La loi de la tartine beurrée de J.M. Erre

« Les emmerdements sont la force noire qui régit l’univers, et le petit récit qui va suivre se propose d’en être la plaisante illustration, histoire d’oublier un instant nos emmerdes en nous divertissant avec ceux des autres. Au fond, les romans servent-ils à autre chose ? » Les époux Godart (avec un t), Anna et Jean-Luc, viennent d’emménager dans un nouvel appartement. Pour fêter ça, ils pendirent leur crémaillère avec beaucoup d’amis, d’alcool et de bruit. Le lendemain sera douloureux et tout ne pourra pas se résoudre avec une aspirine. Jean-Luc, psychologue clinicien, a écrit un livre dont le titre « Les emmerdes ne volent pas forcément en escadrille » va se révéler fallacieux. Les emmerdes vont s’abattre sur le couple comme une avalanche ou comme les dix plaies d’Egypte. La première prendra l’apparence d’Hervé Le Quellec, le plombier impec. Après son arrivée, la sonnerie de la porte ne cessera de retentir dans l’appartement des Godart (avec un t), les choses ne feront que s’aggraver et la tartine sera toujours collée au plafond !

Retrouver la plume vibrionnante de J.M. Erre est toujours pour moi un immense plaisir. « La loi de la tartine beurrée » ne fait pas exception. L’intrigue est très théâtrale, tout se passe dans le huis-clos feutré et douillet de l’appartement d’un couple CSP+. Les catastrophes vont se succéder à un rythme effréné, ne laissant que peu de répit à nos zygomatiques. L’absurde, l’humour potache et cocasse, la plaisante critique du mode de vie de notre couple imbus de lui-même se mélangent dans les pages de ce roman qui s’achève sur un grand feu d’artifice de n’importe quoi !

Si la grisaille vous pèse, si l’actualité vous déprime, le meilleur remède est sans aucun doute d’ouvrir un roman de J.M. Erre, savourez-le et riez !

L’heure bleue de Paula Hawkins

La fondation Fairburn conserve la majorité des œuvres de l’artiste Vanessa Chapman. L’une de ses sculptures, Division II, est exposée à la Tate Modern mais suite à un incident l’œuvre doit être retirée. La pièce, composée de différents matériaux comme du bois ou du verre, comporte également un os de cervidé. Mais après l’observation de certains visiteurs, il s’avère qu’il s’agit d’un os humain. James Becker, conservateur à la Fondation Fairburn et spécialiste de Chapman, doit se rendre sur l’île d’Eris où l’artiste avait installé sa demeure et son atelier. Sur cette île écossaise vit encore Grace, la grande amie de Chapman qui l’accompagna durant son cancer. Becker va pouvoir l’interroger sur Division II et essayer d’éclaircir certains litiges sur la succession de l’artiste.

« L’heure bleue » est un thriller addictif et très bien construit. Paula Hawkins nous promène dans différentes temporalités et nous propose différents points de vue : celui de James Becker, de Grace et celui de Vanessa Chapman à travers son journal. La personnalité de l’artiste est au cœur du roman, elle semble mystérieuse, troublante et brusque. Mais Vanessa Chapman était-elle bien à l’image de ce que les médias écrivirent sur elle ? Les souvenirs de son amie Grace sont-ils fiables ou veut-elle garder une partie de la vie de Vanessa pour elle ?

Le cadre du roman fait partie intégrante du plaisir de lecture. L’île d’Eris est isolée du reste du monde par les marées, c’est un lieu sauvage, battu par les vents et les tempêtes, idéal pour y placer l’intrigue d’un roman noir.

« L’heure bleue » est le premier roman de Paula Hawkins que je lisais et j’ai été totalement convaincue par ce thriller haletant.

Traduction Corinne Daniellot et Pierre Szczeciner

Les enfants du chemin de fer d’Edith Nesbit

« Au commencement, Roberta, Peter et Phyllis n’avaient aucun intérêt particulier pour le chemin de fer. Ce n’était à leurs yeux qu’un moyen de transport pour se rendre à Londres et assister à des spectacles de magie, admirer les animaux du jardin zoologique ou visiter le musée de Madame Tussaud. » Les trois enfants vivent paisiblement dans la banlieue de Londres avec leurs parents. Leur vie va être bouleversée lorsque deux hommes débarquent un soir chez eux et emmènent leur père. Leur mère, souhaitant les protéger, ne leur explique pas la raison du départ de leur père. Mais rapidement, les finances de la famille chutent. La mère écrit des histoires sans que cela soit suffisant pour les faire vivre. Ils doivent quitter Londres pour la campagne du Yorkshire. Les enfants s’habituent à leur nouvelle vie notamment grâce au chemin de fer et à ses salariés chaleureux et accueillants.

« Les enfants du chemin de fer » est un classique de la littérature jeunesse anglaise qui date de 1906 et il est publié pour la première fois en français. Il a été adapté à plusieurs reprises pour le cinéma ou la télévision. Roberta, Peter et Phyllis vont vivre de nombreuses aventures et vont se montrer extrêmement ingénieux et courageux (pour prévenir le conducteur d’un train d’un éboulement sur les voies ou pour sauver un enfant d’un départ de feu). Ce sont aussi des enfants ordinaires qui se chamaillent et font des bêtises même s’ils essaient de se comporter le mieux possible pour soulager leur mère. Inutile de vous dire que ces trois-là sont très attachants et qu’il est bien difficile de les quitter.

De l’aventure, du suspens, de l’émotion, de l’amitié, de l’humour, de la tendresse, voilà les ingrédients qui rendent « Les enfants du chemin de fer » précieux et intemporel.

 Traduction Amélie Sarn

Un plan simple de Scott Smith

Hank Mitchell est comptable dans une petite ville reculée de l’Ohio. Il mène une vie paisible, plutôt aisée avec sa femme enceinte. Il aura toujours tout fait pour que sa famille ne manque de rien, pour ne pas connaître le sort de ses parents qui durent vendre leur ferme après une faillite. Ils décédèrent dans un accident de voiture. Depuis, chaque année pour l’anniversaire de leur père, Hank et son frère Jacob, qui ne sont pas très proches, se rendent au cimetière. Ce 31 décembre 1987 ne se déroule pas comme les précédents. Jacob vient chercher son frère avec son pick-up à bord duquel se trouvent son chien et son ami Lou. Pour éviter un renard, le pick-up dérape sur la route verglacée, s’immobilise. Le chien en profite pour s’échapper et pour prendre en chasse le renard. C’est en cherchant le chien que les trois hommes vont découvrir la carcasse d’un petit avion accidenté au milieu de la forêt. Le pilote est bien évidemment mort mais dans le cockpit, Hank découvre un sac contenant quatre millions de dollars. Les trois comparses décident de les garder mais ne commenceront à les dépenser que dans six mois. Une idée qui semble sensée et raisonnable mais qui se révèlera lourde de conséquences.

« Un plan simple » est un formidable roman noir, haletant et à l’ironie glaçante. C’est le récit d’un engrenage infernal, sanglant dans lequel se trouve piégé un homme ordinaire. Hank pensait avoir tout ce dont il rêvait dans la vie mais l’argent change tout : « En nous ouvrant les portes du rêve, l’argent nous avait amenés à mépriser notre existence présente. Mon boulot au magasin, notre maison pré-fabriquée, l’agglomération qui nous entourait, tout cela faisait déjà partie du passé dans notre esprit. Étriquée, grise, invivable, telle était notre situation avant que nous ne devenions millionnaires. » Et pour que cette vie nouvelle advienne, Hank va aller très, très loin dans l’horreur. Plus notre héros s’embourbe dans ses crimes, ses mensonges et plus il est fataliste comme si la violence était sa seule option pour s’en sortir. Hank aurait du se rappeler que l’argent ne fait pas le bonheur.

Si vous aimez l’ambiance de « Fargo » (le film et la série), « Un plan simple » est un roman qui va forcément vous plaire. Sa mécanique implacable, efficace, est aussi terrible pour ses héros qu’elle est réjouissante pour ses lecteurs.

Traduction Eric Chédaille

Les causes perdues de Violet Trefusis

Emilie Rateau, jeune femme née à Poitiers, est embauchée comme préceptrice de la nièce de la comtesse Gertrude de Béanthes à Paris. Dans un hôtel particulier somptueux, la comtesse mène une vie très austère et sa pingrerie est légendaire. Elle veut conserver tout son héritage pour Ghislain, son neveu, qui la flatte à chacune de ses visites. Emilie et la jeune Yolande ont la vie dure : peu de nourriture, pas de chauffage, aucun amusement. C’est la baronne Solange de Petitpas, la cousine de la comtesse, qui a proposé ce poste à Emilie en pensant l’aider. La baronne vit à Poitiers et avait de l’affectation pour le père photographe de la jeune fille.

Violet Trefusis, membre de la haute société anglaise, a écrit ce roman en français en 1941 et il faut souligner la très grande qualité de son écriture. « Les causes perdues » est une étude de mœurs se déroulant dans l’aristocratie française. Le roman est composé de deux parties. La première est consacrée à la vie d’Emilie chez la comtesse alors que la deuxième se déroule à Poitiers dans l’entourage de la baronne (elle parle notamment de jeune femme qui héritera du frère de la baronne). Les portraits sont piquants, plein d’une ironie mordante. Mais l’ensemble est assez décousu, on perd totalement de vue Emilie Rateau dans la deuxième partie alors que son journal ouvre le roman.

Je découvre Violet Trefusis, qui fut l’amante de Vita Sackville-West, avec ce roman qui malheureusement ne m’a pas totalement convaincue malgré une écriture remarquable.

Terres promises de Bénédicte Dupré La Tour

Cet incroyable premier roman nous plonge dans le far-west sans que ni date ni lieu ne soient jamais précisés. Bénédicte Dupré La Tour joue avec l’imaginaire de son lecteur et les codes du genre : la ruée vers l’or, une terre promise que l’on cherche toujours plus loin au-delà des montagnes, des massacres de natifs, des saloons où l’on trouve des prostituées. Chaque chapitre est consacré à un personnage et pourrait être en soi une formidable nouvelle. Mais « Terres promises » est bien un roman choral puisque on recroise les personnages d’un chapitre à l’autre. Des lettres entrecoupent ce roman, celles d’Eliott Burns qui écrit à ses proches avant d’être exécuté. Son histoire est l’une des plus belles et touchantes du livre.

Bénédicte Dupré La Tour nous montre l’envers du décor, les perdants du nouveau monde. Le ton des chapitres est assez sombre, cruel. Les vies des personnages sont faites de violence et de brutalité. L’autrice écrit de très beaux personnages féminins comme Eleanor Dwight, la prostituée, Kinta, la veuve native ou Rebecca Strattman, mariée à un homme beaucoup plus âgé. Chacune tente de prendre son destin en main, de conquérir une forme de liberté, chacune sera brutalisée par les hommes. L’espoir est une denrée rare dans ces terres promises qui sont sauvages et âpres.

Le premier roman de Bénédicte Dupré La Tour est sidérant de maîtrise et d’habileté dans sa construction. L’autrice nous offre une fresque captivante dans une langue fluide et d’une grande beauté.

Absolument et pour toujours de Rose Tremain

Rose

A l’âge de 15 ans, Marianne Clifford tombe éperdument amoureuse de Simon Hurst, un jeune homme de 18 ans qu’elle a rencontré dans une boom. Il est beau, prometteur puisqu’il va tenter l’examen d’entrée à Oxford. Après avoir perdu sa virginité à l’arrière de la voiture de Simon, Marianne se languit de lui dans son pensionnat. Elle néglige ses études puisque son avenir est tout tracé : elle va épouser Simon. Malheureusement, le jeune homme rate son examen et déçoit profondément les espoirs de ses parents qui décident alors de l’envoyer à la Sorbonne. Loin des yeux, loin du cœur, Simon écrit peu à Marianne qui dépérit. L’avenir dont elle avait tant rêvé s’effondre.

« Absolument et pour toujours » nous permet de suivre le destin de Marianne à travers le temps et de voir le cours prit par sa vie après le départ de Simon. Une fois devenue adulte, Marianne continue à vivre avec le fantôme de la vie dont elle avait rêvé. Elle semble tout faire par dépit, sans réelle envie. Le personnage de Marianne est follement romanesque, plein de fantaisie, pétillant et avec un humour piquant. J’ai pris plaisir à la suivre durant le roman, à la voir chercher sa place, sa propre voix. Rose Tremain évoque également les relations parents-enfants dans les années 50 faites de non-dits, de secrets enfouis et d’une froideur qui est en fait de la pudeur.

J’ai été séduite par « Absolument et pour toujours », par son personnage principal attachant, par sa fin qui éclaire de manière différente l’histoire que l’on vient de lire.

Traduction Françoise du Sorbier

Ouvriers, artisans du beau selon Caillebotte de Dominique Auze

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En s’appuyant sur « Les raboteurs de parquets » de 1875, Dominique Auzel dresse le portrait de Gustave Caillebotte, mort brutalement à l’âge de 45 ans en 1894. C’est au travers de différentes voix, de différentes époques que s’esquisse l’image du peintre, dont la vie privée a conservé une part de mystère. L’auteur donne la parole à l’un des raboteurs du tableau, à Caillebotte lui-même, à son frère Martial, à sa compagne Charlotte Berthier, à Monet, à un jeune étudiant de 2020. Dominique Auzel trace ainsi le parcours de Caillebotte de ses débuts en peinture à sa reconnaissance au travers d’une vente aux enchères chez Christie’s à New York en novembre 2020 où le J. Paul Getty Museum fit l’acquisition de « Jeune homme à sa fenêtre ».

« Ouvriers, artisans du beau selon Caillebotte » entre en résonnance avec l’exposition actuellement visible au musée d’Orsay. « Je cherche à saisir l’homme moderne dans les espaces publics et privés, oublier les fonds neutres, vides et désincarnés de l’académisme pour redonner une place à mes contemporains, dans leur propre environnement. » C’est exactement ce qui est souligné dans l’exposition. A travers les tableaux exposés et ce livre, on découvre aussi sa passion pour le nautisme inoculée par Alfred Sisley, le dévouement de Caillebotte au groupe des impressionnistes auquel il participera et dont il deviendra collectionneur, son goût partagé avec Monet pour l’horticulture. Dominique Auzel souligne la générosité (envers ses amis, envers l’Etat français à qui il légua sa collection), la discrétion de Gustave Caillebotte mais aussi la formidable modernité de ses cadrages, des thématiques présentes dans ses œuvres.

« Ouvriers, artisans du beau selon Caillebotte » éclaire la personnalité du peintre et son travail. Le livre de Dominique Auzel est une excellente entrée en matière pour l’exposition du musée d’Orsay.

King Winter’s birthday de Jonathan Freedland et Emily Sutton

Winter

C’est l’anniversaire du roi Hiver et il souhaite organiser une fête spéciale. Il veut faire venir ses frères et ses sœurs : la reine Printemps, le roi Eté et la reine Automne. Le roi Hiver se souvient avec émotion des moments passés ensemble durant l’enfance et il est enchanté d’accueillir sa famille dans son palais. Mais pendant que la fratrie festoie, de drôles d’évènements se déroulent dehors. La nature est déboussolée.

« King Winter’s birthday » est un très joli conte qui met en avant le respect de la nature, du rythme des saisons. En prenant connaissance de l’origine de cette histoire, on peut y voir d’autres thématiques. Jonathan Freedland s’est inspiré d’un texte écrit par Ullrich Alexander Boschwitz, un juif allemand qui fut interné dans un camp sur l’île de Man en 1939. C’est là qu’il rédigea ce conte. « King Winter’s birthday » peut alors être lu comme un retour à l’ordre normal des choses après une période chaotique. Le texte évoque aussi le fait d’être séparé de ses proches et de les retrouver dans ses souvenirs. Le contexte historique de son écriture rend ce conte particulièrement émouvant. Il est sublimé par les splendides dessins d’Emily Sutton, l’une de mes illustratrices favorites. Les illustrations sont lumineuses, colorées et regorgent de détails.

Un véritable régal que cet album aussi bien pour sa beauté formelle que pour sa touchante histoire.

Le clarinettiste manquant de Cyril Hare

Hare

Francis Pettigrew, un ancien avocat, s’est installé à la campagne à la fin de sa carrière pour faire plaisir à sa jeune épouse. Celle-ci fait partie de l’orchestre du Markshire et, contre son gré, Francis a été désigné trésorier de l’association en charge de celui-ci. Il s’ennuie copieusement aux réunions préparatoires des concerts. Pour le prochain, le chef d’orchestre Clayton Evans souhaite inviter une violoniste de renom : Lucy Egal. Il se trouve qu’elle est l’ex-femme de Robert Dixon, membre également de l’association de l’orchestre de Markshire. Les choses se mettent peu à peu en place (le choix du programme, trouver un premier clarinettiste malgré les difficultés) et le concert peut enfin avoir lieu. Mais un tragique évènement va venir interrompre la représentation.

J’avais beaucoup apprécié « Meurtre à l’anglaise » qui reprenait les codes du whodunit de l’âge d’or. Et de nouveau, je me suis délectée de la lecture du « Clarinettiste manquant ». Le livre fut publié en 1949 et il fait partie d’une série mettant en scène Francis Pettigrew. Le personnage est un clin d’œil à la carrière de Cyril Hare qui fut lui-même magistrat. Le roman se situe dans la campagne anglaise dans une petite communauté qui offre une belle galerie de personnages. L’intrigue est bien menée avec son lot de fausses pistes et d’individus patibulaires. Et comme dans « Meurtre à l’anglaise », Cyril Hare fait la part belle à un humour subtil so british.

Ce roman de Cyril Hare s’inscrit parfaitement dans la tradition du whodunit anglais et il ravira les amoureux du genre.

Traduction Mathilde Martin