quitté avec de l’argent plein son compte en banque. Mais Allmen a fini par tout dépenser. Le voici donc contraint à créer une entreprise de détective : Allmen International Inquiries. Enfin créer est un bien grand mot, sans Carlos rien n’aurait pu se faire : « Pour être précis, ce n’était pas Allmen International qui avait réalisé les investissements. C’était Carlos. Il avait – et ce n’était pas le première fois depuis la création de l’entreprise – concédé à l’agence un prêt sur sa part  de la prime reçue pour les coupes aux libellules et sur ses économies personnelles. (…) A proprement parler, Allmen International Inquiries appartenait à Carlos Santiago de Leon. Mais comme son statut de clandestin le contraignait à rester un partenaire « silencieux », le registre du commerce n’avait gardé aucune trace de cette froide expropriation.  » Notre fine équipe réussit à se faire engager par un certain Montgomery qui la charge de retrouver un diamant rose de trente millions de livres. Montgomery connaît le contact de ceux qui ont fait le coup : un russe du nom de Sokolov. Allmen se met à sa poursuite.

Un mot me semble parfaitement convenir aux aventures d’Allmen : l’élégance. Le personnage l’est indéniablement, il est un véritable dandy aux goûts raffinés. L’argent est un détail, une préoccupation accessoire. L’affaire du diamant rose lui permet de continuer à fréquenter les palaces où il réussit à lier connaissance avec Sokolov. Bien entendu, la désinvolture et l’indolence d’Allmen font toujours irrésistiblement penser à notre Arsène Lupin national. Ils ont beaucoup en commun même si notre suisse a finalement choisi la légalité pour tenter de renflouer ses caisses. L’histoire du diamant rose va lui faire découvrir les méandres de la finance internationale et le pouvoir infini de l’informatique. Pour résoudre cette affaire, Allmen passera des ors de la haute société au glauque de bars de striptease tout en gardant un flegme parfait. Et rien de tout cela ne serait possible sans le talent discret de Carlos qui assure les arrières de son patron. Un duo qui reste efficace et cocasse.

L’élégance d’Allmen c’est également celle de Martin Suter et de son écriture. L’intrigue est rythmée et bien ficelée. Allmen est décidément un personnage séduisant et attachant que j’ai eu plaisir à retrouver. Si vous n’avez pas encore fait connaissance avec Allmen, je vous propose de le faire grâce à un jeu concours ouvert en priorité aux personnes ayant déjà laissé un commentaire sur ce blog.

Voici la question à laquelle vous devez répondre pour remporter l’un des cinq exemplaires :

Quel artiste est le créateur des coupes aux libellules qui étaient au centre du premier volet des aventures d’Allmen ?

J’attends vos réponses jusqu’au 29 mai à l’adresse suivante : plaisirsacultiver@yahoo.fr

Merci à Julie et aux éditions Points.

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Week end de Peter Cameron

Lyle, critique d’art, part en week-end chez ses vieux amis Marianne et John. Ces derniers possèdent une splendide demeure au nord de l’État de New York au bord d’une rivière. Lyle n’y est pas venu depuis un an, depuis la mort de son compagnon Tony qui était le demi-frère de John. Il est d’ailleurs décédé dans la maison auprès de ses proches. Tony reste le lien qui unit Lyle à Marianne et John, même si leurs affinités intellectuelles sont fortes. Lyle ne vient pas seul passer le week-end chez ses amis. Il est accompagné de Robert qu’il vient à peine de rencontrer. Probablement un moyen de montrer qu’il a surmonté son chagrin. Mais la présence de cet inconnu va perturber les retrouvailles des trois amis.

C’est grâce à In Cold Blog et son billet sur le dernier roman de Peter Cameron (« Coral Glynn ») que j’ai découvert cet auteur américain. C’est avec beaucoup de délicatesse qu’il nous décrit ce week-end à la campagne. Chacun des participants est précisément décrit, ses sentiments sont mis à nu au fur et à mesure du séjour. Chacun est mal dans sa peau, plongé dans des émotions complexes et tourmentés. Marianne et John ont arrêté de travailler, leur richesse leur permet une totale oisiveté. Mais que font-ils réellement ? Marianne est dépressive, angoissée perpétuellement par ses réactions et celles des autres. John semble vouloir fuir les autres et se complait dans son jardin. Lyle ne s’est bien entendu pas remis de la mort de Tony, il ne pense qu’à lui et revit les moments passés avec lui. Malgré l’accueil cordial de Marianne, Robert ne sent pas à sa place. Il sait qu’il n’est qu’un pis-aller à Tony, un moyen d’équilibrer les forces en puissance. Toutes ces névroses ne peuvent qu’assombrir l’ambiance du week-end qui finira fort mal.

L’écriture de Peter Cameron est très belle, très lyrique. Je trouve qu’il déploie son talent dans les descriptions des paysages, des instants de vie sublimés par la nature. « Elle n’aurait pas dit que l’aurore était la plus belle heure de la rivière, dans le calme du soir, parfois, lorsque l’eau se teintait de violet, semblait presque cesser de couler, et reposait comme une meurtrissure au bas de la pelouse, Marianne se sentait au bord des larmes. Tandis que le matin, l’émotion n’entrait pas en jeu. Le flot était profond, froid, déterminé, plus limpide et doté d’un effet curatif. Elle remontait le cours jusqu’à un coin discret où des arbres tombés avaient créé un bassin tranquille, au fond sablonneux ». La nature paraît ample et paisible ce qui contraste singulièrement avec l’âpreté des sentiments de ses habitants.

Peter Cameron est un fin psychologue de l’âme humaine, se dégage de son œuvre beaucoup de tendresse et de subtilité.

Onze histoires de solitude de Richard Yates

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« Onze histoires de solitude » est un recueil de nouvelles de Richard Yates où l’on retrouve ses thèmes de prédilection : la solitude absolue des êtres, l’Amérique d’après la seconde Guerre Mondiale et l’écriture évoquée dans la toute dernière nouvelle.

Comme souvent, les personnages de Yates sont totalement seuls, désespérés par leur vie. « Docteur Jeu de Quille » parle de la difficulté de s’intégrer lorsque l’on est nouveau dans une classe. Le jeune Vincent Sabella ne sait plus quoi inventer pour se faire remarquer des autres enfants. Il ment, vandalise l’école et se sent toujours plus isolé. « Tout le bonheur du monde » se passe la veille du mariage de Grace et Ralph. Les deux amoureux ne vivent pas encore ensemble mais c’est déjà l’incompréhension qui règne entre eux. Chacun passe à côté du désir de l’autre.

La solitude, l’incompréhension, tout pour ne pas réussir sa vie ou passer à côté. Le personnage de « Sans peur et sans reproche » en est l’illustration. Walter aimait enfant mimer la mort du voleur dans des courses-poursuite avec ses copains. Il jouait toujours celui qui perdait jusqu’à en faire le leitmotiv de sa vie. « Il était indéniable que le rôle de bon perdant avait toujours eu pour lui un attrait immodéré. Pendant toute son enfance, il s’y était spécialisé, perdant crânement des combats contre des garçons plus forts, jouant mal au football dans le secret espoir d’être blessé et théâtralement emmené hors du terrain. (…) Le collège avait offert un champ plus vaste à son talent -il y avait des examens où échouer et des élections à perdre- et, plus tard, l’Air Force lui avait permis de rester seulement cadet, honorablement. Et maintenant, inévitablement, il semblait reprendre ses vieilles habitudes. » L’échec habite l’œuvre de Richard Yates. 

S’y dessine également une image de l’Amérique post seconde Guerre Mondiale. Un pays au passé glorieux qui n’a plus l’occasion de valoriser son image. Dans « Le mitrailleur », le héros ne trouve plus sa place dans la société. Il ressasse ses souvenirs de l’armée auprès de ses collègues, de jeunes marins dans un bar. Il est en manque d’action, d’héroïsme même si le sien fut plus que limité. C’est une Amérique en pleine mutation, on le voit dans « Une petite fête pour Noël ». Deux classes, deux institutrices diamétralement opposées : l’une est proche de ses élèves, enseignant dans la bonne humeur ; l’autre est old school, sévère, distante et moralisatrice. Deux époques qui s’affrontent.

Encore une fois, Richard Yates nous montre la face sombre de l’Amérique, celle des perdants, des laissés pour compte de la vie. L’écriture de l’auteur est toujours d’une grande lucidité, d’une grande mélancolie.

Merci à Christelle et aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

Challenge Myself

Luke et Jon de Robert Williams

Luke a 13 ans lorsque sa vie bascule. Sa mère meurt dans un accident de voiture. L’adolescent se retrouve seul avec son père qui sombre peu à peu dans l’alcoolisme pour calmer sa douleur. Faute d’argent, ils doivent déménager. Ils se retrouvent alors dans la banlieue d’une petite bourgade. La maison est fissurée de partout, remplie de vieux meubles et défraîchie. Luke et son père sont engourdis par leur chagrin. Mais un élément va doucement venir perturber leur triste quotidien et peu à peu l’illuminer. Jon, un voisin, commence à venir chez eux. Jour après jour, il s’installe et fait dévier le cours des choses.

« Luke et Jon » est le premier roman réussi de Robert Williams, libraire à Manchester. Le pari n’était pourtant pas évident. Tout d’abord Robert Williams choisit comme narrateur un adolescent, ce qui est souvent risqué car le ton sonne faux. Ici tout sonne juste : les préoccupations de Luke, ses réactions face au monde et sa langue sont parfaitement crédibles. Ensuite, Robert Williams prend le parti de bien charger la barque de ses personnages. Jon est dans une situation sociale encore plus désespérée que celle de Luke. Il est orphelin et vit avec ses grands-parents grabataires. Leur maison est au bord de la ruine et Jon craint la visite des services sociaux et son envoi à l’orphelinat. Cela fait beaucoup pour les deux jeunes personnages principaux ! Mais étonnamment cela passe très bien, Robert Williams use de beaucoup de délicatesse et de poésie pour décrire le quotidien des deux garçons.

L’amitié est leur bouée de sauvetage, elle leur permet d’affronter la dureté de leur situation, les brimades et les humiliations à l’école. Et chacun a une passion qui transcende le quotidien. Luke peint les paysages qui l’entourent, il s’absorbe dans leur contemplation. Jon lit tout ce qui lui passe par la main, sa mémoire phénoménale retient tout, il est une véritable encyclopédie. Le père de Luke va également s’en sortir grâce à son talent de sculpteur sur bois. Il a l’idée de réaliser un grand cheval qu’il déposera en forêt, caché. les promeneurs tomberont dessus par hasard, s’étonnant de découvrir l’œuvre au milieu de nulle part. Une idée magnifique qui montre bien toute la poésie de ce roman.

« Jon et Luke » est un très joli premier roman sur deux adolescents qui unissent leur solitude, leur souffrance pour affronter le monde.

Le braconnier du lac perdu de Peter May

Fin Macleod a trouvé du travail sur son île de Lewis. Il devient chef de la sécurité du domaine des Woolbridge. Sa première mission est de se débarrasser des braconniers. Le problème de Fin c’est que le premier braconnier qu’il doit arrêter est un ami d’enfance : Whistler. C’est en partant à sa recherche dans les montagnes de Lewis, que Fin tombe sur un avion abandonné. Ce dernier avait disparu dix sept ans plus tôt, l’assèchement d’un loch l’a remis au jour. Le pilote de l’avion, Roddy Mackenzie, était un ami de Whistler et Fin, un chanteur de rock celtique dont le groupe commençait à connaître la célébrité. La redécouverte de l’avion réserve une surprise de taille à Fin : Roddy n’est pas mort d’un accident mais il a été assassiné.

Retour sur l’île de Lewis pour la dernière fois où nous retrouvons Fin qui ne peut s’empêcher d’enquêter (je rappelle qu’il n’est plus policier depuis la fin du tome 1), son âme de flic est toujours en service. Il faut dire que les anciens amis de Fin se sont donné le mot pour se faire assassiner. C’est la grosse invraisemblance de la trilogie, tous les morts suspects de l’île de Lewis sont liés à la vie de Fin. Il vaut donc mieux éviter d’être ami avec lui pour garder la vie sauve ! Cette nouvelle aventure est de nouveau le prétexte à des retours sur l’histoire de Fin. Cette fois, nous sommes plongés dans la vie d’un groupe de rock : les coulisses, les jalousies, les rivalités, la reconnaissance et ses effets sur des amis d’enfance. L’intrigue est une nouvelle fois bien ficelée avec de lourds secrets et de nombreux rebondissements. Et le charme des paysages opère encore une fois. Les personnages évoluent dans une atmosphère tourmentée, humide, ombrageuse et peuplée de midges !

« Le braconnier du lac perdu » clôture bien cette série sur l’île de Lewis. L’intrigue et la construction m’ont plus emballée que celle de « L’homme de Lewis ». Les personnages attachants évoluent au fil des livres et je les quitte à regret. L’île de Lewis avec ses paysages tourmentés va me manquer !

Crime d’honneur de Elif Shafak

Des filles, des filles, rien que des filles. Dans le village de Mala Çar Bayan près de l’Euphrate, Naze espérait avoir enfin un fils. Mais elle accouche de jumelles : Jamila et Pembe. Une véritable malédiction pour cette famille très traditionnelle : encore deux filles qu’il faudra marier. Des deux sœurs, seule Pembe se marie. Jamila devient sage-femme aux fins fonds de la Turquie, aidant et guérissant ceux qui viennent la chercher. Pembe épouse Adem qui l’emmène à Istanbul. Iskender et Esma naissent dans la capitale turque, avant que leurs parents ne décident de s’installer à Londres. Un eldorado où la vie sera forcément plus douce et où Pembe met au monde un dernier enfant : Yunus. Mais le mirage londonien est de courte durée. Adem se perd dans les salles de jeu, Iskender dans la colère jusqu’au terrible drame qui le conduit en prison.

« Crime d’honneur » est une formidable saga familiale couvrant plusieurs générations (des années 50 au début des années 90) et plusieurs pays. Les chapitres alternent les époques, les points de vue et nous transportent des bords de l’Euphrate à ceux de la Tamise où la famille de Pembe est venue vivre. A travers la trajectoire de Pembe et des siens, Elif Shafak aborde de riches thématiques : le poids des traditions, du déracinement, la place des femmes, l’éducation. Les trois enfants de Pembe incarnent les différentes réactions des immigrés. Iskender, l’aîné et « sultan » de sa mère, est le plus perdu. Il n’arrive pas à trouver sa place à Londres, il se cherche et pense trouver des réponses dans le repli communautaire. Ce retour irréfléchi aux traditions l’amènera à commettre un crime d’honneur impensable et impardonnable. Yunus, le cadet, est né à Londres et la question de l’intégration ne se pose pas pour lui. Ses souvenirs sont ancrés dans les rues et les squats londoniens. Esma est entre les deux mondes. Jeune femme moderne, elle n’a pas pour autant oublié ses racines turques : « Istanbul … Dans les circonvolutions de ma mémoire, le nom de la ville se distingue des centaines de mots que j’ai rangés tout au fond, au fil de ma vie. Je le pose sur ma langue, je le déguste lentement, avec envie, tel un bonbon. Si Londres était un bonbon, ce serait un caramel – riche, intense et traditionnel. Istanbul, par contre, serait un morceau de réglisse à la cerise – un mélange de saveurs opposées, capable de transformer l’aigreur en sucre, la douceur en amertume. » Les femmes de la génération précédente n’auront pas la chance de profiter de la libération de la femme. Pembe et sa sœur Jamila sont les deux sacrifiées, leurs vies gâchées et gaspillées par l’impossibilité d’échapper à la tradition.

« Crime d’honneur » est l’histoire déchirante de deux sœurs, de leur famille cherchant désespérément la liberté, le bonheur et qui ne trouve que la violence et la peur.

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L’homme de Lewis de Peter May

Sur l’île de Lewis, un cadavre a été découvert, celui d’un jeune homme mort cinquante ans plus tôt. La tourbe l’a momifié, ce qui permet au médecin légiste de déterminer qu’il s’agit d’un meurtre. « A présent, le cadavre gisait ouvert, comme une carcasse que l’on aurait décrochée d’un crochet de boucherie. Les organes internes avaient été enlevés et découpés en tranches. C’était le corps d’un jeune homme fort, en pleine santé. Ils n’y trouvèrent rien qui puisse les détourner de l’idée que sa mort avait été provoquée par un meurtre bestial. Un meurtre perpétré par quelqu’un qui avait des chances d’être encore vivant. » L’analyse ADN établit un lien entre le mort et Tormod Macdonald, le père de Marsaili, amie d’enfance de Fin MacLeod. Ce dernier a abandonné son métier de policier et est de retour sur Lewis pour retaper l’ancienne blackhouse de ses parents. Cherchant à aider Marsaili, Fin se met à enquêter sur le meurtre. Et ce n’est pas Tormod, plongé dans les brumes d’Alzheimer, qui va pouvoir l’aider.

Peter May orchestre avec brio cette nouvelle enquête sur l’île de Lewis. C’est un plaisir de retrouver les personnages de « L’île des chasseurs d’oiseaux » et surtout le complexe Fin qui oscille toujours entre son passé et son avenir. Son enquête l’entrainera cette fois à fouiller le passé de quelqu’un d’autre. Les chapitres alternent entre l’enquête proprement dite et les souvenirs de Tormod qui affluent dans sa tête. Cette construction est très semblable au précédent roman. Peter May intercalait les souvenirs d’enfance de Fin et son intrigue policière. Il est dommage, voire un peu facile, d’utiliser exactement le même procédé. Mais je n’en tiens pas rigueur à l’auteur qui est un narrateur hors-pair. L’intrigue monte en puissance et accroche le lecteur jusqu’à la dernière page. Elle est également bien documentée et nous fait découvrir le terrible sort qui attendait les orphelins catholiques soixante ans auparavant. Envoyés sur les îles Hébrides, ils servaient d’ouvriers, de main-d’œuvre aux habitants et étaient corvéables à merci.

« Les habitations escaladaient la colline par grappes dispersées sur Five Penny et Eoropaidh, orientées vers le sud-ouest pour braver les vents dominants au printemps et en été, et tassées le long de la corniche, tournant le dos aux rafales glaciales de l’hiver en provenance de l’Arctique. Tout au long de la côte déchiquetée, la mer écumait et grondait, une armada infatigable de chevaux blancs dépourvus de cavaliers qui venaient s’abattre sur la pierre sombre et imperturbable des  falaises. »  De nouveau, les paysages sauvages de l’île de Lewis sont à l’unisson des destins tourmentés des personnages. Les descriptions de Peter May sont grandioses et nous plongent totalement dans cette île rude mais magnifique.

Malgré les fortes similitudes avec « L’île des chasseurs d’oiseaux », l’intrigue de « L’homme de Lewis » est excellente et particulièrement glaçante. Il ne me reste plus qu’à découvrir le dernier volume de la trilogie de Peter May sur l’île de Lewis, « Le braconnier du lac perdu ».

Yellow birds de Kevin Powers

John Bartle s’est engagé dans l’armée pour fuir Richmond en Virginie. A 21 ans, il se retrouve à Al Tafar en Irak pour libérer la ville. Lors du camp d’entraînement, il fait la connaissance de Daniel Murphy. Avant le départ en Irak, les soldats ont droit à une soirée avec leurs familles. C’est là que Bartle promet à la mère de Murph qu’il prendra soin de lui et le ramènera sain et sauf. Très rapidement, on comprend que cette promesse ne pourra être tenue. Bartle reviendra aux Etats-Unis sans Murph at sa mort va le ronger nuit et jour.

« La guerre essaya de nous tuer durant le printemps. L’herbe verdissait les plaines de Ninawa, le temps s’adoucissait, et nous patrouillions à travers les collines qui s’étendaient autour des villes. Nous parcourions les herbes hautes avec une confiance fabriquée de toutes pièces, nous frayant, tels des pionniers, un chemin dans la végétation balayée par le vent. Pendant notre sommeil, la guerre frottait ses milliers de côtes par terre en prière. Lorsque nous poursuivions notre route malgré l’épuisement, elle gardait nos yeux blancs ouverts dans l’obscurité. Nous mangions, et la guerre jeûnait, se nourrissant de ses propres privations, donnait naissance, et se propageait par le feu. « 

Le début de « Yellow birds » m’a vraiment frappé à plusieurs titres. Tout d’abord, j’ai compris que je tenais là l’œuvre d’un grand écrivain. Pour son premier roman, Kevin Powers fait preuve d’une exceptionnelle maîtrise narrative et stylistique. Avec une écriture sobre et poétique, il alterne les chapitres sur la guerre et ceux sur le retour de Bartle aux États-Unis. Un va-et-vient parfaitement fluide qui ne se contente pas de raconter mais qui crée un certain suspens puisque nous devons attendre la fin du livre pour connaître les circonstances de la mort de Murph. Ce qui permet également de mieux comprendre l’impossibilité du retour à la vie quotidienne pour Bartle.

La deuxième chose qui frappe dans ce début de roman, c’est la manière dont le narrateur parle de la guerre. Il la personnifie totalement, c’est une entité vivant en dehors et au-delà des hommes. Bartle et Murph l’apprivoisent, la recherchent, la défient et finissent par la détester. Tous deux sont venus là pour grandir, devenir des hommes et fuir leurs campagnes ennuyeuses. Mais Bartle comprend rapidement qu’il a fait une erreur en s’engageant. La guerre est absurde, la ville d’Al Tafar est reprise pour la septième fois ! La guerre se nourrit d’elle-même, les hommes ne sont là que pour l’empêcher de s’éteindre. La violence, la destruction, la mort deviennent le quotidien de ces deux jeunes hommes. D’ailleurs, le pire n’est peut-être pas le champ de bataille, c’est le retour au pays. Comment rentrer après avoir vu ce que l’on a vu ? Comment vivre après ce que l’on a fait ? Non seulement Bartle culpabilise de revenir sans Murph, mais il ne supporte pas qu’on le traite en héros. Tuer des hommes, des femmes, des enfants, c’est faire preuve d’héroïsme ? C’est inacceptable pour Bartle qui ne sait plus comment vivre. Ce pays dont il rêvait en Irak, ne peut comprendre son dégoût, sa douleur profonde. La guerre ne quitte pas John Bartle, elle le dévore de l’intérieur.

« Yellow birds » est un roman admirable sur une âme en souffrance, une promesse non tenue et l’absurdité des combats. Kevin Powers est d’une grande justesse aussi bien dans les scènes de guerre que dans l’émotion des différents personnages. Pas étonnant que cette oeuvre puissante et émouvante ait été finaliste du Booker Prize.

L’île des chasseurs d’oiseaux de Peter May

Sur l’île de Lewis, au nord de l’Écosse, un cadavre est découvert dans un hangar à bateau. Ange Macritchie a été assassiné selon le même modus operandi qu’un autre homme retrouvé à Édimbourg. C’est pourquoi la police de Lewis fait appel à Fin Macleod qui a enquêté sur le premier meurtre. Ce n’est pas seulement à cause de cela que Fin est concerné par la mort d’Ange, il le connaissait parfaitement bien. Fin Macleod est natif de Lewis. Il a quitté l’île depuis dix-huit ans sans jamais y retourner. Il hésite d’ailleurs à reprendre l’enquête. Mais Fin vient de perdre son fils unique, n’est-il pas temps de renouer avec ses racines ? « Retourner là où, autrefois, la vie avait été simple. Retrouver son enfance, ses origines. Qu’il était soudain facile d’ignorer le fait qu’il avait passé l’essentiel de sa vie d’adulte à éviter ce moment. Facile d’oublier qu’adolescent, rien ne lui semblait plus important que de quitter l’île.  » Les souvenirs de Fin, ses anciens camarades vont être au cœur de cette enquête.

Peter May, habitué aux polars, écrit cette fois une intrigue éloignée des enquêtes traditionnelles. Les chapitres alternent entre le travail des inspecteurs et les souvenirs de Fin. Et c’est la vie de Fin qui prend le pas sur l’intrigue policière. Le coupable se devine assez vite mais ce n’est pas cela qui nous intéresse le plus. C’est l’enfance de Fin, ses relations avec son ami Artair et la jolie Marsaili, la dureté de la vie sur l’île de Lewis qui font le sel de ce roman captivant. Peter May nous décrit une île où des mœurs ancestrales ont toujours court. Enfant, Fin devait respecter le sabbat chrétien, toute activité était proscrite à part celle de s’ennuyer à la messe. Lorsqu’il commença l’école, Fin ne parlait pas un mot d’anglais, il ne connaissait que le gaélique. Et puis il y a l’An Sgeir. Ce rocher inhospitalier où les hommes partent chaque année pour tuer des gugas (des fous de Bassan). Les deux semaines passées sur l’An Sgeir sont vécues comme un passage à l’âge adulte, comme un rite. Fin aura droit à son voyage sur le rocher. Le long chapitre consacré à cet épisode est particulièrement réussi, prenant et marquant. L’hostilité des paysages durcit le cœur des hommes.

Peter May parle d’ailleurs magnifiquement de cette île dominée par la lande et la tourbe. « C’était un paysage maussade, mais qu’un simple rayon de soleil pouvait transfigurer. Fin connaissait bien la route. Il l’avait empruntée en toute saison et n’avait jamais cessé d’être émerveillé de voir à quel point ces hectares ininterrompus de tourbe sans caractère pouvaient changer au fil des mois, en une journée, voire en une minute. La couleur de paille sèche de l’hiver, les tapis de minuscules fleurs blanches au printemps, les mauves saisissants de l’été. A leur droite, le ciel avait noirci et il pleuvait certainement sur l’arrière-pays. A gauche, par contre, le ciel était presque clair et le soleil d’été inondait la campagne. Ils pouvaient apercevoir au loin la silhouette des montagnes de Harris. Fin avait oublié à quel point le ciel d’ici était immense. »

Une enquête atypique, des personnages touchants, des paysages d’une beauté à couper le souffle, j’ai hâte de retourner sur l’île de Lewis en compagnie de Fin dans le deuxième volet de cette trilogie.


La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne

lettre écarlate

A Boston, en 1850, Hester Prynne attend en prison le moment  de l’humiliation publique. Elle va être exposée au pilori pendant plusieurs heures. Sa faute : être une femme adultérine et d’avoir eu un enfant de cette liaison. En plus de son exposition publique, elle devra porter à vie un A rouge sur son corsage pour que tout le monde sache ce qu’elle a fait. Hester a cependant échappé à la peine de mort qui est la sentence habituelle pour ce crime. Elle a des circonstances atténuantes. Vivant en Allemagne, c’est son mari qui voulut venir aux États-Unis. Il envoya d’abord sa femme et devait la rejoindre. Mais après plusieurs années à Boston, Hester est toujours seule et tout le monde suppose que son époux a péri en mer. Sa tentation en est plus compréhensible. Hester ne devrait pas être seule sur le pilori mais elle refuse de révéler le nom de son amant, de le déshonorer. Elle affronte, avec son bébé dans les bras, les huées de la foule, les regards méprisants avec dignité. Mais dans les personnes présentes, elle reconnait une silhouette, celle d’un homme âgé et voûté, celle de son mari.

« La lettre écarlate » est un des tous premiers romans de la littérature américaine, une œuvre fondatrice absolument remarquable. Après un prologue (un peu long) où Hawthorne nous parle de son amour pour sa ville de Salem, l’intrigue s’ouvre directement sur la très forte scène du pilori. Tout est déjà en place, tout se noue lors de l’humiliation publique d’Hester. Car elle n’est pas seulement sous le regard de son mari, son amant est également là parmi les notables de la ville. Il s’agit en effet du révérend Dimesdale, respecté de tous pour sa haute moralité. Le roman va ensuite être basé sur la psychologie, les affres intérieurs des trois personnages. Hester s’acharne à porter sa lettre d’infamie, reste à Boston alors que rien ne lui interdirait de partir : « La torture que lui infligerait sa honte quotidienne laverait peut-être à la fin  son âme et en remplacerait la pureté perdue par une autre approchant de celle d’une sainte puisqu’elle serait le résultat d’un martyre.  » Hester se fond parfaitement dans le puritanisme excessif de Boston. A force d’abnégation, d’humilité, de charité, elle change le regard des autres. Contrairement à ce que laisse augurer l’ouverture du roman, Hester n’est pas celle qui souffre le plus. Le mari excuse la faiblesse de sa femme. C’est un penseur, un philosophe. Mais il est quand même pris au piège de la jalousie et de la curiosité. Il veut savoir qui est l’amant d’Hester et le découvre rapidement. Il devient le médecin du révérend, dès lors une relation extrêmement perverse se développe entre les deux. Le révérend Dimmesdale est rongé par la culpabilité, par sa faute. Il attend la mort et  le jugement de Dieu. Mais le médecin lui refuse, il fait tout pour le garder en vie et finalement le torture en le sauvant à tout prix. Cette relation entre les deux hommes est absolument incroyable, c’est une idée romanesque brillante. L’étude psychologique de chaque personnage est très poussée, même celle de Pearl, l’étrange fille d’Hester.

« La lettre écarlate » est un formidable roman psychologique et aussi un témoignage sur les commencements si puritains des États-Unis.

Une lecture commune avec Noctenbule.

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