L'éventail de Lady Windermere de Oscar Wilde

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« L’éventail de Lady Windermere » est une pièce en quatre actes qui a été jouée pour la première fois le 22 février 1892 au St James Theatre de Londres. Elle a ensuite été publiée en 1893.

Le premier acte s’ouvre dans le salon de Lady Windermere à Carlton House Terrace, un quartier chic de la capitale anglaise.  Lady Windermere prépare une soirée pour son anniversaire, elle a 21 ans et est mariée depuis deux ans. Elle reçoit un ami, Lord Darlington, qui aimerait la séduire. Mais notre héroïne résiste à son charme  et montre une moralité, une pureté qui semblent inébranlables. Dans l’après-midi, elle reçoit également la visite de la Duchesse de Berwick qui lui annonce que Lord Windermere a une aventure. Ce dernier a été vu à plusieurs reprises chez une femme de mauvaise réputation : Mrs Erlynne. Il semble qu’il lui ait également donné beaucoup d’argent. Lady Windermere ne peut croire une telle rumeur mais Lady Berwick lui explique que tous les hommes agissent de la sorte et qu’il n’y a là rien de surprenant. Une fois sa visiteuse partie, Lady Windermere fouille les affaires de son mari et découvre le chéquier utilisé pour donner de l’argent à Mrs Erlynne. Dès le retour de Lord Windermere, sa femme cherche à avoir une explication. Il ne nie pas les visites à Mrs Erlynne mais ne veut pas se justifier. Lord Windermere va même jusqu’à inviter la dame en question à la soirée anniversaire de son épouse. Celle-ci lui annonce alors qu’à l’arrivée de Mrs Erlynne, elle la frappera avec l’éventail  que son mari vient de lui offrir. Lady Windermere risque de ruiner sa réputation en faisant un tel scandale.

Cette pièce fut le premier grand succès d’Oscar Wilde, le lançant ainsi comme auteur à la mode. Cet engouement était sans doute dû au mélange entre tension dramatique, critique sociétale et esprit. La pièce est assez courte mais elle comporte plusieurs pics de tension dramatique comme dans l’acte II lorsque Mrs Erlynne arrive chez les Windermere (Lady Windermere osera-t-elle la frapper ?) ou dans l’acte III dans l’appartement de Lord Darlington (Lady Windermere va-t-elle se compromettre ?). C’est une pièce très rythmée avec de nombreux rebondissements et qui est marquée par les secrets entretenus entre les personnages. Lord Windermere cache la raison de sa relation avec Mrs Erlynne qui elle-même ment à Lady Windermere. Cette dernière, malgré son attachement à la vérité, finira par avoir des secrets envers son époux.

Bien entendu, à travers ces chassés-croisés, c’est le puritanisme des moeurs victoriennes qui est attaqué. La façade est lisse, respectable mais ce qu’il y a derrière n’est pas joli à regarder. Le mariage, la vie de famille sont des leurres et tout le monde semble parfaitement s’en accommoder. Les maris trompent leurs femmes qui sont au courant mais sans jamais le montrer. La réputation est plus importante que tout, il faut sauver les apparences. C’est pourquoi l’idée de Lady Windermere de frapper sa rivale en public serait un tel scandale. Elle est bien naïve au début de la pièce et petit à petit  ouvre les yeux sur l’hypocrisie de son monde. Oscar Wilde s’amuse avec les principes moraux de l’époque victorienne et il n’hésite pas à les retourner. Mrs Erlynne, dont le passé effraie les ladies corsetées, est celle qui montrera le plus de courage, de droiture et d’abnégation. Néanmoins, à la fin de la pièce, l’ordre moral ne sera pas bouleversé, Wilde ne voulant sans doute pas trop choquer son public.

Outre l’intérêt de la critique sociétale, ce qui m’a le plus enthousiasmée est l’esprit d’Oscar Wilde. On trouve dans « L’éventail de Lady Windermere » quelques-uns des plus célèbres aphorismes de l’auteur irlandais : « Je peux résister à tout sauf à la tentation » ; « Parce que je trouve que la vie est une chose bien trop importante pour qu’on en parle jamais sérieusement  » ; « Les hommes deviennent vieux, mais ils ne deviennent jamais bons. » L’humour, fin, raffiné de Oscar Wilde est vraiment une merveille. J’aimerais avoir seulement un dixième de son sens de la repartie.

« L’éventail de Lady Windermere » est une pièce extrêmement plaisante, les personnages sont plus complexes qu’ils n’y paraissent (surtout les femmes qui seules se remettent en question) et l’hypocrisie victorienne est mise à nu avec l’élégance de l’humour.

 

 

 

La tragique histoire du Docteur Faust de Christopher Marlowe

Je pense qu’il n’est pas nécessaire que je vous résume la pièce de Christopher Marlowe, vous connaissez tous l’histoire de Faust qui passe un pacte avec le diable.  Ici nous avons à faire à la première version artistique du mythe. La première édition de la pièce de Marlowe date de 1604, c’est une version très probablement tronquée puisqu’il s’agit d’une retranscription de la pièce. Celle-ci a été réalisée après la mort de l’auteur qui décède le 30 mai 1593 suite à une rixe dans une taverne. Certaines des participantes à cette lecture commune ont lu une version ultérieure datant de 1616 qui est plus longue, des scènes y sont rajoutées, notamment une où Faust perd littéralement la tête ! (et qui a failli me la faire perdre aussi car je ne comprenais pas comment j’avais pu passer à côté d’une telle scène…) La pièce est tirée d’une histoire vraie qui fut racontée en 1587 sous le titre « L’histoire du Docteur Jean Faust » et imprimée par Iohann Spies à Francfort. Ce Docteur Jean Faust n’avait bien entendu pas passé un pacte avec le diable mais il était connu pour son utilisation de la magie. On peut souligner la grande proximité de date entre la publication de l’histoire de Jean Faust et celle de la pièce de Marlowe. Le potentiel littéraire de ce récit a tout de suite été remarqué par Marlowe et sa pièce est le début de la création d’un mythe.

L’oeuvre de Marlowe s’ouvre sur un choeur à l’antique qui nous présente l’histoire. Le destin de Faust ne fait déjà aucun doute puisqu’on nous parle d’Icare. Faust va lui aussi se brûler les ailes après avoir voulu en savoir trop. Il passe un pacte de 24 ans avec le diable car ses connaissances ne lui suffisent pas. Faust pense tout savoir sur ce que l’homme est en capacité d’apprendre. Son pacte doit lui assurer la gloire, le succès et l’argent. Il cède également à ses envies, aux tentations. Tous les péchés défilent devant lui, formant une ronde très amusante et se présentant à tour de rôle. Faust veut tout essayer et ne rien se refuser. Méphistophélès, l’intermédiaire du diable, lui offre donc des connaissances infinies sur la magie et le cosmos. « Oh ! C’est un univers de joie et de profit, d’honneur et de pouvoir, bien plus, d’omnipotence, que promet la Magie au chercheur studieux (…). Un bon magicien est un Dieu tout puissant ; donc, Faust, par ton cerveau puissant, deviens un Dieu ! »

Et c’est bien cela que veut devenir Faust : un dieu. Il questionne la religion, la place de l’homme dans l’univers. La vision religieuse est pour lui trop réductrice. Comme Christopher Marlowe, Faust est athée, il ne reconnaît pas les préceptes moraux de la religion et se joue du pape grâce à la magie dans une scène fort cocasse. Il tourne en ridicule la religion et ses institutions. La différence entre le bien et le mal n’existe plus pour Faust malgré les fréquentes apparitions du bon et du mauvais anges. Il suit systématiquement la voix du mal. Une vie sans péché n’existe pas, tout le monde pêche. La religion est donc une vaste hypocrisie qu’il est inutile de suivre. Faust ne craint rien, ni personne. L’avertissement de Méphistophélès, avant la signature du pacte, ne l’arrête pas : « Mais l’enfer est ici ; je n’en suis point sorti. Crois-tu que, si j’ai vu le visage de Dieu, si j’ai goûté du ciel les éternelles joies, je ne suis pas réduit à souffrir mille enfers quand je me vois privé de ce bonheur sans fin ? »  Faust se pense plus fort, plus malin et sacrifie son repos éternel.

Bien entendu quand l’heure est venue de respecter le pacte, Faust est pris de remords. La peur de l’enfer le saisit à la gorge. Les 24 années de magie, de débauche offertes par le diable, ont passé bien vite. Faust a dilapidé sa vie au profit de plaisirs éphémères mais un pacte avec le diable ne se brise pas. Comme celle d’Icare, la chute de Faust est inéluctable.

Il est difficile de juger de la construction de la pièce de Christopher Marlowe puisqu’elle est partielle. Certaines scènes de pur divertissement où n’apparait pas Faust n’ont pas grand intérêt. La pièce reste néanmoins intéressante puisqu’il s’agit de la première fiction portant sur ce personnage. L’accent est mis chez Marlowe sur la question du savoir et la négation de la morale religieuse. Ce sont bien entendu ses idées qu’il fait passer dans la bouche de Faust. Le mythe sera repris au 19ème par Goethe qui finira de le rendre célèbre et extrêmement populaire.

Une lecture commune proposée par Isil et Cryssilda.

 

La récompense d'une mère de Edith Wharton

 Lorsque j’ai lancé mon challenge sur Edith Wharton, c’était pour achever la lecture de ses romans. « La récompense d’une mère » était le dernier qui me restait à découvrir.

Kate Clephane réside à Nice, pas par choix, elle a échoué ici après avoir quitté son foyer new yorkais dix huit ans plus tôt. Elle avait alors fui avec un homme mais c’était un prétexte pour quitter son mari et les étouffantes obligations de sa vie. Elle avait dû également abandonner sa fille, encore bébé à l’époque. « Elle avait beau reculer et se dérober à la réalité, elle était  bien forcée de se rendre à l’évidence. Elle avait abandonné sa fille, sa fillette de trois ans. Elle l’avait fait avec horreur, avec arrachement, et en même temps avec un soulagement ineffable, parce qu’elle échappait à l’oppression de sa vie conjugale, à l’asphyxiante atmosphère d’égoïsme et d’indifférence qui émanait de John Clephane comme l’acide carbonique sort des fentes d’une cheminée. «  Kate n’avait pas passé toutes ces années seules, elle eut une histoire d’amour avec un jeune homme, Chris Fenno, qui finit par l’abandonner. Elle avait fait une croix sur son passé mais il se rappelle à elle sous la forme d’un télégramme de sa fille Anne. Celle-ci lui demande de revenir à New York saute bien entendu sur l’occasion mais bien des fantômes l’attendent là-bas.

« La récompense d’une mère » est un livre extrêmement whartonien. L’auteur y parle de ses sujets de prédilection : le destin des femmes, la cruauté de la vie et New York. Edith Wharton s’est très souvent penchée sur le sort fait aux femmes et notamment dans le cadre du mariage. Elle, qui avait divorcé, ne pouvait que parler des mariages arrangés de la haute société. Elle le fera encore dans son dernier roman « Les boucanières » mais avec une fin positive. Ici Kate ne nous expose pas les raisons qui l’ont mené à épouser John Clephane mais l’on imagine sans peine qu’il ne s’agit pas d’un mariage d’amour. Elle aura le courage de quitter son mari, de vivre en dehors de son monde. Le prix à payer est l’isolement, la solitude pesante. Mais on voit que même loin de la haute société, Kate veut retrouver un rang, une place : « On avait tremblé et pleuré, travaillé dur et fait des sacrifices; on se privait de robes, de bridge, de beurre, de bonbons et de voiture, mais peu à peu, à la faveur des « oeuvres », on s’insinuait dans la société, cette forteresse jusque là inexpugnable. » La société, ce carcan bien aimé, reste indispensable pour Kate. C’est le paradoxe du personnage, elle a voulu échappé à son monde mais les réunions mondaines lui manquent et la solitude est un fardeau trop lourd. 

Retrouver sa fille est donc inespéré pour Kate, elle revient à New York parmi ses amis et grâce à son enfant. Mais Edith Wharton est souvent bien cruelle avec ses personnages, c’était le cas de Lily Bart dans « Chez les heureux du monde » ou de la comtesse Olenska dans « Le temps de l’innocence ». Trop d’illusion, trop de volonté de s’affranchir feront d’elle des parias. Kate n’avait plus d’espoir jusqu’au télégramme de sa fille. C’est une nouvelle vie qui commence, une renaissance. La realtion avec se fille est simple, naturelle et les deux femmes deviennent vite inséparables. Malheureusement le bonheur, l’harmonie seront de courte durée. C’est le passé sous la forme de Chris Fenno qui va gâcher la joie de Kate. A la manière de Newland Archer dans « Le temps de l’innocence », Kate Clephane aura un choix impossible à faire entre sa fille et sa réputation. 

New York est très présente dans ce roman. C’est la ville que Kate a fui en même temps que son mari. L’immeuble de la 5ème avenue n’a pas bougé, le mobilier, la décoration sont intacts. Mais la ville, elle, a bien changé. Kate n’avait pas vu le temps passé. La vieille Europe n’avait pas évolué aussi vite. Dix huit ans avait passé sans que Kate n’en prenne conscience. A New York, elle sent qu’elle fait partie d’un monde révolu. Sa jeunesse a disparu et ses espérances avec. New York la ramène à la réalité et au fait que sa vie ne peut recommencer. 

Inutile de vous dire que j’ai apprécié ce court roman, Edith Wharton fait définitivement partie de mon panthéon littéraire. J’apprécie tout autant son style que ses thèmes, toujours traités avec cette amertume qui vous pince le coeur. Je remercie touts les participants à ce challengeet j’espère vous avoir fait découvrir et aimer cette grande dame de la littérature américaine.

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Louisa et Clem de Julia Glass

Louisa et Clem sont soeurs et on ne peut imaginer personnes plus différentes. Louisa est l’aînée, elle est cérébrale, se veut brillante et posée. Ses études la mèneront vers le monde de l’art contemporain et elle y réussira très bien. Clem est plus sauvage, plus rebelle et casse-cou. Rien ne semble lui faire peur et elle n’hésite pas à prendre des risques parfois démesurés. Ce sont les animaux qui l’intéressent, leur étude et leur sauvegarde. Rien de plus éloignés que des baleines, des ours et des galeries d’art contemporain !  Une certaine rivalité existe entre Louisa et Clem, les relations sont souvent tendues et compliquées. Louisa a du mal à pardonner à Clem de lui avoir volé un petit copain, elle cherche toujours à surpasser sa cadette : « (…) je veux briller davantage qu’elle, je veux être la plus sage, la plus intelligente, la plus aimée, mais je veux pouvoir garder un oeil sur elle. Elle est , après tout, irremplaçable. » Les deux soeurs sont, malgré leurs différends, toujours là l’une pour l’autre.

Julia Glass fait s’entrecroiser les destins des deux soeurs. Leur histoire nous est racontée de 1980 à 2005. Les chapitres sont consacrés à l’une ou l’autre soeur qui s’exprime à la première personne. Les chapitres sont en général espacés de quelques années. On sait toujours très rapidement à laquelle on a à faire. La narration alternée n’est pas du tout perturbante et permet de connaître profondément chacune des deux soeurs. Julia Glass nous fait partager les états d’âme, les doutes, les joies et les histoires d’amour de Louisa et Clem. Les hommes sont essentiels dans le parcours des deux femmes. Elles ont au moins une chose en commun : la difficulté à trouver un homme qui leur convient ! Je me suis d’ailleurs un peu perdue dans leurs nombreuses conquêtes et les ai trouvées un peu répétitives. Julia Glass nous installe dans une histoire confortable, dans un « ronron » mais c’est en fait pour mieux nous saisir dans l’avant-dernier chapitre. La tragédie qui frappe Louisa et Clem m’a finalement touchée et leurs destins ont pris un relief différent.

J’avais lu précédemment « Jours de juin » qui était une belle fresque parue il y a quelques années. J’ai retrouvé dans « Louisa et Clem » le style simple et fluide de Julia Glass. L’auteur approfondit ses personnages et leur relation jusqu’au drame émouvant qui clôt l’intrigue. Un livre sensible sur les liens sororaux et sur la difficulté à réellement connaître l’autre.

Merci à Babelio et aux éditions des Deux Terres.

 

 

 

Louisa et Clem par Julia Glass

Louisa et Clem

Louisa et Clem

Julia Glass

 

Critiques et infos sur Babelio.com

 

Le diable danse à Bleeding Heart Square de Andrew Taylor

En 1934, Lydia Langstone va totalement changer de vie. Elle fait partie de la haute société et suite à une violente dispute avec son mari Marcus, elle décide de quitter son foyer. Elle atterrit  dans une petite pension à Bleeding Heart Square où elle retrouve son père, le capitaine Ingleby-Lewis, qu’elle n’avait jamais revu depuis son plus jeune âge. »Elle alla à la fenêtre et contempla Bleeding Heart Square. C’était une situation parfaitement absurde, tellement victorienne. Son destin reposait apparemment entre les mains de deux hommes, son mari et son père, un jeune tyran et un vieux pochard. » Lydia se rend rapidement compte que des choses fort curieuses se passent dans la pension de Bleeding Heart Square. Des morceaux de coeur en décomposition arrivent à l’attention de Joseph Serridge, le nouveau propriétaire de la pension. La légende veut que le diable avait enlevé une jeune femme au même endroit et que le coeur de celle-ci avait été retrouvé le lendemain. D’où le nom du lieu mais pourquoi Serridge reçoit-il ce paquets sanguinolents ? Et qu’est devenue l’ancienne propriétaire de la pension ? miss Penhow semble avoir disparu du jour au lendemain. Et qui est ce Mr Wentwood qui semble bien curieux quant à la vie des différents locataires ?

C’est à toutes ces questions que doit répondre le dernier livre d’Andrew Taylor. l’intrigue est bien ficelée, on avance très doucement dans la résolution des différents mystères. Chaque chapitre s’ouvre sur une page du journal de Philippa Penhow qui petit à petit nous dévoile ce qui lui est arrivé en 1930. Parallèlement à ce journal, Lydia Langstone découvre elle aussi les secrets qui envahissaient sa vie. Car la haute société est bien entendu extrêmement hypocrite, sauver les apparences en est toujours le maître mot. Lydia n’est pas au bout de ses surprises concernant sa famille et ses origines. Le roman fourmille d’énigmes à résoudre jusqu’à la révélation finale.

Outre l’efficacité de l’histoire, le roman reconstitue bien l’ambiance du Londres des années 30 : la montée du fascisme avec la création de l’union britannique fasciste de Mosley, la crise de 29 qui amène chômage et pauvreté, la situation des femmes dépendantes de leurs maris. Lydia Langstone prend conscience de sa prison dorée et de la possibilité d’y échapper. Le chemin de l’émancipation est difficile mais elle a un bon guide pour l’y emmener : « Une chambre à soi » de Virginia Woolf.

« le diable danse à Bleeding Heart Square » tient ses promesses, c’est un divertissement de qualité qui nous tient en haleine jusqu’à la dernière page. 

Un grand merci à Solène et aux éditions du Cherche-Midi.

 

 

Read-a-Thon : 2ème édition

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Aujourd’hui, je participe pour la deuxième fois au Read-A-Thon. C’est donc reparti pour 12 heures de lecture non stop…enfin presque non stop ! Le thé est prêt, les livres sont à portée de main, je suis fin prête !

10h : C’est l’heure du début de ce marathon de lecture, bon courage à tout le monde ! Je vais commencer doucement avec des nouvelles de Donald westlake : « La fille de mes rêves » et « Intrigue conjugale ».

66 pages

10h50 : J’ai terminé les nouvelles de Westlake qui sont géniales, surtout la deuxième « Intrigue conjugale » qui recèle de surprises et de rebondissements. Je vais maintenant attaquer « Titus dans les ténèbres » de Mervyn Peake, après avoir rempli ma tasse !

107 pages

13h10 : Je sors du monde onirique de Mervyn Peake et il est temps de faire une pause déjeuner!

14h : Reprise des activités avec « Beaucoup de bruit pour rien » de Shakespeare.

157 pages
16h30 : Je termine « beaucoup de bruit pour rien » qui est un petit bijou plein d’esprit. Une petite pause et je repars avec des contes irlandais.

118 pages

18h45 : Je vais maintenant au dernier livre de ma PAL préparée pour le RAT : « La tragique histoire du Docteur Faust » de Christopher Marlowe. Le plus dur ne sera pas de lire la pièce mais de venir à bout de l’introduction qui fait 74 pages !!!

133pages

21h37 : Je termine Faust et mon RAT par la même occasion ! Le journée a passé bien vite et je me suis régalée de ces diverses lectures. Le bilan de ce RAT est de 581 pages, pas mal finalement ! Je suis quand même contente de m’arrêter car mon cerveau se rapproche de plus en plus de celui de Bernard Black…Bon courage à tous ceux qui continuent jusqu’à demain matin et bravo à tous les participants !

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Daniel Deronda BBC

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Après avoir lu le dernier livre de George Eliot, j’ai eu envie de voir l’adaptation réalisée par la BBC en 2002. Je n’ai pas été déçue, comme souvent avec la BBC cette adaptation est de grande qualité.

Dans l’ensemble le scénario respecte la trame du roman de George Eliot, les destinées des personnages sont parfaitement fidèles. Le réalisateur a également voulu rendre la complexité de la construction de l’intrigue. C’est  très visible dans le premier épisode. Après la rencontre de Daniel et Gwendolen à Leubronn, on découvre conjointement leurs vies passées. Un plan surplombant la roulette dans la salle de jeu de Leubronn permet au spectateur de s’y retrouver chronologiquement.

La reconstitution de l’époque est splendide, les décors sont très réussis et les costumes éblouissants (notamment les robes de la haute société toutes en volants, corsets et couleurs chatoyantes).

 

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Le quartier juif me semble également très juste, il fourmille de monde et de bruit. Le réalisateur est très habile pour nous faire comprendre la hiérarchisation sociale dans cette Angleterre victorienne. Lorsque Daniel part à la recherche de la famille de Mirah, on le voit se pencher du haut d’un petit pont. En bas se découvre à nous un monde sombre, tout en gris et noir. Un quartier pauvre, sale qui est habité par des ouvriers. Mais Daniel ne s’arrête pas là et il descend encore plusieurs volées d’escalier pour atteindre le quartier juif. Il est donc allé très bas dans la société victorienne.

Dans les grandes lignes, le roman de George Eliot est respecté et les grandes scènes sont bien présentes. Néanmoins le scénariste a mis l’accent sur la relation  entre Daniel et Gwendolen. Il y a moins d’ambiguïté chez Daniel qui semble épris de l’épouse de Grancourt. Dans le roman, il explique qu’il aurait pu tomber amoureux de Gwendolen si… Leur rencontre ne se fait pas au bon moment. Cette insistance sur la possibilité du couple Daniel/Gwendolen n’est pas déplaisante puisque j’aurais aimé qu’il hésite un peu plus dans le roman entre les deux jeunes femmes. Du coup la partie juive est beaucoup moins importante. Mirah est moins présente et Mordecai l’est encore moins. Son éducation à Daniel n’apparaît pas, la relation étroite qui se noue entre eux a disparu.

Dans la série,  certaines scènes sont plus explicites que dans le roman. Lorsque Gwendolen rend visite à Mirah, elle lui demande clairement si Daniel est amoureux d’elle. De même, Daniel demande à Sir Hugo s’il est son père alors qu’il n’ose poser la question dans le roman. Je suppose que le scénariste souhaitait toucher un plus large public en faisant ces quelques modifications. L’histoire d’amour manquée de Daniel et Gwendolen est certes plus porteuse que l’enseignement de la religion juive pour une série tv !

Ce qui fait également la grande qualité de cette adaptation, ce sont les acteurs tous extrêmement brillants. Hugh Dancy interprète un Daniel Deronda tout en retenue, le doute affleure sans cesse sur les traits de son visage.

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Romola Garai est une Gwendolen sublime, flamboyante, fière au début de la série, elle perd peu à peu de sa superbe pour gagner en gravité.

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Hugh Bonneville rend parfaitement les deux côtés de Henleigh Mallinger Grancourt. Il est attentionné, mielleux avant le mariage, il devient ensuite un monstre de froideur et d’autorité.

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Malgré son rôle moindre, Jodhi May est une très bonne Mirah, pleine d’humilité, de discrétion et de douceur.

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Encore une fois, la BBC réussit une excellente adaptation d’un classique qui est à la hauteur de celle de « Orgueil et préjugé » ou celle de « Nord et Sud ». Je la conseille bien évidemment à tous ceux qui ont aimé le roman mais également à ceux qui sont resté sur leur faim quant à l’histoire de Daniel et Gwendolen.

 

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Daniel Deronda de George Eliot

 

Cette lecture commune de « Daniel Deronda » m’a permis de découvrir la grande romancière anglaise George Eliot. Ce roman fut son dernier et il date de 1876.

L’intrigue débute à Leubronn en Allemagne en 1874. Une jeune femme, Gwendolen Harleth, joue à la roulette sous le regard sévère d’un jeune homme. Gwendolen, agacée par le poids de ce jugement muet, se met à jouer tout son argent et malheureusement le perd. Cette malchance au jeu lui sera très préjudiciable puisque Gwendolen apprendra peu après que sa famille est ruinée. Le jeune homme qui l’observe dans la salle de jeux est Daniel Deronda. Il est à Leubronn avec « son oncle », Sir Hugo Mallinger. Ce gentleman a élevé Daniel mais ce dernier ne connaît pas l’identité de ses parents. Cette question ne semble pas perturber outre mesure le cours de sa vie. Mais après avoir sauvé de la noyade une jeune juive nommée Mirah, le destin de notre héros va être chamboulé. Le frère de Mirah, Mordecai, va obliger Daniel Deronda à s’interroger sur ses origines.

« Daniel Deronda » est un roman à la fois classique et innovant. Ces deux qualités s’incarnent dans les deux jeunes femmes qui partagent la destinée de Daniel. Gwendolen personnifie le côté classique et anglais. Elle appartient à la bourgeoisie et s’élève socialement par son mariage avec Henleigh Grancourt Mallinger, le neveu de Sir Hugo. Gwendolen a toujours été gâtée: « Et la nouveauté qu’elle avait connue en passant deux années dans une école très en vue où, à chaque occasion qui se présentait de la mettre en avant, on lui avait donné le premier rang, n’avait fait que confirmer en elle le sentiment qu’une personne aussi exceptionnelle qu’elle-même ne pouvait certainement pas rester dans un cadre ordinaire ou dans une situation sociale rien moins que privilégiée. » Lorsque sa famille est ruinée par de mauvais placements, Gwendolen a la possibilité de devenir gouvernante mais cela lui semble être une humiliation. Le mariage avec un gentleman paraît être le seul moyen de conserver un train de vie luxueux. Elle ne se rend pas compte qu’elle sacrifie là sa liberté. Gwendolen rongée par la culpabilité, devra évoluer durant tout le roman allant jusqu’à un questionnement freudien sur l’intention et l’acte. Cette jeune femme est mon personnage favori du roman, tour à tour passionnée et désespérée, Gwendolen est extrêmement touchante.

Face à la blonde Gwendolen, on trouve la brune Mirah, celle à qui la vie n’a pas fait de cadeau et dont l’humilité va bouleverser Daniel. Elle va également permettre au héros de découvrir un monde qui lui était inconnu : celui de la pensée et de la religion juives. Le frère de Mirah est un sage, un penseur et il veut transmettre ses idées. C’est dans cette partie que George Eliot innove. Les deux personnages juifs sont extrêmement positifs contrairement aux stéréotypes habituels de l’époque. On peut penser notamment au Fagin de Charles Dickens dans « Oliver Twist » qui cumule les archétypes. La pensée de Mordecai est très en avance, il prône un retour des juifs en Palestine et la création d’un état. Le sionisme ne sera théorisé qu’une vingtaine d’années plus tard. George Eliot a beaucoup étudié la culture juive et a su capter les désirs profonds de ce peuple.

Daniel Deronda a un pied dans chaque monde, il passe d’un univers à l’autre et soutient à tour de rôle les deux jeunes femmes. C’est un personnage entièrement tourné vers les autres. Mirah l’exprime ainsi : « Mais M. Hans a dit hier que vous pensiez tellement aux autres, que vous n’aviez besoin de rien pour vous-même. » L’ignorance de ses origines semble le vouer à l’écoute de l’autre, à l’entraide et il s’oublie totalement. Au début du roman, Daniel n’a aucune prétention, aucune ambition, ne sachant d’où il vient il ne sait où aller. Le roman de George Eliot est l’histoire de son évolution, de son éducation. C’est un personnage d’une ouverture d’esprit étonnante.

La construction de l’intrigue est extraordinaire et très subtile. George Eliot manie avec brio les retours en arrière permettant d’éclairer les vies de ses personnages. Après la rencontre entre Daniel et Gwendolen à Leubronn, George Eliot s’attarde sur son personnage féminin et on reste pendant 230 pages sans nouvelle du héros éponyme du roman ! D’ailleurs cette rencontre classique est une fausse-piste et ne laisse pas présager de la suite de l’intrigue. Le premier tome de « Daniel Deronda » est vraiment exceptionnel, éblouissant d’inventivité. Jai été un peu déçue par le deuxième tome où le destin de Daniel semble tout tracé. J’aurais aimé plus de doute, plus de suspens au détour des pages.

Malgré cette dernière petite réserve, j’ai adoré la lecture de ce roman profond et passionnant. L’analyse poussée des personnages m’a fait penser au « Portrait de femme » de Henry James et la préface de Alain Jumeau a confirmé mon impression. Le jeune Henry venait en effet chez George Eliot y recueillir des conseils. Grand bien lui en a pris car leurs ambitions littéraires sont très proches et on ne peut que se sentir élevé par de telles oeuvres.

Lecture commune avec  Céline

 

 


 

Easter parade de Richard Yates

Sarah et Emily Grimes sont nées dans les années 30 et leurs parents divorcent lors de leur enfance. Les deux soeurs vivent avec leur mère, frivole et s’occupant plus de son allure que de l’éducation de ses enfants : « Esther Grimes, dite Pookie, était une petite femme séduisante dont l’existence semblait consacrée à la quête et à la conservation d’un idéal qu’elle appelait « le style ». Elle dévorait les magazines de mode, s’habillait avec goût et essayait toutes sortes de coiffures, mais elle avait toujours cette lueur perplexe dans le regard et n’avait jamais vraiment su comment empêcher son rouge de déborder, ce qui lui donnait un air hésitant, mi-hébété, mi- vulnérable. Comme elle trouvait davantage de classe aux riches qu’aux gens de catégorie sociale moyenne, elle éduquait ses filles en aspirant aux attitudes et aux manières des nantis. » Sarah et Emily vivent donc dans un monde rêvé par leur mère. Dans leur imagination, les deux fillettes réinventent et grandissent leur père : elles le voient grand journaliste alors qu’il n’est que correcteur des titres du Sun. Leur enfance loin de la réalité décidera probablement de leurs destinées à la fois opposées et au final très semblables.

Lecteurs optimistes, passez votre chemin, l’univers de Richard Yates n’est pas pour vous et il nous le dit dès l’ouverture de son roman : « Aucune des deux soeurs Grimes ne serait heureuse dans la vie, et à regarder en arrière, il apparaît que les ennuis commencèrent avec le divorce de leurs parents. » Les deux soeurs choisissent des vies très différentes. Sarah, l’aînée, choisit une vie adulte conformiste : elle se marie très tôt, fait des enfants, vit à la campagne et ne travaille pas. Elle rêvait du grand amour qui dure éternellement et finira par noyer sa désillusion dans l’alcool. Emily refuse de rentrer dans le moule prévu pour les femmes dans les années 50. Elle est une petite soeur d’April Whealer, l’héroïne du chef-d’oeuvre de Richard Yates « La fenêtre panoramique », elles ont toutes deux de grands rêves anticonformistes et d’indépendance. Pour Emily, l’illusion dure quelque temps : elle travaille, organise des fêtes dans son appartement, passe d’homme en homme. Après deux mariages, plusieurs déménagements, une carrière qui stagne, Emily n’est pas plus satisfaite de sa vie que Sarah. La cadette a pourtant tout fait pour s’éloigner de sa soeur et ne pas lui ressembler. Les relations entre Sarah et Emily se distendent au fil des années mais toutes deux finissent déçues par leur vie et terriblement seules. Richard Yates se concentre sur le destin d’Emily qui semble plus prometteuse, plus indépendante et plus solide. La chute, la désillusion n’en sont que plus rudes. Comme dans « La fenêtre panoramique », le constat de Richard Yates est cruel et désenchanté. Les portraits des deux soeurs et de leur époque sont rendus avec beaucoup de justesse.

Moins fort que « La fenêtre panoramique », « Easter parade » est néanmoins un beau roman empli de tristesse et d’aigreur. L’écriture de Richard Yates fait encore merveille et l’empathie est totale avec Sarah et Emily. Le pessimisme a parfois du bon.

 

Comment tuer un homme de Carlo Gébler

Thomas French est un administrateur de biens irlandais. Son rôle est de rétablir les créances des propriétaires et de régler le problème des loyers impayés par les exploitants des terres (les tenanciers). Thomas est habile dans son métier et il a jusque là réussi les missions qu’on lui confiait. En 1854, il arrive à Dublin dans l’espoir de travailler pour Mrs Beaton dont les terres se situent dans la province de Beatonboro’. Ses tenanciers ont de nombreux loyers en retard et Thomas comprend rapidement la situation : « Elle désirait vendre ses terres et le travail de Thomas était de mettre de l’ordre dans ses affaires. Elle avait fini par détester la campagne : trop de dur labeur et trop peu de distractions. Il avait vu nombre de propriétaires terriens éprouver le même sentiment. Ils prenaient goût à Dublin ou à Bath et abandonnaient leurs domaines.  » Mrs Beaton souhaite donc que Thomas expulse les mauvais payeurs mais son idée est toute autre. Il veut proposer à chaque tenancier la possibilité de repartir à zéro en Amérique, le voyage serait payé, les dettes effacées, la possibilité de vendre son bétail pour son profit et d’emporter tout ce qu’il possède. Cette idée, qui semble séduisante pour un paysan couvert de dettes, se confronte à deux choses : le droit des tenanciers et le ribbon. Ce droit est un usage du Nord de l’Irlande qui veut qu’un tenancier quittant sa terre reçoit une somme équivalente à plusieurs années de loyer  afin de le dédommager des aménagements réalisés sur sa ferme. Bien entendu Thomas French a l’intention de donner beaucoup moins. Le ribbon est une société secrète agraire qui fait régner la terreur dans la région. L’administrateur va vivre à Beatonboro’ les pires heures de sa vie.

« Au fond, tous les récits sont des histoires de meurtre. » C’est ainsi que s’ouvre le roman noir de Carlo Gébler, fils de la grande romancière Edna O’Brien. Outre le fait que cette entrée en matière est géniale, elle correspond bien à l’atmosphère plombée de « Comment tuer un homme ». Car le ribbon fait régner la terreur de manière particulièrement atroce. Les membres de cette société secrète n’hésitent pas à employer la torture et le meurtre pour faire fuir les indésirables dont Thomas French va rapidement faire partie. Le roman s’ouvre sur une scène qui place tout de suite le lecteur dans l’ambiance. Une voiture se fait attaquer brutalement au détour d’une route. La personne visée est McGuinness, le patron du pub. Il est touché par une balle composée de clous, vis, morceaux de fer blanc qui lui lacèrent le visage et lui crèvent les yeux. Le tort du cafetier ? Avoir repris un pub que d’autres considéraient comme le leur, les ribbonistes voulaient donner l’établissement à un de leurs membres. McGuinness résista et devait en payer le prix. Les victimes des ribbonistes sont des Irlandais, des paysans, des travailleurs qui osent les affronter. C’est bien tout le problème, sous couvert de la défense de l’Irlande, ces hommes protègent avant tout leurs intérêts. Les terres irlandaises ont été cédées aux Anglais plusieurs siècles avant le début du roman de Carlo Gébler et Mrs Beaton est l’une de leurs descendants. Mais les ribbonistes ne s’en prennent pas aux propriétaires, ils s’attaquent à leurs compatriotes aux risques de créer une guerre civile. La Grande Famine a sévi peu de temps avant, de nombreux Irlandais y ont succombé. Au lieu de réunir les forces irlandaises restantes, le ribbon ne fait que diviser. Cet épisode peu connu de l’histoire irlandaise montre à quel point la construction de ce pays s’est faite dans la douleur, le sang et la division.

« Comment tuer un homme » est un livre que j’ai dévoré grâce à son thème passionnant, romanesque, et au style totalement fluide de Carlo Gébler. Les personnages sont bien campés, attachants et j’ai suivi leur destinée avec un plaisir mêlé d’inquiétude.

Un immense merci à Denis des éditions Phébus pour cette formidable découverte.

Un autre avis enthousiaste chez Mobylivres.