Adieu 2013….

Et bonjour à 2014 ! Comme toujours, le début de la nouvelle année est l’occasion de faire des bilans. En 2013, j’ai lu 87 livres et c’est un peu moins que l’année dernière (89 en 2012). Je reste néanmoins assez constante et je ne compte pas les bandes-dessinées, pourtant j’en ai découvert beaucoup grâce au challenge Halloween de ma chère Lou et sa comparse Hilde. J’ai publié au total 118 billets durant cette année 2013. Je décerne mes trois coups de cœur de l’année aux romans suivants (roulements de tambour…) :

-Au temps du roi Édouard de Vita Sackville-West

-Mrs Parkington de Louis Bromfield

-Esprit d’hiver de Laura Kasischke

Et je remets également un coup de cœur du premier roman à « Yellow birds » de Kevin Powers.

L’année 2014 voit la fin de mon challenge Hitchcock mais le challenge I love London, avec ma complice Maggie, se poursuit jusqu’en septembre 2014. Image Avec Lou, nous vous avons emmenés en Angleterre au mois de juin et vous avez été encore une fois très nombreux à voyager avec nous. Puisque votre enthousiasme ne faiblit pas, nous vous donnons rendez-vous en juin : Back to England !!!  ImageEt je vous propose également de poursuivre le challenge américain de Noctenbule en septembre avec le retour de mon mois américain à l’occasion du formidable Festival America de Vincennes. Image Et n’oubliez pas que le challenge British mysteries de Lou et Hilde ainsi que le challenge My self de Romanza se terminent tous deux fin janvier. Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter  une merveilleuse et livresque année 2014 ! Have fun !  image

Le quatrième mur de Sorj Chalandon

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Quand Samuel Akounis est entré dans la vie de Georges en janvier 1974, ce dernier était étudiant en droit. De gauche, il est de tous les combats, de toutes les manifestations. Une rébellion de la jeunesse qui peu à peu s’éteint. Sam, juif de Salonique, a perdu sa famille pendant la seconde Guerre Mondiale et a été torturé pendant la dictature des colonels à la suite de sa représentation de « Ubu roi ». Il apprend à George à réfléchir sur ses engagements, la France est une démocratie et les étudiants ne risquent pas leur vie à chaque manifestation. Il lui apprend également que le théâtre est un lieu de résistance, « (…) une arme de dénonciation. » C’est pourquoi, cinq ans après leur rencontre, Samuel parle à Georges de son rêve de monter Antigone à Beyrouth : « Depuis toujours, Sam voulait monter la pièce noire d’Anouilh dans une zone de guerre. Offrir un rôle à chacun des belligérants. Faire la paix entre cour et jardin. » Mais Samuel est gravement malade et c’est à Georges qu’il demande de donner vie à son rêve.

J’avais découvert Sorj Chalandon grâce à ses deux livres consacrés à l’Irlande : « Mon traître » et « Retour à Killybegs ». Au centre du « Quatrième mur », comme dans les deux romans irlandais, il y a une amitié indéfectible, une fraternité d’adoption. Georges ne peut pas laisser tomber Sam, ne peut abandonner le rêve de son ami. Le Liban est en guerre, ses habitants se déchirent. Georges s’y rend pourtant le 10 février 1982 pour rencontrer les acteurs amateurs sélectionnés par Sam. Antigone est palestinienne et sunnite, Hémon est Druze, Créon est maronite, ses gardes sont chiites. Georges, qui défendait la Palestine à Paris, découvre une situation complexe où la violence semble sans fin. Chaque camp pleure ses enfants morts. Chacun est tour à tour martyr et bourreau. Beyrouth est un immense champ de bataille divisé en quartiers où les snipers guettent. Georges est pris au piège de sa promesse, pris au piège de la douleur qui l’empêche de retourner à sa vie paisible et douillette. Comment regarder son enfant grandir lorsque d’autres sont tués ?

Sorj Chalandon, ancien reporter de guerre pour Libération, a vécu cette guerre au Liban, a éprouvé la difficulté à oublier la souffrance, les meurtres, la violence. Comment vivre normalement après avoir vu les massacres de Sabra et Chatila ? « Le quatrième mur » est son exutoire, sa catharsis. Il y raconte ce qu’en tant que journaliste il ne pouvait pas écrire, c’est-à-dire ce que lui ressentait. Les phrases de Sorj Chalandon sont courtes, très rythmées, il y a une urgence dans son écriture. Et il y a surtout beaucoup d’émotions, de celles qui vous saisissent, qui vous étreignent pour ne plus vous quitter. La scène dans le camp de Sabra est de celles que l’on n’oublie pas.

« Le quatrième mur » a obtenu le Goncourt des lycéens ce qui est mérité pour ce livre qui m’a bouleversée. Si vous avez l’occasion d’aller écouter Sorj Chalandon parler de son travail, courez-y car cet homme est aussi captivant que ses romans.

Une lecture commune avec Stephie.

Au lieu-dit Noir-Etang de Thomas H. Cook

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« Parfois, en ces tristes journées d’hiver si fréquentes en Nouvelle Angleterre où le vent malmène autant les arbres que les arbustes, où la pluie tambourine contre les toits et les vitres, je me sens de nouveau happé par l’univers de mon père, de ma jeunesse, par la petite ville qu’il aimait tant et où je vis toujours. (…) Dans mon esprit , les morts retrouvent la vie, reprennent leur enveloppe charnelle. » Henry Griswald se replonge dans ses souvenirs, l’année de ses quinze ans. Son père est le directeur de l’école pour garçons de Chatham et pour la rentrée de 1926 il accueille une nouvelle enseignante : Mlle Elizabeth Channing. Celle-ci se chargera des arts plastiques. Elle est belle, lumineuse et a parcouru le monde avec son père. Le décès de ce dernier l’oblige à travailler. Henry est rapidement fasciné par l’histoire de la jeune femme et la liberté qu’elle a connu. Il s’y intéresse d’autant plus quand Mlle Channing se met à tisser des liens avec Mr Reed, enseignant également mais marié. Henry devient le témoin de leurs rencontres et du drame qui va se nouer autour du couple.

Thomas H. Cook se sert des codes du roman noir du 19ème siècle pour écrire son roman. L’histoire d’amour entre Mlle Channing et Mr Reed est impossible puisqu’il est marié et a une petite fille. Cela n’en rend que plus romantique cet amour aux yeux du jeune Henry. Les deux enseignants semblent tourmentés par leurs sentiments. Les paysages de la Nouvelle Angleterre accompagne cette romance par leur austérité et leur rudesse.

L’intrigue nous est dévoilée par des aller-retours dans le passé. Les informations sur la tragédie de Noir-Etang sont distillées à petites doses, levant le voile sur l’ampleur du désastre et précipitant la lecture jusqu’à la terrible révélation finale.

« Au lieu-dit Noir-Etang » est fort bien mené, chaque retour au passé nous donne envie d’en savoir plus et la fin a été pour moi totalement inattendue.

Merci aux éditions Points pour cette jolie lecture.

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Mr Skeffington de Vincent Sherman

Mr Skeffington

L’adaptation de « Mr Skeffington » date de 1944. Le film choisit de nous montrer tout ce qui précède le début du roman de Elizabeth Von Arnim. On découvre donc une jeune Fanny, encore célibataire, qui reçoit à New York ses invités et prétendants. Tous se pâment devant son incroyable beauté et elle minaude autant qu’il est possible. Lors de cette réception apparaît Mr Skeffington qui est le patron du frère de Fanny. Ce dernier a volé de l’argent à la banque de Mr Skeffington et est licencié. Fanny, le charmant, évite la plainte devant la justice. Dès lors, les deux personnages vont tenter de se séduire.

mr-skeffington_640x480La suite du film va nous montrer le mariage et la séparation du couple de la 1ère et le 2nd Guerre Mondiale. Le film dure en tout 2h25 et on retrouve le livre après 1h30. Le début est donc un peu long, trop détaillé car c’est le vieillissement de Fanny qui reste le plus intéressant.

mr-skeffington-davisLa force de cette adaptation est la performance de Bette Davis dans le rôle de Fanny Skeffington. Elle est aussi parfaite en jeune coquette qu’en vieille femme pathétique. Elle est agaçante, snob et finalement touchante. Claude Rains incarne un M. Skeffington sobre, patient et follement amoureux de son impossible femme.

mr_skeffington_1944_1Le film est très mélodramatique, il n’a pas l’ironie et le piquant du roman. Cette adaptation est typique de ce que produisait Hollywood dans les années 40 : une facture classique et soignée, de grands acteurs. Cette œuvre, qui aurait quand même méritée d’être raccourcie, reste plaisante à regarder. Bette Davis y fait montre, comme toujours, de son immense talent.

Mr Skeffington de Elizabeth Von Arnim

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Mrs Skeffington est de retour à Londres après être restée de longs mois alitée à la campagne. Voulant rapidement reprendre sa vie mondaine, Fanny Skeffington se tient prête à illuminer les autres de sa beauté éclatante. Mais la haute société semble moins pressée de la revoir. « Curieux comme, depuis son retour, les lettres et les messages téléphoniques semblaient dénués d’intérêt ! Qu’était-il arrivé aux gens ? Pas même une douce voix masculine au téléphone, à présent. Il y avait bien quelques appels, et quelques amies, mais les hommes, tout comme ses cheveux, semblaient avoir disparu. Elle n’aurait pas dû rester absente si longtemps. On perd vite vos traces. Dans la cohue de Londres, on vous oublie vite, à moins de supposer qu’elle seule, entre tous … » Mais cela semble impensable pour Fanny qui fut si populaire, adulée par tant d’hommes de qualité. Et pourtant aucun signe de ses courtisans … serait-ce l’arrivée de ses cinquante ans ? Fanny ne peut y croire mais elle s’inquiète surtout depuis qu’elle voit son ex-mari, Job Skeffington, partout dans la maison alors qu’il n’y vit plus depuis des décennies.

Quel bien cruel roman que « Mr Skeffington » ! Elizabeth Von Arnim n’épargne pas son héroïne. Il est vrai que Fanny Skeffington est une coquette insupportable. Elle refuse de se voir telle qu’elle est, se maquille excessivement, se rajoute des mèches de cheveux. Elle ne veut pas vieillir et cela la rend très moderne. Aujourd’hui Fanny aurait fait de la chirurgie esthétique. Mais il est vrai aussi qu’il était sans doute plus difficile de vieillir seule dans les années 40. Fanny Skeffington fait un long chemin vers l’abnégation et doit faire le deuil de  sa sublime beauté enfuie. Elle y croise ses anciens amants, qui sont tous assez ridicules et pathétiques et à qui elle donne des ordres comme au premier jour ! Elizabeth Von Arnim assène coups sur coups à son personnage central jusqu’à la faire fléchir. « Elle le regardait en souriant. Pauvre femme, pensait-il, elle ne devrait pas sourire, car chaque fois cela révèle un peu plus ses rides. » Son jeune amant la délaisse, elle passe par deux fois pour une prostituée (l’excès de maquillage sans doute) et chacun de ses anciens amants se demandent ce qui a pu arriver à son magnifique visage. La grotesque mondaine finit par devenir attachante tant elle est accablée par son entourage.

« Mr Skeffington » est le dernier roman de Elizabeth Von Arnim, elle s’y moque des femmes courant après leur jeunesse et leur beauté disparues. Il y a bien entendu beaucoup d’humour dans ce roman mais également beaucoup de mélancolie. Mrs Skeffington est un personnage qui devient au fil des pages poignant.

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Mrs Parkington de Louis Bromfield

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Mrs Parkington a 84 ans et sa vie a été riche en évènements et en rencontres. Elle prépare les fêtes de Noël dans son luxueux appartement de Park Avenue. Toute la famille doit se retrouver : sa fille, les enfants et petits-enfants de ses deux fils disparus. Mrs Parkington se force à maintenir cette tradition mais à part son arrière-petite-fille Janie, elle ne porte pas sa famille dans son cœur. Elle les trouve peu intelligents, gâtés par l’argent et sans vie. « En vérité, si la plupart des convives n’avaient pas été le fruit de sa propre chair, aucun d’eux n’aurait jamais été invité à cette table. Mrs Parkington se força à suivre quelques-unes des conversations particulières qui s’étaient engagées espérant surprendre quelque phrase, quelque remarque, quelque pensée d’où jaillirait une étincelle, comme lorsqu’une barre de fer frappe un silex ; elle avait tant besoin d’un peu de chaleur humaine ! » Les membres de sa famille sont de plus complètement incapables de gérer leurs affaires et font sans cesse appel à l’avis de la doyenne. Mrs Parkington se sent par moments si lasse…heureusement qu’elle peut se remémorer sa vie pour se distraire.

J’avais découvert Louis Bromfield avec « Précoce automne » et j’étais restée un peu sur ma faim. « Mrs Parkington » a en revanche été un vrai coup de cœur. Ce roman est absolument délicieux, l’écriture y est fluide, ciselée. Les flash-back sur la vie de Mrs Parkington s’insèrent de manière parfaite dans le récit présent, nous suivons le cours des pensées de la vieille dame.

Susie Parkington est issue d’un milieu pauvre, elle travaillait dans un hôtel près d’une mine avec ses parents à Leaping Rock. C’est là qu’elle rencontra le major Parkington, de seize ans son aîné. Il l’épouse à la mort de ses deux parents lors de l’effondrement d’une mine. Le major veut conquérir le monde, être toujours plus riche et ce à n’importe quel prix. L’époque est propice aux coups bas et aux escroqueries. Le major devient multimilliardaire et conquiert la haute société grâce au charme et à l’intelligence de sa femme. Rien ne résiste au couple Parkington, l’argent ouvre toutes les possibilités. « Fils d’un épicier villageois, le major Parkington avait souhaité devenir un personnage de légende, laisser lui survivre une nombreuse descendance qui contribuerait à accroître sa propre gloire et à faire subsister son nom dans l’histoire. Mais il n’avait pas pensé au pouvoir maléfique de la richesse mal employée… » Et c’est ce que constate Mrs Parkington, sa descendance est figée dans ses privilèges. Le monde change sans que ses petits-enfants s’en rendent compte, sans réagir. L’Amérique est en guerre, le New Deal de Rossevelt a réformé les marchés financiers. Les manœuvres datant de l’époque du major ne peuvent plus avoir cours et les financiers véreux payent l’addition. Mrs Parkington voit la déchéance de son clan d’un œil navré et mélancolique. Rien ne peut éviter la ruine à ceux qui n’ont pas su voir la fin de leur caste. Mrs Parkington ne peut que limiter les dégâts et sauver la vie de son arrière-petite-fille Janie.

La lecture de « Mrs Parkington » fut un régal, le personnage central est extrêmement attachant, d’une sagesse et d’une finesse psychologique remarquables.

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Le meilleur des mondes de Aldous Huxley

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A Londres, en 632 après Ford, un groupe d’étudiants a la chance de visiter la salle de fécondation avec le directeur de l’Incubation et du Conditionnement. Les ovules y sont fécondés jusqu’à 96 fois. Dans la salle des embryons, les étudiants découvrent les technique hypnopédiques (phrases répétées pendant le sommeil) qui permettent de conditionner les futurs individus. Chacun fera partie d’une caste et y sera heureux de son sort. Pourtant Bernard Marx, un scientifique, ne semble pas totalement satisfait des règles de la société. Il aimerait avoir pour lui seul la belle infirmière, Lenina Crown alors que l’exclusivité en matière amoureuse ou sexuelle a été abolie. Afin de parvenir à ses fins, Bernard décide de l’emmener dans une réserve à sauvages, là où les hommes sont encore vivipares.

La célèbre utopie (ou plutôt dystopie car ce monde ne fait pas tellement rêver !) d’Aldous Huxley reste étonnamment moderne. Écrite en 1931, l’auteur s’y questionne sur l’eugénisme. Aujourd’hui les manipulations génétiques font toujours débat. Dans « Le meilleur des mondes », la fécondation naturelle a disparu, la notion de parents également. Les individus ne sont jamais seuls, jamais tristes et quand ils le sont,  ils peuvent prendre une drogue appelée le soma pour retrouver leur bien-être. « Pas de civilisation sans stabilité sociale. Pas de stabilité sociale sans stabilité individuelle. » Plus de sentiments, plus de possessions, plus de jalousie ou de compétition, chacun est heureux là où il est. Les noms des personnages, Bernard Marx et Lenina Crown, ainsi que cette obligation au bonheur communautaire font également référence au système communiste. Mais la critique de Huxley ne se contente pas de cela et il semble avoir eu une prémonition de ce qu’est notre monde aujourd’hui. Quelques-unes des obsessions de notre temps s’y trouvent en effet épinglées.  Le conditionnement est également fait pour que les individus consomment. On leur fait aimer la campagne pour qu’ils consomment du transport et des loisirs. Les vêtements un peu abîmés doivent être jetés pour en acheter d’autres. Personne n’est vieux, les marques de l’âge sont totalement effacées.

Malgré l’intérêt de ces critiques, malgré le fait que la seule personne sensée cite du Shakespeare sans arrêt, je n’ai pas accroché à ce roman. Il m’est difficile d’expliquer pourquoi, je ne suis tout simplement pas rentrée dedans. Peut-être ne suis-je pas assez habituée à l’univers SF, en tout cas je ne vous décourage pas de le lire étant donné les louanges que ce roman a reçues au fil des ans.

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Nous avons toujours vécu au château de Shirley Jackson

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« Après la mairie, la rue qui part vers la gauche, c’est Blackwood Road, celle qui mène jusqu’à chez nous. Blackwood Road décrit un large cercle autour des terres des Blackwood, et une clôture en barbelés construite par notre père les protège de bout en bout. Non loin de la mairie se trouve le gros rocher noir marquant l’entrée de la propriété. C’est là que j’ouvre et referme à clé derrière moi le portail qui permet d’accéder à notre allée, celle qui monte jusqu’à la maison. Je n’ai plus alors qu’à traverser le bois, et je suis chez moi. Les gens du village nous haïssent depuis toujours. « 

Mary Katherine Blackwood, la narratrice, a 18 ans et elle vit dans la propriété familiale avec sa sœur aînée, Constance et leur oncle Julian. Le début du roman nous la montre lors des courses hebdomadaires au village. Les gens la méprisent, l’évitent ou se moquent d’elle par des remarques ou des chansons. D’où vient une telle haine ? Elle est née d’un évènement tragique : la mort des autres membres de la famille. Les parents des deux sœurs et la femme de Julian ont été empoisonnés. Un procès a eu lieu, Constance était la principale suspect mais elle fut acquittée. Mais depuis, les soupçons du village se sont transformés en méfiance puis en haine. Les Blackwood vivent isolés, enfermés dans leur propriété. Seule Mary Katherine sort régulièrement au village. Une contrainte  pour cette jeune femme fantasque à l’imaginaire plus que débridé.

Je n’avais jamais entendu parler des livres de Shirley Jackson mais je connaissais son univers puisque « La maison du diable » de Robert Wise était adaptée d’un de ses romans. Ce formidable film d’épouvante était remarquable notamment par son ambiance. Point de scènes horrifiques ou sanglantes, la peur naissait uniquement par les bruits de cette grande masure isolée. L’ambiance me semble être la marque de fabrique de l’auteur puisque c’est le grand intérêt de « Nous avions toujours vécu au château ». L’étrangeté du quotidien de la famille Blackwood nous est dévoilé progressivement. Mary Katherine se révèle totalement obnubilée par des rituels : elle enterre ou accroche dans les arbres des objets pour se protéger ou éloigner les intrus. Constance ne sort jamais, elle a peur des éventuels visiteurs. Julian est cloué sur un fauteuil roulant, il a échappé de justesse à l’empoisonnement familial et perd la tête. A ce stade, on se dit que l’on est tombé dans une famille de doux-dingues perturbés par les décès. Mais lorsque le cousin Charles s’invite au château, tout bascule et l’atmosphère n’est plus du tout la même. La noirceur et la folie prennent le pas sur le quotidien bien cadré des deux sœurs. Et la vérité sur la mort des membres de la famille se dessine petit à petit.

Un grand livre noir qui distille le malaise, la folie et l’horreur. Une très belle maîtrise de l’intrigue qui vous fera doucement frémir dans votre canapé.

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Esprit d’hiver de Laura Kasischke

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C’est le matin de Noël, Holly et son mari Eric ont dormi plus tard que prévu, leur réveillon fut un peu trop arrosé. Eric bondit hors du lit, il doit récupérer ses parents à l’aéroport. Holly se retrouve seule dans la maison avec leur fille de 15 ans, Tatiana, adoptée en Russie. Celle-ci boude en raison du réveil tardif de ses parents qui l’a privée du rituel de Noël : ouvrir les cadeaux au saut du lit. L’humeur de Tatty complique la vie d’Holly qui doit rattraper son retard dans la préparation du repas de fête. La famille, les amis sont attendus comme tous les ans. Mais ce Noël ne sera pas un Noël ordinaire pour Holly. Le blizzard s’est levé, empêchant tout déplacement. Les invités se décommandent. Tatiana devient de plus en plus maussade, exaspérante. La tension monte entre les deux femmes.

« Esprit d’hiver » est le premier livre de Laura Kasischke que je lisais et j’ai été complètement séduite par son univers. Se développe dans ce roman un malaise terrifiant entre la mère et sa fille. Holly se réveille avec une drôle d’impression : « Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux. (…) Quelque chose qui avait été là depuis le début. A l’intérieur de la maison. A l’intérieur d’eux-mêmes. Cette chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux. » Cette angoisse augmente au fil de la journée en raison d’évènements étranges : le téléphone d’Holly ne cesse de sonner, les carottes semblent avoir continué à pousser dans le frigo, Tatiana se brûle de manière incompréhensible. Laura Kasischke se place à la limite du surnaturel. Tatiana accentue l’atmosphère inquiétante en se comportant de manière irrationnelle : elle change sans arrêt de tenue, a des sauts d’humeur brutaux, se goinfre de viande crue et passe son temps à dormir. Dans les dernières pages du roman culmine l’horreur, une véritable claque pour le lecteur.

A travers son roman, Laura Kasischke questionne la relation mère-fille. Holly s’interroge sur son éducation, se compare à ses amies. La culpabilité ressentie par nombre de parents est ici accentuée par le fait que Holly et Eric ont adopté leur fille. Et ils l’ont fait en Russie, en Sibérie dans un orphelinat pauvre où les enfants sont maltraités. Les Américains y viennent faire leur marché, soudoyant les infirmières avec des cadeaux pour que leur bébé soit traité correctement. Que deviennent les autres enfants laissés en Russie ? Qu’est-il arrivé aux parents de Tatiana ? Quel est son patrimoine génétique ? Toutes ces choses remontent à la surface obligeant Holly à s’interroger sur sa volonté d’avoir un enfant coûte que coûte et sur sa relation avec sa fille.

Un huis-clos hivernal, étouffant dont vous ne sortirez pas indemne. Laura Kasischke vous plonge dans la noirceur, dans l’effroi, une grande réussite.

Ma note : 17/20

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