Indignation de Philip Roth

 En 1950, au commencement de la guerre de Corée, le jeune Marcus Messner entre à l’université Robert Treat à Newark. Resté à proximité de New York pour continuer à vivre chez ses parents, Marcus ne tarde pas à changer d’avis : « J’ai quitté Robert Treat au bout d’un an seulement.Je suis parti parce que soudain mon père n’avait même plus confiance dans mon aptitude à traverser la rue tout seul. Je suis parti parce que sa surveillance constante m’était devenue insupportable. La perspective de mon indépendance transformait cet homme par ailleurs d’humeur égale, qui ne se mettait que rarement en colère contre qui que ce fût, en homme capable de se livrer à un acte de violence si par malheur j’osais décevoir son attente, cependant que moi – dont l’imperturbable esprit logique avait fait l’un des piliers de notre équipe de débatteurs – j’en étais réduit à hurler de rage impuissante devant son ignorance et l’irrationalité de sa conduite. «  Marcus s’enfuit donc dans l’Ohio au Winesburg College. Un choix qui peut sembler judicieux étant donné la situation mais qui va s’avérer fatal à Marcus.

Ce court roman de Philip Roth est un roman d’apprentissage qui malheureusement sera bref pour Marcus Messner. Très rapidement dans le roman, nous apprenons que Marcus est en train de mourir à l’hôpital. Le texte prend la forme d’un long flash-back où Marcus nous explique comment, jeune homme brillant et sérieux, il en est arrivé à mourir sur un champ de bataille en Corée du Sud. Il ne s’intéresse pourtant qu’à ses études, à sa tranquillité. Par petites touches, par quelques mauvais choix, Marcus va changer la trajectoire de sa vie. Trop entier, incapable de réfréner ses sentiments, il est incapable de s’adapter aux autres garçons et aux règles de la vie sociale. Marcus changera trois fois de chambre en un an. Mais c’est sa rencontre avec Olivia, une jeune fille déprimée aussi bien qu’aguicheuse, qui va décider de la destinée de notre héros. Comme souvent chez Philip Roth, c’est le sexe qui va changer le cours des choses. Le puritanisme de l’Amérique des années 50 entraînera Marcus à sa perte.

« Indignation » est un excellent roman pessimiste de Philip Roth. Le destin implacable de Marcus se décide sur des actions qui semblent insignifiantes, montrant ainsi le peu d’emprise que l’on a sur nos vies. L’auteur américain retrouvera Newark dans son nouveau roman intitulé « Némesis » qui sortira en octobre chez nous.

Merci à Lise et aux éditions Folio pour cette lecture.

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Cible mouvante de Ross Macdonald

Lew Archer est détective privé en Californie. Il est engagé par Elaine Sampson pour retrouver son mari Ralph. Ce magnat du pétrole n’a disparu que depuis 24 heures mais il est parti seul et ce n’est pas dans ses habitudes. Ce n’est pas que sa femme soit inquiète, loin de là, elle cherche surtout à éviter que Ralph dépense son argent sans compter. Il est coutumier du fait puisqu’il a offert toute une montagne à une sorte de gourou. Mme Sampson n’a pas eu tort d’engager Lew Archer car elle finit par recevoir une lettre où son mari lui demande de réunir 100 000 dollars en liquide pour, dit-il, une affaire délicate. Archer soupçonne immédiatement un enlèvement,  dont l’entourage de Raph Sampson n’est sans doute pas innocent. On ne peut d’ailleurs pas dire que Ralph savait s’entourer : sa femme est soi-disant handicapée et amère, sa fille obsédée par le mariage, Albert Graves son avocat obnubilé par le pouvoir et Alan Taggert le pilote lui sert de fils de substitution. Lew Archer va mener l’enquête pour mieux cerner tout ce beau monde et découvrir ce qu’il est véritablement arrivé au multimilliardaire.

« Cible mouvante » est le premier livre où apparaît Lew Archer, Ross Macdonald en écrivit dix-huit en tout. Les éditions Gallmeister les rééditent dans l’ordre et avec de nouvelles traductions puisque les précédentes étaient tronquées. Cette première aventure fut écrite en 1949 et s’inscrit dans la lignée de Chandler et Hammett. Lew Archer est un détective hard-boiled à la Marlowe et il se décrit ainsi : « J’étais un bon gars, malgré tout. Côtoyeur de durs à cuire, filles faciles, cas désespérés et pigeons en tout genre ; oeil aux oeilletons des alcôves illicitesbalance au service de la jalousie, rat derrière le rideau, sbire de louage à cinquante billets par jour. Mais bon gars malgré tout. Les ridules se formèrent au coin des yeux et des ailes de mon nez, les lèvres se retroussèrent pour laisser voir mes dents – sans m’offrir nul sourire. Juste un air de crève-la-dalle, comme un rictus de coyote. Ce visage avait vu trop de bars, trop d’hôtels décatis, de nids d’amour miteux, trop de tribunaux et de prisons, trop d’autopsies et de tapissage de suspects, trop de terminaisons nerveuses à vif recroquevillées comme des asticots qu’on torture. » Cette longue citation caractérise parfaitement le détective hard-boiled : celui qui a bourlingué, qui a trop vu la noirceur et la misère de l’être humain et qui est totalement désabusé. Même si cette enquête a lieu dans la haute société, Lew Archer ne se fait pas d’illusion, l’argent attise les mauvais côtés et acère les dents. Sous des abords rustres, Archer est un personnage plus subtil et complexe que ses illustres prédécesseurs Marlowe et Spade. Il s’intéresse aux sentiments et à la psychologie des gens qu’il croise. C’est très frappant dans sa relation avec Miranda, la fille de Ralph Sampson, à qui il prodigue de nombreux conseils. Lew Archer tente également d’éviter la violence et les bagarres. Ross Macdonald a créé un personnage introspectif et plein d’empathie que l’on a envie de voir évoluer.

« Cible mouvante » est vraiment un classique du hard-boiled que j’ai été enchantée de découvrir. La noirceur, les milieux interlopes, les retournements de situation, un héros coriace sont au rendez-vous et servis par une écriture tendue et imagée. Du très bon roman noir.

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Les privilèges de Jonathan Dee

Adam et Cynthia forment un couple que tout le monde envie. Dès le jour de leur mariage à Pittsburgh, le couple forme un îlot inaccessible. Ils vivent entièrement l’un pour l’autre, rien ne semble exister autour d’eux. La famille, les amis importent peu à ces deux êtres prometteurs : « Le bruit grandit dans la salle et, en son centre, Adam et Cynthia se regardent l’un l’autre, tournés de trois quart ainsi que le photographe les a placés en les malmenant quand il lui est devenu difficile d’expliquer ce qu’il voulait. Les bras d’Adam autour de la taille de Cynthia. Quelque chose leur a manqué toute la journée, et c’était ça. Quand ils sont au contact l’un de l’autre, personne d’autre ne peut les toucher. Leur enfance, leurs familles, tout ce qui les a façonnés est maintenant derrière eux et le restera désormais. »

Quelques années après leur mariage, Adam et Cynthia ont déjà bien établi leur situation : ils possèdent un appartement à New York, Adam travaille dans le milieu de la finance et ils ont deux enfants. Mais pour ces deux privilégiés, cela ne semble pas suffire. Leurs désirs sont immenses et la vie pas assez grande pour eux.

Jonathan Dee dresse le portrait d’une classe sociale, celle des ultra-riches, à travers « Les privilèges ». C’est avec un regard d’entomologiste qu’il dissèque la vie de Cynthia et d’Adam. Il ne les juge pas et ne tire aucune morale de ce qu’il décrit. En quatre grands chapitres et à coup d’ellipses, il trace le parcours de ce jeune couple ambitieux qui veut tout de la vie. Adam et Cynthia se construisent un monde, une bulle uniquement pour eux où l’argent coule à flot, où les désirs sont sans limite. Pour en arriver là, Adam jouera avec la légalité. La recherche du frisson est inévitable lorsque l’on a déjà beaucoup. L’argent, le confort peuvent créer l’ennui, le manque de désir. Adam et Cynthia résistent à cela en s’inventant de nouveaux buts. Il n’en va pas de même avec leurs enfants : April et Jonas. La première est l’enfant pourrie gâtée par excellence, elle finit alcoolique, droguée et totalement désœuvrée. Son frère fuit la richesse de ses parents, il cherche un sens à la vie et s’intéresse à l’art brut. Jonas est sans doute le personnage le plus sympathique car il semble comprendre que l’argent n’est pas un but en soi. Malheureusement une mésaventure le fera changer et la dernière phrase du livre est glaçante de cynisme.

« Les privilèges » est un livre remarquablement bien construit et maîtrisé. Le premier chapitre vaut à lui seul le détour. C’est un véritable tour de force qui nous fait passer d’un personnage à l’autre durant le mariage de Adam et Cynthia. « Les privilèges » est un livre intelligent, prenant qui nous montre un des plus beaux visages de la littérature américaine contemporaine.

Jonathan Dee sera présent au Festival America à l’occasion de la sortie son nouveau livre « La fabrique des illusions », son programme est ici.

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Limousines blanches et blondes platine de Dan Fante

« Je ne sais absolument pas pourquoi la plupart du temps je suis taré, énervé et au bord de l’explosion, ni pourquoi l’alcool, les antalgiques et le xanax sont les seules choses qui arrivent à me calmer plus ou moins. Je ne sais absolument pas pourquoi je trouve la vie sans intérêt et nulle à chier et je sais bien que la plupart des gens ne versent pas une mesure de bourbon dans leurs céréales au petit-déjeuner. C’est juste comme ça. » C’est ainsi que se présente Bruno Dante, le personnage central de « Limousines blanches et blondes platine ». Ayant de très sérieux problèmes à se contenir et à éviter de se saouler, Bruno passe de boulots pourris en boulots encore plus pourris. Natif de Los Angeles, il est le fils d’un scénariste et écrivain qui connut la reconnaissance critique post-mortem. Bruno a lui aussi la fibre littéraire et tente désespérément de faire publier ses nouvelles. Une occasion en or lui tombe du ciel en la personne de David Koffman, gérant d’une entreprise de location de limousines. Les deux hommes avaient déjà travaillé ensemble à New York et Koffmann veut faire de Dante le gérant de sa filiale à LA. Mais il y met une condition : que Bruno arrête de boire et aille aux alcooliques anonymes se faire aider. Dante accepte, le job rapporte bien et lui laisse du temps pour écrire. Le challenge est pourtant quasiment impossible à relever lorsqu’on voit la clientèle de la boîte : producteurs camés jusqu’à l’os, jeunes rock stars à l’ego surdéveloppé, mannequins anorexiques se nourrissant d’alcool. Le boulot et la ville n’incitent que modérément à l’abstinence…

J’avais eu le grand bonheur d’assister à une conférence de Dan Fante lors du précédent Festival America. Et j’aurais pu l’écouter des heures parler de sa vie, de ses livres et de sa passion pour la littérature. Ce type est un conteur né comme son père, et apparemment son grand-père qui racontait des histoires à ses enfants dans son village au fin fond de l’Italie rurale. Ces trois hommes aimaient la fiction et aussi immodérément l’alcool. Dan Fante a connu une vie des plus chaotiques avant de se mettre à écrire à l’âge de 45 ans. Après une énième rechute dans la boisson, il était revenu habiter chez sa mère. « Un jour, dans le garage de mes parents, je suis tombé sur la vieille machine à écrire Smith-Corona de mon père, et une demi-ramette de papier. Avant de perdre totalement la vue, John Fante écrit son dernier roman sur ce papier et cette machine. » Et c’est sur cette même machine que Dan Fante écrivit son premier livre, une belle manière de se réconcilier avec son père et son héritage littéraire. Je vous parle de la vie de Dan Fante car elle est intimement liée à son œuvre. Arturo Bandini était l’alter-ego de John Fante, Bruno Dante est celui de son fils. Les points communs entre  le créateur et son personnage sont nombreux : l’alcoolisme bien-sûr, un père écrivain (deux titres sont cités : « Demande au vent » et « Les compagnons de la grappe », les amateurs de Fante apprécieront.), la prison, le métier de chauffeur, l’écriture et l’amour des grands auteurs : Kafka, Dostoïevski, Henry Miller, H. Selby Jr à qui le roman est dédié.

Bruno Dante nous entraîne avec sa limousine dans un univers interlope et complètement barré. Tous les personnages croisés (mise à part la vieille prof de littérature avec qui il peut discuter de sa passion) semblent sous crack ou sous amphèt’ en permanence. Los Angeles est la ville de tous les excès et de la démesure, ses habitants sont bien obligés d’être à la hauteur. C’est ainsi que l’on croise un acteur appelant les pompiers pour sauver son poisson rouge tombé dans la piscine, un producteur se soulageant systématiquement dans son orchidée en plastique, donnant ainsi une odeur particulière à son bureau, ou encore une secrétaire anorexique avec des seins surdimensionnés. Face à la folie de la ville, Bruno Dante ne peut que rechuter, ce qui lui promet des réveils plus que difficiles et honteux. De quoi vous passer l’envie de vous saouler pour un bon moment !

L’écriture de Dan Fante est puissante, tourmentée et crue. Le portrait de Bruno Dante est sans condescendance, Fante connaît trop bien l’alcoolisme pour l’enjoliver. Il y a aussi beaucoup d’humour et d’espoir dans le destin de son héros.  J’ai déjà pu vous dire mon admiration pour John Fante et je suis ravie d’avoir fait connaissance avec son fils qui est à la hauteur de son géniteur.

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Rosemary’s baby de Ira Levin

Rosemary et Guy forment un jeune couple qui cherche un nouvel appartement en vue de fonder une famille. Rosemary craque pour un logement dans l’Uppert West Side de New York, l’immeuble est bourgeois et plein de cachet. L’endroit n’a pas bonne réputation, de nombreux accidents violents y ont eu lieu. Malgré cela, Rosemary et Guy emménagent rapidement. Ils font connaissance avec leurs voisins, tous très prévenants et accueillants. Ils prennent très vite beaucoup de place et sont très présents dans le quotidien du jeune couple. Et cela va en s’accentuant lorsque Rosemary tombe enceinte. Les voisins conseillent la jeune femme pour le choix de son médecin, de sa nourriture et de son emploi du temps. Rosemary se sent envahie, surveillée et devient inquiète. D’autant plus que ses nuits sont peuplées de terrifiants cauchemars. La grossesse, tant attendue par Rosemary, devient une source d’angoisse. Mais que lui veulent donc ses oppressants voisins ?

Comme vous le savez, le livre d’Ira Levin a été adapté par Roman Polanski et j’ai toujours adoré ce film. Les éditions Pavillons Laffont ont eu la bonne idée de le rééditer ce qui m’a permis de le découvrir et Miss Léo m’a décidé à le sortir de ma PAL ! L’atmosphère du roman était faite pour plaire à Polanski. L’angoisse est latente, la bizarrerie des voisins inquiétante. « Rosemary’s baby » est un thriller psychologique très efficace. Le diable est certes de la partie mais il n’y a pas de scènes d’horreur à la manière de « L’exorciste » ! L’angoisse monte au fur et à mesure des mois de grossesse notamment à cause des symptômes étranges de Rosemary. Durant des semaines, elle ressent en permanence une douleur suraiguë qui l’abrutit. Ses envies culinaires sont aussi inhabituelles : « Jusqu’à présent elle mangeait sa viande saignante ; maintenant elle la prenait presque crue – elle ne la posait sur le gril que pour la réchauffer au sortir du réfrigérateur sans laisser au jus le temps de sortir. » Rosemary ira jusqu’à manger un cœur de poulet cru. Ses craintes concernant son bébé sont renforcées par l’attitude de ses voisins. Mais Rosemary n’exagère-t-elle pas les choses ? N’est-elle pas en pleine crise de paranoïa ? La force du livre est aussi de créer ce doute dans l’esprit du lecteur.

Ayant beaucoup aimé le film et ses deux formidables interprètes (Mia Farrow et John Cassavetes), j’avais peur d’être déçue par le livre. Mais j’ai pris plaisir à ma lecture et les pages ont défilé à grande vitesse. Mais j’avoue que Rosemary et Guy avaient pour moi les visages de Mia Farrow et John Cassavetes !

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Mon pire ennemi est sous mon chapeau de Laurent Bénégui

Laurent Minkowski est à une période de sa vie où son karma n’est pas au mieux de sa forme. La quarantaine ne lui réussit pas. Chercheur en génétique, il vient d’être licencié de son laboratoire et il découvre rapidement que le secteur est bouché. Laurent commence sérieusement à s’angoisser malgré ses qualifications professionnelles et comme il le dit : « Il y avait à peu près autant de chances de trouver un job intéressant en venant à Pôle Emploi que de trouver une perle dans une moule. » Pour couronner la situation, son médecin vient de lui trouver un problème d’hypertension artérielle. Laurent panique, tout ça à cause de Juliette sa compagne de vingt ans sa cadette. Il veut paraître fort, invincible devant elle et ne veut rien lui avouer de ses problèmes de santé ou de boulot. Et Laurent se met à faire absolument n’importe quoi en commençant par le vol d’un écran plat dans un camion Darty. La pente de la délinquance est difficile à remonter et notre héros a mis le doigt dans l’engrenage sans s’en apercevoir. Il se met ensuite au trafic de vélib ce qui le mènera au cambriolage d’un appartement du 18ème arrondissement.  C’est là que les choses se corsent pour Laurent. Dans ledit appartement, il découvre un couple abattu et un bébé presque mort de froid. La cavalcade et les  imbroglios ne font que commencer.

Je ne connaissais pas Laurent Bénégui avant d’ouvrir « Mon pire ennemi est sous mon chapeau » mais je me suis délectée de son imagination et surtout de son humour. L’auteur plonge son généticien dans une situation totalement abracadabrante et voit comment il peut s’en sortir. Un peu comme un scientifique réalisant une expérience. Ainsi Laurent Minkowski se retrouve-t-il mêlé aux affaires de l’ennemi public n°1 : Hassan Cherkaoui dit l’Albinos, particularisme génétique aussi étonnant que les aventures rocambolesques de notre héros ! Cet Albinos est un dangereux et violent truand qui a une passion pour Julien Lepers et « Questions pour un champion » ! Ce détail faisant sans doute de lui le plus grand psychopathe de tous les temps…

Outre son talent à créer des intrigues farfelues, Laurent Bénégui a surtout un humour et un sens de la formule irrésistibles. Deux exemples pour vous mettre en appétit : « Et si je commençais une psychanalyse ?  Il paraît qu’après dix ou quinze ans de divan certains parvenaient à choisir le calendrier des éboueurs sans hésiter entre la photo du chaton et celle du chiot. » « J’étais passé du trafic de bicyclette à la scène crime en moins de 24 heures. A ce rythme on allait me retrouver mêlé à la pose d’une bombe sale dans le métro d’ici la fin de la semaine. »

J’ai donc passé un moment désopilant en compagnie de Laurent Minkowski, généticien immature qui a l’art de se mettre dans le pire des pétrins en un temps record !

Merci à Christelle et aux éditions Julliard pour ce moment de franche rigolade !

Le confident de Hélène Grémillon

Camille est éditrice à Paris et elle vient de perdre sa mère dans un accident de voiture. Parmi les nombreuses lettres de condoléances, elle découvre un courrier sans signature qui ne semble pas lui être destiné. Un certain Louis y parle de son enfance et de sa rencontre avec une Annie. Ne connaissant ni de Louis ni d’Annie, Camille imagine qu’il s’agit d’une erreur de destinataire. Mais les lettres de Louis continuent à arriver tous les mardis. Il poursuit sa narration et raconte la vie d’Annie. Celle dont il est tout de suite tombé amoureux, celle qui s’éloigna au profit d’une femme bourgeoise venue s’installer au village. Camille, agacée, finit par penser qu’il s’agit d’un écrivain essayant de capter son attention. Mais personne ne se manifeste et Camille comprend de manière indicible qu’elle est concernée par l’histoire d’Annie. Quels terribles secrets vont être révélés à Camille ? 

L’histoire de Louis et Annie se déroule durant la Seconde Guerre Mondiale. Hélène Grémillon allie parfaitement l’histoire intime et le déroulement de la guerre. Celle-ci n’est pas juste un arrière-fond, un prétexte, elle influe sur le destin des personnages. La guerre sépare, coupe les communications, brise des vies sans que pour cela les personnages principaux soient engagés fortement dans un camp ou un autre. Il faut dire que le drame se noue essentiellement autour des deux femmes : la belle et fraîche Annie et Madame M., femme déprimée ayant besoin de compagnie : « Annie, d’une nature sauvage, semblait avoir trouvé en cette jeune femme la personne qu’on ne rencontre qu’une fois dans sa vie : celle qui peut remplacer toutes les autres. En prenant l’habitude de cette tasse de thé chez Madame M., Annie perdit ses autres habitudes, dont moi. Elle s’écarta de ma vie, ou plutôt, elle m’écarta de sa vie. Et ce, sans la moindre difficulté, ne me donnant aucune explication de son détachement. » La belle idée d’Hélène Grémillon c’est de multiplier les points de vue. On entend la voix de Louis, celle d’Annie, de Madame M. et de Camille. Chaque témoignage dévoile un pan de l’histoire, une parcelle de vérité. 

L’idée de départ du livre d’Hélène Grémillon, le secret de famille, est classique mais elle est bien amenée par la multiplicité des narrateurs et une fine psychologie des personnages. L’intrigue m’a accrochée et j’ai lu très rapidement ce premier roman de l’auteur.

Merci à Lise et aux éditions Folio.

 

L'hypocrite heureux de Max Beerbohm

« Parmi tous ceux qui s’amusent à la cour du Régent, nul ne posséda, dit-on, la moitié de la malfaisance de Lord George Hell. Je n’ennuierai pas mes petits lecteurs avec un long récit de sa grande vilenie. Mais il serait bon qu’ils sachent qu’il fut cupide, destructeur, et désobéissant. Je crains qu’il ne soit établi qu’il veilla souvent à Carlton House bien après l’heure du coucher afin de s’adonner au jeu, et qu’en général, il buvait et mangeait plus qu’il n’était bon pour lui. Son penchant pour le beau linge était tel qu’il avait l’habitude de se vêtir les jours de semaine aussi magnifiquement que les honnêtes gens le dimanche. Il avait 35 ans et il faisait l’immense chagrin de ses parents. » Nous voilà prévenus : Lord George Hell est un dandy peu fréquentable ! Il est déplaisant, tricheur et cela se voit sur son visage. Les enfants, qui le croisent, ont peur de lui et son nom est associé au croquemitaine dans les nurseries pour calmer les petits. Mais le mécréant est bientôt frappé par le destin. Celui-ci prend les traits de Cupidon et transperce le coeur du dédaigneux Lord George. Il est séduit par une petite danseuse de chez Garble, lieu de rendez-vous des débauchés de la haute société. Sa Seigneurie se jette aux pieds de la jeune femme qui prend peur en voyant son visage. Comment faire disparaître ce vil aspect pour que la danseuse tombe amoureuse ?

« L’hypocrite heureux » fut écrit en 1897 par Max Beerbohm et fut publié dans « The Yellow Book », revue artistique dirigée par Aubrey Beardsley. Oscar Wilde y publia également. Le court roman de Beerbohm est d’ailleurs un clin d’oeil au « Portrait de Dorian Gray ». L’auteur utilise l’idée du visage marqué par les vices du personnage. Celui de Lord George est effrayant car il n’est que méchanceté et défauts. Son nom Hell est significatif comme celui qu’il se choisira par la suite : Heaven. Comme dans le chef-d’oeuvre de Wilde, le bien et le mal s’affrontent. Max Beerbohm fait également appel au surnaturel. Dorian Gray faisait faire son portrait pour cacher sa vraie nature. Lord George porte un masque qui se fond à son visage, le masque de l’amoureux transi.

Mais le sous-titre du livre est essentiel : « Un conte de fées pour hommes fatigués. » Et c’est ce qui différencie l’histoire de Lord George de celle de Dorian Gray. Max Beerbohm a composé un conte moral, nous assistons à la rédemption d’un homme et non à sa perte. L’âme du dandy n’est pas totalement perdue et elle finit par déteindre sur le physique. Les hommes fatigués du sous-titre ont de quoi espérer à nouveau.

« L’hypocrite heureux » a l’élégance du dandy qu’était Max Beerbohm. L’humour, l’espoir insufflés par l’auteur m’ont enchantés. So witty !

 

La maison du Marais de Florence Warden

Violet Christie est une jeune femme de milieu modeste qui cherche une place d’institutrice. Manquant d’expérience en la matière, l’annonce qu’elle découvre dans le Times est inespérée. Une jeune institutrice est recherchée pour l’éducation d’une petite fille dans la propriété des Sureaux. Violet se précipite sur le poste. Son arrivée dans la maison de Mr et Mrs Rayner est quelque peu glaçante : « Un effroyable sentiment de solitude s’empara de moi. Mr Rayner, qui pendant le trajet s’était complètement absorbé dans la lecture de son courrier, était rentré dans la maison et m’avait tout simplement oubliée. La servante avait disparu avec ma dernière caisse ; au lieu de suivre cette femme, je restai à la même place, suivant des yeux le dogcart de Mr Reade, qui bientôt disparu, jusqu’à ce que je fusse tirée de ma rêverie par une voix rêche. » La pauvre Violet fait connaissance de l’étrange famille Rayner. La maîtresse de maison est totalement fantomatique, mutique et murée dans la mélancolie. Haidée, dont Violet a en charge l’éducation, déteste cordialement son père. Mona, la deuxième fille, est une sauvageonne qui passe son temps dans les marais environnants et est perpétuellement couverte de boue. Heureusement pour Violet, il y a Mr Rayner, séduisant musicien qui est dévoué à sa triste femme. Mais qu’a-t-il bien pu arrivé à ce couple ? Et pourquoi la servante nommée Sarah haît tel tant Violet ?

« La maison du marais » est un roman à suspense dans la veine de Mary Elizabeth Braddon. Florence Warden parvient à créer une ambiance inquiétante à souhait. Le cadre s’y prête naturellement. En raison des marais, la maison est très humide, malsaine et perpétuellement noyée dans le brouillard. La galerie de personnages est intéressante, notamment l’opposition de caractère entre Mr Rayner et sa femme, l’un est brillant et charmeur alors que l’autre est terne et apathique.

Mais l’intrigue m’a posé deux problèmes. Tout d’abord, la résolution du mystère est par trop évidente. On devine presque dès les premiers chapitres le canevas de l’histoire. Il est vrai que j’ai lu un certain nombre de romans du même type et les intrigues finissent par beaucoup se ressembler. Le deuxième problème c’est le personnage principal. Je suis plutôt tolérante avec les héroïnes victoriennes, oies blanches s’il en est. Mais Violet dépasse les limites de ma patience. Tant de naïveté est désespérant. D’ailleurs, à ce niveau, ce n’est plus de la naïveté mais de la bêtise.  Alors que les indices se multiplient, Violet ne voit rien, ne comprend rien à ce qui se passe autour d’elle. Mais rassurez-vous quant au destin de notre jeune péronnelle, elle trouvera quand même un mari !

« La maison du marais » est l’archétype des romans à suspense victoriens : un lieu inquiétant, des personnages mystérieux et une jeune femme innocente au cœur d’un complot. Pas déplaisant à condition de ne pas avoir abusé du genre auparavant !

La mort s'invite à Pemberley de PD James

A Pemberley House, en ce vendredi 14 octobre 1803, se prépare un grand bal. Elizabeth Darcy et son époux ont décidé de remettre au goût  du jour le bal de Lady Anne, la mère de Fitzwilliam Darcy. Tous les habitants de la splendide demeure sont bien occupés par ce grand évènement qui doit avoir lieu le lendemain. Plusieurs membres de la famille sont déjà arrivés : Jane Bingley, la sœur d’Elizabeth, et son mari, ainsi que le colonel Fitzwilliam, cousin de Mr Darcy. Dans la soirée, une tempête se déchaîne : « La tempête qui faisait rage au-dehors ne contribuait guère à détendre l’atmosphère. Le vent s’engouffrait de temps en temps dans la cheminée, le feu sifflait et crachotait comme un être vivant et il arrivait qu’une bûche embrasée se brise dans un spectaculaire jaillissement de flammes, projetant sur les visages des convives un bref éclat rouge qui leur prêtait un aspect fiévreux. » C’est dans cette ambiance agitée qu’arrive, dans la cour de Pemberley à vive allure, un équipage à bord duquel se trouve une femme hystérique. Celle-ci est en fait Lydia Wickham, la sœur d’Elizabeth et Jane. Elle venait assister au bal auquel elle n’était d’ailleurs pas invitée. En descendant de sa voiture, Lydia se met à hurler : « Wickham est mort ! Denny l’a tué ! Allez donc le chercher voyons ! Mais que faites-vous ? Ils sont là-bas, dans les bois ! Faites quelque chose ! Oh, mon Dieu, il est mort, j’en suis certaine ! » Mr Darcy lance alors les recherches sur son domaine.

Quel plaisir de retrouver Pemberley et ses habitants ! PD James rend hommage à Jane Austen et son roman le plus connu « Orgueil et préjugé ». Pour ceux qui ne l’auraient pas lu (eh oui il y en a encore !), l’auteur anglais rappelle les différents évènements de l’intrigue d’origine dans son prologue et au fil du livre. Le dernier PD James peut donc être lu par tous. Mais bien entendu il s’adresse en priorité aux amoureux de la grande romancière du XVIIIème. Le cadavre retrouvé dans les bois de Pemberley est un prétexte pour PD James. L’intrigue policière n’est pas extrêmement prégnante. Le système judiciaire de l’époque est certes fort bien documenté mais j’ai trouvé la fin un peu rapide.  La révélation finale arrive très brusquement, à point nommé et du coup semble artificielle. L’intérêt du livre est bien évidemment la reconstitution de l’univers austenien. PD James écrit dans la langue, l’esprit de Jane Austen. La psychologie des personnages est parfaitement respectée. Elle décrit parfaitement l’univers, les mœurs dans lesquels les Darcy évoluent. Des clins d’œil aux autres romans amuseront également les amoureux de la romancière. Il ne manque que la piquante ironie de Jane Austen pour rendre le style de « La mort s’invite à Pemberley » parfait.

PD James rend un  hommage délicieux à « Orgueil et préjugé » qui ravira les lecteurs de l’original. Voici une austenerie de qualité, respectant l’univers, la langue et les personnages.

Une lecture commune avec ma chère Lou.