Le mystère d’Edwin Drood de Charles Dickens

Cloisterham est une petite ville anglaise paisible dont l’activité tourne autour de la cathédrale. John Jasper est musicien, il fait chanter les choeur des moines. Son neveu, Edwin Drood, est promis depuis l’enfance à Rosa Bud, orpheline et pensionnaire dans une école de la ville. Les deux jeunes gens se posent beaucoup de questions sur leur avenir. S’aiment-ils assez pour passer leur vie ensemble ? Leurs doutes sont renforcés par l’arrivée de M. Neville et de sa soeur Helena, séduisants et fascinants personnages venus de l’étranger. Neville n’est pas insensible aux charmes de Rosa. Ce qui occasionne une violente dispute entre Neville et Edwin. Durant la nuit de Noël, Edwin Drood disparaît. Bien entendu Neville est tout de suite suspecté. Faute de preuves, ce dernier est relâché mais M. Jasper lui voue une haine terrible. Il jure de retrouver l’assassin de son neveu et de se venger.

« Le mystère d’Edwin Drood » est le dernier roman de Charles Dickens et il est malheureusement inachevé. Le romancier n’en a écrit que la moitié. Il ne laisse cependant pas de doute sur l’identité de l’assassin. Néanmoins de nombreuses questions restent en suspens à la fin : qu’est-il arrivé à Edwin Drood ?  Que va devenir Rosa ? Qui est le mystérieux M. Datchery qui semble espionner M. Jasper ? Le lecteur ne peut compter que sur son imagination pour y répondre.

J’ai retrouvé dans « Le mystère d’Edwin Drood » tout ce qui me plaît chez Charles Dickens. Il crée une extraordinaire galerie de personnages. Ceux qui sont au centre de l’intrigue sont très vivants, très attachants, ou terrifiant pour le criminel supposé. Comme toujours les nuances ne sont pas de mise dans la caractérisation des héros. Les personnages secondaires sont très pittoresques et souvent victimes de la plume acide de Dickens : M. Sapsea est un âne à la stupidité suffisante, M. Durdles est un prodigieux abruti et M. Honeythunder est « un peu semblable à une pustule sur le visage de la société. »

Les descriptions de Dickens sont saisissantes et son écriture de toute beauté comme dans ce passage : « Le lendemain matin, un soleil éclatant brille sur la vieille cité. Ornés d’un lierre vigoureux qui luit au soleil, entourés d’arbres somptueux qui se balancent dans l’air embaumé, ses monuments anciens et ses ruines sont d’une beauté incomparable. Les jeux d’une lumière radieuse, qui changent avec le mouvement des branches, les chants des oiseaux, les parfums qui s’exhalent des jardins, des bois et des champs – ou plutôt de cet immense jardin qu’est toute l’Angleterre cultivée à cette époque de la récolte – tout cela pénètre dans la cathédrale, triomphant de son odeur terreuse et prêchant la résurrection et la vie. Les froides tombes de pierre, vieilles de plusieurs siècles, se réchauffent, le soleil lance des points lumineux sur le marbre jusque dans les coins les plus austères de l’édifice, où ils palpitent comme des ailes. » 

Ces quelques lignes montrent à quel point Charles Dickens était au summum de son style au moment de sa mort. Même inachevé « Le mystère d’Edwin Drood » reste un excellent témoignage du génie de l’écrivain anglais. D’ailleurs, le fait que le roman ne soit pas terminé a attisé la curiosité de nombreux écrivains cherchant à élucider la disparition d’Edwin Drood, nous donnant ainsi l’occasion de retrouver le personnage de Charles Dickens.

Victoria

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La maison sur le rivage de Daphné du Maurier

Richard Young vient passer quelques jours de vacances dans la maison de son ami Magnus Lane en Cornouailles. Ce dernier est professeur et chercheur en chimie. Il a un laboratoire dans son cottage et propose à Richard de tester une de ses potions. Seul en attendant l’arrivée de sa femme et de ses fils, Richard se fait rat de laboratoire pour Magnus. Il est loin d’imaginer l’incroyable effet de la potion. Après l’avoir ingérée, Richard se retrouve au XIVème siècle dans le même village des Cornouailles. Il suit un intendant de domaine nommé Roger et découvre la vie des nobles familles Champernoune, Bodrugan et Carminowe. Le problème, c’est qu’une fois revenu au XXème siècle, Richard n’a qu’une envie, c’est de reprendre de la potion. Il se prend de passion pour la belle Isolda Carminowe. « Plus que jamais encore, je mesurais en cet instant tout ce qu’avait de fantastique, et même de macabre, ma présence parmi eux. Invisible, pas encore né, monstrueux jouet du temps, j’étais témoin d’événements qui s’étaient passés plusieurs siècles auparavant et dont il n’avait été conservé aucune trace. Je me demandais pour quelle raison, tandis que j’étais là dans l’escalier, invisible mais présent, je me sentais tellement concerné et troublé par ces amours et ces morts. » Le quotidien entre deux mondes de Richard va se compliquer avec l’arrivée de sa femme, d’autant plus qu’il commence à ressentir des effets secondaires…

« La maison sur le rivage » est un roman passionnant et particulièrement réussi. Ce qui m’a frappée, c’est l’incroyable imagination de Daphné du Maurier. Sur le thème classique du voyage dans le temps, elle réussit à développer une intrigue particulièrement originale. Richard est transporté au XIVème siècle au même endroit en Cornouailles. Il est invisible pour les personnes qu’il croise, mais il se déplace réellement avec eux. Ce qui est la source de situations ambiguës et compromettantes lorsque l’effet de la potion s’atténue. Que fait-il dans ce champ ou dans le jardin d’une maison particulière ? Lorsque sa femme arrive, Richard ne peut lui expliquer ces situations étranges. Qui à part Magnus pourrait croire qu’il voyage dans le temps ? 

Daphné du Maurier s’empare également de questions métaphysiques sur la mort. La potion de Magnus abolit le temps, mais également la mort. Richard rencontre des personnes mortes il y a six siècles. L’hier, l’aujourd’hui et le demain existent-ils au même moment sur des strates différentes du temps ? Cette idée est bien entendu fort plaisante puisque nous pourrions voyager à notre guise dans les différentes strates. On comprend que Richard devienne rapidement accro à la potion de Magnus !

Enfin, je tiens à souligner le fait que les deux narrations sont réussies. On s’attache aussi bien à Richard et Magnus qu’aux personnes du XIVème siècle. Daphné du Maurier réussit à mener de front deux histoires captivantes. Je me suis inquiétée pour Richard, mais aussi pour Isolda Carminowe et Otto Bodrugan.

Un tour de force maîtrisé, passionnant et en prime la splendeur des Cornouailles chère à Daphné du Maurier.

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Le Noël d’Hercule Poirot d’Agatha Christie

Ah Noël, ses décorations, ses sapins, ses cadeaux, ses réunions de famille…A Gorston Hall se prépare l’une d’elles. Le vieux Simeon Lee décide de réunir toute sa famille pour fêter Noël. Ce qui n’est pas sans laisser perplexe ladite famille. On ne peut pas dire que l’ambiance est cordiale entre les différents membres. Alfred Lee et sa femme Lydia vivent à Gorston Hall avec Simeon. Alfred a repris l’affaire familiale faute de mieux, faute de caractère. David a quitté la maison suite au décès de sa mère qu’il attribue aux maltraitances psychologiques de son père Simeon. George Lee est devenu député, il a épousé une jeune écervelée et ne pense qu’à la respectabilité de sa position et à l’argent qui va avec. Le dernier frère, Harry, n’a pas remis les pieds à Gorston Hall depuis des années, depuis qu’il a roulé son père dans la farine pour de l’argent. Simeon Lee avait également une fille, Jennifer, qui s’est enfui en Espagne avec son amant. Elle est morte pendant la guerre, laissant une fille que le vieil homme a retrouvé : Pilar. Elle aussi arrive pour Noël.

Mais Simeon Lee n’est pas un sentimental, il n’a pas réuni sa famille pour se réconcilier avec elle. Il souhaite plutôt dire à ses fils ce qu’il pense d’eux et c’est ce qu’il fait le 24 décembre : « – Ta mère n’avait pas plus de cervelle qu’un piaf ! Et j’ai comme l’impression qu’elle a transmis ça à ses enfants ! (…) Vous ne valez pas un pet de lapin, tous autant que vous êtes ! Vous me dégoûtez ! Vous n’êtes pas des hommes ! Vous êtes des mauviettes, une bande de mauviettes lamentables, voilà ce que vous êtes ! Pilar vaut autant que vous tous réunis ! » Il leur annonce également qu’il va changer son testament. Bien évidemment Simeon Lee n’aura pas l’occasion de goûter à la dinde de Noël. Pour l’aider à mener l’enquête, le chef de la police fera appel à un ami de passage, un petit homme à la moustache soignée originaire de Belgique…

« Le Noël d’Hercule Poirot » est un roman à énigmes très classique. Tous les éléments sont réunis pour créer le suspens : Simeon Lee est retrouvé mort dans une pièce fermée de l’intérieur dont les fenêtres sont inaccessibles ; l’énigme se déroule dans un huis-clos ; tous les membres de la famille ont un mobile valable pour avoir commis le crime. Hercule Poirot va mettre en branle ses petites cellules grises pour percer ce mystère. Il est toujours plaisant de le voir à l’œuvre, d’essayer de comprendre son raisonnement avant le dénouement. Comme toujours, Agatha Christie sème des petits cailloux tout le long du roman pour nous mettre sur la voie. Je dois bien reconnaître que je n’ai pas démasqué l’assassin avant la dernière page. J’avais pourtant identifié toutes les pièces du puzzle mais sans réussir à les emboîter ! J’ai donc passé un moment délicieux avec notre cher détective et Agatha Christie réussit encore à contrecarrer mes déductions.

HAPPY CHRISTMAS !!!

Time3

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En quête du rien de W. Wilkie Collins

William, le narrateur de cette nouvelle, est exténué, à bout de force. Son médecin lui conseille donc un repos total et absolu. William ne doit rien faire, ni lire, ni écrire, ni réfléchir. Il s’en réjouit car il aspire à la tranquillité. Direction la campagne, une auberge perdue au milieu de nulle part où William et sa femme pourront mettre en oeuvre les prescriptions du médecin. Mais, le calme n’est pas si simple à obtenir. Les animaux et les habitants mettent beaucoup de soin à rendre le village bruyant, mouvementé. Et le silence tant espéré se perd sous les insanités ! « En ce monde de vacarme et de confusion, je ne sais où nous pourrons trouver le bienheureux silence, mais ce dont je suis sûr à présent, c’est qu’un village isolé est sans doute le dernier endroit où le chercher. Lecteurs, vous que vos pas guident vers ce but qui a nom tranquillité, évitez, je vous en conjure, la campagne anglaise.« 

Qu’à cela ne tienne, si la campagne ne convient pas, pourquoi pas une station balnéaire ? Le narrateur et son épouse s’y installent et le calme est enfin au rendez-vous… peut-être trop : « La mer. Oui, la mer, bien sûr. Si vaste, si grise, si calme… si calme, si grise, si vaste. Qu’en dire de plus ? Rien ! » Que la quête du rien est difficile !

Ce très court livre recèle tout l’humour de W. Wilkie Collins. Le narrateur est plein d’ironie envers lui-même et le monde qui l’entoure. On constate d’ailleurs que la société était déjà pleine de bruit et de fureur, de ce côté-là nous n’avons pas évolué ! Pour notre plus grand plaisir, ce narrateur graphomane (on est victorien ou on ne l’est pas !) doit se forcer à la paresse. Un petit bijou d’humour que l’on aurait aimé plus long.

Victoria

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Virginia Woolf de Michèle Gazier et Bernard Ciccolini

Cette bande-dessinée raconte la vie de la plus grande romancière anglaise du XXème siècle : Virginia Woolf. Le portrait tracé par Michèle Gazier et Bernard Ciccolini est tout en nuances. Virginia Woolf s’exprime à la première personne, ce qui pouvait être assez risqué mais est parfaitement réussi.  Elle nous raconte son enfance si joyeuse entre ses parents, ses frères et sœurs. Les étés à St Ives sont paradisiaques pour Virginia : la mer, la chaleur, les pommes, l’heure du thé lui procurent un plaisir infini. Ce sont ces moments de pure félicité que Virginia cherchera toujours à recréer. Car la mort vient très tôt tout gâcher : celle de la mère, puis de la demie-soeur exemplaire Stella, le père et enfin le frère adoré Thoby. La profonde mélancolie de l’auteur vient de là mais également des viols perpétrés par son demi-frère George.

Après la mort du père, les enfants Stephen s’émancipent et déménagent au 46 Gordon Square dans le quartier de Bloomsbury. Leurs talents peuvent alors s’exprimer au milieu d’intellectuels et artistes  tels que Lytton Stratchey, Clive Bell, Duncan Grant ou Roger Fry.

Virginia et Vanessa

La bande-dessinée laisse voir le bouillonnement de cette période de la vie de Virginia Woolf, son envie de devenir écrivain, son engagement auprès d’ouvrières et son sens de l’humour que l’on néglige trop souvent. C’est également à ce moment qu’elle rencontre Leonard Woolf. Je trouve les passages consacrés à leur couple assez juste : d’une grande richesse intellectuelle mais assez triste au niveau de la passion amoureuse. Leonard couve Virginia comme une porcelaine trop fragile. Ensemble ils fondront la Hogarth Press.

Virginia et Leonard

Les oeuvres de Virginia Woolf sont bien entendu évoquées tout au long de la bande-dessinée. Le succès grandit au fil des années et des romans publiés. L’écriture : le bonheur et le malheur de Virginia Woolf. Ceci est très bien exprimé dans ce livre : « J’ai toujours aimé lire, rédiger des critiques. Mais ce qui est pour moi aussi nécessaire que destructeur, c’est ce long travail de l’écriture, transformer la vie, les frustrations, les souvenirs en mots. » J’ai beaucoup aimé les vignettes qui représentaient les oeuvres comme celle sur « Orlando » :

Orlando

Vita Sackville-West fait partie des grandes rencontres de la vie de Virginia Woolf. On croise également dans cet album : Katherine Mansfield, Sigmund Freud, Julia Margaret Cameron et toute la bande de Bloomsbury. L’entourage de Virginia fait rêver.

Vita

Mais tous les amis de Virginia ne peuvent empêcher l’angoisse de la gagner. La montée du fascisme amplifie sa mélancolie et son désespoir. J’ai toujours pensé que le suicide de Virginia Woolf était comparable à ceux de Stefan Zweig ou Walter Benjamin.  Devant le fascisme et l’antisémitisme de Hitler, y-a-t-il un autre avenir que la mort ? La bande-dessinée rejoint cette idée : « Les troupes d’Hitler sont entrées dans Paris. C’est la fin. Comment l’Angleterre pourrait-elle leur résister ? Et nous, juifs, leur échapper ? Le suicide est notre seule issue. »

Les textes de Michèle Gazier et les dessins de Bernard Ciccolini sont d’une grande délicatesse et dessinent un portrait remarquable de Virginia Woolf avec ses zones d’ombre et ses moments de joie. Le suicide de Virginia Woolf notamment est suggéré avec beaucoup de finesse : la canne de l’auteur repose au bord de l’Ouse, le thé est servi mais personne n’est plus là pour le boire. Cette biographie dessinée de Virginia Woolf est une grande réussite et un bel hommage à cette immense écrivain.

Time3

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Cranford de Elizabeth Gaskell

 « Disons, pour commencer, que Cranford est aux mains des Amazones : au-dessus d’un certain loyer, ses demeures ne sont occupées que par des femmes. » C’est le quotidien de ces femmes que nous allons découvrir dans le livre d’Elizabeth Gaskell. La narratrice Mary Smith habite à Drumble mais elle rend régulièrement visite aux soeurs Jenkyns. Chacune de ces rencontres permet à la jeune femme de décrire la vie de Cranford. Les femmes de la haute société de ce petit village anglais sont toutes vieilles filles ou veuves. Elles sont toutes très à cheval sur les bonnes manières, la bienséance alors que le manque d’argent est patent. Chacune tente de faire des économies de bout de chandelle à droite à gauche pour sauver les apparences. Ce qui occasionne souvent des scènes très cocasses.

L’activité favorite de ces dames c’est bien entendu les cancans sur les autres habitants. Elles commentent chaque évènement, chaque nouveauté. Leurs jugements sont souvent assez durs comme lorsque Lady Glenmire épouse en seconde noce un homme socialement inférieur. How shocking ! Mais les avis changent vite car les dames de Cranford ont un bon fond. Le respect des conventions sociales n’empêche pas une profonde amitié entre elles. Elizabeth Gaskell a su créer des personnages sensibles, émouvants. Au fil des chroniques, on découvre les blessures, les fêlures de nos habitantes. Miss Matty Jenkyns est celle qui cristallise l’affection du lecteur et du village. Durant sa jeunesse, sa famille a refusé l’homme qu’elle aimait. Miss Matty  consacre alors toute sa vie à sa soeur Deborah. Lorsque cette dernière décède, Miss Matty se retrouve seule. C’est alors que sa banque fait faillite, ses billets ne valent plus rien. Les dames de Cranford oeuvreront dans l’ombre pour tirer leur amie de l’embarras. Cette entraide humble et discrète rend les dames de Cranford vraiment touchantes.

« Cranford » fut publié de 1851 à 1853 dans le magazine de Charles Dickens « Household Works ». Elizabeth Gaskell fait d’ailleurs un clin d’oeil à son ami à travers la querelle de Miss Deborah Jenkyns et du Capitaine Brown qui s’opposent sur les qualités littéraires du Dr Johnson et de Boz. Ces chroniques provinciales mélangent l’humour et la tendresse. L’auteur est toujours très attentive à la construction de ses personnages. Elle met en scène ici une belle galerie de femmes. Je n’ai pas retrouvé le souffle romanesque de « Nord et Sud » ou de « Femmes et filles ». Les petites anecdotes manquent au début de fil conducteur. Mais les scènes finissent par se suivre réellement pour nous conter les déboires de Miss Matty. Malgré cela, j’ai retrouvé avec délice Elizabeth Gaskell. J’apprécie sa finesse psychologique, son regard perçant mais néanmoins indulgent sur les faiblesses humaines. Un délicieux voyage dans la campagne anglaise des années 1830 que je vais prolonger grâce à l’adaptation de la BBC.

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Jour 1 : Cryssilda, Lou , Eliza, Karine:), Maijo, Soukee, Syl, Somaja , Choupynette , Maggie , Val et Maeve.

Le mois anglais J-1

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Demain c’est le grand jour ! C’est le début de notre mois so british. J’espère que vous avez pu nous préparer plein de billets passionnants ! Je vous rappelle les dates des lectures communes que nous vous proposons avec Cryssilda et Lou :

-le 15 décembre : Elizabeth Gaskell

-le 22 décembre : Wilkie Collins

-le 25 décembre : Agatha Christie

-le 29 décembre : Daphné du Maurier

-le 2 janvier : Charles Dickens

-le 12 janvier : Jane Austen

Ces lectures communes peuvent également se transformer en visionnage d’adaptations. Bien entendu aucune lecture commune n’est obligatoire. Nous vous laissons entièrement libres de vos choix du moment qu’ils sont anglais ou en rapport avec l’Angleterre ! Nous sommes des organisatrices très ouvertes !

Vous pourrez nous laisser vos liens sur notre groupe facebook ou sur la page de récap que chacune d’entre nous créera à partir de demain.

So, have fun and long live England !

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La reine des pommes de Chester Himes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jackson, employé des pompes funèbres, est un homme naïf, crédule même. La reine des pommes c’est lui. En témoigne la scène d’ouverture du roman de Chester Himes. Jackson pense pouvoir faire transformer ses billets de 10 dollars en billets de 100. L’arnaqueur empoche bien entendu toutes les économies du pauvre bougre. Jackson se fait ensuite arrêter par un flic, il lui faut donc encore de l’argent pour payer ce dernier. A Harlem, les flics sont toujours à vendre. Jackson va se mettre sacrément dans le pétrin en volant l’argent à son patron et en essayant de retrouver celui qui l’a arnaqué.

« La reine des pommes » est le premier roman policier de Chester Himes et il a été publié en 1958. Dès ce livre, l’écrivain impose son univers, sa patte. Il mélange la violence la plus brutale à l’humour de ses dialogues argotiques. L’intrigue est ici complexe, pleine de rebondissements. Jackson passe d’un arnaqueur à un autre, personne ne semble honnête à Harlem.

Le quartier est d’ailleurs au cœur de l’univers de Chester Himes. Il en est un personnage central. Ce quartier noir de New York est le lieu symbolique de la violence faite aux noirs et perpétuée par eux. C’est un lieu glauque où règnent la fatalité et le crime.  « Si on regarde vers l’est, du haut des tours de la cathédrale Riverside, perchée au milieu des bâtiments universitaires, sur la rive haute de la rivière Hudson, on voit tout en bas, dans la vallée, les vagues des toits gris, qui, comme celles de l’océan, faussent la perspective. Sous cette étendue mouvante, dans les eaux troubles des garnis crasseux, une dense population noire se convulse dans une frénésie de vivre, à l’image d’un banc grouillant de poissons carnassiers qui parfois, dans leur voracité aveugle, dévorent leurs propres entrailles. On plonge la main dans ce remous et on en retire un moignon. C’est Harlem. »

Chester Himes c’est aussi une galerie de personnages loufoques, improbables. « La reine des pommes » est le théâtre de la première apparition de Fossoyeur Jones et Ed Cercueil, flics à Harlem, qui deviendront des personnages récurrents. Ils sont inquiétants, patibulaires et désabusés. Et comme tout bon flic noir de Harlem, ils ont un principe : « (…) on tire d’abord et on interroge le cadavre ensuite. » En face d’eux, il y a le pauvre Jackson, gros nounours innocent, prêt à tout pour garder son Imabelle à la peau couleur de banane. Une fine embrouilleuse  cette Imabelle ! Heureusement Jackson n’affronte pas tous ses problèmes seul, il peut compter sur son frère Goldy. Ou devrais-je dire sœur Gabrielle puisqu’il passe son temps habillé en bonne-sœur pour faire la quête et soutirer des informations. Dans le quartier interlope d’Harlem, on ne peut se fier à personne et surtout pas à une bonne-sœur !

Un roman noir très réussi qui nous plonge dans une ambiance pittoresque et brutale. Ça castagne, ça flingue sans vergogne. Aucun temps mort dans les rues de Harlem. Fossoyeur Jones et Ed Cercueil ont encore du pain sur la planche…

La route de Jack London

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« De temps à autre dans les journaux, magazines et annuaires biographiques, je lis des articles où l’on m’apprend, en termes choisis, que si je me suis mêlé aux vagabonds, c’est afin d’étudier la sociologie.

Excellente attention de la part des biographes, mais la vérité est tout autre : c’est que la vie qui débordait en moi, l’amour de l’aventure qui coulait dans mes veines, ne me laissaient aucun répit. La sociologie ne fut pour moi qu’un accident : elle vint ensuite, tout comme on se mouille la peau en faisant un plongeon dans l’eau. Je brûlai le dur parce que je ne pouvais faire autrement, parce que je ne possédais pas, dans mon gousset, le prix d’un billet de chemin de fer, parce qu’il me répugnait de moisir sur place, parce que, ma foi, tout simplement… parce que cela me semblait plus facile que de m’abstenir. »

C’est donc bien par goût de l’aventure que le jeune Jack London quitte Oakland pour parcourir les États-Unis. Il devient un tramp, un vagabond voulant voir du pays. Le hobo, quant à lui, parcourt le pays mais en cherchant du travail. Jack London croise sur sa route de très (trop) nombreux hobos. Dans les années 1893-1894, l’Amérique connaît une crise économique majeure. L’univers décrit par London fait d’ailleurs  beaucoup penser à celui de John Steinbeck où les journaliers miséreux vont de ferme en ferme. La grande différence est le ton employé. Il y a beaucoup d’humour chez Jack London, beaucoup de plaisir à raconter ses péripéties. Il risque souvent sa peau, notamment lorsqu’il « brûle le dur », ce qui signifie frauder les chemins de fer. Il se retrouve également souvent confronté aux « taureaux », aux flics, et n’évite pas la case pénitencier. Mais le jeune Jack London est téméraire, plein de vie et il se délecte à nous narrer ses aventures de casse-cou.

Ce voyage de 20 000 km à travers son pays a été extrêmement formateur. Sans lui, l’écrivain Jack London n’aurait sans doute jamais existé. Il est bien entendu au coeur de l’action, ce qui lui donne matière à écrire. Mais il y a surtout la mendicité nécessaire à la vie de tramp. London rechigne au début à quémander. Puis il se rend compte que mendier est en réalité une « gymnastique de l’audace »  et qu’il lui faut toute « l’habileté du conteur » pour obtenir un bon repas. C’est ainsi que l’imagination de Jack London se mit en marche pour ne plus s’arrêter ! C’est aussi durant ce voyage que la fibre socialiste s’est éveillée chez lui. Il découvre la pauvreté, la misère absolues. Il se rend compte également que la justice est à deux vitesses. London s’indigne du traitement réservé aux hobos attrapés par la police : 30 jours de pénitencier pour chacun sans autre forme de procès. Ce simulacre de justice restera longtemps au travers de la gorge de London.

« La route » de Jack London est un témoignage passionnant sur la jeunesse de l’auteur et sur les États-Unis à cette époque. Le livre est traversé par l’énergie, l’audace incroyables de London. « La route » est également un formidable hymne à la liberté si chère à l’écrivain.

 

Les empreintes du diable de John Burnside

A Coldaven, en Ecosse, court une légende sur des traces de pas étranges laissées dans la neige épaisse. « Ils ne sauraient jamais jusqu’où cette ribambelle de nettes empreintes noires se poursuivait mais ils seraient tous fixés, ou tous d’accord plus tard, une fois la neige fondue, quand il n’y aurait plus aucune preuve du contraire, sur la nature de la bête qui les avait laissées. Ces empreintes-là n’étaient pas humaines, disaient-ils, et ce n’étaient les traces d’aucun animal, terrestre ou marin, qui ait jamais été vu dans ces parages. Pointues, fourchues, noires, c’étaient les empreintes d’un être agile aux mouvements rapides (…) qui avait traversé leur mince bourgade de bord de mer comme pour fuir, ou poursuivre, quelque terrible résolution surnaturelle. » Cette croyance en la venue du diable est profondément ancrée chez les habitants de Coldhaven. Un fait divers terrifiant en découle : une jeune femme nommée Moira met le feu à la voiture dans laquelle elle se trouve avec ses deux fils. Elle était persuadée que son mari violent était le diable et elle cherchait à lui échapper. Une chose étrange cependant est qu’elle a laissé sa fille aînée, Hazel, en vie. Cet événement va ébranler le narrateur, Michael Gardiner. Jeune homme, il a été le petit ami de Moira. Pourquoi celle-ci n’a pas tué Hazel ? Est-ce parce qu’elle n’est pas la fille du mari violent ? Toutes ces questions tournent dans la tête de Michael qui devient vite obsédé par l’idée de protéger Hazel. Cette rencontre permettra à Michael de régler ses comptes avec le passé.

L’atmosphère du livre de John Burnside est lourde, pesante. Michael se laisse totalement submerger par le poids de ses souvenirs. Ses parents et lui n’ont guère été heureux à Coldhaven. Les villageois détestent les étrangers et les Gardiner deviennent rapidement des souffre-douleur. Les parents, comme l’enfant, tâchent de faire front, de garder la tête haute face à la mesquinerie de leurs voisins. Michael apprend à se défendre, mais sa bravoure le conduira au drame. Le souvenir de Moira réveille tous les fantômes de Michael. Il est hanté par ses démons, comme Coldhaven l’est par les traces de pas laissées dans la neige. Ce village semble perdu au bout de la terre, coupé du reste du monde. Les superstitions envahissent l’endroit. Le livre est le chemin parcouru par Michael pour se retrouver, pour enfin savoir qui il est.

C’est avec une écriture envoûtante et poétique que John Burnside nous raconte l’histoire de Michael Gardiner. La nature est très présente, magnifiquement décrite et toujours apaisante pour le narrateur. L’ambiance sombre, habitée par les fantômes de Michael est extrêmement bien rendue. Je dois à Cryssilda la découverte de ce grand auteur écossais qui a reçu le prix Virgin/Lire pour son dernier romain « Scintillation ». Je la remercie pour cette belle découverte.