Le club du suicide de Robert Louis Stevenson

« Le club du suicide » comporte trois nouvelles de Robert Louis Stevenson. La première s’intitule « Le jeune homme aux tartelettes à la crème ». Le prince de Bohême Florizel est en voyage à Londres et s’ennuie quelque peu. Pour chasser son humeur mélancolique, il décide d’organiser une expédition nocturne avec le fidèle colonel Geraldine. Durant cette escapade, les deux hommes rencontrent un jeune homme proposant des tartes à la crème aux passants. Ils sympathisent et le jeune homme explique qu’il est ruiné, une seule issue lui reste : le suicide. « Je serais incapable de m’appuyer un pistolet sur la tempe et de presser la détente ; il y a quelque chose de plus fort que moi qui m’en empêche ; et bien que j’aie la vie en horreur, je n’ai pas en moi le courage physique nécessaire pour affronter la mort et en finir. C’est pour des gens comme moi, et pour ceux qui sont au bout du rouleau mais qui ont peur du scandale posthume, que le Club du Suicide a été fondé. » Intrigués, Florizel et Geraldine suivent le jeune homme. Ils découvriront vite l’horreur de ce club où chacun peut devenir victime ou assassin.

La deuxième nouvelle, « Le docteur et la malle de Saragota », se situe à Paris. Un jeune américain naïf pense avoir un rendez-vous galant avec une mystérieuse et séduisante inconnue. Celle-ci lui posera un lapin. Le jeune homme, dépité, rentrera à son hôtel et découvrira un cadavre dans son lit.

La dernière nouvelle, « Aventure en fiacre », s’ouvre sur des hommes enlevés dans un fiacre et menés à la soirée d’un dénommé Mr Morris. Ce mystérieux personnage sélectionne des hommes solides et fiables pour une mission très particulière.

Les trois histoires sont liées entre elles et sont les différents épisodes de la traque du président du club du suicide par le prince Florizel. Stevenson nous conte là un véritable feuilleton d’aventures avec rebondissements et situations rocambolesques. Il se sert d’archétypes pour ses personnages principaux : le président du club du suicide est le mal incarné et il s’oppose au très respectable et honorable prince Florizel. Ce dernier est accompagné d’un fidèle serviteur, prêt à tout sacrifier pour son prince : le colonel Geraldine. Bien entendu cette poursuite s’achèvera selon le code de l’honneur. Stevenson semble avoir pris beaucoup de plaisir à nous lancer à la suite du fantasque prince Florizel.

L’idée de départ m’a semblé très originale, elle est également très sombre, très pessimiste. Les deux nouvelles suivantes sont résolument tournées vers l’aventure et non dénuées d’humour. Un petit feuilleton bien rythmé et fort agréable.

Désolations de David Vann

Irene et Gary vivent en Alaska depuis trente ans sur les rives de Skilak Lake. Ils y ont élevé leurs deux enfants : Rhoda et Mark qui sont maintenant adultes. Arrivé à ce stade de sa vie, Gary fait le point et décide de réaliser un vieux rêve : construire une simple cabane de bois pour vivre en communion avec la nature sauvage. Irene sait que les différents projets de son mari sont toujours tombés à l’eau mais elle sait aussi que refuser la cabane c’est mettre fin à leur mariage. Les regrets, l’amertume des deux époux se révèlent dès le début de la construction. Gary est insatisfait de sa vie et trouve refuge dans son idéal de retour aux sources. Irene refuse de vivre dans une cabane en bois mais ne peut supporter d’être abandonnée.

Plus l’hiver approche, plus la cabane se construit et plus la tension monte entre Irene et Gary. Rhoda assiste impuissante à l’affrontement de ses parents. Son couple part aussi à la dérive et son frère Mark a pris ses distances depuis longtemps. Tout semble lentement se déliter sous le ciel lourd de cette péninsule d’Alaska.

Après « Sukkwan Island », on retrouve la puissance de l’écriture et le pessimisme terrible de David Vann. La thématique semble la même : un retour à la vie sauvage dans un territoire inaccessible et l’affrontement de deux personnages. Mais « Désolations » est plus ample, plus complexe. Irene et Gary ne sont pas seuls sous la loupe de l’écrivain, d’autres intrigues se développent autour d’eux. Cela permet non seulement d’enrichir l’histoire mais également de donner plus d’épaisseur à Irene et Gary. Cette idée de cabane focalise tous les reproches qu’ils ont à se faire, chacun pensant l’autre responsable de la faillite de leurs vies. « Gary était le champion des regrets. Chaque jour en naissait un nouveau, et c’était peut-être ce qu’Irene aimait le moins. Leur vie entière mise en question. Le regret une chose vivante, un lac au fond de lui. » Irene ne peut affronter cette situation, elle a l’impression de revivre la séparation de ses propres parents. Elle fuit donc, elle s’enferme dans des migraines terribles et incompréhensibles pour la médecine. La douleur d’Irene augmente au fur et à mesure du livre. Elle écrase le lecteur et devient presque palpable. L’atmosphère du livre est extrêmement tendue, presque étouffante. L’écriture de David Vann nous fait ressentir tout cela avec une grande acuité. La tragédie semble inéluctable.

Comme dans son premier roman, la nature a une place essentielle dans la construction de l’intrigue. Les paysages de l’Alaska sont grandioses, imposants mais aussi hostiles. Les éléments peuvent très rapidement se déchaîner et c’est ce qui arrive au début du roman lorsque Irene et Gary chargent les rondins pour la cabane : « Alors ils continuèrent à charger et la pluie se rapprocha, une ombre blanche sur l’eau. Un rideau, une ligne de grain, mais les premières gouttes et le vent frappaient toujours en premier, invisibles, précédant tout ce qu’elle pouvait apercevoir. C’était toujours une surprise pour Irene . Ces derniers instants volés. Puis le vent se renforça, la ligne de grain s’abattit et les gouttes tombèrent, lourdes, énormes, insistantes. » David Vann se sert de la nature comme d’un révélateur de la psychologie de ses personnages. Les paysages rudes, désolés mettent Irene et Gary face à eux-mêmes, face à leurs échecs et leurs contradictions. Ils révèlent aussi leur violence.

C’est encore une fois un roman saisissant, glaçant que nous offre David Vann. Je trouve « Désolations » encore plus puissant, plus abouti que « Sukkwan Island ». C’est maintenant une certitude, David Vann est un très grand écrivain.

Un grand merci à Cryssilda et Bibliofolie, ainsi qu’aux éditions Gallmeister.

L'énigme du mort-vivant de Raoul de Warren

Le 24 décembre 1943, une force irrépressible amène devant l’église de St Merri , trois personnes qui ne se connaissent pas : Charles de Tornebut, Laurence Frésolle et Michel Drouin. Ils n’avaient pas prévu de se rendre dans le marais, Charles était même en route pour les sports d’hiver. Et pourtant ils sont là au même instant, à 23h18 précises. C’est alors que rugissent les sirènes avertissant d’une attaque ennemie. La cave adjacente à l’église St Merri sert d’abri et Charles, Laurence et Michel y descendent. Malencontreusement ils s’y retrouvent enfermés. En cherchant à sortir de la cave, ils découvrent une surprenante inscription. Trois dates y étaient inscrites : le 25 décembre 1783, le 25 décembre 1863 et le 25 décembre 1943, suivies à chaque fois par quatre noms : Michel-Laurence-Charles-Adolphe. La panique gagne alors les trois jeunes gens, que signifie cette inscription ? Quel est ce rendez-vous qui réunit les mêmes personnes à 80 ans d’intervalle ? Qui est Adolphe ? Charles, Laurence et Michel n’auront de cesse d’enquêter tant que la vérité ne sera pas mise à jour.

Raoul de Warren est un auteur quelque peu oublié, historien de formation, qui écrivit en 1947 « L’énigme du mort-vivant ». L’intrigue de ce premier roman est extrêmement bien construite et originale. Elle distille l’angoisse au compte-goutte car l’enquête des trois personnages principaux avance lentement. Raoul de Warren mélange le mystère, le dédoublement des personnages et l’histoire. Laurence, Michel et Charles vont se rendre compte qu’un personnage relie leur histoire : Joseph Balsamo comte de Cagliostro. Cet homme s’est rendu célèbre au XVIIIème siècle et il fut notamment impliqué dans l’affaire du collier de la reine qui entacha l’honneur de Marie-Antoinette. Mais Cagliostro était également connu comme alchimiste réalisant de prétendus miracles. Raoul de Warren exploite cette dimension du personnage et particulièrement ses recherches sur la vie éternelle. Il faut noter que Cagliostro est un personnage hautement romanesque puisque son histoire a  également inspiré Alexandre Dumas, Gérard de Nerval, Goethe et Maurice Leblanc avec sa comtesse de Cagliostro qui croise régulièrement Arsène Lupin.

« L’énigme du mort-vivant » oscille sans cesse entre réalité et surnaturel. Chaque réponse à un mystère en fait apparaître un autre. On suit avec inquiétude les découvertes de nos trois héros. L’histoire est vraiment prenante et vous empêchera de reposer le livre avant la dernière page !

Merci à Babelio pour cette découverte.

L'énigme du mort-vivant par  Raoul de WarrenRaoul de Warren

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Op Oloop de Juan Filloy

 

Optimus Oloop, dit « Op Oloop », est un statisticien finlandais qui vit dans le Buenos Aires des années 30. « Pourfendeur infatigable de la spontanéité, Op Oloop était la méthode incarnée, la méthode faite verbe, celle qui canalise en profondeur les espoirs, les sensations et les désirs pour éviter les sursauts de l’esprit et les frémissements de la chair. » « Fils unique de la méthode et de la persévérance, Op Oloop était une mécanique humaine des plus parfaites, la création humaine la plus insigne qu’ait connue Buenos Aires en matière d’autodiscipline. » Op Oloop est un psychorigide forcené. Sa vie est réglée comme du papier à musique, chacune de ses activités est planifiée et chronométrée. Cette « méthode » qu’il s’impose doit à son sens lui permettre de « sortir de l’insignifiance pour atteindre la grandeur ». Pourtant… « Et pourtant, je sens qu’un souffle de rébellion, hier timide, aujourd’hui implacable, cherche à s’immiscer dans mes pensées surpeuplées… et stériles. Car à trop vouloir devenir “ quelqu’un qui compte ” dans ce monde, je me suis castré moi-même. Je n’ai réussi à devenir qu’une boule d’angoisse, au sens pathologique du terme […] ». En effet, pendant les dix-neuf heures de cette journée d’Op Oloop, la mécanique bien huilée va se gripper.

Op Oloop ne serait qu’un personnage bouffon et pathétique s’il ne révélait ses failles au fil des pages. On apprend qu’il a quitté sa Finlande natale en 1919 après l’échec de la révolution bolchevique à laquelle il a pris part. Cet idéaliste contrarié qui croyait dominer sa vie par la force de l’habitude et de la routine prend peu à peu conscience de ses manques au cours de cette journée funeste. Mais c’est son amour pour Franziska, l’amour surtout, instinctif et qui « refuse de se laisser compter, coordonner, uniformiser, automatiser », qui finira de détraquer l’ « esprit géométrique » d’Op Oloop.

Le ton du livre se fait tantôt comique, tantôt sérieux, tantôt trivial, tantôt érudit. Un bien étrange livre qui fait souvent référence à la philosophie, la psychologie, et qui comporte des passages de pur lyrisme. Un livre composite donc, parfois complexe, indéniablement original, écrit par un auteur aimant jouer avec les mots. Juan Filloy (1894-2000), écrivain argentin méconnu, admiré par Borges, a été qualifié par certains critiques de « pré-oulipien ». Amateur de palindromes, il en a publié plusieurs milliers. Auteur de poésie, de pièces de théâtre, de nouvelles et de vingt-sept romans qui ont tous la particularité de n’avoir que des titres de sept lettres, il n’a jamais été traduit en français. Gageons que cet « Op Oloop » n’est que le début de la découverte chez nous de l’œuvre de cet ovni dans le monde des lettres.

Lu dans le cadre de Masse Critique de Babelio.

Op Oloop par Juan Filloy

Op Oloop

Juan Filloy

 

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Muse de Joseph O'Connor

muse

C’est à Londres en 1952 que nous faisons la connaissance de Molly Allgood, une actrice de 65 ans dont le nom de scène était Maire O’Neill. Sa gloire s’est ternie, Molly vit dans un garni miteux de Brickfields Terrace. Elle n’a plus d’argent, plus de famille à proximité, la solitude et l’alcool la rongent. Surtout la solitude : « Partager sa chambre avec quelqu’un. Deux ou trois mots, le soir. Quelqu’un qui puisse te faire un thé quand tu es malade. Ces temps-ci tu te surprends à te plaindre aux murs, aux piles de livres de poche défraîchis aux aguets sur le plancher, à la lampe à l’abat-jour déchiré en équilibre précaire, aux patères nues du portemanteau. Les pensées nocturnes sont les pires. Tu ne peux parler à la nuit. Elle pourrait se mettre à répondre. » Mais en ce 27 octobre 1952, Molly reprend vie, elle va participer à l’enregistrement d’une pièce de théâtre pour la radio. Son talent n’a pas été oublié par tout le monde. En se préparant pour cet évènement, les souvenirs remontent, envahissent le présent. Molly fut une comédienne prometteuse à l’âge de 19 ans, elle était la tête d’affiche du célèbre Théâtre de l’Abbaye à Dublin tenu par W.B. Yeats et Lady Augusta. Cette notoriété, elle la doit à un homme  : le grand dramaturge John Millington Synge. Elle fut sa muse sur scène et à la ville.

Joseph O’Connor ressuscite dans « Muse » ce couple maudit du théâtre irlandais du début du siècle. Leur histoire d’amour était vouée à l’échec dès le départ. Tout opppose Molly et Synge : l’âge, la religion, le niveau social. Epouser Molly serait une terrible mésalliance, un déshonneur pour la famille de Synge. D’ailleurs le mariage n’aura jamais lieu. On sent le poids des traditions, de l’argent de la famille Synge qui pèse sur les épaules de l’auteur qui se croyait si libre. Malgré le succès, le théâtre est très mal vu par la haute société dublinoise. Le métier d’actrice n’est pas plus considéré que celui de prostituée. La maladie les éloigne également et le cancer de l’auteur conclue la romance de manière brutale.

Molly profitera encore quelques années de son succès au Théâtre de l’Abbaye. Puis comme une étoile filante, sa gloire déclinera. L’alcool, l’amertune de cette histoire d’amour avortée termineront de plonger Molly  dans la déchéance. Joseph O’Coonor alterne, tout au long du roman, le récit de son héroïne en 1952 et les souvenirs de son pygmalion tant aimé. La décrépitude et la solitude de l’ancienne actrice n’en sont que plus poignantes comparées à sa splendeur passée.

Le personnage tragique de Molly Allgood est le coeur du récit de Joseph O’Connor et il la rend terriblement touchante. Le roman est tour à tour mélancolique lorsque l’action se déroule en 1952 et lumineux lorsque Molly évoque son amour pour Synge. Sous la plume de Joseph O’Connor, le destin de Molly Allgood devient bouleversant.

Un grand merci à Denis et aux éditions Phébus pour ce beau livre.

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Molly Allgood en 1907.

Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde

Sainte Cécile de JW. Waterhouse

Le musée d’Orsay reprend une exposition, qui a eu lieu il y a quelques mois au Victoria and Albert Museum, intitulée « Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde ». Cette exposition met en lumière un mouvement peu connu en France nommé l’Aesthetic Movement et qui se développa de 1860 à 1900 environ. Ce mouvement artistique prend sa source dans deux groupes d’artistes : les Préraphaélites avec à leur tête Dante Gabriel Rossetti et le groupe de Holland Park avec Frederic Leighton et George Frederic Watts.

                                      Bocca baciata de Rossetti

                                              Pavonia de Leighton

Ces artistes ont une même idée de l’art, comme on peut le voir sur les deux portraits ils aiment à rompre avec le classicisme. Leur travail va rapidement se théoriser. L’Aesthetic Movement cherche à fuir le matérialisme ambiant, la vulgarité et la laideur engendrées par une industrialisation forcenée. L’art pour l’art devient leur credo, l’art n’a pas besoin d’être utile pour exister. Cette notion va rallier d’autres artistes comme James McNeill Whistler, l’Américain arrivé à Londres en 1859, ou Oscar Wilde en parfait accord avec l’esprit dandy de ce mouvement. Dans le même temps, le mouvement s’ouvre aux arts décoratifs. Comme l’Art Nouveau, ces artistes cherchent à embellir le quotidien et chaque objet devient un objet d’art, et la beauté pénètre dans les foyers bourgeois.

L’exposition montre un ensemble d’objet très cohérent et varié qui permet de visualiser tous les domaines touchés par l’Aesthetic Movement, cela passe par le mobilier (avec Edward William Godwin), les vases, les bijoux, la vaisselle (avec le designer Christopher Dresser), les papier-peints (avec William Morris), les costumes, la photographie (notamment avec Jane Margaret Cameron), les illustrations et/ou couverture de livres et de magazines.

                   Théière diamant de Dresser   Papier-peint de Morris  Buffet de Godwin

Ces artistes ont été influencés par différentes périodes qui sont bien montrées dans l’exposition : le Moyen-Âge, le Japon avec l’arrivée des porcelaines bleues et blanches, la Grèce Antique. Certains motifs sont très présents comme les plumes de paon ou les tournesols.

                                       Arthur Silver pour Liberty & Co

James McNeill Whistler est un condensé de ce mouvement artistique. Il théorise et participe pleinement de ce courant, ce qui provoqua des prises de bec avec Ruskin. Différents exemples de son investissement profond à l’Aesthetic Movement : il collabore avec Godwin pour réaliser du mobilier et l’expo présente une armoire aux papillons signée de ces deux artistes ; il réalise la fameuse pièce aux paons pour l’armateur Frederick Leyland. Ce salon est visible à l’exposition sous forme d’un film ce qui permet de montrer l’harmonie du décor créé par Whistler. Il faut également noter la présence au musée d’Orsay de deux des trois splendides Symphonies en blanc.

      

Ce mouvement artistique est très apprécié notamment par les milieux bourgeois qui veulent montrer leur richesse et faire partie d’une certaine élite culturelle. Les critiques affluent à partir des années 1890 et portent essentiellement sur l’affectation esthétique exagérée et la moralité des artistes eux-mêmes. Le coup de grâce viendra de l’emblème du mouvement : Oscar Wilde. Son procès et sa condamnation aux travaux forcés décrédibilisent le groupe et nuisent à la moralité déjà entachée des artistes.

L’exposition présentée au Musée d’Orsay est plus réduite que celle du Victoria & Albert Museum. Il manque notamment la Symphonie n°3 de Whistler ou le portrait d’Ellen Terry de George Frederic Watts. L’espace est très joliment agencé et l’exposition est particulièrement bien aérée. Le visiteur est plongé dans une ambiance très feutrée grâce aux cimaises de couleur verte et violette avec des bandes de papier-peint fleuri. La scénographie nous rappelle l’intérieur d’une maison, l’entrée de l’exposition nous présente effectivement un guéridon avec une porcelaine japonaise.Tout le long de l’exposition, le visiteur peut lire sur les murs des aphorismes d’Oscar Wilde ce qui complète parfaitement les objets exposés.

Je ne peux que vous recommander cette exposition très complète et très bien scénographiée sur ce mouvement artistique fécond et passionnant. Vous avez jusqu’au 15 janvier pour en profiter !

                                            Un jardin de AJ. Moore

Miss Mackenzie de Anthony Trollope

Margaret Mackenzie était une jeune femme sans beauté, sans attrait : « Elle n’était ni belle ni intelligente et ne tirait aucun charme particulier de ces grâces et de ces douceurs de la jeunesse qui, chez certaines, semblent excuser le manque de beauté et d’intelligence. A 19 ans, je pourrais presque dire que Margaret Mackenzie était disgracieuse. » Cette absence de séduction explique sans doute qu’à l’âge de 34 ans, Miss Mackenzie était toujours célibataire. Durant toutes ces années, un seul prétendant, Harry Handcock, était venu la courtiser sans succès. Miss Mackenzie vécut une vie bien monotone consacrée à soigner son père puis son frère Walter. Mais à la mort de ce dernier, sa vie change du tout au tout. Walter avait hérité d’un cousin germain, baronnet de son état, et il décida de tout léguer à sa soeur. Margaret Mackenzie se retrouve à la tête d’une fortune considérable et bizarrement le regard des autres sur elle va être considérablement modifié…

L’héroïne d’Anthony Trollope semble au départ bien ordinaire, bien morne et sans personnalité.  La survenue de sa fortune la met sous pression, chacun souhaitant la prendre sous sa coupe. Sa belle-soeur voudrait la voir sous son toit pour soutenir le commerce de toile cirée de son mari Tom. Les prétendants vont se bousculer auprès de la jeune femme : Harry Handcock fait son retour, John Ball le cousin déshérité voudrait éponger ses dettes, le révérend Maguire aspire à l’achat d’une cure et Mr Rubb, l’associé de son frère Tom, pourrait sauver ses affaires grâce aux beaux yeux de Margaret. Après avoir tant donné aux autres, Miss Mackenzie souhaite expérimenter la vie et choisir enfin son destin. Elle décide de s’installer à Littlebath et tente de s’intégrer à la bonne société. L’expérience ne sera pas vraiment positive mais notre héroïne fera montre de beaucoup de caractère. Le personnage de Miss Mackenzie est très attachant, douce et désintéressée, elle n’est pas non plus dépourvue de fermeté comme certaines héroïnes victoriennes.

L’intrigue du roman d’Anthony Trollope est finalement assez mince, il ne se passe pas grand chose durant les 400 pages qui le composent. Mais quelle extraordinaire maîtrise chez Trollope ! (ce qui énervait prodigieusement Tolstoï !) Il n’y a aucun temps mort, aucun ennui durant la lecture. La grande force de l’auteur est sa capacité à s’intéresser à chacun de ses personnages. Chacun est développé et a une véritable épaisseur psychologique. Chaque apparition enrichit véritablement l’intrigue. Rien n’est laissé au hasard, tout est travaillé dans les moindres détails comme par exemple le fait que Mr Rubb porte des gants jaunes qui trahissent son mauvais goût et donc son niveau social.

Anthony Trollope use discrètement de l’ironie et de la satire sociale. Les querelles des deux clans qui s’opposent à Littlebath (ceux qui vont à l’église de Mr Stumfold et ceux qui n’y vont pas) paraissent rapidement stupides et totalement futiles. De même, les ambitions sociales de Mrs Tom Mackenzie sont tournées en ridicule lors d’un repas mémorable. La moquerie de Trollope touche surtout les orgueilleux, les infatués.

Anthony Trollope est brillant et « Miss Mackenzie » superbe. Je ne saurais trop vous conseiller ce roman au style fluide et captivant. Encore un auteur victorien qui entre dans mon panthéon d’auteurs préférés.

Désir de mort de Joseph Sheridan Le Fanu

« Dieu merci, j’ai passé mon enfance dans un endroit tranquille, loin du tumulte effrayant du monde. Dans le paysage, pas de rôdeurs ; peu de capital ; aucune entreprise ; les bonnes gens, assoupis ! Les changements catastrophiques qui, ailleurs, apportent un impitoyable lot d’oubli sont ici impensables. Je regarde un paysage aussi immuable que le ciel lui-même. L’été arrive, puis disparaît ; l’automne fait tomber les feuilles, l’hiver voit venir la neige. Toutes choses demeurent ici telles que mes yeux arrondis de petite fille les ont contemplées, avec un naïf et délicieux étonnement, quand le monde s’est pour la première fois offert à eux. Les arbres, la tour, l’échalier, les pierres tombales mêmes sont mes premiers amis. Je tends les bras vers les montagnes comme si je pouvais les serrer contre mon coeur. Et, dans la trouée entre les vieux arbres, le grand estuaire s’étend vers le nord, de plus en plus large, pour se perdre à l’horizon de la haute mer. »

C’est à l’automne de sa vie qu’Ethel Ware, l’héroïne du roman de Sheridan Le Fanu, décide de jeter un oeil sur son passé tourmenté. Son enfance se déroule dans le superbe paysage gallois de la propriété familiale appelée Malory. Les journées s’y écoulent paisiblement, au milieu du paysage tant aimé par Ethel. Les parents sont très souvent absents, préférant le tumulte de la vie mondaine à l’isolement de la campagne. Ethel partage la propriété avec sa soeur Nelly, leur gouvernante Laura Grey, la vieille intendante Rebecca et un jeune jésuite, Mr Carmel, locataire d’une aile de Malory. Le calme, la tranquillité ne vont malheureusement pas durer et le ciel d’Ethel va terriblement s’assombrir. Ses malheurs débutent avec la mort de sa jeune soeur suite à un refroidissement. Le destin semble ensuite s’acharner sur la pauvre Ethel.

Joseph Sheridan le Fanu est un grand spécialiste du roman gothique et il sait utiliser tous les ingrédients nécessaires à sa composition. La jeune Ethel Ware voit son paisible destin totalement basculer. Elle doit seule faire face à la mort de ses proches et à la misère. Bien entendu, un ennemi terrifiant et séduisant se tient sans cesse dans l’ombre et met en place des plans machiavéliques pour nuire à l’innocente jeune femme. Le paysage gallois devient lui-même inquiétant ; le château de Malory est isolé, les éléments se déchaînent sous la forme d’une terrible tempête. Ajoutez à cela des moines étranges et suspicieux et vous obtiendrez une ambiance parfaite pour un roman gothique où chaque rencontre semble dangereuse. Le Fanu sait parfaitement distiller l’angoisse, le mystère. Le suspense augmente page après page pour piéger le lecteur. Sheridan Le Fanu est un excellent conteur qui sait nous mener par le bout du nez. De plus il y a dans « Désir de mort » une tonalité très sombre. Il se dégage du récit d’Ethel une très forte mélancolie. Sa vie s’est arrêtée avec les nombreux bouleversements décrits dans le roman. A 42 ans, lorsqu’elle commence ses mémoires, elle ne semble attendre que la mort. Le passé, la tristesse occupent seuls ses journées. On est loin des fins heureuses de Mary Elizabeth Braddon !

Sheridan Le Fanu est pour moi un auteur classique, vers lequel je me tourne avec plaisir lorsque l’envie me vient d’un roman gothique de qualité.

Merci à Denis des éditions Phébus. 

 

Le démon dans ma peau de Jim Thompson

Attention, ce livre n’est pas à mettre entre toutes les mains. C’est un roman noir, extrêmement noir, sans doute l’un des plus sombres que j’ai lus.

Lou Ford est adjoint du shériff dans une petite ville du Sud des Etats-Unis, à Central City. On y vit surtout grâce au pétrole et à l’entreprise de Chester Conway qui l’exploite. Ici tout le monde connaît tout le monde et tous apprécient Lou. C’est vrai que c’est un chic type, toujours prêt à rendre service, un peu benêt mais avec un bon fond. En tout cas, Lou se donne beaucoup de mal pour que les autres pensent du bien de lui. Parce que Lou est loin d’être stupide, il joue les péquenots à l’accent du Sud traînant pour mieux se fondre dans le décor. Il a quelque chose à faire oublier, un incident arrivé dans sa jeunesse. Mais Lou semble insoupçonnable, il joue bien, très bien la comédie. « J’en remettais un peu, mais je ne pouvais pas me retenir. Assommer les gens de cette façon-là, c’est presque aussi agréable que de l’autre, la vraie. Celle que je m’étais donné tant de mal à essayer d’oublier. J’y étais même presque arrivé ; mais il a fallu que je fasse la connaissance de cette sacrée fille… » Oui le sympathique Lou a juste un petit problème : c’est un dangereux psychopathe qui aime battre les femmes…

La grande force du livre de Jim Thompson c’est que le narrateur est Lou Ford. Tout le long du livre le lecteur partage son point de vue, sa violence, ses pulsions meurtrières. Thompson nous plonge dans un cerveau malade, ce qui nous met dans une position extrêmement inconfortable. Lou nous annonce ses prochains crimes sans que l’on puisse l’en empêcher. Nous sommes totalement impuissants devant ce déchaînement de brutalité. Le livre est très dur, très cru. Puisque nous voyons l’histoire par les yeux de Lou, rien ne nous est épargné, nous assistons à tous les meurtres. Et il y en aura plus d’un. Lou s’était contenu durant de longues années et la rencontre avec une prostituée, Joyce, va rompre toutes les barrières. Plus rien ne peut retenir Lou, même pas son intelligence perverse, et son déferlement de violence l’entraîne vers sa propre fin.

Et il le sait. A travers les monologues intérieurs, c’est tout une psychologie qui se dessine. Lou Ford s’analyse très bien. C’est un épisode traumatique de son enfance qui dérangea son esprit.  Comme souvent, Lou ne fait que revivre ce qu’il a vécu et son moteur est avant tout la vengeance. Mais Jim Thompson ne cherche pas à justifier les actes de Lou Ford. Comme à son habitude, il sonde les tréfonds les plus noirs de l’âme humaine. Et à aucun moment il ne nous fait ressentir de l’empathie pour ce monstre. Ce qui est bien différent de la série « Dexter » où le héros est également un psychopathe mais pour qui le lecteur ou le spectateur éprouve de la sympathie.

« Le démon dans la peau » est un roman noir implacable, terrible, qui remue son lecteur. Jim Thompson est un grand maître du thriller que je recommande à tous ceux qui n’ont pas l’âme trop sensible. J’en profite pour rappeler qu’il existe une adaptation récente de ce livre réalisée par Michael Winterbottom. Le film est très fidèle au livre donc très violent par moments. Je tenais à souligner l’incroyable performance de Casey Affleck qui incarne un Lou particulièrement glaçant.

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Le secret de Chimneys de Agatha Christie

Avec « Le secret de Chimneys », Agatha Christie s’est amusée à nous concocter une intrigue tarabiscotée et exotique. Le livre débute au Congo où un jeune aventurier anglais, Anthony Cade, promène un groupe de touristes. Dans un bar, il rencontre par hasard un ancien camarade, James McGrath. Ce dernier a un service à demander à Anthony. James a entre les mains un manuscrit explosif : les mémoires de l’ancien premier ministre d’Herzoslovaquie. La situation de ce pays des Balkans (inventé de toute pièce à l’image de la Syldavie d’Hergé) est très tendue, le roi y a été assassiné mais la République est instable et pourrait l’être encore plus à cause des révélations contenues dans les mémoires. Or James McGrath doit livrer le manuscrit chez un éditeur londonien  en échange de mille livres. Etant très occupé, il demande à Anthony de s’en charger en prenant son identité. Les ennuis et les embroglios commencent dès qu’Anthony pose un pied dans la capitale britannique.

Cette intrigue va se complexifier avec l’entrée en jeu du Foreign Office. En effet, le prince déchu d’Herzoslovaquie souhaite récupérer son trône et le gouvernement britannique souhaite l’aider en échange de contrats pétroliers. Qu’est-ce que la démocratie face aux barils de l’or noir ?! George Lomax du Foreign Office organise une petite réunion entre le prince et le gouvernement anglais. S’y ajoutent Anthony Cade, à qui l’on veut racheter le manuscrit, et Virginia Revel supposée amadouer ce dernier. Tout ce joli monder se retrouve  dans la propriété de Lord Caterham : Chimneys. Les cadavres, les fausses identités vont se multiplier comme des petits pains dans cette demeure ancestrale ! Scotland Yard prêtera main forte au Foreign Office, ainsi que la police française pour des bijoux volés. Il commence à y avoir beaucoup de monde à Chimneys…

« Le secret de Chimneys » est un livre virevoletant à l’ambiance so british. L’action est menée tambour battant, les cadavres et les révélations s’enchaînent sans temps mort. Enfin, il y a quand même des temps morts pour le thé et le petit déjeuner, il y a des institutions dont on ne saurait se passer. Surtout Lord Caterham qui aspire à retrouver le calme de sa propriété.

Les personnages sont très flegmatiques, les évènements ne semblent ni les surprendre, ni les perturber outre mesure. Mrs Revel et Mr Cade sont légers et totalement impulsifs. Pour preuve cette discussion entre ces deux personnages :

« – Il y a un cadavre dans la pièce voisine, dit Virginia. Un homme a été assassiné et je ne sais qu’en faire.

Elle prononça ces mots avec une parfaite ingénuité, et, par sa réaction, le jeune homme grimpa considérablement dans son estime. On aurait cru qu’il entendait ce genre de déclaration tous les jours.

– Magnifique ! s’écria-t-il avec enthousiasme. J’ai toujours voulu jouer les détectives amateurs. »

Ce court extrait vous permet de voir la tonalité joyeuse du livre. Tout se déroule avec une certaine frivolité. « Le secret de Chimneys » est donc un livre extrêmement plaisant à lire où Lady Agatha a su déployer son humour pince-sans-rire.

Lu dans le cadre du challenge Agatha Christie de George Sand et moi.

Et d’un hommage au Docteur Who qui a eu l’honneur de rencontrer Agatha ! Les autres Who girls : Fashion, Karine:), Isil, Pimpi et Yueyin.