Arsène Lupin contre Herlock Sholmès de Maurice Leblanc

M. Gerbois achète un petit secrétaire en acajou pour la chambre de sa fille Suzanne auprès d’un marchand de bric-à-brac. A peine le meuble acquis, M. Gerbois est accosté par un jeune homme qui lui propose de le racheter. Il refuse, s’irritant face à l’insistance de l’homme. Le lendemain, en rentrant de son travail, M. Gerbois se rend compte que le secrétaire a été volé.

Le vieux général baron d’Hautrec est retrouvé mort au petit matin dans sa chambre. Pas d’effraction visible, l’argent n’a pas été dérobé. Même le splendide et rare  diamant bleu est toujours là, enchâssé dans l’anneau d’or du défunt. Quel est le but d’un tel acte ?

Le Baron Victor d’Imblevalle a été victime d’un vol, une petite lampe juive en cuivre a disparu. Celle-ci a très peu de valeur, mais à l’intérieur était caché un bijou ancien : une magnifique chimère en or sertie de rubis et d’émeraudes. Comment le cambrioleur pouvait-il connaître la cachette ?

 Le point commun de toutes ces affaires, c’est bien entendu le gentleman cambrioleur Arsène Lupin. Celui qui rend folle la police française. Le Commissaire Ganimard a beau faire travailler ses petites cellules grises, rien n’y fait. La perplexité le gagne et la solution s’impose à lui : « C’est justement quand je ne comprends plus que je suspecte Arsène Lupin. » Pour venir en aide au pauvre Commissaire Ganimard, le Préfet de Police fait appel au seul homme capable de contrer Arsène Lupin : Herlock Sholmès. On assiste alors à un combat jubilatoire entre les deux hommes que tout oppose. Maurice Leblanc s’amuse énormément avec le détective anglais et se plaît à le tourner en dérision. Herlock Sholmès est à l’image du héros de Conan Doyle : cérébral, orgueilleux, sérieux, détestant les surprises et l’imprévu. Face à lui, notre héros national est pétillant et joyeux, comme du champagne. Arsène Lupin est un personnage extrêmement plaisant et réjouissant. Il s’amuse sans cesse à piéger ses adversaires ; tout semble léger et facile. « Il avait vraiment de l’allure, une allure de grand acteur qui joue son rôle d’instinct et de verve, avec impertinence et légèreté. Sholmès le regardait, comme on regarde un beau spectacle dont on sait apprécier toutes les beautés et toutes les nuances. » On ne peut être qu’en admiration devant un homme aussi flamboyant, recherchant les dangers pour mieux les contourner. Le combat avec Herlock Sholmès est serré, très serré même. Ce sont deux formidables intelligences qui s’affrontent. La presse s’en mêle également car Arsène Lupin est grand communiquant et s’est mis l’ensemble des journalistes dans la poche. Encore un sujet d’agacement pour notre flegmatique détective anglais ! Qu’il est difficile de venir à bout d’une star nationale !

« Arsène Lupin contre Herlock Sholmès » est un livre à l’image de son héros : divertissant, drôle et plein de panache. Maurice Leblanc a créé un formidable personnage que l’on retrouve à chaque fois avec grand plaisir.

 

Délivrez-moi de Jasper Fforde

Après avoir modifié la fin de « Jane Eyre », Thursday Next, toujours agent chez les LittéraTecs, aurait aimé un peu de repos. Mais c’était sans compter sur Cordelia Flakk, attachée de presse, qui veut voir Thursday sur toutes les chaînes de tv. Notre agent est devenue une véritable vedette mais au discours limité et très encadré. Thursday se lasse donc vite du monde médiatique et heureusement l’apparition de « Cardenio », un manuscrit inédit de Shakespeare, va lui permettre de reprendre du service. La vie pourrait reprendre son cours mais Goliath (multinationale malfaisante) ne l’entend pas de cette oreille. A la fin de « L’affaire Jane Eyre », Thursday avait enfermé un de leurs agents dans « Le corbeau » d’Edgar Allan Poe. Goliath veut le récupérer et pour forcer la main de Thursday, son mari Landen est éradiqué ( c’est-à-dire que sa vie est totalement effacée, seule Thursday se souvient de lui). Mais comment retourner dans « Le corbeau » sans le portail de la prose ?

L’uchronie créée par Jasper Fforde est toujours fort plaisante puisque la littérature y joue une place centrale. Il est très amusant d’imaginer un monde où Shakespeare serait aussi populaire qu’une rock-star : « Mrs Hathaway34 s’épanouit dans un large sourire et nous ouvrit grand sa porte. En entrant, nous remarquâmes que les murs étaient tapissés de portraits de Shakespeare, d’affiches encadrées, de gravures et de plaques commémoratives. La bibliothèque croulait sous les innombrables œuvres et études shakespeariennes; sur la table basse était artistiquement disposés les numéros rares du magazine hebdomadaire de la Fédération Shakespeare, « Willy, on t’aime », et dans le coin de la pièce se dressait un Shakesparleur-magnifiquement restauré- des années trente. A l’évidence, nous avions affaire à une vraie fan. Pas enragée au point de parler uniquement par citations, mais pas loin. »

L’imagination de Jasper Fforde est toujours aussi foisonnante : l’avocat de Thursday communique avec elle à l’aide des notes de bas de page, les Néandertals ont été recréés pour servir aux expériences scientifiques. On découvre l’univers de la Juridiction où sont stockés tous les livres jamais écrits. Thursday y est accueillie par le chat du Cheshire et sa tutrice pour voyager dans les livres est la Miss Havisham de Dickens. Les personnages littéraires voyagent en effet de livre en livre en évitant de perturber l’intrigue. Ce n’est pas toujours le cas, Miss Havisham est à un moment en retard d’un paragraphe et s’exclame : « -Eh bien, Dickens n’a qu’à radoter un peu plus longtemps. »

Cet univers, où l’on croise également Marianne Dashwood, Heathcliff et un homme-mode d’emploi de machine à laver, est bien évidemment agréable pour les lecteurs avertis que nous sommes. Mais comme pour le premier opus, je n’ai pas été totalement emballée par ma lecture. L’intrigue se traîne au milieu et manque de rythme. Et j’éprouve très peu d’empathie pour Thursday. Ma lecture fut sympathique mais je ne suis toujours pas conquise.

 

 

Mémoires d'un valet de pied de William Makepeace Thackeray

 

Charles James Harrington Fitzroy Yellowplush est valet de pied de son état. Après avoir servi brièvement un gentleman au métier douteux, il se retrouve aux ordres de l’Honorable Algernon Percy Deuceace. Ce jeune aristocrate est bien entendu désargenté. Sa haute respectabilité l’empêchant de travailler, Algernon va plutôt utiliser la rouerie pour renflouer ses caisses. C’est ainsi que le jeune Dawkins, voisin de Deuceace, se retrouve totalement plumé au jeu de cartes. Notre jeune aristocrate, ayant fait le coup avec un autre mais n’ayant aucune intention de partager, se réfugie en France. Loin de ses dettes et de la justice, Algernon profite très agréablement de la vie. Il rencontre une jeune veuve et sa belle-fille riches à millions. Algernon souhaite assurer sa fortune par le mariage. Mais à laquelle des deux femmes bénéficie le testament de feu le mari ?

L’ouverture de ce court roman de William Makepeace Thackeray donne le ton : « Les mémoires sont à la mode. Pourquoi donc n’écrirais-je pas les miens ? Je possède toutes les qualités requises pour réussir dans ce genre de littérature : une haute opinion de mon propre mérite et une bonne envie de médire de mon prochain. » C’est donc avec beaucoup d’ironie que Thackeray critique la haute société anglaise. Algernon est totalement désargenté mais il veut continuer à tenir son rang. Mieux vaut la tricherie, le vol, le mensonge que de s’abaisser à travailler. Son valet participe à ses nombreux forfaits et s’en délecte.

Mais le cynisme d’Algernon n’est rien à côté de celui de son père. Il faut croire que la tromperie et la ruse sont transmissibles génétiquement chez les aristocrates anglais. Et à la fin des « Mémoires d’un valet de pied », ce n’est pas la vertu qui triomphe loin de là ! Ce sont le vice, la cupidité et la perversité absolue. Et le valet ne vaut pas mieux que ses maîtres. Il espionne, trompe les huissiers et s’offre au plus offrant sans remords ni morale.

« Mémoires d’un valet de pied » est d’un cynisme réjouissant. La plume acérée de Thackeray est extrêmement drôle. Je me suis régalée de l’amoralité de tous les personnages. Je ne résiste pas à un dernier exemple des traits d’esprit de l’auteur : « Milady, veuve de deux années de date, était grande, blonde, rose et potelée. Elle avait l’air si froid, qu’on craignait presque de la regarder une seconde fois de peur de s’enrhumer (…). »

Nuage de cendre de Dominic Cooper

« Dans la partie centrale du Mùlasysla, l’administration du comté était divisée entre les deux shérifs, dont les postes leur donnaient le droit d’exploiter certaines fermes et d’occuper les deux plus belles maisons de la région : celles de Hvannabrekka et de Hjardarhlid, toutes deux dans le district de la Fljotsdalur. » Jens Wium, le danois, et Thorstein Sigurdsson, l’islandais, se détestent et s’affrontent sans cesse. Thorsteinn accuse le shérif danois de piller les fermes dont il a la charge. En 1739 un évènement va exacerber la haine entre les deux hommes. Deux orphelins, Sunnefa et son frère Jon, sont accusés d’inceste. La jeune femme de 18 ans a mis au monde l’enfant de son frère. Les deux jeunes gens doivent s’expliquer devant le shérif de leur juridiction : Jens Wium. Celui-ci applique durement la loi, ça sera la peine de mort pour Sunnefa et Jon. Pour confirmer le verdict, la Grande Assemblée doit se réunir. Elle ne se réunit qu’une fois par an et tous les acteurs de l’affaire doivent pouvoir être présents. Les terribles conditions climatiques retardent souvent cette réunion. Avant que Sunnefa et Jon puissent être jugés, les deux shérifs décèdent. La rivalité entre les deux hommes se poursuit avec leurs deux fils : Hans et Pétur qui reprennent les charges de shérif. La tragédie couve sous le ciel plombé de cendres.

Dominic Cooper choisit de nous raconter  cette histoire à travers différents points de vue. Le livre se compose de témoignages, de journaux intimes, de lettres. Le récit fait également des aller-retours entre le passé et le présent. Cette construction élaborée rend l’histoire très vivante, très dynamique. Passées les premières pages et la difficulté des nombreux patronymes (je n’ai clairement pas l’habitude des sonorités islandaises mais Dominic Cooper a pensé à moi e expliquant en introduction la composition des noms de famille islandais), je ne me suis pas du tout perdue dans ces différentes voix.

Les deux histoires montrent bien la noirceur et la faiblesse humaines. L’amour incestueux de Sunnefa et Jon montre le désarroi de l’âme humaine face à l’isolement, à la solitude. Ils vivaient dans une ferme extrêmement reculée, presque coupée du monde. L’affrontement entre les deux shérifs est quant à lui le produit d’un fort ressentiment dû à l’annexion de l’Islande par le Danemark. Les relations humaines sont très tourmentées, violentes ; elles ont faites de jalousie, de mensonges, de non-dits.

La nature, essentielle dans ce livre, exacerbe et est le reflet des passions des personnages. Elle est sauvage, brutale et laisse la terre exsangue. Les populations souffrent du déchaînement des éléments, les famines se suivent. Dominic Cooper nous fait parfaitement sentir la dureté d’un tel pays, le poids du climat sur le quotidien des habitants. « La neige arriva dans le noir, portée par un vent de nord-est un soir que tout le monde était assis devant un bol de soupe préparée à base de mousse de montagne. Pendant tout la nuit, la neige continua de souffler sur la ferme si bien qu’aux premières lueurs du jour le demain matin, ils se retrouvèrent complètement enneigés, portes et fenêtres bloquées. Au-delà s’étendait un monde blanc chaotique et fumant balayé par des vents violents. »

« Nuage de cendre » est un très beau livre, les sentiments y sont aussi tourmentés et sauvages que la nature. L’intrigue est passionnante et je l’ai dévorée en trois jours !

Il s’agit de ma première lecture pour le very private prix kiltissime de la très écossaise Cryssilda et cela commence fort bien !

La vie en sourdine de David Lodge

Desmond Bates est un universitaire à la retraite, il enseignait la linguistique au nord de l’Angleterre. Son temps se partage entre la lecture du Guardian, tasse de thé, des soirées mondaines organisées par sa femme et son vieux père résidant à Londres. Outre le fait que Desmond s’ennuie, son principal problème est de comprendre ce qu’on lui dit. Desmond est en effet sourd comme un pot. C’est à cause de ce handicap qu’il va se retrouver dans une situation délicate.  Lors d’un vernissage d’exposition, Desmond rencontre une jeune et jolie étudiante, Alex Loom. Celle-ci converse avec lui, mais lui n’entend absolument rien, le lieu est particulièrement bruyant. Desmond dit oui à tout ce qu’elle lui propose. Il a sans le savoir accepté de l’aider dans sa thèse et de la revoir le lendemain chez elle. Alex va rapidement devenir très envahissante et Desmond va avoir du mal à se dépêtrer de cette relation.

David Lodge commence son roman sur un thème qui lui est cher : les affres des universitaires. Le campus novel a fait sa gloire et son succès notamment avec sa trilogie (« Changement de décor », « Un tout petit monde » et « Jeu de société »). Mais on se rend rapidement compte que le thème principal de « La vie en sourdine » est tout autre. La vie universitaire sert de décor a des sujets plus sombres : la vieillesse, la diminution des capacités, le crépuscule de la vie et la mort. David Lodge traite cela avec plus ou moins d’humour. La surdité de Desmond est l’occasion de passages hilarants. Bien entendu, il comprend tout de travers ce qui donne des quiproquos cocasses. Desmond se lance également dans une comparaison entre cécité et surdité. Le premier handicap est toujours perçu comme tragique alors que le 2ème est source de rire voire d’agacement. Desmond tente de comprendre cette différence de traitement : « Les aveugles sont touchants. Les gens qui voient les considèrent avec compassion, se donnent de la peine pour leur porter assistance, les aider à traverser des rues passantes, les avertir des obstacles, caresser leur chien. Le chien, la canne blanche, les lunettes noires sont des signes visibles de leur infirmité qui suscitent un mouvement spontané de sympathie. Nous autres durs de la feuille ne disposons d’aucun signe de ce genre susceptible d’induire de la compassion. Nos prothèses auditives sont presque invisibles et nous n’avons pas d’adorable animal chargé de s’occuper de nous. »

La tonalité humoristique change au fil du roman et devient plus mélancolique. Le père de Desmond décline rapidement, il vit seul et se refuse obstinément à entrer en maison de retraite. Cette relation père/fils est l’occasion pour David Lodge de nous parler du temps qui passe, de la vieillesse avec beaucoup de délicatesse et d’émotion.

« La vie en sourdine » est un roman très réussi avec un David Lodge au mieux de sa forme. Le roman est tour à tour drôle et émouvant. Le vécu de l’auteur se sent beaucoup puisque lui aussi souffre de surdité. David Lodge fait montre de beaucoup d’autodérision et de recul. Encore une lecture savoureuse en compagnie de ce grand écrivain anglais !

Les 39 marches de John Buchan

« Et voilà ! A 37 ans, ayant bon pied bon oeil, pourvu d’une fortune suffisante pour ne songer qu’à me distraire, je bâillais toute la journée à me décrocher la mâchoire. J’étais donc décidé à mettre un point final à mon séjour et à repartir vers le veld, car dans tout le Royaume-Uni, on n’eût trouvé personne qui s’ennuyât autant que moi. » Revenu d’Afrique du Sud, Richard Hannay a du mal à s’habituer à la tranquillité du quotidien anglais. Mais l’aventure ne va pas tarder à frapper à sa porte. Un voisin de Richard, un dénommé Scuder, fait irruption chez lui et lui demande de le cacher. Scuder serait poursuivi par une organisation criminelle : la Pierre Noire. Celle-ci cherche à déstabiliser l’Europe en faisant assassiner le premier ministre grec  (oh le joli McGuffin qui a dû plaire tout de suite à Hitchcock !). Richard Hannay accepte bien entendu d’héberger Scuder, un peu de piment dans sa vie est exactement ce qu’il cherchait. Sa situation va se compliquer lorsque le corps de Scuder est retrouvé sans vie dans son salon. Richard Hannay n’a plus qu’à fuir loin de Londres et essayer de sauver l’Europe.

« Les 39 marches » est un court récit d’aventure, mené à un rythme trépidant. Richard Hannay trouve refuge dans un endroit reculé et sauvage : l’Écosse. A partir de là, le héros n’aura aucun moment de répit. Il devra trouver les moyens  les plus fous pour se cacher, comme se déguiser en laitier, remplacer un casseur de pierres ou soutenir un candidat libéral aux élections locales. Le récit des aventures de Richard Hannay est totalement rocambolesque et parfois improbable. Il est accueilli par tout le monde, personne ne se méfie de lui même lorsqu’il explique qu’il est recherché par la police pour meurtre ! Peu importe la vraisemblance puisque le récit nous emporte avec bonne humeur et humour.

Un homme ordinaire sur qui tombe l’aventure et qui est accusé à tort, voilà un point de départ qui cadrait parfaitement avec l’univers Hitchcockien. La course-poursuite à travers la lande écossaise est hautement cinématographique. « Les 39 marches » est un petit livre enlevé, un divertissement fort sympathique.

Cryssilda a, elle aussi, parcouru l’Écosse pour sauver le Royaume-Uni.

        

Le billet récapitulatif du challenge est ici.

La dernière conquête du Major Pettigrew de Helen Simonson

A Edgecombre Saint Mary, la vie du Major Ernest Pettigrew se déroule entre tasses de thé, parties de golf, balades et littérature. Veuf depuis quelques années, le Major apprend le décès de son seul et unique frère Bertie. La solitude gagne le cœur du Major et son fils Roger n’est d’aucune aide. Arriviste, il ne pense qu’aux marchés financiers et aux relations aristocratiques de son père. Heureusement le cœur du Major est bientôt illuminé par Mme Ali. Cette veuve d’origine pakistanaise tient l’épicerie du village. Une forte affinité naît entre eux grâce à l’œuvre de Rudyard Kipling. Le rapprochement entre cette étrangère et un retraité du Royal Sussex va créer des vagues dans la petite communauté de Edgecombe Sainte Mary. Le major va rapidement se trouver tiraillé entre les traditions et son coup de cœur pour Mme Ali.

« La dernière conquête du Major Pettigrew » est le premier roman d’Helen Simonson et c’est un vrai feel-good book ! L’ambiance est bien entendu hautement british et le thé coule à flot, toutes les occasions sont bonnes pour déguster une tasse du délicieux breuvage ! « Ils burent leur thé à une petite table en fer partiellement abritée par un hortensia pléthorique aux feuilles rouillées, encombré de floraisons automnales desséchées. Ils gardèrent le silence et Mme Ali dégusta sa tranche de cake sans la moindre trace de ce grignotage affecté si fréquent chez d’autres dames. Il porta le regard vers la mer et se sentit gagné par une sensation de plénitude tout à fait absente de sa vie récente. «  Le Major Pettigrew découvre les petits bonheurs de la vie au contact de Mme Ali. Il se dégage une grande douceur des moments partagés entre ces deux personnages. Helen Simonson nous livre un message plein d’optimisme. Le Major et Mme Ali montrent le rapprochement possible entre deux communautés que l’histoire coloniale a opposées. Cette relation va faire souffler un vent de fraîcheur sur Edgecombe Saint Mary. Mais aussi de folie à l’occasion d’un bal épique qui restera dans les annales de la campagne anglaise ! Les personnages sont attendrissants et notamment le Major Pettigrew, personnification de la gentry campagnarde, qui se laisse finalement emporter par ses sentiments.

« La dernière conquête du Major Pettigrew » a un charme désuet tout à fait plaisant. L’ambiance so british, les personnages, la romance sont un baume de bonne humeur. Et l’auteur n’est pas dénué d’humour ce qui ne fait que rajouter au plaisir de lecture. A lire paisiblement dans un bon fauteuil et une tasse de thé, of course !

Merci à Christelle et aux Editions Robert Laffont pour cette découverte et pour la boîte de thé assortie à la très jolie couverture.

Le mystère Sherlock de J.M. Erre

Avertissement aux lecteurs : ce livre présente un risque aigu de crampes prolongées aux zygomatiques.

Luigi Rigatelli est inquiet, il a laissé trois jours auparavant son hôtel sous une avalanche avec une dizaine de personnes à l’intérieur. Son établissement, nommé « Baker Street », a accueilli dix universitaires spécialisés dans l’étude de Sherlock Holmes. L’hôtel se situe en effet à Meiringen en Suisse, près des fameuses chutes de Reichenbach théâtre du terrible affrontement entre Holmes et Moriarty. Ce colloque prestigieux devait aboutir à la nomination du titulaire de la première chaire d’holmésologie à la Sorbonne. Luigi est donc pressé de libérer ses brillants hôtes.  Arrivé avec les pompiers, il retrouve devant l’hôtel l’inspecteur Lestrade et son adjoint Flipo. Les hommes dégagent l’entrée de manière brutale en défonçant la porte à l’aide du camion des pompiers. Efficace sauf pour Oscar Lecoq, l’un des universitaires, qui se trouvait derrière celle-ci et fut aplati avec. Ce détail mis de côté, la fouille des lieux peut débuter. Mais point d’universitaires à l’horizon… « Où étaient passés les participants au colloque , Lestrade et Poséidon se posèrent la question ; Flipo et Rigatelli leur apportèrent la réponse. En criant très fort, depuis les cuisines. En effet, le caporal, qui avait ressenti les signes avant-coureurs d’une grosse fringale, avait demandé au directeur s’il n’avait pas quelque chose à lui mettre  sous la dent. celui-ci fut ravi de faire visiter ses cuisines ultramodernes. Tout se passa à merveille jusqu’à ce que Flipo réclame de la charcuterie. Car il fallut alors ouvrir la chambre froide, où il y avait du saucisson vaudois, de la viande des Grisons, et du cadavre d’universitaire. Dix corps bien alignés. De quoi calmer les envies de charcutaille. » L’enquête de l’inspecteur Lestrade peut alors commencer.

Le dernier livre de J.M. Erre est un véritable baume de bonne humeur. Les traits d’esprit, l’humour de l’auteur sont un régal. J.M. Erre mélange l’univers de Sherlock Holmes et celui d’Agatha Christie puisque « Le mystère Sherlock » s’inspire de l’intrigue « Des dix petits nègres ». Plongés dans un espace clos, dix universitaires, complètement farfelus voire franchement barrés, se disputent la chaire d’holmésologie. J.M. Erre se moque gentiment de l’univers des universitaires et de leurs théories capilotractées. Les thèses défendues sont très variées et toutes plus ridicules les unes que les autres. Elles vont de « Sherlock Holmes contre les huîtres, analyse psychotextuelle d’une phobie alimentaire », à Sherlock est le père d’Arsène Lupin ou bien encore Mme Hudson est la compagne de Holmes. Car pour nos universitaires, alignés bien sagement dans le réfrigérateur de l’hôtel Baker Street, Sherlock Holmes a réellement existé et Conan Doyle n’était que son agent littéraire. La frontière entre la réalité et la fiction est devenue quelque peu poreuse pour ces intellectuels en pleine décomposition.  derrière la blague, J.M. Erre explore la puissance de la littérature et la création d’un mythe. Il ne pouvait choisir meilleur exemple que celui de Sherlock Holmes qui échappa à sonauteur. Conan Doyle fut obligé de ressusciter son détective face à la fureur de ses lecteurs. Un personnage qui dépasse son créateur et continue à nourrir l’imaginaire littéraire.

« Le mystère Sherlock » est un livre hilarant que je ne saurais trop vous conseiller de lire. Une excellentissime lecture qui fait un bien fou au moral. Une dernière citation pour finir de vous convaincre : « Un meurtre sans chichis, un peu classique sans doute, mais ce besoin d’originalité à tout prix qui est la marque de notre époque n’est-il pas le signe d’une société désorientée ? Le meurtre moderne, c’est un peu comme la nouvelle cuisine : on va chercher des influences un peu partout, on fait des mélanges et, neuf fois sur dix, on est déçu. Là, on avait un bon vieux crime à l’ancienne, une valeur sûre. Le surin dans le palpitant, c’est le pot-au-feu du meurtre. »

Un immense merci à Bénédicte aux éditions Buchet-Chastel pour ce grand moment de rigolade littéraire.

La dame en noir de Susan Hill

La veille de Noël, au coin du feu, la famille d’Arthur Kipps tente de se faire peur en se racontant des histoires de fantômes. Quand vient le tour d’Arthur, il se crispe et quitte brutalement la pièce. Et ce n’est pas faute de connaître une histoire à raconter :  » Ils m’avaient reproché d’être un rabat-joie pour m’inciter à raconter l’histoire de fantômes que je devais forcément connaître, comme tout un chacun. Et ils avaient raison : je connaissais une histoire, une histoire véridique, mêlant l’obsession et le mal, la peur et l’incompréhension, l’horreur et la tragédie. Mais en aucun cas il ne s’agissait d’un récit à narrer pour le simple plaisir de se divertir au coin du feu le soir du réveillon. » C’est cette histoire qu’Arthur décide de coucher sur le papier afin de l’exorciser.

Jeune notaire, il fut envoyé à Crythin Gifford pour régler la succession de Mrs Drablow. Arthur a pour mission de trier tous les papiers laissés par la défunte dans son manoir du Marais. Après un long voyage, Arthur découvre la typographie du lieu : le manoir se trouve sur une presqu’île extrêmement isolée du reste du village. L’endroit est sinistre. Pire, lors de l’enterrement de Mrs Drablow, Arthur voit une dame en noir au visage inquiétant et ravagé. Qui est cette dame en noir ?

Susan Hill a écrit un roman gothique classique, hommage à ceux de W. Wilkie Collins ou Mary Elizabeth Braddon. Elle sait créer une atmosphère propice à l’angoisse. Le manoir de Mrs Drablow est bordé de marais, coupé du monde dès que la mer monte. La brume marine envahit très subitement les lieux : « En me retournant, je fus surpris de constater que le manoir avait disparu, effacé non par les ombres du crépuscule mais par un épais brouillard marin qui déferlait sur les marais et enveloppait tout : moi, la maison dans mon dos, l’extrémité de la chaussée et la campagne à l’horizon. »  Le lieu est particulièrement propice à l’apparition de fantômes, de cris inquiétants au milieu des sables mouvants.

La fin de l’histoire d’Arthur Kipps n’est pas vraiment renversante, on devine assez vite comment cela va s’achever. Malgré cela, Susan Hill arrive à tenir son lecteur en haleine. L’inquiétude monte au fil des pages avec des pics de tension comme par exemple lorsque Arthur pénètre dans la nursery pour la première fois. Il est évident que le héros n’est pas un froussard, à sa place je ne serais jamais rentrée dans cette pièce et serais restée sous les couvertures ! Il faut également souligner la sobriété de Susan Hill qui n’en rajoute pas dans les effets effrayants. La suggestion est de mise et je lui en sais gré. D’ailleurs le roman est assez court et s’achève sur la révélation du drame vécu par Arthur. Pas besoin d’en rajouter, le lecteur reste sur l’effroi de l’évènement.

Rien de révolutionnaire dans ce roman à l’ambiance gothico-victorienne mais il ne faut pas bouder son plaisir. « La dame en noir » est un divertissement agréable dont l’intrigue est bien menée et où l’angoisse est véritablement palpable.

PS : Depuis ma lecture, j’ai eu l’occasion de voir l’adaptation de James Watkins en compagnie de Lou. L’intrigue a été très largement modifiée et j’ai trouvé ça un peu dommage car elle était bien menée dans le livre. Daniel Radcliffe  (qui s’en sort bien d’ailleurs) incarne Arthur Kipps et il est en mode dépressif tout le long du film. Il faut dire que le sort s’est acharné sur lui dès le commencement contrairement au livre qui le laisse un peu respirer. Le destin du jeune homme est entièrement tragique dans l’adaptation, aucune lueur de joie n’apparaît (sauf à la toute fin mais c’est assez déprimant également !). C’est donc un film très sombre, très noir à l’image du fantôme qui hante le manoir du Marais. La reconstitution est très réussie, les décors sont absolument splendides. Il faut dire que ce film est l’occasion de retrouver la Hammer qui avait totalement sombré dans l’oubli. Cette maison de production était spécialisée dans les films d’épouvante, notamment la série des Dracula avec Christopher Lee. La Hammer n’a pas perdu la main et sait toujours créer des atmosphères angoissantes et gothiques à souhaits. On sursaute sur son fauteuil à chaque apparition de la dame en noir, le contrat d’effroi est donc parfaitement rempli.

Dans l’ensemble, c’est plutôt un film réussi. (Par charité chrétienne, je ne m’étendrais pas sur la scène où un cadavre est sorti des marais presque intact après y avoir séjourné une cinquantaine d’années…) L’ambiance est inquiétante, les décors magnifiques, les acteurs justes. J’aurais sans doute plus apprécié ce film si je n’avais pas lu le livre car l’histoire a été trop modifiée à mon goût. Un petit divertissement bien sympathique qui vous fera passer un bon moment de frayeur !

                                               

Les dames de Grâce Adieu de Susanna Clarke

 « Les dames de Grâce Adieu » de Susanna Clarke est un recueil de huit contes féériques. Il a été écrit deux ans avant le grand succès de l’auteur « Jonathan Strange & Mr Norrell ». les différentes histoires ont pour point commun de nous montrer la proximité entre le monde réel et le pays des fées. Le monde magique peut se trouver au détour d’un pont, derrière un bosquet, le passage de l’un à l’autre se fait insensiblement.

L’imagination débordante de Susanna Clarke peuple ses contes de personnages plus incroyables les uns que les autres : le fantasque Tom Brightwind capable de construire un pont en une nuit, Mrs Mabb si nuisible et invisible, les dames de Grâce Adieu magiciennes féministes. Susanna Clarke mêle à ses créations des personnages historiques comme le Duc de Wellington ou Marie reine d’Écosse qui tous deux ont des problèmes de broderies ! Certaines légendes européennes sont présentes également comme celle de Rumpelstiltskin tiré d’un conte des frères Grimm. L’univers développé dans les nouvelles n’est pas sans faire penser « Au songe d’une nuit d’été » de William Shakespeare, d’ailleurs Obéron et Titania sont bien présents. On retrouve la même magie, la même féérie. L’atmosphère y est également légère et bucolique : « Des arbres majestueux d’un âge et d’une ramure vénérables entouraient une grande pelouse d’un vert velouté. Les arbres étaient tous taillés dans des formes égales et arrondies, chacun plus grand que le clocher de l’église de Kissingland, chacun un mystère à part entière, et chacun doté par le soleil du soir d’une longue ombre, aussi mystérieuse que lui. Loin, bien loin au-dessus, une lune minuscule pendait dans le ciel bleu comme son propre fantôme inconsistant. »

Les histoires peuvent aussi être humoristiques comme la dernière « John Uskglass et le charbonnier ». John Uskglass « roi du nord de l’Angleterre et de parties de Féérie, et le plus grand magicien qui eût jamais vécu » va voir ses pouvoirs contrecarrés par un simple charbonnier mécontent et têtu !

Pour les admirateurs de « Jonathan Srange & Mr Norrell », le premier des deux magiciens fait son apparition dans la nouvelle éponyme du roman. Il semble que celle-ci soit un épisode retranché du best-seller. Jonathan Strange y découvre que, contrairement à ce qu’il pensait, les femmes aussi s’y connaissent en magie.

L’ambiance onirique de ces huit contes est délicieuse et charmante. Toutes les histoires ne m’ont pas autant séduite mais l’ensemble reste fort plaisant. Un petit passage amusant contre la littérature anglaise et probablement les romans de Jane Austen : « Il sembla méditer une minute ou deux, puis, n’arrivant nulle part, il secoua la tête et poursuivit :

Que disais-je ? Ah oui ! Alors, naturellement, j’ai beaucoup à dire. Ces sottes, elles, ne font rien. Absolument rien ! Un peu de broderie, quelques leçons de musique. Oh ! Et elles lisent des romans anglais ! David ! Avez-vous jamais ouvert un roman anglais ? Eh bien, ne vous donnez pas cette peine. ce n’est qu’un tas d’inepties sur les perspectives de mariage de demoiselles aux noms fantaisistes. »  Les magiciens n’ont pas forcément bon goût !

Un grand merci à Christelle et aux Éditions Robert Laffont pour cette découvert.

Le billet de ma copine Cryssilda avec qui j’ai eu le plaisir de lire ce livre est ici.