Nouvelles de Pétersbourg de Gogol

Ce recueil de Gogol contient cinq nouvelles se déroulant dans l’ancienne capitale russe. Le point commun des différents récits est le fait que le quotidien des personnages tourne au fantastique. Akaky Akakiévitch, le héros pitoyable du « Manteau », revient hanter les habitants de son quartier après sa mort pour retrouver son fameux manteau. Dans « Le portrait », le tableau acheté par Tcharkov semble vivant et sortir de la toile pour effrayer son acheteur. Le portrait possède un pouvoir maléfique, il apporte richesse et succès au détriment du talent. Ce pacte faustien se terminera au couvent car la seconde partie de la nouvelle fut écrite par Gogol devenu dévot (jusqu’au fanatisme puisque l’écrivain se laissa mourir de faim en célébrant le carême).

Le fantastique chez Gogol peut aller jusqu’à l’absurde avec l’excellent « Nez ». Un homme prend son petit-déjeuner et découvre dans son pain un nez ! La situation est déjà totalement folle mais Gogol va jusqu’au bout du postulat de départ. L’homme qui a perdu son nez le cherche partout en ville et finit par le découvrir descendant d’une voiture : « Une calèche s’arrêta devant un perron…en ce monsieur son propre nez. (p92) » Cette nouvelle est vraiment la meilleure du recueil, d’une drôlerie irrésistible.

Le dérapage de la vie quotidienne peut mener à la folie et c’est explicitement le cas dans le célèbre « Journal d’un fou ». Avksénti Ivanovitch Popritchine est conseiller titulaire (8ème grade de la hiérarchie des fonctionnaires, c’est-à-dire en bas de l’échelle sociale) et il voudrait séduire la fille de son directeur. La réalité se dérobe petit à petit et le personnage se met à délirer : le chien de la jeune femme parle, la Chine et l’Espagne ne forment qu’un seul et même pays, les nez peuplent la lune et le cerveau ne se trouve pas dans la tête ! Notre pauvre Popritchine finit par se prendre pour le roi d’Espagne et est envoyé à l’asile. Les idées de plus en plus extravagantes du héros ne peuvent qu’amuser le lecteur.

Mais les cinq nouvelles ne sont pas que cocasses, elles sont aussi une critique de la société russe. Toutes les couches de la société sont étudiées sous la plume caustique de l’auteur. Le début de « La perspective Nevsky » le montre bien. Selon les heures de la journée, on y voit défiler toutes les catégories sociales : les élégants qui souhaitent se montrer, les artisans qui vont boire (« Ces respectables artisans étaient tous trois ivres,  comme toute la Pologne »), les petits fonctionnaires qui rejoignent leurs bureaux, les belles jeunes femmes qui à la tombée du jour vendent leurs charmes… Gogol conclut une chose de son observation de la perspective Nevsky : il ne faut pas se fier aux apparences, les catégories sociales ne veulent pas dire grand chose. L’auteur en montre toute l’absurdité notamment à travers le sort réservé aux fonctionnaires. Leur situation est grotesque : serviles, réduits à la misère comme Akaky Akakiévitch qui doit sauter des repas pour s’acheter un manteau neuf, leurs chances d’améliorer leur quotidien sont quasiment nulles. Une hiérarchie excessive qui avilit l’être humain.

« Nouvelles de Pétersbourg » recèle cinq bijoux d’humour, de fantastique et d’absurde. Une  lecture recommandée pour se tenir chaud pendant l’hiver !

Hiver russe

Un héros de notre temps de M.I. Lermontov

« Un héros de notre temps » de Mikhaïl Iourievitch Lermontov (1814-1841) est une oeuvre hétérogène autour du personnage de Grigory Alexandrovitch Petchorine. Lermontov avait fait apparaître son héros pour la première fois dans « La princesse Ligovskaïa » en 1836, récit malheureusement inachevé. Les différentes histoires qui composent ce livre, dressent donc le portrait de Petchorine supposé incarner son époque. Lermontov semble avoir eu peu de respect pour celle-ci car son héros a plus de défauts que de qualités et il le reconnaît sans peine. « Je suis un sot ou bien un scélérat… je ne sais pas. Mais il est certain que je mérite, moi aussi, beaucoup de pitié, peut-être plus qu’elle. L’âme est en moi corrompue par le monde, mon imagination est inquiète, mon coeur est insatiable ; donnez-moi tout, c’est encore trop peu. Je m’habitue aussi bien à la tristesse qu’au plaisir et mon existence devient de jour en jour plus vide. Il me reste une seule ressource : voyager. Dès que possible, je partirai – mais pas en Europe, que Dieu m’en garde ! – j’irai en Amérique, en Arabie, aux Indes. Je finirai bien, peut-être, par mourir quelque part en route ! Au moins suis-je sûr que cette ultime consolation ne s’épuisera pas vite, à la faveur des orages et des mauvais chemins. »

Menant une vie dissolue à St Pétersbourg dans la garde impériale, Petchorine est envoyé dans le Caucase que la Russie souhaite annexer. C’est dans ce cadre majestueux que prennent place les aventures de Petchorine : sa rencontre avec Bella une jeune et belle tcherkesse, sa découverte d’un trafic de contrebande, son séjour dans une ville d’eau et ses soirées de jeu entre officiers. S’en dégage un caractère désabusé, désinvolte dans ses sentiments envers les femmes, joueur même avec sa propre vie. Petchorine est mélancolique, incapable de stabilité et de satisfaction. Rien ne comble le vide qu’il ressent en lui. Petchorine est presque un personnage baudelairien et je ne l’ai pas trouvé si détestable que ça.

Malheureusement, la construction du livre ne met pas assez en valeur son personnage central. Lermontov a choisi dans un premier temps de nous présenter Petchorine par le biais d’un de ses anciens camarades Maxime Maximitch. Au bout de deux histoires, nous passons au journal de Petchorine et donc au je. Je trouve ce changement quelque peu artificiel comme si Lermontov n’avait pas su choisir son dispositif narratif. Cela produit une forte discontinuité dans le livre. Mon second bémol est la brièveté des récits, le personnage de Petchorine n’est pas assez développé sauf dans « La princesse Mary ». Cet excellent chapitre m’a montré ce qu’aurait pu être un roman consacré à Petchorine et je regrette que l’auteur n’ait pas fait ce choix.

Mes réserves peuvent être prises comme des compliments, j’aurais aimé passer plus de temps avec Petchorine en tant que narrateur. Un héros de notre temps particulièrement bien campé, à la psychologie si typiquement 19ème.

Hiver russe

De grandes espérances de Charles Dickens

Le jeune Pip est orphelin, il vit avec sa sœur et le mari de celle-ci, Joe Gargery. Ce dernier est forgeron et Pip deviendra un jour son apprenti. Ces deux-là sont très proches, très complices face à la brutalité de la sœur de Pip. La petite famille évolue dans un village plongé dans l’humidité et la brume des marais. Un endroit idéal pour les forçats qui s’évadent parfois des pontons où ils sont enfermés. Ce qui vaut une rencontre effrayante et désagréable à Pip, contraint à nourrir un prisonnier en fuite. Passé cet évènement terrifiant, le cours de la vie de notre héros reprend avec le plaisir de bientôt travailler aux côtés de Joe dans la forge.

Une rencontre modifie pourtant les espérances de Pip. Son oncle Pumblechook est locataire de Miss Havisham, une riche femme recluse et mystérieuse. Lors d’un paiement de loyer, celle-ci fait part à Pumblechook de son envie d’avoir la compagnie d’un jeune garçon. Celui-ci pense immédiatement à Pip et espère bien pouvoir tirer des subsides suite aux visites. Pip se rend donc chez Miss Havisham où il découvre un univers totalement figé dans le temps. Il y fait surtout la connaissance d’Estella, la fille adoptive de Miss Havisham. Son amour pour elle change complètement sa destinée.

Charles Dickens écrivit à partir de décembre 1860 « De grandes espérances » pour sa revue « All the year around ». Le roman fut publié en feuilleton jusqu’en 1861 et rencontra un vif succès. Dix ans après « David Copperfield », Dickens choisit de nouveau la narration à la première personne du singulier. Il est vrai que « De grandes espérances » est très imprégné de l’enfance de l’auteur. La région où se situe l’action est celle du Kent, de Gadshill où Dickens a grandi et où il acheta une maison devenu adulte. Lui-même croisait des forçats et leur misère le frappa durablement. La prison de Newgate a un rôle important dans l’intrigue et Dickens enfant avait contemplé cette prison avec des « sentiments mêlés de crainte et de respect » et il soulignait, dans « Les esquisses de Boz », le côté effrayant de la construction qui semblait construite pour enfermer les gens sans aucune chance de les voir ressortir un jour.  Ces références expliquent peut-être l’ambiance mélancolique du livre. « De grandes espérances » est un roman initiatique douloureux. Pip va connaître la fortune, la réussite mais aussi la chute. Ce jeune prolétaire devient un monsieur en sacrifiant son cœur et sa générosité. La vie se chargera de lui faire la leçon. La fin devait être dans la même tonalité mais un ami de Dickens lui conseilla d’achever son roman sur une note plus joyeuse. Il n’en reste pas moins que c’est un sentiment de tristesse qui domine.

La grande force des « Grandes espérances » réside dans sa galerie de personnages tous plus fantasques les uns que les autres. M. Wemmick, travaillant pour le tuteur de Pip, s’est construit un petit château-fort avec pont-levis en plein Londres. Il tire des coups de canon pour amuser son père. Mrs Pocket, totalement perdue dans son monde et insensible à ceux qui l’entourent, demande des nouvelles de sa mère à Pip… Et puis il y a l’incroyable Miss Havisham. Quel formidable témoignage de l’inventivité de Dickens ! Cette femme, délaissée le jour de son mariage, a décidé que le temps devait s’arrêter. Tout est resté intact depuis ce jour fatidique : « Je vis que tout ce qui aurait dû être blanc dans le champ de mon regard l’avait été jadis, mais était aujourd’hui sans lustre, jauni et fané. Je vis que la mariée dans sa robe nuptiale, était flétrie comme la robe et comme les fleurs et qu’elle n’avait plus d’éclat, sinon l’éclat de ses yeux au fond de leurs orbites. Je vis que la robe avait été posée jadis sur le corps arrondi d’une jeune femme, et qu’elle béait à présent sur un corps qui n’était plus qu’os et peau. » Le gâteau de mariage trône toujours sur la table, les horloges sont arrêtées sur l’heure où Miss Havisham apprit que son fiancé ne viendrait pas. Je suis fascinée par ce personnage, l’idée de Dickens est brillante et est l’illustration parfaite de l’idée centrale du roman : les espérances déçues.

Je vous l’ai déjà dit, Charles Dickens est un génie et ce ne sont pas « De grandes espérances » qui me feront changer d’avis ! L’auteur y fait preuve d’une grande sobriété qui convient parfaitement à la tonalité mélancolique du récit. La truculence est moins présente mais l’émotion est bel et bien là. Pip est un beau personnage, profond et infiniment humain.

Menteurs amoureux de Richard Yates

Nous avions découvert Richard Yates grâce au film de Sam Mendès en 2008. Depuis lors, les éditions Pavillons Laffont rééditent les romans et les nouvelles de ce grand auteur américain. « Menteurs amoureux » est un recueil de sept nouvelles portant sur les ratages familiaux et amoureux. Le désespoir des personnages se noie bien souvent dans l’alcool, comme ce fut le cas pour Yates lui-même. D’ailleurs, sa vie se retrouve dans les différentes nouvelles : son enfance après le divorce de ses parents auprès d’une mère sculpteur sans talent (« Oh, Joseph, je suis si fatiguée »), sa participation à la deuxième guerre mondiale (« Une permission exceptionnelle »), son travail de scénariste (« Et dire adieu à Sally »).

L’incompréhension, l’incommunicabilité entre les êtres sont au cœur de l’œuvre de Yates. Les désirs des uns semblent toujours entraver la vie des autres. Dans « Menteurs amoureux », Warren Mathews obtient une bourse d’étude pour aller vivre à Londres. Il s’y installe avec femme et enfant. Mais son épouse ne trouve pas sa place, ne s’épanouit pas. Elle finit par repartir aux États-Unis. Dans « Oh, Joseph, je suis si fatiguée », la mère est persuadée de pouvoir réaliser le plus beau buste du président Roosevelt qui vient d’être élu alors que son talent est médiocre. Elle ne se rend pas compte que son illusion et son obstination sont responsables de la misère de sa famille. Seule exception à la règle, le couple de « Bonjour chez toi » qui aimerait partir vivre à Paris pour réaliser ses rêves artistiques à l’image de Frank et April Wheeler de « La fenêtre panoramique« . Les héros de la nouvelle auront plus de chance que ceux du roman.

Les rapports affectifs sont forcément cruels chez Richard Yates. Le début de « Une fille unique en son genre » en est un bon exemple : « Au printemps de sa première année d’université alors qu’elle avait 20 ans, Susan Andrews annonça à son père d’une voix très calme qu’elle ne l’aimait plus. » Les hommes sont d’une grande lâcheté avec les femmes. Ils jouent avec elles, les choisissent pour tuer le temps comme dans « Menteurs amoureux » ou « Et dire adieu à Sally ». Pour ce qui est d’être honnêtes sur leurs intentions, les hommes ne sont pas à la hauteur.

A l’instar de ses romans, Richard Yates développe une galerie de personnages seuls et désespérés. Il explore une nouvelle fois avec talent la noirceur des relations humaines, la cruauté des sentiments. C’est parfois si beau le désespoir.

Merci à Christelle et aux éditions Pavillons Laffont.

Novecento : pianiste de Alessandro Baricco

En 1900, sur un paquebot reliant le vieux continent européen à New York, un bébé est abandonné sur le piano de la salle de réception. Un marin décide de l’adopter et le nomme Danny Boodman TD Lemon Novecento. L’enfant grandit sur le bateau et après la mort de son père adoptif, il se met au piano. Novecento se révèle être  un musicien d’exception, sa musique ne ressemble à aucune autre et enchante ceux qui l’entendent. Sa réputation dépasse le cadre du navire et un musicien de jazz reconnu fait la traversée juste pour mesurer l’ampleur du talent de Novecento. Il n’aurait pu entendre cette musique ailleurs car Novecento ne descend jamais du bateau. Toute sa vie se déroule entre l’Europe et New York et le monde se déverse à ses pieds par l’entremise des voyageurs. Grâce à cela, Novecento est capable de parler de n’importe quelle ville comme s’il l’avait visitée. Il n’a donc aucune raison de descendre sur la terre ferme.

« Novecento : pianiste » est un court monologue théâtral, l’écriture est très orale et à la lecture on imagine bien le comédien sur scène. L’histoire de Novecento nous est racontée par Tim Tooney, trompettiste qui fut engagé sur le même transatlantique et  qui se  lia d’amitié avec l’étonnant pianiste. L’histoire de Alessandro Baricco est très originale et poétique. Le personnage central est vraiment surprenant et attachant. J’ai beaucoup apprécié l’idée que le monde venait à Novecento. Rien qu’en écoutant les passagers, il voyage sur la terre ferme.  Il fait sans cesse travailler son imagination et c’est sans doute celle-ci qui l’empêche de descendre du bateau. Le rêve est préférable au réel. « C’est ça  que j’ai appris, moi. La terre, c’est un bateau trop grand pour moi. C’est un trop long voyage. Une femme trop belle. Un parfum trop fort. Une musique que je ne sais pas jouer. » La scène nous montrant Novencento jouant du piano durant une tempête est également très belle, le pianiste se laisse porter par le tangage et l’instrument fait de même. La musique en découlant est magique et envoûtante.

Un joli petit moment littéraire que je vous propose de gagner grâce au prix Campus en répondant à la question suivante :

-Quel est le titre original de ce livre ?

Je vous propose également de jouer pour gagner deux autres romans de la sélection du prix Campus que j’ai déjà chroniqués :

La reine des lectrices d’Alan Bennett en répondant à cette question : quel est le livre qui donne envie à la reine d’en emprunté d’autres ?

Les falsificateurs d’Antoine Bello : que signifie le sigle CFR ?

J’attends vos réponses à l’adresse suivante avant le 18 décembre : leprixcampus@yahoo.fr

Bonne chance à tous !

Proust contre la déchéance de Joseph Czapski

Joseph Czapski (1896-1993), peintre et théoricien de l’art, intègre l’armée polonaise le 1er septembre 1939. Il est fait prisonnier par les Soviétiques à la fin septembre et est interné à Starobielsk avec d’autres officiers polonais. Dans ce camp, 4000 officiers sont entassés et pour surmonter cette épreuve ils décident de se faire des conférences. Ces dernières étaient interdites et se faisaient en cachette. En avril 1940, les officiers polonais furent déplacés et des milliers d’entre eux furent exécutés dans la forêt de Katyn près de Smolensk. Joseph Czapski fit partie des survivants qui furent transférés au camp de Griazowietz où ils restèrent jusqu’en 1941. Dans ce camp, les conférences reprirent de manière plus officielle. Les gradés y parlaient de politique, d’histoire, de peinture et de littérature. Joseph Czapski décida quant à lui de parler de l’œuvre de Marcel Proust. Il le fit sans documentation, sans « La recherche du temps perdu », il faut donc souligner son extraordinaire travail de mémoire.

Joseph Czapski parle admirablement de Proust et de son œuvre. Proust le dandy, le mondain qui décida de se plonger corps et âme dans l’écriture : « Proust s’enfonce dans son travail littéraire. Il s’enterre depuis cette étape jusqu’à sa mort, de plus en plus, dans sa chambre de liège. » A contre-courant de ce qui se faisait (un style plutôt bref et pressé), Marcel Proust écrit son roman fleuve, décrit et invente un univers. A l’origine, la recherche était un flux continu sans interruption de chapitres, de volumes, sans alinéa, sans marges. Idée folle et parfaitement impossible à éditer, Proust devra découper son travail pour le faire accepter. Cette forme initiale, qui aurait été  illisible, est logique et correspond parfaitement au projet de Proust. La recherche est en effet un flot continu de pensées, de sensations, de vies. Le moindre sentiment, la moindre impression y sont disséqués pour rendre ce qu’est la complexité de l’être humain. Joseph Czapski l’exprime ainsi : « La forme du roman, la construction de la phrase, toutes les métaphores et les associations sont une nécessité interne, reflétant l’essence même de sa vision. Ce n’est pas le fait cru, je le répète encore, qui hante Proust, mais les lois secrètes qui le régissent, c’est le désir de rendre conscients les rouages secrets de l’être les moins définis. » La complexité de la phrase comme miroir de l’âme humaine.

Proust hanté, possédé par son œuvre, est présenté par Joseph Czapski comme un obsessionnel revenant toujours sur son travail. Proust avait l’obsession de la perfection, du mot juste, de la phrase exacte (on sait à quel point ses retouches ont pu rendre fous ses éditeurs). L’auteur cherche un absolu inatteignable, une perfection qu’il semble avoir bel et bien atteint si l’on écoute ses lecteurs.

« Proust contre la déchéance » est admirable, c’est une leçon de survie grâce à l’art et une excellente analyse du plus grand auteur français.

Merci aux éditions Phébus d’avoir édité cette belle conférence et à Bénédicte de me l’avoir envoyée.

Ma brillante carrière de Miles Franklin

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Sybylla Melvyn grandit dans le bush australien, dans la ferme de son père à Bruggabrong. Garçon manqué et en admiration devant son géniteur, l’enfant s’épanouit dans la nature. Malheureusement Richard Melvyn se rêve une situation sociale plus avantageuse. Il décide de se lancer dans le commerce du bétail et pour ce faire déménage à Possum Gully, petite ville morne et ennuyeuse. Les affaires ne prennent pas et la famille doit se reconvertir dans la laiterie. Le travail est harassant et même les enfants doivent mettre la main à la pâte. La misère s’installe, l’alcool détruit le père et l’amertume la mère. Sybylla exècre cette vie de labeur. Elle est devenue une jeune femme passionnée ayant soif de culture, de nourritures intellectuelles : « Une troisième part en moi demandait à être nourrie. J’éprouvais un fort penchant pour la littérature. J’étais passionnée de musique. J’empruntais des livres dans le voisinage et pour les lire volais des heures de repos. Cela affectait ma santé et me rendait les tâches physiques plus dures encore qu’aux enfants de mon âge vivant autour de moi. Cette troisième part était prépondérante. En elle je vivais mes rêves, côtoyant des écrivains, des artistes, des musiciens.  » Le caractère emporté de Sybylla et son manque de beauté ne permettent pas à sa mère d’espérer la marier. Elle s’en débarrasse donc en l’envoyant chez sa grand-mère à Caddagat. Une nouvelle vie commence alors pour Sybylla.

A travers ce roman, Miles Franklin (1879-1954) parle de sa propre vie. L’amour de l’art et la volonté d’écrire de Sybylla sont les siens. Le récit de Miles Franklin fait penser à ceux d’Edith Wharton ou à ceux de Jane Austen. Sybylla est une jeune femme déterminée à conquérir sa liberté, son indépendance à l’instar des héroïnes de la grande romancière américaine. Le cadre de vie de  Sybylla  à Caddagat nous y fait penser également : de belles toilettes, des soirées avec piano et récital, bal. La jeune femme peut laisser libre court à son esprit artistique et à son raffinement. Elle y fait la connaissance d’Harold Beecham, propriétaire terrien qui s’intéresse fortement à elle. Mais Sybylla refuse de céder à ses avances et se méfie du mariage. Un petit goût austenien se fait sentir dans leur relation tumultueuse. Mais la fin de l’histoire sera assez loin des intrigues de la demoiselle de Bath et déjouera nos attentes.

Avec ces références, nous sommes en terrain connu et pourtant non. L’Australie se rappelle toujours à nous. Les invités ne se promènent pas dans le jardin à cause des serpents, la chaleur est sans cesse accablante et la nature omniprésente. Miles Franklin la décrit avec infiniment de poésie et de tendresse :  » La course lente de la rivière, le parfum des arbustes, l’or du soleil couchant, la musique fracassante des sabots sur la route de temps à autre, les bruits légers des pêcheurs, le plouf d’un ornithorynque s’ébattant au milieu du courant m’arrivaient comme le plus doux des élixirs dans ce recoin idéal, rêvé pour un poète, au milieu des rochers gris, roses à leur base, tapissés de mousse. » Ces descriptions sensibles nous transportent dans l’Australie sauvage de cette époque.

Un roman fort plaisant et dépaysant.

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La promesse de l’aube de Romain Gary

« Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. » La mère de Romain l’élève seule depuis sa naissance. C’est une femme énergique et débrouillarde, sacrifiant sa vie de femme aux besoins de son fils adoré. Ancienne artiste dramatique de seconde zone, elle rêve pour Romain le destin glorieux qu’elle n’a pas eu : « Elle voulait être une grande artiste et je faisais tout ce que je pouvais. ». Cette promesse du titre, c’est donc aussi celle que se fait à lui-même un fils, à l’aube de sa vie, de réaliser les espoirs fous que sa mère a placés en lui.

Largement autobiographique, La promesse de l’aube est le récit de la jeunesse de Romain Kacew, né russe, juif, et arrivé à Nice à treize ans, dans les années 20, après quelques années passées en Pologne où sa mère avait échoué après avoir fui la Russie soviétique. La France était en effet le seul pays digne, aux yeux de cette francophile acharnée, d’accueillir le génie de son fils. A cette lecture on mesure à quel point sa mère excessivement aimante détermina la destinée de Romain Gary, faisant de lui un humaniste assoiffé de justice et d’absolu, et l’un des plus grands écrivains français.

Même séparé d’elle, comme pendant la guerre alors qu’il était soldat de la France libre, Romain continue de sentir sa présence à ses côtés, veillant sur lui. Le tempérament volcanique de cette maîtresse femme est évoqué avec beaucoup de tendresse, et donne lieu à des scènes cocasses, lorsque par exemple elle claironne à qui veut l’entendre quel grand homme sera son fils, plongeant celui-ci dans la honte et la confusion ! L’humour – « L’humour  est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive » – est d’ailleurs très présent dans ce texte, et Gary n’hésite jamais à tourner « cette arme essentielle » contre lui-même. La scène hilarante de sa calamiteuse audition de comédien devant un directeur de théâtre de Varsovie en témoigne.

« Tu seras un héros, tu seras général, Gabriele d’Annunzio, Ambassadeur de France », « Tu seras Victor Hugo, Prix Nobel », « Nijinsky ! Nijinsky ! Tu seras Nijinsky ! Je sais ce que je dis ! », « Tu auras toutes les femmes à tes pieds »… Sa vie durant Romain Gary courut après cette promesse que sa mère n’eut pas la chance de voir tenue. Il connut certes les honneurs et le succès, mais aussi une insatisfaction existentielle qu’il analyse avec une lucidité d’autant plus émouvante lorsque l’on connaît la fin tragique de l’auteur : « […] une farouche résolution de redresser le monde et de le déposer un jour aux pieds de ma mère, heureux, juste, digne d’elle, enfin, me mordit au cœur d’une brûlure dont mon sang charria le feu jusqu’à la fin. […] au fur et à mesure que je grandissais, ma frustration d’enfant et ma confuse aspiration, loin de s’estomper, grandissaient avec moi et se transformaient peu à peu en un besoin que ni femme ni art ne devaient plus jamais suffire à apaiser. »

Lu dans le cadre du Prix de Campus.

Le chapeau de M. Briggs de Kate Colquhoun

Le 9 juillet 1864, un évènement fait basculer la tranquillité du royaume de la reine Victoria. En ce fameux été pestilentiel, le chef de gare Benjamin Ames fit une découverte macabre : un compartiment de 1ère classe de la North Londaon Railway est tâché de sang. A l’intérieur, il découvre également un sac de cuir, un chapeau et une canne à lourd pommeau maculé de sang. Après des recherches, le corps d’un homme est trouvé sur les voies. L’homme est sévèrement blessé à la tête et décèdera quelques heures plus tard. Les objets retrouvés dans la compartiment permettent d’identifier la victime, il s’agit de Thomas Briggs, employé de banque à la City. Un homme respectable, très probablement assassiné dans un train, voilà une affaire épineuse qui nécessite une résolution rapide pour calmer les esprits. Les enquêteurs de Scotland Yard ont un point de départ : le chapeau découvert dans le wagon n’est pas celui de M. Briggs. Tout le mystère réside dans cet objet : à qui appartient-il et où se trouve le chapeau de M. Briggs ?

L’historienne Kate Colquhoun s’est emparé de manière magistrale de ce fait divers qui en dit long sur l’époque victorienne. « La mort de Thomas Briggs signifiait que, pour la première fois depuis l’invention du chemin de fer, un meurtre avait eu lieu à bord d’un train anglais. » Le train est l’une des inventions majeures du XIXème siècle et on sait à quel point l’Angleterre y a passionnément adhéré. Il réduit les distances, le transport de marchandises, permet les loisirs et le développement des affaires. Des romanciers comme Charles Dickens en font l’apologie. Mais le train défigure les paysages (c’est une des peurs des habitantes de Cranford dans l’adaptation BBC) et les accidents frappent les esprits (Dickens ne se remettra jamais de son terrible accident à Stappelhurst). L’image du train est déjà fragilisée et le meurtre du banquier va augmenter l’angoisse des Anglais. La sécurité de ce moyen de transport est remis en doute. La rapidité, la brutalité de l’agression stupéfient mais pire que tout : personne n’a rien vu ou entendu. La méfiance s’installe.

Et ce sont des inspecteurs modernes qui sont chargés de enquête. Depuis 1842, existent les premiers détectives. « Encouragée par l’adulation que leur vouaient des auteurs comme Dickens, l’Angleterre s’était largement laissé convaincre de l’intelligence supérieure de ces inspecteurs en civil, perspicaces et obstinés. » De nouvelles techniques se mettent en place. Les faits sont étudiés de manière logique et méthodique. Par exemple, les échantillons de sang sont testés et l’on peut déterminer s’il est d’origine humaine ou non. Ce sont les balbutiements de la police scientifique et on constate d’ailleurs que les résultats priment totalement sur les faits.

L’affaire du meurtre de M. Briggs déchaîne l’opinion publique pour deux raisons. Tout d’abord l’engouement des romans à sensation. Les œuvres de Wilkie Collins et Mary Elizabeth Braddon connaissent un succès fou. Les Anglais aiment se faire peur d’autant plus que leurs livres se terminent toujours par la résolution du mystère et l’arrestation du meurtrier. Le cadre de cette littérature est, comme dans le cas de l’assassinat de la North London Railway, la haute société. Le crime sort littéralement du cadre des romans. La deuxième raison qui a rendu ce fait divers si connu, est le développement de la presse à scandale. Les journalistes s’emparent de l’évènement. Les faits sont analysés, décortiqués quotidiennement de manière pléthorique. Aucun détail morbide n’est épargné et le principal suspect est jugé coupable à la une de tous les journaux bien avant le véritable jugement. Le sensationnel l’emporte rapidement sur la véracité des faits. Ces journaux peu scrupuleux déchaînent la haine de l’opinion publique contre le pauvre suspect qui n’avait dès lors plus aucune chance.

« Le chapeau de M. Briggs » est un livre passionnant et haletant de bout en bout. Ce fait divers illustre parfaitement les évolutions engendrées par le progrès galopant et les peurs inhérentes à celui-ci. Kate Colquhoun nous éclaire intelligemment sur l’époque victorienne et l’incroyable retentissement de ce fait divers.

Home de Toni Morrison

Frank Money revient de la guerre de Corée. Il s’installe à Chicago où il tente d’oublier le traumatisme de la guerre. Il y a laissé deux de ses amis d’enfance. Il rencontre Lily qui travaille dans une blanchisserie, Frank voudrait construire une relation avec elle. Les cauchemars des champs de bataille le réveillent toujours la nuit. Un jour, il reçoit un message lui demandant de retourner dans le Sud, sa petite sœur Cee serait en danger de mort. Frank quitte donc Chicago pour rejoindre sa sœur et la ramener à Lotus en Georgie, leur ville natale.

Cette rentrée littéraire m’a permis de découvrir enfin la grande romancière américaine Toni Morrison. Nos chemins ne s’étaient jusque là pas croisés mais je pense que « Home » est une bonne introduction à son œuvre. La construction de ce court roman est très travaillée et nous laisse entendre plusieurs voix. Régulièrement au fil du roman, nous entendons Frank s’exprimer à la première personne. Ces passages en italique nous laissent deviner que Frank raconte sa vie à quelqu’un chargé de la retranscrire. Ils nous permettent de découvrir plus profondément la psychologie de Frank et les horreurs vécues durant la guerre. La narration à la troisième personne est donc la retranscription du témoignage, il semble l’enjoliver (notamment à propos de l’histoire terrible d’une jeune coréenne). Néanmoins le récit n’est pas uniquement celui de la vie de Frank, s’y mêlent également les voix de Lily, de Leonore la grand-mère de Frank et de Cee. Une multitude de destinées qui enrichit le roman.

Le thème central est bien évidemment la ségrégation. Le voyage de Frank allant de  Chicago au Sud est un témoignage des humiliations subies par les noirs. Frank doit toujours faire profil bas, se mettre à l’arrière des bus, dans des compartiments spéciaux dans les trains. Mais Toni Morrison souligne également l’incroyable solidarité qui existe entre noirs. Un guide a été écrit pour aider les noirs à voyager à travers les États-Unis : « Guide de voyage à l’usage des noirs » édité de 1936 à 1964. Frank y trouve des noms, des adresses où demander de l’aide. Malgré cela, il est frappant de constater la résignation totale de Frank, il n’y a pas une once de rébellion en lui. L’enrôlement des noirs dans l’armée avait fait espérer un changement, une égalité de traitement. Mais les noirs ont servi de chair à canon aux blancs qui les exposaient en première ligne. Dans le roman de Toni Morrison, ce sont les femmes qui sont fortes et veulent faire évoluer leur vie. Lily veut devenir couturière à son compte. Leonore,  la grand-mère sans cœur et brutale, dirige sa famille et contrôle les finances. La fragile Cee finit par être plus déterminée, plus volontaire. Elle veut conquérir son indépendance et le plus compliqué sera de le faire admettre à Frank, lui dont le reste d’humanité réside dans son amour pour sa sœur.

Avec une écriture concise et extrêmement poétique, Toni Morrison parle de ce qui lui tient le plus à cœur : la ségrégation aux États-Unis. Un roman d’une grande justesse qui me donne envie de découvrir le reste de son œuvre.

Lu dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire de Price Minister, note : 16/20.