La fabrique des illusions de Jonathan Dee

Molly Howe grandit dans la petite ville d’Ulster, dans l’État de New York. Ville née uniquement grâce à l’arrivée d’IBM dans les années 1960-70 et qui s’avèrera aussi fragile qu’une coquille vide. C’est dans ce décor au bord du déclin que s’installe la famille Howe et qui sera comme une illustration de Ulster : une mère dépressive, un père jouant les hommes heureux à tout prix, un fils qui deviendra gourou et Molly, insaisissable et distante.

A dix ans de là, à New York, John Wheelwright travaille dans une agence de publicité après avoir fait des études d’histoire de l’art. Malgré son succès, John est un peu insatisfait de l’univers de la pub. Il se fait alors remarquer par l’un des fondateurs de l’agence où il travaille : Mal Osbourne. Ce dernier a une vision singulière de la pub : « Le langage de la publicité est le langage de la vie américaine : de l’art américain, de la politique américaine, des médias américains, de la loi américaine, des entreprises américaines. En changeant ce langage, par voie de conséquence, nous changerons le monde. » Osbourne décide de créer une communauté d’artistes à Charlottesville pour réinventer la pub et John décide le suivre.

Ce deuxième roman de Jonathan Dee traduit en français fait montre des mêmes qualités et défauts que « Les privilèges ». La construction du livre est encore une fois brillante. La première partie alterne les vies de Molly et de John sans rapport apparent et à des époques différentes. L’alternance s’accélère petit à petit pour en arriver à leur rencontre. La deuxième partie est le journal de John à Charlottesville. La dernière reprend la voix d’un narrateur neutre pour clôturer le roman. Ces choix apportent beaucoup de rythme au livre et Jonathan Dee est passé maître dans l’art d’alterner les points de vue.

« La fabrique des illusions » est une critique du monde des images et de la pub en particulier à travers la colonie d’Osbourne. Le personnage fait bien entendu penser à Oliviero Toscani (le créateur des campagnes de Benetton qui avait fait beaucoup de bruit à l’époque). Il veut changer le monde mais sa démarche finit par être cynique. Remplacer la pub par des œuvres d’art dévalorise le travail intellectuel des artistes et annihile tout message subversif porté par l’art. Le consumérisme galopant n’en est en rien modifié, la pub a au moins l’honnêteté  de son objectif. Elle ne peut utiliser le langage subtil et intelligent des artistes. Dans cet univers voué au désastre, se retrouvent Molly et John. Deux personnages extrêmement intéressants et décortiqués sous la plume de Jonathan Dee. Molly semble ne faire que passer, instable et indifférente, elle est dans l’incapacité d’aimer. John est notre Candide, plein d’illusions, d’envies, il ira de déception en catastrophes. Serait-il à l’image du rêve américain ?

Malgré sa brillante construction et sa fine analyse sociétale, je suis restée un peu extérieure au roman. Comme pour « Les privilèges », Jonathan Dee regarde son monde avec beaucoup de distance et laisse peu de place à son lecteur. J’aurais aimé ressentir de l’empathie ou de l’antipathie pour les personnages, me sentir plus impliquée dans leur histoire.

« La fabrique des illusions » nous montre encore une fois le grand talent de Jonathan Dee, auteur brillant et lucide sur notre époque. S’il laisse un peu plus son lecteur rentrer dans son monde, ce sera grandiose. J’attends donc la suite.

Merci à Babelio et Masse Critique pour cette lecture.

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Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal

La corniche Kennedy à Marseille est une portion de terre coincée entre la mer et le route. Un petit bout de terrain qui attire les adolescents dès que le soleil et la chaleur se font sentir : « On sait qu’ils vont venir quand le printemps est mûr, tendu, juin donc, juin cru et aérien, pas encore les vacances mais le collège qui s’efface, progressivement surexposé à la lumière, et l’après-midi qui dure, dure, qui mange le soir, propulse tout droit au cœur de la nuit noire. Chaque jour il y en a. Les premiers apparaissent aux heures creuses de l’après-midi, puis c’est le gros de la troupe, après la fin des cours. Ils surgissent par trois, par quatre, par petits groupes, bientôt sont une vingtaine qui soudain forment bande, occupent un périmètre, quelques rochers, un bout de rivage, et viennent prendre leur place parmi les autres bandes établies çà et là sur toute la corniche. » Parmi ces bandes, il y a celle d’Eddy. Ce sont des habitués de la Plate et des sauts vertigineux depuis celle-ci. Ils les appellent les Just do it ou les Face-to-face pour les plus risqués, un moyen comme un autre de rompre l’ennui. Mais l’imprudence de ces jeunes gens dérange la municipalité qui craint l’accident. Le chef de la sécurité du littoral, Sylvestre Opéra, surveille la corniche depuis son bureau. L’été bat son plein, les sauts depuis la Plate se multiplient et le drame se rapproche.

Ce petit roman de Maylis de Kerangal est une réussite. L’auteur a su parfaitement retranscrire l’adolescence et ce moment particulier des vacances d’été. On sent le soleil frapper ces corps juvéniles, l’eau dégouliner sur eux. L’adolescence c’est à la fois la défiance et l’arrogance. Eddy et sa bande se méfient de cette Suzanne qui vient des quartiers riches et veut se mélanger à eux. Il faudra qu’elle prouve sa valeur en sautant comme les autres du haut de la corniche. La bande a ses codes, ses rituels. Les adolescents paradent, s’exhibent devant la police et vont même jusqu’à la défier. C’est l’âge du frisson, de l’insolence.

Malgré la taille du roman, Maylis de Kerangal arrive à donner de l’épaisseur, de la chair à ses personnages. C’est le cas de Sylvestre Opéra qui est pétri de mélancolie, de regrets et de failles. Quand sa route croise celle de la bande  d’Eddy, le rythme du roman s’accélère. L’écriture de l’auteur nous entraîne, crée un véritable suspense. L’ambiance de Marseille est rendue par des dialogues gouailleurs intégrés au récit, à la langue imagée et poétique de l’auteur.

« Corniche Kennedy » est un beau roman sur l’adolescence rendue par une écriture maîtrisée et rythmée.

Pour vous faire partager le Prix Campus des éditions Folio, je vous propose d’en gagner un exemplaire en répondant à la question suivante :

Quel prix Maylis de Kerangal a-t-elle gagné en 2010 et pour quel roman ?

Vous pouvez m’envoyer vos réponses à cette adresse : leprixcampus@yahoo.fr

Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka

En 1919, un bateau transportant des femmes japonaises fait route vers les États-Unis. Ces femmes quittent leur pays pour se marier, pour un avenir meilleur ou pour aider leurs familles. La plupart n’ont jamais quitté leur pays, leur province. Elles n’ont pas choisi leur futur mari, elles ont juste correspondu avec lui et reçu une photo. Le temps sur le bateau se partage entre angoisse et excitation. La traversée est longue et fatigante. Et l’arrivée à San Francisco est des plus décevantes : « Sur le bateau nous ne pouvions imaginer qu’en voyant notre mari pour la première fois, nous n’aurions aucune idée de qui il était. Que ces hommes massés aux casquettes en tricot, aux manteaux noirs miteux, qui nous attendaient sur le quai, ne ressemblaient en rien aux beaux jeunes gens des photographies. Que les portraits envoyés dans les enveloppes dataient de vingt ans. Que les lettres qu’ils nous avaient adressées avaient été rédigées par d’autres, des professionnels à la belle écriture dont le métier consistait à raconter des mensonges pour ravir le cœur. »  Premiers mensonges, premières désillusions, un début bien triste pour leur nouvelle vie américaine.

Lors du Festival America, j’ai eu l’occasion d’entendre parler Julie Otsuka et j’ai tout de suite été intriguée par son roman. L’auteur a choisi une forme originale en employant la première personne du pluriel pour raconter l’histoire de ces femmes japonaises. L’emploi du « nous » est un véritable tour de force, Julie Otsuka réussissant ainsi à englober de multiples voix, de multiples destinées. En seulement 142 pages, toutes ces vies nous sont exposées à travers différents moments comme la première nuit, les naissances ou les enfants. Chacune de ces étapes fait l’objet d’un chapitre.

Ces femmes ne connaissent que les épreuves, le travail, le regard malveillant des blancs. Leurs vies sont un combat continuel pour se faire accepter, se faire comprendre et apprécier. Leurs rêves sont étouffés, leurs espoirs vains. Et lorsqu’elles se sont un peu intégrées, la guerre éclate. Le Japonais devient l’ennemi, le traître qu’il faut bannir. La vie de ces femmes japonaises se transforme en cauchemar. Le soupçon pousse les Américains à les chasser, les parquer dans des camps. Les Japonais disparaissent des villes américaines.

Le drame de ces femmes est porté par une écriture incantatoire, Julie Otsuka choisissant de répéter ses débuts de phrases. Ce procédé transforme la narration en litanie et donne toute sa force aux témoignages des personnages. Leurs voix perdues dans l’oubli de l’Histoire nous arrivent aujourd’hui grâce au formidable talent de Julie Otsuka. Ces destins touchants résonneront longtemps dans les têtes de ceux qui ouvriront ce livre.

Un grand merci à Bénédicte et aux éditions Phébus pour cette découverte.

Allmen et les libellules de Martin Suter

Johann Friedrich von Allmen a hérité de la fortune de son père, entrepreneur agricole qui fit des millions grâce à son sens aigu des finances. Malheureusement, avant de décéder subitement, Kurt von Allmen avait oublié d’inculquer son talent pour les affaires à son fils. Johann Friedrich von Allmen était alors un étudiant international doué pour les langues et la vie dispendieuse. Arrivé à la quarantaine, Allmen a réussi à dilapider son capital. Mais il ne saurait abandonner son luxueux train de vie, il y a des limites qu’un homme ne saurait supporter et il décida de se séparer du superflu : villas, objets d’art et moins de voyages à l’étranger. Réduit à vivre dans la maison de son ancien jardinier, le laconique mais toujours serviable Carlos, Allmen se voit dans l’obligation de trouver un autre moyen de gagner de l’argent une fois sa collection épuisée. C’est ainsi qu’Allmen commence à voler des œuvres d’art, des antiquités, ce qui lui permet de garder son piano, son abonnement à l’opéra et ses cocktails dans les grands établissements suisses. Mais cela n’est plus suffisant puisque l’un de ses créanciers devient menaçant. C’est là que Allmen croise sur son chemin une coupe Gallé ornée d’une libellule.

Dans la famille des gentlemen cambrioleurs, je demande le suisse Johann Friedrich von Allmen. Je suis tombée sous le charme de ce dilettante raffiné. Quel beau personnage Martin Suter a inventé ! Comment résister à Allmen qui aime faire la sieste l’après-midi, non pas pour se reposer, mais pour avoir le plaisir de ne rien faire pendant que les autres s’agitent au-dehors. Et dont la passion principale est la lecture : « Allmen était un toxicomane de la lecture. Cela avait commencé dès ses premiers pas dans le livre. Il avait rapidement constaté que lire était la manière la plus simple, la plus efficace et la plus belle d’échapper à son environnement. » Ces aventures au milieu des coupes Art Nouveau est un véritable délice. Comme tout ce qu’il fait, Allmen pratique le vol en dilettante mais cette affaire va mettre à profit son intelligence et son sang-froid.  Il  s’y montre fin tacticien et s’ouvrent à lui de lucratives perspectives.

Ce premier volet des péripéties d’Allmen est parfaitement réussi. Le personnage de Martin Suter est élégant, distingué et séduisant. Un régal de petit livre qui donne envie de retrouver Allmen au plus vite et cela tombe bien puisque « Allmen et le diamant rose » est sorti il y a quelques mois.

Un grand merci aux éditions Points et à Jérôme pour cette découverte.

Affinités de Sarah Waters

Margaret Prior est une jeune femme de la haute société londonienne. Sortant de convalescence, elle cherche à occuper son temps libre. La visite de M. Shillitoe, directeur de la prison de Millbank, répondra à sa préoccupation. Il est à la recherche de dames patronnesses pour rendre visite à ses prisonnières. Margaret s’y rend dès que possible  malgré l’avis contraire de sa mère qui sait sa fille fragile. S’ouvre alors à elle, un monde inconnu et terrifiant. La prison est un gigantesque dédale de couloirs sombres où s’accumulent les cellules malsaines. Margaret y rencontre les bas-fonds de Londres. La misère prend des formes différentes : de l’arnaqueuse à l’infanticide en passant par la proxénète. Mais parmi les prisonnières, une va spécialement attirer l’attention de Margaret. Selina Dawes est à part, elle était spirite avant d’être condamnée pour escroquerie et coups et blessures. Elle va petit à petit captiver Margaret qui bientôt ne pensera plus qu’à elle jour et nuit.

« Affinités » était mon premier roman de Sarah Waters  et je ne pense ne pas avoir débuté par le plus intéressant. Certes la reconstitution du Londres victorien et de la vie des prisonnières est minutieuse. Les conditions de détention de ces femmes sont terribles : les cellules sont sombres et insalubres, les punitions inhumaines. A côté de cela, on sent bien également le carcan dans lequel évolue Margaret dans son monde. Une jeune femme de l’époque victorienne se doit de se trouver un bon mari et de fonder une famille. Sinon elle est vouée au rôle de dame de compagnie pour sa mère.

Le problème d' »Affinités » n’est donc pas l’atmosphère bien retranscrite mais dans son intrigue. Celle-ci s’étire désespérément et aurait facilement pu être amputée de moitié. Les visites à la prison se suivent et se ressemblent. J’attendais un retournement de situation, un évènement qui relancerait l’histoire mais rien ne vient. Ou plutôt il n’intervient que quarante pages avant la fin du livre et la patience du lecteur est déjà bien entamée ! D’autre part, le livre est constitué par deux journaux intimes : celui de Margaret qui est le présent de l’histoire et celui de Selina qui raconte sa vie avant la prison. Peut-être suis-je passée à côté de quelque signification cachée, mais je ne vois pas du tout ce qu’apporte le journal de Selina. Je pensais qu’il allait nous éclairer sur les raisons de son incarcération mais pas du tout.

Fort heureusement, le dénouement est bien troussé et réserve quelques surprises. L’ambiance victorienne étant parfaitement rendue, je relirai très certainement Sarah Waters dont on m’a toujours dit beaucoup de bien.

Il s’agit de ma 1ère participation au challenge « I love London » créé avec ma copine Maggie.

Stoner de John Williams

William Stoner naît pauvre dans une ferme du Missouri en 1891. Ses parents travaillent avec acharnement toute la journée et espèrent transmettre leur petite exploitation à leur fils unique. Au prix de sacrifices, ils décident d’envoyer William à l’université afin qu’il prenne des cours d’agronomie. Une meilleure connaissance de la terre lui permettra peut-être d’améliorer sa vie quotidienne. Le jeune homme se plie à la volonté parentale et quitte la ferme. Il loge chez des cousins qui l’exploitent une fois les cours terminés. Stoner accepte, endure tout car la vie a toujours été dure pour lui. Mais en deuxième année, il est obligé de suivre un cours sur la littérature anglaise. C’est là que son destin va changer et qu’il découvre la passion de sa vie : les livres. Contrairement au désir de ses parents, William Stoner ne deviendra pas fermier mais professeur de littérature.

« Stoner » est le récit d’un homme ordinaire. On le suit de son enfance à sa mort. Il semble passer dans la vie de manière discrète, sans faire de bruit, sans se faire remarquer. William Stoner ne connaît pas le plaisir ni le bonheur. Il est indécis, ne prend pas position. Quand la première Guerre Mondiale éclate, ses camarades de fac s’engagent sans hésiter. Lui reste à étudier. Stoner paraît bien tiède, bien incapable de la moindre réaction. Sa femme, aussi repliée sur elle-même que son époux, va lui mener la vie dure. Ses accès d’humeur la pousseront à déplacer le bureau de son mari dans la cave ou à totalement l’éloigner de sa fille.

Mais contrairement aux apparences, cet homme au corps voûté est dévoré par la passion. La littérature habite William Stoner. C’est d’ailleurs grâce à elle qu’il connaîtra les quelques étincelles de joie qui jalonneront sa vie si maussade. Petit à petit, il réussit à transmettre à ses élèves son amour des mots, à faire vivre la littérature. « Cet amour de la littérature, de la langue, du verbe, tous ces grands mystères de l’esprit et du cœur qui jaillissaient soudain au détour d’une page, ces combinaisons mystérieuses et toujours surprenantes de lettres et mots enchâssés là dans la plus froide et la plus noire des encres, et pourtant si vivants, cette passion dont il s’était toujours défendu comme si elle était illicite et dangereuse, il commença à l’afficher, prudemment d’abord, ensuite avec un peu plus d’audace et enfin… fièrement. » Et c’est cette passion enfin affirmée qui permettra à Stoner de rencontrer l’amour qu’il n’espérait plus. Ces moments ne dureront pas mais illumineront à jamais les souvenirs de cet homme.

Je me dois de remercier Anna Gavalda qui est à l’origine de la publication de ce formidable roman et qui l’a traduit. La vie de William Stoner, si aride, est jalonnée d’éclats lumineux et passionnés dus à sa découverte de la littérature. Ce personnage droit, renfermé et malhabile est profondément touchant. Une bien belle résurrection éditoriale qu’il vous faut découvrir.

 

Le seigneur des porcheries de Tristan Egolf

La petite ville paumée du Midwest nommée Baker ne se remettra jamais du passage de John Kaltenbrunner en son sein. Des récits, des légendes  circulent sur ce personnage hautement controversé. Une chose est néanmoins sûre : John Kaltenbrunner a mis la ville sens dessus dessous. Pire, il fit de Baker une succursale de l’enfer. Mais qui est John Kaltenbrunner ? Pourquoi créa-t-il un tel cataclysme ? Ce sont les torche-collines, les éboueurs, qui racontent l’histoire de cet homme qui changea leur vie.

Je m’en tiens à ce résumé court pour ne pas déflorer le récit et parce qu’il est impossible de synthétiser ce roman foisonnant. Tristan Egolf écrivit son livre à 24 ans. Venu de Pennsylvanie, il ne trouva aucun éditeur aux États-Unis pour publier son premier roman. Il vint en France où il rencontra Marie Modiano qui, avec l’aide de son père, fit éditer le texte de Egolf. Sans le hasard d’une rencontre, la littérature aurait été privée d’un chef-d’œuvre.

« Le seigneur des porcheries » (sous-titré « Le temps venu de tuer le veau gras et d’armer les justes ») est une saga, une fresque consacrée à un anti-héros hors-norme : John Kaltenbrunner. C’est un personnage totalement barré comme presque seule la littérature américaine sait en créer. Kaltenbrunner est le petit cousin d’Ignatius Reilly, le fils caché d’Arturo Bandini. Le livre nous raconte sa vie de poissard à Baker. Les pires calamités vont s’abattre sur lui, une communauté entière semble décidée à lui pourrir la vie. Pourtant Kaltenbrunner ne demande que l’anonymat et la tranquillité. Il est à la fois brillant (à 9 ans il a retapé et est à la tête de la ferme de feu son père) et socialement inadapté. Être à part, il ne pouvait que se faire remarquer et Baker lui fait payer sa différence. Mais ce que Baker n’avait pas senti, c’est l’énergie rageuse qui habite cet homme. Sa vengeance sera inoubliable.

Et comment en vouloir à Kaltenbrunner de vouloir prendre sa revanche sur une bande d’alcooliques bigots et consanguins ? Tristan Egolf trace un portrait au vitriol de cette bourgade rurale. On imagine aisément qu’il s’agit de sa vengeance personnelle sur l’endroit où il a grandi. Un petit exemple des descriptions de Baker : « Année après année, le comté de Green se classe régulièrement parmi les cinq premiers du pays en terme de consommation d’alcool par habitant. Presque tout le monde à Baker boit en vertu d’une nécessité terrifiante. Un jeune homme peut difficilement se faire accepter parmi les adultes avant d’avoir plié au moins un pick-up autour d’un poteau téléphonique dans un état d’hébétude alcoolique. » Inévitablement, les fins de soirées se traduisent par des insultes, des bris de verre et des pommettes amochées.  Une communauté pourrie jusqu’à la moelle, abrutie par l’alcool et la violence qui n’aura pas volé la leçon donnée par John Kaltenbrunner.

Son épopée ne serait pas la même sans la langue de Tristan Egolf. Celle-ci est imagée, puissante et crue. L’auteur utilise avec un humour redoutable les comparaisons et les analogies.

Je le redis, « Le seigneur des porcheries » est un chef-d’œuvre d’imagination, de création et d’écriture. Une fois le livre refermé, il est impossible d’oublier John Kaltenbrunner et l’ouragan qu’il déchaine sur sa communauté dépravée.

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La dernière séance de Larry Mc Murtry

En 1951, à Thalia, ville perdue au milieu du désert texan, comme partout ailleurs les adolescents s’ennuient. Sonny et Duane sont amis de longue date et ensemble ils vagabondent entre le café, la salle de billard et le cinéma. Leurs petits boulots sur la plateforme pétrolière ou comme livreur de gaz, leur permettent ces quelques loisirs. Mais leur activité favorite reste le pelotage à l’arrière du camion ou dans l’obscurité du cinéma. Duane a la chance d’avoir réussi à conquérir la plus belle fille du coin : Jacy. Elle tourne la tête à tous les garçons et les manipule selon ses envies. Sonny doit se contenter de Charlene, pas vraiment séduisante et peu entreprenante.  » Évidemment, Sonny avait souvent pensé à rompre avec Charlene, mais il n’y avait pas beaucoup de jeunes filles en ville, et la seule qui était libre et plus jolie que Charlene était une élève de deuxième année, d’une pruderie surannée. Charlene laissait faire à Sonny tout ce qu’il voulait au-dessus de la ceinture ; mais  le temps passant, il avait commencé à réaliser qu’il n’y avait pas grand chose dans cette zone qui permettrait de susciter de l’intérêt de façon permanente. Au fil des semaines, Sonny avait remarqué que Jacy semblait devenir toujours plus délicieuse, passionnée, inventive, contrairement à Charlene qui paraissait de plus en plus gourde. «  Pendant que Sonny découvrira des désirs charnels plus aboutis avec une femme plus âgée, Duane se fera piétiner par Jacy qui cherche plus de frisson.

« La dernière séance » parle du passage à l’âge adulte pour deux adolescents et de sa totale désillusion. Sonny et Duane rêvent d’absolu, d’amour et d’amitié qui durent. Mais ils découvrent que les adultes ont fait une croix sur ce genre d’idéaux. Ils sont habités par le regret, ils ont manqué leur chance, ont fait le mauvais choix. Ruth, avec qui Sonny découvre les joies du sexe, s’est mariée avec la mauvaise personne.Elle espérait les joies de l’amour, elle n’a connu que la déception et le manque d’affection. Sam le Lion, qui dirige le billard, repense aux moment passés avec une femme qu’il adorait mais qui était déjà mariée. Les mariages à Thalia ne sont pas une réussite et laissent les épouses bien insatisfaites.

Larry Mc Murtry dresse le portrait d’une Amérique puritaine et pudibonde. Thalia est une petite ville où tout se sait. On se régale des commérages sur les voisins en se disant choqués de leurs comportements. Le sexe est au final la seule activité des adultes comme des adolescents mais en parler serait inconvenant. Parfois la malveillance des ragots va très loin. L’entraîneur de l’équipe de foot accusera l’enseignant de littérature de pédophilie juste pour pouvoir récupérer un jeune athlète qui suivait ses cours.  Le professeur sera rejeté sans autre forme de procès. La vie provinciale est bien cruelle pour ceux qui ne savent pas se défendre.

« La dernière séance » est un roman plein d’humour, de tendresse et de nostalgie sur l’adolescence. Sonny et Duane devront trouver leur chemin vers l’âge adulte mais cela se fera dans la douleur. Un voyage plein de désillusion pour un livre touchant.

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Le triomphe de l’oeuf de Sherwood Anderson

Sherwood Anderson (1876-1941) est un écrivain américain méconnu en France mais qui a inspiré des auteurs comme Steinbeck, Hemingway ou Faulkner. Son parcours  est atypique. Issu d’une famille rurale pauvre, il réussit à devenir directeur d’une usine. Mais il quitta tout, travail aussi bien que famille, du jour au lendemain pour se consacrer à l’écriture. Il est essentiellement connu pour ses nouvelles dont le plus célèbre recueil est « Winesburg, Ohio ». « Le triomphe de l’œuf »  se compose de presque trente nouvelles tirées de recueils différents allant de 1921 à 1947. A travers elles, on retrouve les thématiques chères à l’auteur.

Témoin des bouleversements dus à l’industrialisation croissante de la fin du 19ème siècle jusqu’au début de la 2ème Guerre Mondiale, Sherwood Anderson est très attentif aux laissés-pour-compte de la croissante économique. Il donne vie à de petites gens, d’origines modestes broyés par la misère. C’est la cas dans « La mort dans les bois » où une vieille femme est obligée de mendier pour nourrir sa famille pendant que son mari se saoule.

Deux mondes s’opposent clairement dans les nouvelles. Celui de la campagne qui incarne une pureté originelle, une liberté et qui est symbolisé par le cheval (« Je voudrais savoir pourquoi », « Je suis un imbécile », « L’homme qui devient femme », etc… où le cheval et l’hippodrome ont une place centrale). Face à cela, il y a la ville qui représente l’industrialisation, une forme de modernité écrasante. Et pourtant la nécessité oblige les personnages de Sherwood Anderson à s’y rendre, c’est le cas dans « Dans une ville étrangère » ou dans « Les trompettistes tristes ». C’est alors la solitude, le désespoir qui s’abattent sur eux.

Les femmes ne sont pas très bien traitées chez Anderson. Leurs rôles se limitent souvent à deux positions : elles sont soit intimidantes comme dans « Je suis un imbécile » ou castratrices comme dans « Le tiroir de sa commode » où une femme envahit progressivement tous les espaces occupés par son mari. Une petite pointe de misogynie qui est néanmoins tempéré par de beaux portraits de femme comme dans « Telle une reine » où il est question d’une femme qui a marqué tous les hommes qui ont croisé sa route.

Sherwood Anderson brasse d’autres thèmes comme celui de l’artiste à la recherche de l’œuvre parfaite ou celui de l’adolescent ayant du mal à devenir adulte. Le recueil est dense et j’avoue n’avoir pas apprécié toutes les nouvelles. Certaines m’ont laissé perplexe mais cela m’arrive  toujours avec les recueils de nouvelles ! En revanche, d’autres m’ont beaucoup plu. Mes deux préférées sont « Ma sœur, la mort » et « L’œuf ». Elles sont extrêmement différentes : la première touchante parle d’un enfant malade et la seconde est très drôle avec un personnage que l’ascension sociale rend fou.

« Le triomphe de l’œuf » rend compte d’un changement de société à travers ceux qu’il touchera le plus. Il témoigne également de la naissance de la littérature américaine moderne et vaut le coup d’être ouvert pour ces deux raisons.

Ainsi pour approfondir vos connaissances sur la littérature américaine, je vous propose de gagner trois exemplaires du livre de Sherwood Anderson.  Deux conditions pour participer au concours : avoir déjà déposé au moins un commentaire sur ce blog et répondre à la question suivante :

-Quel est le titre du livre dont j’ai vanté à plusieurs reprises le premier chapitre ?

J’attends vos réponses à l’adresse mail suivante d’ici à la fin de la semaine : lemoisamericain@yahoo.fr

Bonne chance à tous !

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Les règles du jeu d’Amor Towles

 « Les années 30… Quelle décennie éprouvante. Âgée de seize ans au début de la Grande Dépression, j’étais suffisamment grande pour que le glamour nonchalant des années 20 ait encouragé tous mes rêves et mes espoirs. Sans doute l’Amérique avait-elle déclenché la Dépression juste pour donner une bonne leçon à Manhattan. » C’est dans cette ambiance de fête et de nostalgie que Katey Kontent va apprendre les règles du jeu de la haute société. Jeune dactylo dans un cabinet juridique, elle fait montre de beaucoup d’intelligence et d’ambition. Logée dans une pension de filles, elle partage sa chambre avec la sublime Eve. Les deux amies sont les reines de la débrouille pour passer de bonnes soirées arrosées en bonne compagnie malgré leurs maigres économies. Une rencontre le 31 décembre 1937 va leur ouvrir les portes du luxe et de l’argent. Dans une boîte de jazz, elles font la connaissance du très séduisant Tinker Grey, banquier de son état résidant au Beresford, summum du chic et de l’élégance new-yorkaise. Les trois jeunes gens deviennent rapidement inséparables. Le trio passe de petits bars miteux en luxueux hôtels avec insouciance et désinvolture. La vie est une fête jusqu’à ce qu’une plaque de glace bouleverse tout.

« Les règles du jeu » est le premier roman d’Amor Towles et ce coup d’essai est un coup de maître puisqu’il a obtenu le prix Fitzgerald. Cette référence à l’auteur de « Gatsby le magnifique » est tout à fait justifiée. Les héros sont plongés dans l’entre-deux-guerres flamboyant où le champagne coule à flot. L’atmosphère est néanmoins teintée de mélancolie pour deux raisons. Tout d’abord à cause de la guerre qui a quand même obscurci les esprits, les gens se saoulent désespérément, pour oublier. La seconde raison est due à la construction du roman. « Les règles du jeu » est en fait un long flash-back. Le roman s’ouvre en 1969. Katey est au vernissage d’une exposition de photos avec son mari. Il s’agit de portraits volés dans le métro de 1938 à 1941 par Walker Evans. Deux photos de Tinker Grey arrêtent le regard de Katey et lui font se remémorer ses débuts. Elle nous raconte son apprentissage des codes de cette haute société dont elle aimerait tant faire partie. Petit à petit, le personnage de Katey prend de l’épaisseur, grandit grâce à ses amitiés, à son audace et sa culture. Le livre baigne dans les références, dans les clins d’œil à des auteurs ou des peintres. Et Amor Towles a un goût excellent (et je ne dis pas ça uniquement parce que je m’y reconnais largement !) : Edith Wharton, Henry James, Leon Tolstoï, Dostoïevski, Thoreau, Steinbeck, Shakespeare, Tchekov, Agatha Christie, Chardin, Sargent et surtout Charles Dickens que Katey lit pour se remonter le moral. C’est toujours plaisant et satisfaisant de partager pleinement les références d’un livre. J’en rajouterai d’ailleurs une à laquelle me fait penser « Les règles du jeu », c’est « Breakfast at Tiffany’s » de Truman Capote. L’amour de New-York y est le même, le livre d’Amor Towles est également une ode à cette ville hautement romanesque  des États-Unis. 

Ce roman pétillant m’a enthousiasmée, je l’ai dévoré. Étant donné les références dont j’ai parlé, cela n’a rien d’étonnant, j’avais l’impression d’être chez moi ! L’élégante écriture d’Amor Towles n’a fait que renforcer mon avis. Excellent, excellent, excellent !      

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