L'intrusion de Adam Haslett

Doug Fanning est l’exemple de la réussite sociale. Il est trader pour Union Atlantic, l’une des plus grandes banques de Boston. Grâce à son ambition sans limite, il a rapidement gravi les échelons pour devenir le responsable des opérations boursières à l’étranger. Ce poste haut placé lui permet de construire une villa gigantesque à Finden, près de Boston. C’est une véritable revanche pour Doug puisque sa mère était femme de ménage dans cette ville. Cette villa, symbole absolu de son pouvoir, va pourtant lui causer des problèmes. Sa voisine, Charlotte Graves, n’accepte pas l’intrusion de Doug Fanning dans son paysage. Le terrain sur lequel a été construite la maison avait été légué à la mairie de Finden par le grand-père de Charlotte. La mairie devait entretenir cette terre recouverte d’arbres. La construction a bien entendu totalement défiguré le paysage et Charlotte ne peut tolérer un tel spectacle. Elle va donc attaquer la mairie de Finden en justice.

Adam Haslett décrit dans « L’intrusion » un monde glaçant, celui de la finance. Il fait s’entrecroiser les destins, les voix de différents personnages plus ou moins acteurs de ce monde de l’argent roi. Deux personnages émergent de manière significative : Doug et Charlotte. Ils incarnent deux visions qui s’opposent et sont irréconciliables. Doug est l’immoralité incarnée. Le premier chapitre durant la guerre Iran/Irak le montre bien puisqu’il laisse abattre un avion civil sans broncher. C’est cette immoralité qui le poussera vers les sommets de Union Atlantic. Charlotte est une ancienne prof d’histoire, solitaire qui perd un peu la tête. Pour elle, Doug est le symbole de la perte de sens de nos sociétés modernes. Les mots n’ont plus le même poids, l’histoire est oubliée ou dévoyée. En cherchant à faire raser la villa de Doug, Charlotte pense trouver le combat de sa vie, celui qui va habiter son âme de militante. Rétablir le legs de son grand-père, c’est réhabiliter l’histoire de Finden.

Le coeur de « L’intrusion » c’est le monde de la finance, un monde d’un cynisme inouï. Les grandes entreprises, les grandes banques ne fonctionnent que dans le virtuel. Leurs décisions influent sur le quotidien de milliers de personnes qui semblent inexistantes. Adam Haslett décrit avec précision les transactions financières, les montages.  Je dois avouer ne pas avoir saisi  ces passages mais je pense que ce côté abscons souligne la volonté d’opacité des marchés financiers. Le commun des mortels ne doit pas comprendre les risques faramineux pris avec leurs économies. C’est écœurant de constater que les grands groupes ne prennent en réalité aucun risque. La banque fédérale américaine, où travaille le frère de Charlotte, couvre les pertes sous prétexte d’un risque systémique mondial. Un petit sacrifice de trader (on pense à l’affaire Kerviel) permet de faire croire à une régulation, à une justice qui est totalement factice. Rien n’arrête le circuit de l’argent.

C’est sur un ton froid, presque clinique que Adam Haslett décrit une société en crise. L’abstraction de l’argent amène une déshumanisation, une mise à distance de la réalité. Adam Haslett signe là un premier roman réussi, un constat désespéré sur notre monde.

Merci à Lise at aux éditions Folio.

Les pauvres gens de Fédor Dostoïevski

« Les pauvres gens » est le premier roman de Fédor Dostoïevski et date de 1846. Les deux protagonistes, Makar Dévouchkine et Varenka Dobrossiolova, sont des parents éloignés vivant l’un en face de l’autre. Ils s’écrivent fréquemment et le livre est constitué presque uniquement de leurs lettres. Makar est un petit fonctionnaire pauvre comme on en trouve en nombre dans la littérature russe du XIXème (Makar lit d’ailleurs « Le manteau » de Gogol dont le héros est lui-même un fonctionnaire miséreux). Il tombe amoureux petit à petit de sa parente et il la couvre de cadeaux malgré son manque d’argent. Varenka est une jeune orpheline, déshonnorée par un propriétaire terrien M Bykov. Elle vient vivre à  Saint-Pétersbourg pour s’éloigner de sa honte. Le bon Makar la prend sous son aile allant jusqu’à mettre en péril sa situation.

A travers la correspondance sentimentale de Makar et Varenka se dessinent déjà les thèmes classiques de l’œuvre de Dostoïevski. l’auteur se livre à une étude de l’âme humaine. Makar est un homme sensible, prêt à tout pour le bonheur de Varenka. Il se met à lire, à fréquenter des cercles intellectuels pour séduire la jeune femme. Mais cette dernière ne semble jamais satisfaite. Makar en fait toujours plus jusqu’à sombrer. Il est difficile de savoir à quel jeu joue Varenka : est-elle une jeune femme naïve ayant souffert ou utilise-t-elle Makar ?

L’histoire de Makar et Varenka est l’occasion pour Dostoïevski de parler des quartiers les plus pauvres de Saint-Pétersbourg. Tout au long de sa vie d’écrivain, Dostoïevski s’intéresse à la misère humaine, au plus grand dénuement. Ses personnages habitent toujours des quartiers, des appartements sordides : « Oh le taudis dans lequel je me retrouve, Varvara Alexéïevna ! Oh quel appartement ! Avant, n’est-ce pas, je vivais comme une marmotte, vous savez bien ; tranquille, sans bruit ; une mouche volait, chez moi, avant, eh bien, je l’entendais, la mouche. Et là, le bruit, les cris, le tintamarre ! (…) Imaginez, plus ou moins, un long couloir, complètement sombre, et pas propre. (…) Ne demandez pas de calme, c’est une arche de Noé !  » C’est dans ce terreau de misère que germe la complexité de l’âme humaine chère au grand écrivain russe.

« Les pauvres gens » n’a pas encore la puissance des grands romans de Dostoïevski mais c’est une entrée en littérature qui contient déjà une étude intéressante de la nature humaine.

Quand j'étais Jane Eyre de Sheila Kohler

Les premiers chapitres de « Quand j’étais Jane Eyre » nous plonge dans l’obscurité d’une chambre occupée par une fille et son père. Ce dernier vient de subir une opération des yeux et sa fille veille sur lui. Nous sommes à Manchester en 1846, le père s’appelle Patrick Brontë et sa fille Charlotte. Dans la pénombre de la pièce, loin du presbytère familial de Haworth, Charlotte se met à écrire ce qui deviendra l’un des grands classiques de la littérature anglaise : « Jane Eyre ». Ce livre, largement inspiré par des épisodes de la vie de l’auteur, se construit peu à peu devant nous. Charlotte Brontë y transcende ses expériences malheureuses, ses souffrances. De retour à Haworth, Charlotte se battra sans relâche pour faire éditer son livre et ceux de ses sœurs : Emily et Anne.

« Quand j’étais Jane Eyre » est un vibrant hommage à Charlotte Brontë et à son chef-d’œuvre. Sheila Kohler mêle biographie et imagination comme l’a fait Charlotte dans son livre. Le processus créatif est au cœur de ce roman.  Charlotte se remémore sa vie : le pensionnat et ses conditions de vie déplorables, la Belgique et son professeur bien aimé, la jeunesse de son frère Branwell. Tout est inspirant et tout est transfiguré dans l’œuvre. Sheila Kohler s’insinue dans la tête de son personnage pour nous transmettre ses pensées, ses états d’âme avec beaucoup de finesse. On découvre une Charlotte Brontë blessée par la vie, féministe (« Elle aimerait toucher d’autres femmes, quantité de femmes. Elle aimerait les divertir, les éblouir, formuler ce qu’elles cachent dans le secret de leur cœur, leur faire sentir qu’elles appartiennent à une large communauté d’êtres en souffrance. Elle aimerait leur décrire tout ce que ressent une femme : l’ennui d’une vie réduite à de fastidieuses tâches domestiques. ») , solide et déterminée à publier son travail.

« Quand j’étais Jane Eyre » nous plonge également dans le quotidien d’une famille incroyablement créative. Depuis l’enfance, les enfants Brontë écrivent et inventent des mondes imaginaires d’une grande complexité. Chaque membre de la famille a du talent : Emily, Charlotte et Anne persistent dans l’écriture, Branwell écrit et peint mais sombre malheureusement dans l’opium. Daphné du Maurier a consacré un excellent livre à ce frère brillant intitulé « Le monde infernal de Branwell Brontë ».  Sheila Kohler nous montre aussi la rivalité entre les trois sœurs qui veulent chacune être publiée. Mais c’est aussi cette émulation  qui a permis la création de romans magnifiques comme « Les Hauts de Hurlevent », « Jane Eyre » ou « Agnès Grey ».

« Quand j’étais Jane Eyre » rend de manière très juste l’ambiance au presbytère de Haworth : l’extraordinaire imagination des enfants, l’austérité de cette vie, les tragédies si nombreuses. Sheila Kohler nous dépeint Charlotte Brontë avec délicatesse et sensibilité. Un roman très réussi qui me donne grandement envie de me replonger dans « Jane Eyre » et dans « Les Hauts de Hurlevent ».

Un grand merci à Babelio et aux éditions de la Table Ronde pour cette lecture.

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Les mystères de la forêt de Ann Radcliffe

 

Le livre s’ouvre sur un carrosse qui s’enfuit en pleine nuit. A son bord, M et Mme La Motte qui tentent d’échapper à la justice. La Motte a mené une vie dispendieuse faite de luxure et de jeu. Ayant largement abusé de la crédulité de ses contemporains, La Motte doit tout abandonner pour sauver sa peau. Au cours de sa fuite, le couple s’arrête à côté d’une maison isolée sur la lande. La Motte se fait alors kidnapper par de bien étranges bandits. Ces derniers acceptent de rendre sa liberté à La Motte à condition qu’il prenne en charge leur prisonnière. Celle-ci est une très belle jeune fille du nom d’Adeline. Pour garder la vie sauve, La Motte l’embarque avec lui. L’équipage en fuite va trouver refuge dans une abbaye en ruines au beau milieu d’une forêt. C’est dans ce cadre inquiétant que vont se dérouler les mésaventures d’Adeline.

Ann Radcliffe est la reine du roman gothique anglais. « Les mystères de la forêt » a été publié en 1791, trois ans avant son grand succès « Les mystères d’Udolphe ». L’intrigue se situe au XVIIIème siècle et est inspiré d’un fait divers. La traduction est très XVIIIème, c’est une langue un peu désuète qui donne beaucoup de charme au roman. « Les mystères de la forêt » est un récit initiatique, l’apprentissage de la pureté face au vice. Adeline incarne la vertu malmenée par les mauvaises pulsions des hommes. Tous semblent la convoiter, l’envier, la désirer. Adeline doit faire face à toutes les sollicitations et résiste fermement. Elle est enlevée à plusieurs reprises, est enfermée, doit s’enfuir, cela fait beaucoup pour une si jeune fille. Surtout pour une personne à la sensibilité exacerbée, Adeline pleure en effet beaucoup et s’évanouit régulièrement. C’est un personnage féminin typique des romans gothiques : forte face aux épreuves mais avec beaucoup d’effusions. Sur 520 pages, c’est un peu lassant.

Il ne faut pas non plus attendre un quelconque réalisme dans le déroulement de l’intrigue. Le roman gothique est du romanesque pur. Les rebondissements se suivent sans discontinuer et tous les fils de l’histoire finissent par se rejoindre. Le récit est totalement rocambolesque et improbable ; mais l’écriture est rythmée et au final cette succession d’aventures passe très bien.

Comme dans tout roman gothique, la nature est au cœur de l’intrigue. Les paysages sont source de sublime, de frissons, mais aussi d’extase. Ann Radcliffe suit les préceptes de Rousseau qui plaçait la nature au centre de tout. La forêt où se situe la première partie du roman symbolise la dialectique du roman gothique : elle est à la fois effrayante et protectrice du monde extérieur.  » Le temps que Pierre fut absent son inquiétude (celle de La Motte) l’employa à examiner les ruines et à parcourir les environs. Ils étaient agréablement romantiques et les arbres touffus dont ils abondaient semblaient séparer cet asile du reste de l’univers. Souvent une trouée entre les arbres découvrait un immense paysage terminé par des montagnes qui se confondaient dans le lointain avec le bleu de l’horizon. Un ruisseau chatoyant serpentait dans un doux murmure au pied de la terrasse où s’élevait l’abbaye. Il s’écoulait en silence sous les ombrages, en désaltérant les fleurs qui émaillaient ses bords et en répandant la fraîcheur alentour. »

« Les mystères de la forêt » est un roman gothique parfaitement classique : il allie les aventures d’une jeune femme vertueuse, les ruines, le surnaturel avec des rêves prémonitoires, la nature sublime et des émotions exacerbées. Malgré les torrents de larmes versés par Adeline, le roman de Ann Radcliffe est plaisant à lire et reste un excellent témoignage du style gothique si prisé à l’époque.

Un grand merci à Lise des éditions Folio.

L'homme inquiet de Henning Mankell

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Dans « L’homme inquiet », on retrouve Kurt Wallander pour la dernière fois. Le héros récurrent de Henning Mankell a maintenant la soixantaine. Au début du roman, Wallander apprend qu’il va bientôt être grand-père. Ses collègues prennent leur retraite les uns après les autres. Le temps passe et Kurt Wallander craint de finir comme son père  :  « L’image du monde qu’avait Wallander était assez simple. Il ne voulait pas être un solitaire aigri, ne voulait pas vieillir seul en recevant la visite de sa fille et de temps à autre, peut-être, celle d’un ancien collègue qui se serait soudain souvenu qu’il était encore en vie. Il n’entretenait aucun espoir édifiant comme quoi Autre Chose l’attendait après la traversée du fleuve noir. Il n’y avait rien là-bas que la nuit d’où il avait émergé à sa naissance.  » Pour casser ses habitudes, Wallander achète une maison à la campagne et un chien pour lui tenir compagnie. Mais le travail ne le lâche pas. Le beau-père de sa fille Linda disparaît. La femme de ce dernier ne tarde pas à faire de même. Cette enquête va amener Wallander à s’intéresser à l’Histoire de la Suède pendant la Guerre Froide.

Le passé est au cœur de la dernière enquête de Kurt Wallander. Ce dernier doit chercher dans les archives de la marine où le beau-père de Linda, Hakan Von Enke, était capitaine de sous-marin. La Guerre Froide, les relations avec la Russie et les États-Unis,  le meurtre jamais élucidé du premier ministre Olof Palme se dressent sur le chemin de Wallander. Celui-ci est forcé de se pencher sur  la politique et sur l’Histoire qui pourtant l’indiffère. Henning Mankell, très engagé politiquement, a créé un personnage très différent de lui. Dans ce dernier opus, il semble que l’auteur punisse un peu sa créature pour son manque d’intérêt pour la sphère publique.

Mais c’est surtout son propre passé qui assaille Wallander. L’âge l’amène à un retour sur sa vie, à s’interroger sur ses choix. Outre le fantôme de son père, Wallander revoit les femmes de sa vie. Mona, son ex-femme, resurgit dans sa vie dans un état pitoyable. Baiba, son seul autre amour, vient lui faire des adieux déchirants. Viennent se rajouter à cela des pertes de mémoire aussi subites qu’inexpliquées. Kurt Wallander semble encore plus perdu que d’habitude. Sa petite-fille est la seule chose qui lui permet de ne pas perdre pied complètement.

« L’homme inquiet » est un roman profondément nostalgique et mélancolique. L’enquête est comme toujours très bien ficelée et nous en apprend beaucoup sur la pseudo neutralité de la Suède. Pour cette dernière enquête, Henning Mankell rend son commissaire encore plus vulnérable et touchant. Le dernier paragraphe du livre est poignant et je défie quiconque de ne pas avoir la gorge serrée à sa lecture.

Merci à Jérôme et aux éditions Points pour ce dernier voyage en compagnie de Wallander.

 

La carte du monde invisible de Tash Aw

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En Indonésie, en 1964, le jeune Adam voit Karl, son père adoptif, se faire enlever sous ses yeux. Karl est né en Indonésie mais il est d’origine hollandaise. Le président Soekarno décide d’expulser tous les Occidentaux de son pays et malheureusement Karl fait partie du lot. Adam n’a que seize ans et il se retrouve totalement seul sur l’île de Nusa Perdo. En fouillant dans les papiers de son père, il trouve des photos et des lettres d’une certaine Margaret Bates qui semblait très attachée à Karl. Adam décide de quitter Perdo pour chercher Margaret à Jakarta. Il arrive dans une ville plongée dans le chaos ; les émeutes anti-coloniales, anti-Malaisie, anti-communistes plongent la capitale indonésienne dans l’anxiété. Adam arrive à retrouver Margaret mais comment avoir des nouvelles de Karl alors que la révolte gronde ?

Grâce aux éditions Robert-Laffont, j’ai découvert ce deuxième livre de Tash Aw, écrivain indonésien qui vit actuellement à Londres.  J’ai été séduite aussi bien par les thèmes de son roman que par son style lyrique. Tash Aw mélange dans son récit les destins individuels et celui de l’Indonésie. Au début du roman, Adam ne sait plus qui il est ni où il va. Il  est seul une nouvelle fois. Sa mère l’a abandonné avec son frère Johan. Ce dernier fut adopté par une famille malaise. On peut noter le parallélisme entre l’histoire des deux frères séparés et celle de l’Indonésie et de la Malaisie. Les deux pays se déchirent dans les années 60. Le président Soekarno rejette la Malaisie qu’il considère à la solde de l’impérialisme américain. Il veut faire table rase de tout le passé colonial de l’Indonésie par la force. De nombreux Occidentaux, comme Karl et Margaret, avaient choisi l’Indonésie comme pays. Avec les expulsions mises en place par Soekarno, ils ne savent plus où aller. Leurs pays d’origine leur sont étrangers, ils ne connaissent plus que l’Indonésie. Mais ce pays est en plein bouleversement. « La carte du monde invisible » est celle de l’Indonésie disparue, celle que Karl et Margaret ont aimée. Tash Aw fait des aller-retours dans le passé des personnages pour nous faire comprendre leur choix de vivre dans ce pays. Tous les personnages de Tash Aw sont en quête de leur identité, de leur véritable maison. En cherchant sa place dans le monde, Adam va également permettre aux autres personnages de se retrouver.

J’ai beaucoup apprécié le style de l’auteur. Ces descriptions de l’Indonésie sont très réalistes, j’ai été plongée totalement dans l’atmosphère de ce pays en plein délitement. « Mais tout vieillissait tellement vite dans cette ville… Jakarta avait le don de tout engluer dans sa crasse visqueuse, pour faire paraître décaties les choses les plus neuves. La mousse poussait sur les surfaces de ciment lisse; le métal et la pierre rongés par le soleil et la pluie, prenaient un aspect sale. A Jakarta, on avait beau faire, on avait toujours la sensation d’être dans un bidonville. »  Tash Aw a un sens aigu de la description, il utilise beaucoup les sensations, les impressions pour rendre une atmosphère. Jakarta et Kuala Lumpur, où se trouve Johan, sont des personnages à part entière du roman.

« La carte du monde invisible » est une très belle découverte. La quête identitaire d’Adam dans un contexte politique troublé m’a passionnée. La subtile construction du livre entre passé et présent, l’écriture de Tash Aw m’ont conquise. Un auteur à découvrir et à suivre assurément.

Un grand merci à Christelle et Maggie Doyle de chez Robert-Laffont pour cette découverte et la rencontre passionnante avec Tash Aw.

 Le billet de ma copine Cryssilda.

Le cousin Henry de Anthony Trollope

 « C’était un principe auquel il fallait obéir religieusement que, dans l’Angleterre, une terre passât du père au fils aîné, et, à défaut du fils, à l’héritier mâle le plus proche. L’Angleterre ne serait pas ruinée parce que Llanfeare serait transmis en dehors de l’ordre régulier, mais l’Angleterre serait ruinée si les Anglais n’accomplissaient pas les devoirs qui leur incombaient à chacun dans la situation à laquelle Dieu les avait appelés, et, dans ce cas, son devoir à lui était de maintenir le vieil ordre des choses.  »

Indefer Jones a longuement hésité avant d’établir son testament. Il aimerait tant pouvoir laisser ses terres de Llanfeare à sa nièce Isabel. Celle-ci vit avec lui depuis des années et est appréciée de tous les fermiers et villageois. Mais Indefer Jones veut respecter la tradition et se décide en faveur de son neveu Henry. Il le connaît à peine et ne le porte pas dans son estime mais c’est un mâle. Indefer Jones a néanmoins une idée pour régler son cas de conscience : et si Isabel épousait son cousin Henry ?

Anthony Trollope utilise une thématique très anglaise dans ce court roman, la propriété ne peut revenir qu’à un homme. C’était déjà la problématique de « Raison et sentiment » de Jane Austen. Les femmes sont les laissées pour compte de la succession anglaise ! Alors même qu’il n’a jamais rencontré son neveu auparavant Indefer Jones préfère lui laisser ses biens plutôt qu’à Isabel qui lui tient compagnie chaque jour. L’oncle sera rongé par des doutes et des regrets jusqu’à son dernier souffle.

Comme dans « Miss Mackenzie », il ne se passe pas grand chose dans « Le cousin Henry ». Anthony Trollope est plus intéressé par la psychologie de ses personnages que par une intrigue à rebondissements. Les caractères de Henry et Isabel sont au cœur du roman. Le cousin Henry est la lâcheté incarnée et d’une mollesse de caractère incroyable. Il n’agit jamais par méchanceté mais il est totalement incapable de prendre la moindre décision. Néanmoins, il n’est pas totalement antipathique. A son arrivée au village gallois de son oncle, tout le monde le déteste alors que le pauvre n’a rien fait. Il n’inspire que mépris à son oncle et sa cousine. Rien n’est fait pour l’aider ! Quant à elle, Isabel est affectueuse avec son oncle, elle incarne l’abnégation et la droiture. Mais on se rend vite compte que tout cela n’est que fierté et orgueil. Elle n’est finalement pas très sympathique.

« Le cousin Henry » est finalement une nouvelle occasion pour Anthony Trollope de déployer son immense talent pour les analyses psychologiques. Fin connaisseur de la nature humaine, il nous montre l’effet dévastateur de l’argent de l’héritage d’Indefer Jones. Cette deuxième lecture de Trollope confirme mon envie de découvrir toute son œuvre.

 


La vie très privée de Mr Sim de Jonathan Coe

Maxwell Sim est seul, désespérément seul. Sa femme l’a quitté et est partie avec leur fille, plongeant Max dans la dépression. Quand le livre s’ouvre, il est en Australie chez son père avec qui il a les plus grandes difficultés à communiquer. C’était une idée de son ex-femme que de recréer du lien entre les deux hommes. C’est raté… Néanmoins, le goût des contacts humains revient à Max lorsqu’il observe une mère et sa fille dans un restaurant. Leur intimité le fait pâlir d’envie. Max est bien décidé à changer sa vie lorsqu’il reprend l’avion pour l’Angleterre. Mais, c’était compter sans la malchance. La première personne avec qui il arrive à communiquer est son voisin dans l’avion. Pendant que Maxwell lui parle, celui-ci meurt d’une crise cardiaque. Etant donné le manque de place dans l’avion, Max voyage avec le cadavre à côté de lui. Mais, il en fallait plus pour démonter son moral. Arrivé à Watford, il s’installe sur un banc pour arrêter les passants. Le seul qui s’arrête le fait pour lui voler son portable ! La dernière chance de rétablir un lien social pour Maxwell se présente sous la forme d’une offre d’emploi. Un ancien ami lui propose de devenir VRP d’une entreprise de brosses à dent bios. Maxwell doit se rendre sur les îles Shetland à bord d’une Prius dont la voix du GPS ne le laisse pas indifférent…

« La vie privée de Mr Sim » est un livre très ironique sur le monde contemporain. Maxwell Sim se sent extrêmement seul malgré les nombreux moyens de communication. « Les contacts humains, j’en avais perdu le goût. L’humanité, vous l’aurez remarqué, multiplie désormais avec une grande ingéniosité les moyens d’éviter de se parler, et j’avais pleinement profité des plus récents. Au lieu de retrouver des amis, je déposais des mises à jour ironiques et enjouées sur Facebook, histoire de montrer à tout le monde que ma vie était bien remplie. » Le livre de Jonathan Coe critique l’excès de virtualité dans laquelle se perd Maxwell Sim. Il pousse l’idée à son paroxysme puisque son personnage tombe amoureux de son GPS. L’auteur élargit son propos avec de petites piques sur les banques et les marchés qui fonctionnent sur la spéculation. De la virtualité encore, du vent. Les paysages traversés par Maxwell sont à l’image de sa dépression, des aires d’autoroutes, des banlieues tristes, des chaînes de restaurant. Les villes finissent par toutes se ressembler et se confondre. Rien de réjouissant à l’horizon pour notre VRP.

Fort heureusement, le voyage de Mr Sim sera salutaire. Ce déplacement vers les îles Shetland va rapidement prendre un tour initiatique. Maxwell y rencontre de vieux voisins, une ancienne amie, dîne pour la première fois avec sa fille depuis son divorce. Toutes ces personnes croisées obligent Maxwell à réfléchir sur lui-même jusqu’à un retour auprès de son père en Australie. Sur une plage, Maxwell va comprendre le sens de sa vie et la roublardise de Jonathan Coe va le laisser pantois. « La vie privée de Mr Sim » est un livre infiniment drôle et ironique sur nos modernes solitudes. L’auteur reprend son terrain de jeu habituel après « La pluie avant qu’elle tombe », l’Angleterre contemporaine et ses travers. Ce fut un plaisir de retrouver la plume fluide, satyrique de Jonathan Coe.

Time3

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Mari et femme de W. Wilkie Collins

Anne Silvester et Blanche Lundie sont amies d’enfance comme l’étaient leurs mères. Suite à l’annulation de son mariage, la mère d’Anne est morte de chagrin laissant la petite aux bons soins de la mère de Blanche. Les deux enfants grandissent ensemble et deviennent inséparables. Arrivée à l’âge adulte, Anne Silvester se met dans une position très délicate. Elle est tombée amoureuse de Geoffrey Delamayn, un sportif sans âme et sans moralité. La malheureuse Anne va rapidement se retrouver dans la même situation que sa mère : les lois écossaises iniques sur le mariage vont mettre sa vie en péril. Anne refuse de demander de l’aide à Blanche qui prépare elle-même son mariage. Mais cette dernière sera mêlée bien malgré elle aux problèmes de son amie.

Dans « Mari et femme », Wilkie Collins se lâche et dénonce fortement la société britannique. Son point de départ est le problème des lois sur le mariage totalement injustes envers les femmes. La mère d’Anne Silvester a été répudiée par son mari du jour au lendemain à cause de la loi irlandaise sur le mariage inter-religieux. Quant à Anne, elle se retrouve mariée sans le savoir à cause d’une loi écossaise ! Wilkie critique bien évidemment ces différentes lois. Mais ce qui le révolte le plus c’est l’apathie des Anglais face à cela. Il trouve parfaitement inacceptable que ses compatriotes acceptent de pareilles aberrations au sein de leur royaume. Il n’est pas tendre avec les Anglais et dénonce leur mode de vie et leurs goûts. Notamment celui qui les porte à admirer les sportifs. Wilkie Collins présente ces derniers comme de parfaits crétins, tous semblables et incapables d’ouvrir un livre. « Est-il besoin de les décrire ? Le portrait que nous avons donné de Geoffrey les caractérise tous. Il y a autant de diversité dans une réunion d’athlètes anglais qu’au sein d’un troupeau de moutons anglais. » Comme vous pouvez le voir, Wilkie est féroce ! Sa dénonciation de la société anglaise se fait, comme souvent chez lui, avec beaucoup d’ironie.

Au risque de perdre une amie, je dois vous avouer que j’ai connu un passage à vide vers la page 350. Wilkie prend vraiment son temps pour faire décoller son intrigue. Il annonce régulièrement en fin de chapitre qu’il va très bientôt se passer quelque chose de terrible mais 30 pages plus loin on en est toujours au même point ! Je sais bien que la publication en feuilleton l’obligeait à tenir son lectorat en haleine, mais lorsqu’on le lit d’un trait (784 pages en 6 jours…) c’est un peu agaçant… mais je ne lui en ai pas voulu bien longtemps. L’intrigue finit par repartir et il est alors impossible de lâcher le livre. Car une histoire ficelée par Wilkie Collins est toujours un attrape-lecteur (et je ne dis pas ça pour regagner les faveurs de l’amie citée plus haut !). Et celle-ci est pleine de rebondissements et de surprises.

Malgré ma petite réserve, « Mari et femme » m’a fait passer un moment agréable. Wilkie Collins y défend farouchement la liberté des femmes contre une société fascinée par le culte de la virilité. J’apprécie toujours autant son ironie féroce et son art des intrigues complexes. 

Je remercie Bénédicte et les éditions Phébus pour cette réédition qui m’a accompagnée pendant mes vacances.

Victoria

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Drood de Dan Simmons

Le 9 juin 1865, le train où se trouvent le célèbre Charles Dickens et sa maîtresse déraille à Staplehurst. Fort heureusement l’écrivain est sain et sauf et il se précipite hors de son wagon pour venir en aide aux blessés. En contrebas du pont où l’accident a eu lieu, Dickens découvre l’ampleur du désastre. C’est également là qu’il croise  un étrange et très inquiétant personnage nommé Drood. De retour à Londres, il racontera à son ami Wilkie Collins les évènements de ce 9 juin. Dickens devient rapidement totalement obnubilé par Drood et il décide de partir à sa recherche. Commence alors pour Charles Dickens et Wilkie Collins une aventure de longue haleine dans les tréfonds de l’âme humaine et de la capitale anglaise.

W. Wilkie Collins est le narrateur du dernier livre de Dan Simmons. Le récit raconte les cinq dernières années de la vie de Dickens, tout en faisant des va-et-vient dans le temps. Il mélange la réalité et la fiction à différents niveaux. Dan Simmons s’est visiblement beaucoup documenté pour écrire « Drood » et le lecteur retrouve de nombreux éléments de la vie des deux écrivains victoriens. C’est le cas pour l’accident de Staplehurst ou pour le besoin immodéré de laudanum de Collins.

La relation entre les deux hommes est très fouillée et probablement très proche de la réalité. Wilkie Collins et Charles Dickens étaient collaborateurs mais ce dernier a connu un succès beaucoup plus important que son cadet. L’amitié-rivalité des deux écrivains est parfaitement rendu par Dan Simmons. Wilkie Collins est d’une jalousie maladive allant jusqu’à dire que Dickens était un piètre écrivain. Cette mauvaise foi (flagrante pour toute personne ayant un jour ouvert un livre de Dickens…) est finalement très cocasse, j’avoue m’être beaucoup amusée des piques de Wilkie Collins. Et il faut reconnaître que Dan Simmons n’épargne aucun des deux hommes qui n’ont pas eu de comportements exemplaires avec les femmes. pas de jaloux de ce côté-là !

Le livre est également très réaliste en ce qui concerne la ville de Londres. Dan Simmons explore les tréfonds de la capitale britannique. Ses descriptions précises des bas-fonds rappellent celles de Dickens lui-même. « C’était la période la plus caniculaire, la plus fiévreuse d’un été caniculaire et fiévreux. Les excréments de trois millions de Londoniens exhalaient leurs miasmes dans des égouts à ciel ouvert, dont le plus vaste de tous (malgré les efforts auxquels nos ingénieurs s’étaient livrés cette année-là pour créer un réseau complexe de canalisations souterraines) n’était autre que la Tamise. Des dizaines de milliers de Londoniens dormaient sur le porche de leur maison ou sur leur balcon, n’attendant qu’une chose : la pluie. Mais quand elle tombait, c’était sous forme d’une douche chaude qui ne faisait qu’ajouter une couche de moiteur à la chaleur. Cet été-là, le mois de juillet pesait sur Londres comme une strate lourde et mouillée de chair en décomposition.  » Je suis fort heureuse de n’avoir pas connu la grande puanteur de 1858 !

Dan Simmons même l’Histoire, les biographies de Dickens et Collins à son récit. Mais à l’intérieur même de la narration, il est difficile de démêler le vrai du faux. Wilkie Collins nous raconte les dernières années de Dickens dans un brouillard d’opium. Ce dernier était également un adepte du mesmérisme ce qui contribue à brouiller encore plus les pistes. L’intrigue est parfaitement maîtrisée et très réussie.

Outre le plaisir de percer le mystère de « Drood », j’ai beaucoup aimé le livre de Dan Simmons car il est truffé de références aux œuvres de Dickens et Collins. On les voit également au travail et c’est passionnant. Dickens est en pleine écriture du « Mystère d’Edwin Drood » et Collins de son chef-d’œuvre « Pierre de lune ». (D’ailleurs si vous n’avez pas encore lu ce livre, évitez « Drood » qui vous révèle la fin.) Dans Simmons imagine leurs influences, leurs discussions pour peaufiner leurs intrigues, leurs désaccords.

 Vous l’aurez compris, je me suis régalée à la lecture du dernier livre de Dan Simmons. L’intrigue est haletante, l’atmosphère victorienne très bien rendue et on vit pendant 865 pages avec deux génies dela littérature anglaise. Que vouloir de plus ?

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George et Sharon.