Le cadeau de Eliane Girard

Félicien a pris une matinée de RTT pour trouver un cadeau à sa petite amie Laure. Il arrive sûr de lui aux Galeries Lafayette et se dirige vers une veste en tweed repérée par Laure. Plus de taille 38 sur les portants, et plus non plus en réserve. Félicien commence à avoir peur d’autant plus que sa deuxième idée échoue également. Il n’a pas d’autres idées et l’anniversaire de Laure a lieu le lendemain. Il tourne dans les rayons du grand magasin et là ils les voient : « Fuselées, d’une ligne et d’une texture attirante. Des bottes d’un beau brun profond évoquant le chocolat le plus pur, au moins 85% de cacao. Des bottes magnifiquement galbées, hautes mais pas trop, pointues mais pas trop, sexy mais pas trop. Laure méritait ces bottes, elles étaient faites pour elle et ses jambes parfaites. Il en était tout excité. Son cadeau était là.  » Le seul hic c’est leur prix : 869.95 euros, le prix du loyer de Félicien, plus de la moitié de son salaire. Mais il n’a pas d’autre idée, le temps presse, l’angoisse monte, Félicien finit par acheter les bottes Kucci. Il le regrette immédiatement et ses ennuis commencent alors.

Eliane Girard nous narre, dans ce court roman, la folle et drolatique journée de Félicien. Tout va aller de mal en pis au fur et à mesure des heures. Félicien tente tour à tour de justifier son achat (l’amour ça n’a pas de prix, Laure vaut bien un tel sacrifice financier, les bottes font marcher un artisanat ancestral en Italie), de trouver des solutions pour compenser la perte d’argent (arrêter de fumer, ne plus sortir le soir et le plus beau : demander à Laure de vivre avec lui pour diviser le loyer par deux !) et de culpabiliser. Félicien devient totalement obnubilé par les bottes et leur prix démentiel. Il imagine que les autres le jugent notamment au travail, on va le penser plus riche qu’il n’est. La panique gagne Félicien, il ne sait plus quoi faire de son cadeau et fait donc n’importe quoi !

Ce petit livre est réjouissant et porte un regard ironique sur notre rapport à l’argent et sur la valeur des choses. L’obsession de l’argent, de l’apparence vont faire perdre pied à Félicien qui ne procrastinera plus pour acheter ses cadeaux !

Un grand merci aux éditions Buchet-Chastel et à Bénédicte pour ce délicieux moment de lecture.

Ma cousine Phillis de Elizabeth Gaskell

 Le jeune Paul Manning a la joie de devenir réellement indépendant. A 17 ans, il a été embauché par une ligne de chemin de fer qui met en place une voie ferrée entre Etham et Hornby. Loin de ses parents, il découvre les plaisirs de la vie adulte et travaille assidûment avec M. Holdsworth, ingénieur de son état. Les travaux avancent petit à petit durant un an et approchent du petit village de Heathbridge. A la lecture de ce nom, la mère de Paul l’informe que son oncle et sa tante Green habitent le village. Le jeune leur rend donc visite et fait la connaissance de sa cousine Phillis : « Je la revois encore – ma cousine Phillis. Le soleil déclinant l’éclairait directement et déversait un flot de lumière oblique dans la pièce qui s’ouvrait derrière elle. Sa robe, en tissu de coton bleu sombre, lui montait jusqu’au cou et descendait sur ses poignets, avec un petit ruché assorti partout où le vêtement touchait sa peau blanche. Et Dieu sait qu’elle était blanche, cette peau ! Je n’en ai jamais vu de pareille. Sa chevelure était claire, plus proche du jaune que de tout autre couleur. Elle me dévisageait sans ciller, de ses grands yeux paisibles et étonnés, mais que la vue d’un inconnu n’était pas pour inquiéter. »  Une forte affection lie dès cet instant les deux cousins. Paul assistera avec tendresse et inquiétude à l’éveil sentimental de sa cousine Phillis.

Cette longue nouvelle fut publiée en feuilleton dans The Cornhill Magazine de novembre 1863 à février 1864. Elizabeth Gaskell avait tout juste achevé « Les amoureux de Sylvia » (enfin disponible en français aux éditions Fayard) et allait s’atteler en 1865 à l’un de ses chefs-d’œuvre « Femmes et filles ».  A travers « Ma cousine Phillis », Elizabeth Gaskell parle de ce qui lui tient à cœur : la beauté de la campagne anglaise et sa disparition programmée par l’industrialisation galopante. Ce thème est présent dans toutes les grandes œuvres de l’auteur : « Cranford », « Femmes et filles » et « Nord et sud ». Elizabeth Gaskell décrit avec une tendresse nostalgique cette vie rurale. La campagne profonde semble un lieu paisible, protégé. La ligne de chemin de fer, symbole de la modernité, brisera le calme de cette vie.

Elizabeth Gaskell exploite également son talent pour la psychologie de ses personnages. Phillis en est un bel exemple, elle est décrite avec beaucoup de délicatesse. La jeune femme est pleine de fraîcheur, d’authenticité. Elle connaîtra les palpitations de l’amour mais aussi ses souffrances.  » Ma cousine Phillis » n’est pas simplement la chronique d’un premier amour, c’est également celle d’une famille. L’amour des parents de Phillis est immense, ils l’entourent, la choient comme un petit enfant. L’harmonie de la famille séduit Paul qui bénéficiera lui aussi des largesses affectives de son oncle et sa tante.

Les éditions de l’Herne continuent la publication des œuvres de Elizabeth Gaskell qui reste méconnue en France. « Ma cousine Phillis » est une œuvre mineure, néanmoins elle concentre ce qui fait le talent de l’auteur : l’amour de la vie rurale et la finesse psychologique.  La mélancolie due à un monde qui disparaît, la tendresse pour ses personnages font encore une fois merveille. « Ma cousine Phillis » séduira sans peine les amoureux tels que moi de la grande romancière anglaise.

Un grand merci aux éditions de L’Herne et à Caroline pour cet envoi qui m’a enchantée.

 

Mais qui a tué Harry ? de Alfred Hitchcock

Le film s’ouvre sur un charmant paysage de la campagne du Vermont en automne. Tout semble paisible, reposant lorsque trois détonations retentissent. Le vieux Capitaine Wiles (Edmund Green) découvre un cadavre et pense être responsable du décès. Il était parti chassé le lapin mais est très mauvais tireur. Le capitaine décide de cacher le corps de cet inconnu. Mais le coin tranquille se transforme en véritable  zone touristique ! Le corps voit défiler devant lui un enfant, un médecin myope qui trébuche sur lui, un vagabond ayant besoin de chaussures. La dernière visite est celle de la mère de l’enfant, Jennifer (Shirley MacLaine dans son premier rôle), qui reconnaît dans le cadavre son mari Harry. Mais elle semble peu émue par cette disparition…Durant tout le film, une question se pose : que faire de Harry ?

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« Mais qui a tué Harry ? » est tiré du livre éponyme de Jack Trevor Story et il date de 1956, durant la riche période hollywoodienne du réalisateur. Ce film, qui semble mineur dans la filmographie de Hitchcock, est très symbolique de l’humour anglais. D’ailleurs, Hitch l’aimait beaucoup. La forme d’humour développé ici est le décalage. Il y a au départ un décalage entre le lieu et ce qui s’y passe. Hitch plante son cadre avec de nombreux plans sur des paysages extrêmement calme, une grande sérénité se dégage de cette campagne rougeoyante. On imagine que la vie des habitants est au diapason de ce lieu et que la vie s’y déroule paisiblement, sans anicroches. La présence du corps de Harry est alors complètement incongrue. La violence fait irruption là où on ne l’attend pas. En même temps, les habitants ne sont pas perturbés outre mesure par le cadavre. C’est le décalage le plus frappant. Tous les personnages sont d’un extraordinaire flegme face au mort. So british ! Aucun trouble ne se lit sur leurs visages à la découverte de Harry. Leur préoccupation se résume à le faire disparaître ou réapparaître d’ailleurs car Harry va être enterré et déterré à de nombreuses reprises ! Au final, ce corps encombrant va surtout créer du lien et faire naître des histoires d’amour ce qui est encore bien décalé ! Le capitaine apprend à connaître Miss Gravely (Mildred Natwick), vieille fille charmante et attentionnée. Jennifer fait la connaissance de l’artiste local (John Forsythe). Les couples se forment autour du cadavre.

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J’ai toujours beaucoup de plaisir à voir « Mais qui a tué Harry ? ». J’aime son humour, sa légèreté, son exubérance. Un très original divertissement.

Maggie a également regardé « Mais qui a tué Harry ? » , son avis est ici.

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Paula Spencer de Roddy Doyle

Paula Spencer a aujourd’hui 49 ans, elle a arrêté de boire depuis quelques mois. Elle gagne sa vie en faisant le ménage dans des maisons ou des bureaux. Le travail ne manque pas, l’Irlande est en plein boom économique. Paula rentre éreintée chez elle mais est fière de subvenir seule à ses besoins et ceux de ses enfants. Leanne et Jack habitent encore chez leur mère. Les deux ainés ont créé leur propre famille. Paula prend plaisir à passer du temps avec ses petits enfants. Elle apprend à vivre normalement sans l’alcool. Même si ses enfants la surveillent toujours, même si l’envie de boire est toujours forte :  » Elle a envie d’un verre. Maintenant. Elle le sent déjà, ici, toujours frais à sa mémoire. Elle s’assoit parce qu’elle s’y force. Elle préfèrerait s’activer, elle est mieux en bougeant. C’est plus ou moins facile de sentir ça en ayant des trucs à faire. Elle aimerait se relaxer, elle aimerait bien apprendre. Mais la relaxation est un peu un piège. Elle se rassoit et ça s’assoit à côté d’elle. L’envie, la soif, c’est là, ici. » Alors Paula lutte jour après jour.

Roddy Doyle a eu l’excellente idée de reprendre le personnage de « La femme qui se cognait dans les portes » dix après. Contrairement au premier roman, Roddy Doyle emploie ici la troisième personne du singulier. J’avais peur de ne pas retrouver la puissance de la voix de Paula. Mais au bout de quelques pages, j’ai totalement retrouver le personnage, son franc-parler et sa gouaille ainsi que la capacité de l’auteur à se mettre dans la peau d’une femme.

Le roman a été écrit en 2006, durant la période du Tigre Celtique. L’Irlande devenait attirante économiquement, on sait aujourd’hui que cela n’a pas duré. Paula découvre un nouveau monde, une nouvelle Irlande. Au travail, elle est entourée d’immigrés venus tenter leur chance. Paula est étonnée, discute avec eux pour connaître leurs histoires. Il faut dire que l’Irlande a toujours plus été un pays d’émigration que l’inverse. D’ailleurs, les irlandais recommencent à quitter massivement leur pays depuis la crise financière. Paula découvre également la société de consommation par le biais de sa fille ainée Nicola. Cette dernière lui achète un frigo surdimensionné, un écran plat et même un téléphone portable pour surveiller ses faits et gestes. Paula s’émerveille de toute cette technologie et s’en amuse.

Mais le cœur du roman est une femme qui bataille pour reconstruire sa vie. Paula doit lutter contre son addiction, elle s’occupe l’esprit pour oublier l’envie et son passé. Les deux resurgissent sans cesse tout au long de l’année que nous passons avec elle. Paula s’accroche pour ses enfants. Elle doit regagner leur confiance et notamment celle de John -Paul qu’elle ne voyait plus. Courageusement, patiemment, elle renoue les liens brisés par l’alcool et la violence de son mari.

Le ton de Roddy Doyle dans « Paula Spencer » est une nouvelle fois très juste. Il y a beaucoup de tendresse, d’émotion dans les liens qui unissent Paula et sa famille. Lentement, Paula reprend goût à la vie et c’est tout simplement magnifique.

Un grand merci à Christelle et aux éditions Robert-Laffont.

La femme qui se cognait dans les portes de Roddy Doyle

« Je m’appelle Paula Spencer. J’ai 39 ans. La semaine dernière, c’était mon anniversaire. Je suis veuve. J’ai été mariée pendant dix huit ans. Mon nom de jeune fille est O’Leary. Mon mari est mort l’année dernière, il y a presque un an jour pour jour. Il a été abattu par les Guards. Il m’avait quitté un an avant cette histoire. Je l’ai mis à la porte. Son nom était Charles Spencer; tout le monde le surnommait Charlo. Sauf sa mère et son père. Et le prêtre chargé de ses obsèques. J’ai quatre enfants (Ils auraient pu être cinq; j’ai perdu un bébé.) » 

Au début du roman de Roddy Doyle, Paula Spencer reçoit la visite d’un guard chargé de lui annoncer le décès de son mari. Cette nouvelle plonge Paula dans ses souvenirs. Toute sa vie défile : son enfance plutôt heureuse avec ses nombreux frères et sœurs ; la dureté et la vulgarité du collège où elle devient une coriace ; la rencontre avec Charlo, l’homme de sa vie. Elle est fascinée par lui, tout le monde l’admire. Il est beau, dur à cuire mais il sait être tendre avec Paula. Ils se marient, Paula est aux anges. Tout semble aller pour le mieux jusqu’à ce que Paula ordonne à Charlo d’aller se faire son thé lui-même. Une gifle part, envoyant Paula au sol. Ce sera la première d’une longue liste.

« La femme qui se cognait dans les portes » est un roman magnifique, un bijou. Roddy Doyle a réalisé un véritable tour de force pour deux raisons. La première est de nous faire oublier que l’auteur du livre est un homme. L’histoire de Paula est racontée à la première personne du singulier et c’est totalement une voix de femme que l’on entend. Ses préoccupations, ses réflexions, ses sentiments sont ceux d’une femme.Elle raconte son histoire d’un seul trait comme pour un témoignage. Elle passe d’un sujet à un autre, d’un souvenir à un autre. La voix de Paula Spencer est très forte, très belle et elle nous entraîne complètement. On s’attache à ce personnage et on ne la lâche plus jusqu’à la dernière ligne.

Le second tour de force c’est de parler d’un tel sujet sans aucun pathos. Paula est une femme battue par son mari. La violence s’abat sur elle de manière imprévue, elle n’a pas vu venir les coups. Comme nous d’ailleurs, car malgré le titre qui laissait présager du sujet, la première gifle arrive tard dans le livre, elle est une déflagration aussi bien pour le lecteur que pour Paula. Mais elle ne quitte pas Charlo, elle l’aime passionnément. Et puis les enfants arrivent, Paula ne travaille pas. Elle encaisse, se taît, couvre son mari en expliquant aux médecins qu’elle se cogne dans les portes. Pour supporter la douleur, les os cassés, les cheveux arrachés, Paula plonge dans l’alcool. « La femme qui se cognait dans les portes » raconte la déchéance de Paula, sa descente en enfer. Et pourtant pas de mélodrame, pas de tire-larmes, Paula a beaucoup d’humour, beaucoup d’auto-dérision. Elle n’épargne ni son entourage, ni elle-même et son franc-parler est d’une grande fraîcheur.

J’avais découvert Roddy Doyle avec le premier volet de la trilogie de Barrytown qui m’avait enchanté par son énergie et son humour. Là je reste scotchée par « La femme qui se cognait dans les portes ». Le personnage de Paula Spencer est extrêmement touchant, c’est sans condescendance que Roddy Doyle fait le portrait de cette femme battue. La voix de Paula nous happe dès les premières pages et elle nous tient jusqu’au bout. Il est difficile de laisser un tel personnage mais heureusement Roddy Doyle a renoué avec Paula, dix ans après « La femme qui se cognait dans les portes. »

 

 

Un autre amour de Kate O'Riordan

Connie et Matt Wilson sont partis en week-end à Rome. Ils ont suivi les conseils de leur amie Mary et se sont offerts quelques jours en amoureux loin de leurs trois fils. Mais à la fin du séjour, Connie rejoint seule le domicile conjugal. Matt est resté en Italie où il a retrouvé une vieille connaissance, Greta. En fait, elle était son premier grand amour. Greta était partie du jour au lendemain ce qui laissa un goût d’inachevé à Matt. Reste-t-il à Rome pour en finir avec son passé ou pour renouer avec Greta ? Ces questions tournent dans la tête de Connie à son retour à Londres. Que va-t-elle dire à ses fils ? Connie est une éternelle optimiste, elle ne peut croire que Matt va abandonner leur vie si réussie.  Elle décide donc de mentir à tout le monde et de dire que son mari est resté à Rome afin d’assister à un colloque. Plus les jours passent et plus le doute s’installe. Et si le couple ne pouvait se remettre de ce week-end dans la capitale italienne ?

Kate O’Riordan nous livre avec « Un autre amour » un roman subtil et fin qui monte en puissance au fur et à mesure. On pense tenir au départ un livre sur le délitement d’un couple, sur la rupture difficile entre un homme et une femme qui se connaissent depuis l’enfance. Petit à petit, le véritable sujet se dévoile. Kate O’Riordan parle en fait des vies ratées, manquées que l’on a laissées passer. Le roman se teinte alors de mélancolie, de nostalgie. « Dehors sur le balcon, un merle saluait le matin en chantant à tue-tête. Son chant laissait entrer le regret dans la pièce, le regret de ce qui a été perdu, du temps qui passe, de la souffrance subie et de la souffrance infligée, des vies qui ne se sont pas déroulées comme elles avaient autrefois été prévues avec une impatience fébrile, de l’occasion ratée quand tout aurait encore pu changer. » Le retour de Greta réveille les souvenirs, les blessures mais aussi les failles notamment celles de Connie qui est le personnage le plus complexe du livre.

Connie se présente comme une femme qui a réussi. Elle a monté sa propre entreprise de cartes de vœux décalées. Elle possède une belle maison, magnifiquement décorée. Sa famille est un modèle pour leur amie, Mary, célibataire malgré elle. Mais Connie n’est pas celle qu’elle semble être. On découvre une femme  qui a forcé le destin, qui a bâti sa vie au détriment de celle des autres. Et elle l’a fait dans la brutalité, la violence. Celle-ci est réveillée par Greta, la tension entre les deux femmes montent pour atteindre un pic à la fin du livre. Kate O’Riordan explore la psychologie de Connie, cette femme qui pensait avoir construit des remparts pour se protéger du passé. L’amertume, la frustration gagnent Connie et entraînent de terribles révélations.

« Un autre amour » dissèque un couple et son histoire avec beaucoup de force et d’émotion. Les personnages principaux comme les secondaires sont particulièrement bien dessinés et leur psychologie détaillée. A la manière de « Théorème » de Pasolini, un être vient bouleverser et faire imploser la vie d’une famille. Chacun sera amené à faire le bilan de sa vie, un roman tragique et sensible.

Merci à Lise des éditions Folio pour cette lecture qui m’a permis de découvrir Kate O’Riordan.

De grâce et de vérité de Jennifer Johnston

Sally est une actrice connue et reconnue. Après une longue tournée à jouer la Pegeen Mike du « Baladin du Monde Occidental », elle rentre chez elle à Dublin. Son retour ne se déroule pas tout à fait comme prévu. Son mari, Charlie, lui annonce qu’il la quitte. Cette rupture fait prendre conscience à Sally que sa vie n’a jamais été très heureuse et le douloureux passé refait surface. La mère de Sally s’est suicidée une fois sa fille adulte. L’actrice ne connaît pas le nom de son père, sa mère a tenu à garder son secret.

« Je suis allée à la préfecture. C’était là qu’il fallait se rendre pour obtenir un extrait de naissance. Il y a des années. 18 ans, c’est l’âge que je devais avoir alors. J’avais sans doute besoin d’un passeport. Elle ne voulait pas que j’y aille. Elle a tout fait pour m’en empêcher. (…) Elle ne voulait pas que je voie ce foutu extrait, voilà tout. De toute façon, c’était inscrit officiellement « père inconnu ». J’ai éprouvé un tel choc même si… en vérité c’était ce qu’elle avait toujours dit. « Tu n’as pas de père. » Je suis rentrée à la maison et lui ai posé la question à nouveau. Je lui ai montré le papier. Le lui ai fourré sous le nez. « Tu n’a pas besoin de savoir ! » a-t-elle hurlé. Mais j’en avais besoin. J’en avais réellement besoin. J’en ai toujours besoin. »

Ce nouveau drame dans la vie de Sally ravive la blessure, elle doit découvrir ses origines. Elle se tourne alors vers la seule famille qui lui reste, son grand-père, évêque bourru et totalement froid.

C’est un drame intime que nous livre Jennifer Johnston dans ce livre. Sally veut à tout prix découvrir la vérité, sa vérité, mais elle ne sait pas où elle met les pieds. C’est un terrible et lourd secret qui va lui être révélé. C’est une tragédie classique qui nous est contée, un drame des origines. Jennifer Johnston a l’élégance de ne pas en rajouter dans le pathos et son héroïne finit par être attachante. Le théâtre y joue un rôle important, Sally se fuit dans les rôles qu’elle interprète. Synge, Shakespeare et Becket sont notamment cités. Le théâtre, la fiction sont ici vus comme des thérapies, des moyens d’oublier sa réalité.

« De grâce et de vérité » se lit facilement, le style de l’auteur est fluide. Mais c’est loin d’être une lecture renversante, pas désagréable, mais l’intrigue n’est pas follement originale.

L'Antarctique de Claire Keegan

« L’Antarctique » est un recueil de 15 nouvelles de la jeune auteur irlandaise Claire Keagan. C’est grâce à Nuala O’Faolain et à Sabine Wespieser que nous pouvons découvrir ses perles. Je n’ai pas l’habitude de lire des nouvelles car il m’arrive bien souvent d’être déçue, mais là je me suis régalée. Claire Keagan nous entraîne entre l’Irlande et les Etats-Unis dans des univers très différents d’une nouvelle à l’autre. Les nouvelles décrivent au départ un quotidien, une journée ordinaires et qui basculent à un moment. Claire Keagan nous parle de destins fracassés, interrompus, contrariés. La violence, la mort font souvent irruption.

C’est le cas dans « Les palmiers en flamme » où un enfant perd brutalement sa mère ou dans « La soupe au passeport » où une petite fille disparaît.

La folie n’est jamais très loin non plus. Elle se cache sous un aspect quotidien comme dans « L’Antarctique » où le désir d’une femme lui sera fatal. Le choix du titre de cette nouvelle pour l’ensemble du recueil est très juste tant les histoires racontées sont glaçantes.

Claire Keagan parle souvent de destins de femmes qui rêvent d’autres vies et qui parfois franchissent le pas. C’est le cas dans « Les hommes et les femmes » où une femme décide de tenir enfin tête à son mari ou dans « Osez le grand frisson » où une femme rencontre un homme après avoir répondu à une petite annonce. Mais, la vie n’est pas toujours si clémente, elle peut aussi être cruelle. « L’amour dans l’herbe haute » est une nouvelle déchirante. Cordelia et le médecin de campagne ont une liaison ensemble, mais ils doivent l’interrompre. Ils se donnent RDV 10 ans après sur une plage. Cordelia vit ces longues années repliées sur elle-même, ne vivant que dans l’attente des retrouvailles.

L’écriture de Claire Keagan est d’une grande sobriété et d’une grande précision. Chaque détail a son importance et laisse affleurer la vie, la vérité des personnages. En peu de mots, l’auteur arrive à dessiner toute une vie, tout un univers. Chaque nouvelle est réussie, chaque nouvelle nous plonge dans la vie des personnages. Un régal absolu qui me réconcilie avec les nouvelles.

 

Exorcisme de Carlo Gébler

En mars 1895, un village du comté de Tipperary connût un terrifiant fait divers. Le corps de la jeune Bridget Cleary est retrouvé après avoir été enterré par son mari. Son corps est en grande partie calciné. Qu’a-t-il bien pu arriver les jours précédant le crime ?

Tout a commencé le jour où Bridget est allée vendre des oeufs. Ce matin-là, la jeune femme se sentait fiévreuse mais elle décide quand même de sortir. Le temps se déchaîne sur son trajet : « Elle s’engagea sur le sentier. Tout autour d’elle, ornières et pierres se noyaient dans la terre humide. Le vent lui crachait la pluie à la figure, lui cinglait la peau. Elle enfonça un peu plus son chapeau et contracta les épaules sous son manteau. Dans la lueur lugubre d’un petit matin terreux et douché par une pluie torrentielle, le paysage était comme exsangue, vidé de ses couleurs habituelles. Sur le chemin, la surface ridée des flaques avait des reflets vert-de-gris, l’averse drapait de marron et de noir les haies qui clôturaient les champs, et à côté de chaque barrière s’étalait une bouillie noirâtre et boueuse. » A son retour chez elle, Bridget se trouve encore plus souffrante. Elle tombe gravement malade et sans soins l’affection perdure. Bridget réclame les conseils du médecin. Son mari Michaël ne croit pas en ces pratiques modernes. Il veut faire venir le prêtre et va consulter un guérisseur. Rapidement les croyances irrationnelles de Michaël prennent le pas sur la raison.

Comme dans « Comment tuer un homme », Carlo Gébler s’est inspiré d’un véritable fait divers pour écrire son roman. A l’aube du XXème siècle, l’écrivain nous décrit une Irlande encore plongée dans les contes et légendes. Les paysages sont habités par des fés (Point de parité en Irlande, les fés sont uniquement masculins !) qui sont plutôt inamicaux. Michaël croit fermement en leur pouvoir. Enfant, il a voulu voir disparaître sa mère et pense que les fés ont exaucé son voeu.  Il imagine donc que Bridget est possédée. Il l’asperge d’eau bénite en pleine nuit et veut l’obliger à avaler les herbes du guérisseur. La croyance de Michaël s’affermit de jour en jour : un subrogé a remplacé sa femme. L’angoisse et la violence montent progressivement. La brutalité de Michaël et de son entourage est proprement effrayante. Carlo Gébler nous parle en fait de la lâcheté humaine qui pousse à accomplir le pire et à fermer les yeux sur la souffrance d’autrui. Bridget est abandonnée, livrée à la folie croissante de son mari.

C’est une nouvelle fois avec un formidable talent de conteur que Carlo Gébler nous livre cette histoire. La stupeur nous étreint au fur et à mesure des pages, au fur et à mesure du calvaire de Bridget. Un roman haletant et glaçant.

Une seconde vie de Dermot Bolger

Lors d’un brutal accident de voiture, Sean Blake est déclaré cliniquement mort pendant quelques instants. Le retour à la vie est aussi douloureux que l’accident lui-même. Sean s’est senti totalement apaisé lorsque son cœur s’est arrêté de battre. A son réveil, le passé ressurgit. Sean avait voulu effacer son histoire mais ses origines se rappellent à lui de manière obsessionnelle. Il a été adopté à l’âge de six semaines. Sa mère était une jeune fille forcée à accoucher dans un couvent. Jusqu’à l’accident, Sean n’avait jamais cherché sa véritable mère. La seconde vie, qui lui est offerte, va permettre à Sean de mettre sa vie en ordre et de se connaître enfin. Parallèlement à l’histoire de Sean se fait entendre la voix d’une femme âgée. Elle a abandonné son fils lorsqu’elle avait 19 ans. Elle a tiré un trait sur son passé, sa famille et l’Irlande. Mais elle reste hantée par son bébé et fait des fugues pour partir à sa recherche.

Le dernier livre de Dermot Bolger reprend en toile de fond le thème du film de Peter Mullan « Magdalene sisters ». Les jeunes irlandaises, qui avaient le malheur de tomber enceinte, étaient envoyées dans des couvents loin des regards des voisins. Les pauvres filles étaient maltraitées et devaient travailler dur malgré leur état.  Dermot Bolger trace le portrait d’une Irlande catholique et rétrograde dont la maître mot était respectabilité. Rien ne devait l’entacher aux yeux des autres. L’hypocrisie servait de ligne de conduite. Le rôle des femmes était confiné au foyer, aux enfants. « L’Irlande dans laquelle elle (la mère adoptive de Sean) vivait était infectée par un terrible virus appelé respectabilité. Dieu était souvent évoqué, mais pas à propos de l’amour qu’il fallait ressentir pour son prochain ni de l’éternelle damnation : la vie tournait uniquement autour de ce que tes voisins pensaient de toi, de secrets à garder, du scandale à éviter, il ne fallait donner à personne l’occasion de te mépriser. Ta mère avait honte de ne pas pouvoir mettre au monde. Elle se sentait inutile car à cette époque c’était le seul destin des femmes. Nous ne faisions pas carrière : nous nous mariions et élevions nos soldats de Dieu. » L’honorabilité des familles brisa de nombreuses vies. La mère de Sean, Lizzie, pensa toute sa vie à son bébé abandonné. Malgré son mariage, ses filles, rien ne réussit à la consoler et à lui faire oublier son fils.

Dermot Bolger explore les liens de filiation dans son dernier livre avec beaucoup de justesse et d’émotion. En quoi nos origines nous définissent lorsqu’on a été abandonné ? En cherchant sa mère, Sean découvrira surtout l’importance de sa propre famille et de son rôle de père.