Les pauses de la vie de Maria Messina

Paola Mazzei vit avec sa mère dans une petite ferme près d’Arezzo. Son frère, qui est médecin, a été réquisitionné sur le front. Leur père, excentrique et fantaisiste, a quitté le foyer depuis longtemps. Paola travaille au bureau de Postes où elle a pris la place de son oncle défunt. La jeune femme est assez solitaire, elle préfère lire pendant ses pauses plutôt que d’écouter les bavardages de ses collègues. Chaque soir, elle retrouve en cachette Matteo Solina dont les origines modestes déplairaient à sa mère. Mais le jeune homme finit également par quitter San Gersolé pour poursuivre ses études. « Oui, le monde est grand mais pour elle, il sera toujours limité à ce lieu tranquille appelé San Gersolé. (…) Mais c’est un coin minuscule dans le vaste monde. Sur les cartes géographiques, il n’est même pas signalé par un point, comme s’il n’existait pas. La terre est pleine de coins minuscules où végètent des gens qui pensent à toutes sortes de choses et meurent d’envie de voir d’autres lieux, de changer d’habitudes – et nul ne sait qu’ils existent. »

« Les pauses de la vie » est l’avant-dernier roman, paru en 1926, de Maria Messina. Comme dans les précédents romans de l’autrice que j’ai lus, la condition des femmes y est le thème central. Elle montre d’ailleurs la grande injustice qui leur est fait après la guerre. Les femmes ont remplacé les hommes partis au front, elles ont travaillé mais au retour des combattants, elles doivent céder leur place. Le titre de la postface de Marguerite Pozzoli, qui a traduit la roman, définit parfaitement la destinée de Paola : « Un impossible envol ». Son désir d’ailleurs et d’indépendance est sans cesse contrarié. Pourtant, elle l’entrevoit grâce à son activité de traductrice qui finit par être reconnu. Mais ce rêve modeste ne pourra pas s’accomplir, il se concrétise trop tard pour notre héroïne.

De nouveau, le destin du personnage principal de Maria Messina est implacablement contrarié, empêché. Paola est un très beau personnage, sensible et anticonformiste.

Traduction de Marguerite Pozzoli

La paix des ruches d’Alice Rivaz

« Je crois que je n’aime plus mon mari. » C’est ainsi que débute le journal de Jeanne Bornand. Elle y raconte les désillusions de son mariage avec Philippe, avec qui elle n’a volontairement pas eu d’enfant, mais aussi ses conversations avec ses collègues de bureau. Son quotidien lui inspire des réflexions sur la condition des femmes, leur rapport aux hommes, à l’amour et au mariage.

« La paix des ruches » a été publié en 1947 et les thèmes abordés par Alice Rivaz sont d’une grande modernité. Jeanne est avant tout une amoureuse, c’est ce sentiment qu’elle aimerait perpétuellement ressentir et que le quotidien du mariage flétrit. « C’est  que nous étions des amoureuses, et qu’ils ont fait de nous des ménagères, des cuisinières… Voilà ce que nous avons peine à leur pardonner. » Alice Rivaz évoque la soumission des femmes au confort de leur mari et de leur double journée de travail. Elle parle également de la tyrannie de la beauté, de l’apparence qui régissent la vie des femmes. Le manque de confiance en soi, l’importance du regard des autres poussent les femmes à s’en préoccuper. Elles répondent aux attentes des hommes, les devancent constamment. C’est pourquoi vieillir est un poids terrible. Jeanne subit également l’ironie féroce, le dénigrement de son mari lorsqu’il s’aperçoit qu’elle écrit. Son journal est constitué de trois parties qu’elle ne peut écrire que lorsque Philippe est absent. Jeanne n’a pas de « chambre à soi », pas d’intimité dans son couple lui permettant de s’exprimer. Heureusement, elle trouve du réconfort auprès de ses amies, de ses collègues. Alice Rivaz met en avant une tendre sororité qui se crée entre les femmes qui connaissent les mêmes attentes et déconvenues dans leur vie sentimentale.

« La paix des ruches » est un roman court, dense, montrant une grande acuité, une modernité dans les sujets abordés.

Labeur de Julie Bouchard

Dans la ville de M., le 12 novembre de l’an deux mille quelque, des vies se croisent, se côtoient. Gaston est chauffeur du bus 102 et ce soir il sera à la retraite. Olivia prend son bus pour rejoindre le magasin où elle est caissière. Sa fille Anna est étudiante en médecine et contrairement à sa mère, elle se fiche éperdument de son apparence. A l’université, elle suit les cours de Henri qui est séparé de sa femme et achète des plats cuisinés au supermarché où travaille Olivia. En ce 12 novembre, on peut également croiser Césaire, l’agent de sécurité, Jean-Pierre le facteur, Ghislain le spécialiste de Rousseau, Léon, l’éboueur ou encore Augustin, le mystérieux amoureux d’Olivia qui ne la voit que le dimanche. Tous s’affairent, sont occupés par des activités ordinaires jusqu’à ce que cette journée bascule.

« Labeur » de Julie Bouchard est un roman choral formidablement construit. L’autrice imbrique ces vies comme des poupées gigognes pour nous raconter cette journée si particulière. Des personnages principaux dans un chapitre deviennent secondaires dans un autre et inversement. C’est réjouissant à lire et ça l’est d’autant plus que Julie Bouchard s’amuse à glisser un « Moi » et un « Vous » dans son roman. Chaque personnage est défini par son métier et beaucoup s’interrogent sur leurs vies : ont-ils celles qu’ils méritent ? « Labeur » est un roman inventif, drôle et tragique. Julie Bouchard rend la narration très vivante, toujours en mouvement.

J’ai dévoré le premier roman de Julie Bouchard à la narration originale et brillante. Une excellente découverte.

Irinia Nikolaevna de Paola Capriolo

« Oui, tout ceci va trainer en longueur, inutile de se presser ou de presser le destin. De plus, l’une des principales caractéristiques de cet endroit est sa capacité à engourdir de façon agréable, ou du moins rassurante, la notion du temps, comme si la respiration de la mer, éternelle, immuable, était une sorte de tuberculose bénigne, capable de contaminer l’âme et la vie des créatures humaines. » Cet endroit est San Remo, sur la Riviera italienne, à la fin du 19ème siècle. Lady Brown a décidé de s’y installer après la mort de son mari. Elle cherche une dame de compagnie. Se présente Irina Nikolaevna, fille illégitime d’un boyard russe. Lady Brown tombe rapidement sous le charme de cette jeune femme aux manières élégantes et à la destinée passionnante. Elle l’engage immédiatement malgré le manque de références d’Irina et une part de mystère dans sa biographie. Les deux femmes vont vivre ensemble durant de longues années entre les mondanités de leurs riches voisins et le calme apaisant du bord de mer.

Dès les premières pages du roman de Paola Capriolo, j’ai été enchantée par la délicatesse, la finesse de sa plume. L’atmosphère de la mondaine San Remo est parfaitement rendue. Au fur et à mesure de l’avancée du temps, la mélancolie de cette fin de siècle s’impose, des rumeurs de guerre commencent à circuler. Le titre original du roman est « Irina Nikolaevna o l’arte del romanzo. » Le personnage principal est passionnant à ce titre. On comprend rapidement qu’elle ne cesse de romancer sa vie, on devine sa véritable histoire sans que rien ne soit révéler. Mais elle est surtout une femme indépendante, intelligente (elle converse longuement avec Alfred Nobel), au charme irrésistible.

« Irina Nikolaevna » est un roman délicieux qui décrit le quotidien de deux femmes qui se lient d’amitié en cette fin de siècle et sur fond de paysage luxuriant et étourdissant de beauté.

Traduction Audrey Richaud

La disparue du cinéma de Guillaume Tion

Le 17 mai 1995, Carole Prin appelle son compagnon Roland Moog qui travaille comme projectionniste au cinéma Star. C’est d’ailleurs là qu’ils se sont rencontrés, Carole y est caissière. Ce soir de mai, elle prévient Roland qu’elle part à la maternité en voiture car ses contractions se font plus fortes. Le futur père quitte son travail pour la rejoindre à l’hôpital. Là-bas, aucune Carole Prin n’est enregistrée. Roland retourne à leur domicile où il trouve un appartement vide. Il prévient la police et finit par retrouver la voiture de Carole mais aucune trace de celle-ci. Elle semble s’être volatilisée.

Dans l’esprit de leur collaboration avec Society, les éditions 10/18 lancent une nouvelle collection de True Crime, avec Libération, consacrée aux faits divers français. L’affaire de la disparition de Carole Prin a déjà fait l’objet de podcasts, d’un « Faites entrer l’accusé » et à l’époque Roland Moog avait participé à l’émission « Perdu de vue ». Guillaume Tion, journaliste à Libération, a fait un important travail de recherches documentaires et a pu contacter certains témoins ou proches de la victime. Même si le coupable semble assez évident, l’enquête, qui finira par le démasquer fut compliquée et dura de longues années (absence du corps de Carole, fausse piste au départ dû à un témoignage erroné).

Ce qui m’a intéressé dans « La disparue du cinéma », c’est l’intérêt de Guillaume Tion pour les personnalités des protagonistes de l’histoire qu’il explore en détails. Celle de Roland Moog est véritablement stupéfiante. Cet homme cloisonnait totalement sa vie et les différentes personnes qui en faisaient partie. Il avait eu des enfants d’une précédente union et ses parents n’en avaient jamais entendu parler. Seul son frère jumeau semblait au courant de toute la vie de Roland. Autre chose qui m’a plu dans ce livre est la façon dont Guillaume Tion met en lumière l’enfant de Carole qui meurt le jour de sa naissance sans qu’il ne soit jamais pris en compte dans l’enquête ou dans le jugement qui sera rendu.

Encore une fois, la collection true crime de 10/18 nous offre un récit de qualité, solidement documenté et scrupuleux dans la reconstitution des faits.

Bilan livresque et cinéma d’avril

Sept livres m’ont accompagnée durant le mois d’avril :

-« Le jeu de l’assassin » qui m’a permis de découvrir une autre autrice de l’âge du whodunit : Ngaio Marsh ;

-« Cinq contes » qui regroupent plusieurs histoires de la grande Posy Simmonds écrites entre 1987 et 2004 ;

-« Repentirs » qui est le deuxième roman de la très talentueuse Chloé Ashby ;

-« Labeur » de Julie Bouchard qui est un roman choral entrecroisant la vie de personnages ordinaires ; 

-« Les sœurs Field » qui m’a enfin permis de découvrir la plume de la romancière anglaise Dorothy Whipple ;

-« Germaine Cellier, l’audace d’une parfumeuse » est une bande-dessinée retraçant la vie et la carrière de la très moderne Germaine Cellier dont certaines créations existent toujours ;

-« La paix des ruches » d’Alice Rivaz qui raconte les déconvenues d’une femme mariée et ses réflexions quant à la condition des femmes. 

Côté cinéma, j’ai vu cinq films ce mois-ci dont voici mon préféré :

Sur une route forestière, une voiture roule de plus en plus vite. A bord du véhicule, une dispute éclate  entre le chauffeur, Michael, et sa mère. Un terrible accident survient : Caroline, la petite amie de Michael qui était à l’arrière, est défigurée, sa mère décède. Michael, que l’on retrouve quelques années plus tard, portera le poids de cet accident toute sa vie. Il s’occupe de la ferme familiale, de ses moutons et de son acariâtre père. Caroline a épousé un autre berger et ils ont eu un fils Jack. La haine entre les deux familles est féroce et elle va s’aggraver après le vol de deux béliers du troupeau de Michael.

le premier long-métrage de Christopher Andrews est sombre, étouffant et aucune lueur d’espoir n’apparaitra pendant 1h46. La rude lande irlandaise est le lieu d’un règlement de compte, d’une vendetta qui se révélera sanglante. Michael est un personnage de tragédie qui semble embourbé dans la culpabilité. Christopher Abbott interprète cet homme en apparence calme mais dont la noirceur du regard inquiète. Sa fragilité fait de lui une cible et notamment pour Jack, jeune homme désœuvré, écorché vif, ce qui colle parfaitement au talent de Barry Keoghan. Des fils, des pères, ce sont autant de visions d’une masculinité toxique, brutale et destructrice. La construction du film participe pleinement à son intérêt puisque l’intrigue nous est montrée du point de vue de la victime puis du criminel. « Le clan des bêtes » est un film puissant, un thriller tendu et sombre. 

Et sinon :

  • « Vermiglio ou la mariée des montagnes » de Maura Delpero : Hiver 1944, le village de Vermiglio est protégé  de la guerre grâce aux hautes montagnes du Trentin. Vivent là trois sœurs aux aspirations fort différentes. Lucia, l’aînée, fait les yeux doux à Pietro, un sicilien venu se cacher dans le village. Ada, la pieuse, s’invente les pires pénitences pour expier ses fautes. Flavia, la favorite du père instituteur, aura la possibilité de faire des études. Durant quatre saisons le destin des trois sœurs va se sceller. Le drame va frapper la famille et souligner la difficulté de la condition féminine. Le film de Maura Delpero m’a beaucoup fait penser aux romans de Maria Messina qui parlaient déjà des empêchements des femmes à s’épanouir. La modernité semble bien loin de Vermiglio figé dans les traditions. La beauté du film, outre les paysages, tient dans la profondeur psychologique de chaque personnage. Tragique, intense, « Vermiglio ou la mariée des montagnes » est la très belle chronique des désillusions des trois sœurs. 
  • « Deux sœurs » de Mike Leigh : Pansy est perpétuellement en colère contre la terre entière : la caissière du supermarché, sa dentiste, son mari, son fils, … Elle grogne, elle hurle sur tous ceux qui ont le malheur de croiser sa route. Sa sœur est son exact opposé : sociable, enjouée et vivant en harmonie avec ses deux grandes filles. Pansy est un personnage comme on en voit peu au cinéma, son caractère empêche l’empathie même si sa colère est le symptôme d’un profond mal-être, de névroses multiples. On plaint son entourage qui doit subir une personnalité aussi difficile. Marianne Jean-Baptiste est parfaite dans le rôle de Pansy et Mike Leigh est toujours aussi juste lorsqu’il filme des drames domestiques. Malgré ces qualités, je suis restée sur ma faim. 
  • « Bergers » de Sophie Deraspe : Mathyas a tout quitté du jour au lendemain pour venir s’installer à Arles. Malheureux dans son métier de publicitaire, le jeune québécois a décidé de devenir berger pour redonner du sens à sa vie. Il n’y connait rien, n’a vécu qu’en ville mais son enthousiasme et sa détermination séduisent certains propriétaires de troupeaux. Après un apprentissage à la dure et des déconvenues, il trouvera un couple prêt à lui laisser emmener leurs moutons en transhumance. Il partira dans les montagnes avec Elise, une fonctionnaire en quête également d’authenticité. Sophie Deraspe nous offre un joli film plein de fraîcheur mais ne masquant pas la dureté du métier de berger. Mathyas est un candide, poète et philosophe, qui se révèle très attachant. L’hostilité, la brutalité et l’âpreté de la vie de berger (la montagne, les loups, la misère sexuelle) sont parfaitement montrées. Tous les personnages croisés dans ce film sont touchants et j’ai beaucoup apprécié de les suivre. 
  • « Toxic » de Saule Bliuvaite : Marija et Kristina ont 13 ans et vivent en Lituanie dans un environnement désolé et décrépit. L’ennui, la misère sociale les amènent à prendre des drogues, de l’alcool. Elles sont bagarreuses, hargneuses et rêvent de quitter leur ville. Pour ce faire, elles s’inscrivent dans une soi-disant école de mannequins où leurs mensurations sont sans cesse vérifiées. « Toxic » est le premier film de Saule Bliuvaite et son atmosphère est frappante. Le rythme est très lent, l’histoire des deux filles se développe par bribes, par scènes de leur quotidien. Leur environnement est absolument glauque. Et les jeunes filles sont prêtes à tout pour s’en sortir (l’une d’elle avale des œufs de ver solitaire pour ne pas grossir). Un profond sentiment d’abandon et de désillusion habite ce film et nous saisit. 

Le mur invisible de Marlen Haushoffer

En cette fin de mois d’avril, la narratrice part passer quelques jours dans le chalet de sa cousine et de son mari. Elle est veuve, ses filles sont adultes, elle a du temps pour elle. Le lendemain de son arrivée, elle se réveille seule dans la maison isolée en pleine forêt. Après avoir cherché ses amis, elle découvre qu’un mur invisible la sépare du reste du monde. De l’autre côté, tout semble pétrifié. Heureusement, elle n’est pas complètement seule : un chat, un chien et une vache vivent dans le chalet. Grâce à eux, elle imagine que sa survie est possible et elle réapprend à travailler la terre, à vivre au rythme des saisons.

« Le mur invisible » végétait dans ma pal depuis longtemps, après le déferlement d’avis positifs, j’attendais de retrouver l’envie de le découvrir. Il est vrai qu’il s’agit là d’un roman surprenant. Marlen Haushofer l’a écrit en 1963, en pleine guerre froide et avec la peur d’une attaque nucléaire. La catastrophe, qui isole la narratrice, ne sera à aucun moment explicitée dans le roman comme c’est le cas également dans « La route » de Cormac McCarthy. Ce n’est pas ce qui intéresse l’autrice. Elle nous raconte ici un retour à la nature, à l’essentiel, loin d’une société oppressante. « Je n’avais qu’à attendre et à attendre encore. Ici tout vient en son temps, un temps qui n’est pas harcelé par des milliers de montres. Rien ne pousse ni ne presse. Je suis la seule à être impatiente dans cette forêt et à en souffrir. » 

La narratrice se bat jour après jour pour assurer sa survie et celle de ses animaux. Elle apprend à s’habituer à la solitude, au silence, aux labeurs des champs. Les tâches accomplies sont un peu répétitives et pourtant je suis restée accrochée à l’intrigue. Une certaine tension se dégage en effet du récit. La narratrice écrit son journal à posteriori et elle évoque certains évènements tragiques qui tiennent en haleine le lecteur. Le style est simple, très fluide et il contribue également au plaisir de lecture.

« Le mur invisible » est un roman surprenant, proche du nature writing et profondément humaniste.

Traduction Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon

Dans la maison de mon père de Joseph O’Connor

Septembre 1943, Rome est occupée par les nazis. Le chef de la Gestapo, Paul Hauptmann fait régner la terreur. Il le fait d’autant plus qu’il est sans cesse rappeler à l’ordre par Himmler en raison d’une évasion importante  de prisonniers alliés et de juifs. A la tête de ce réseau d’aide aux fugitifs, Monseigneur Hugh O’Flaherty, un prêtre irlandais attaché au Vatican, qui a trouvé comme couverture à ses activités un chœur. Il a réuni dans celui-ci des profils très différents : une femme de diplomate, une journaliste, une comtesse, un vendeur italien, un Sir anglais. Durant la nuit de Noël, une dangereuse opération doit être menée par O’Flaherty et ses compagnons mais Hauptmann se méfie de Monseigneur et le garde à l’œil.

Dans ce roman, Joseph O’Connor s’inspire de personnages et d’évènements réels. « Dans la maison de mon père » est très habilement construit pour rendre la lecture haletante et captivante. L’auteur met en place un compte-à-rebours indiquant le nombre d’heures restantes avant le début de la mission. Le récit de ces derniers jours avant Noël alterne avec des témoignages, des interviews donnés par les membres du chœur dans les années 60. Chacun y raconte sa rencontre avec Monseigneur et son engagement dans le groupe clandestin d’aide aux fugitifs. Joseph O’Connor crée ainsi une intrigue particulièrement tendue.

Ce qui rend également très prenant ce thriller historique, est la galerie de personnages qui sont tous très réussis, très attachants. La psychologie de chacun est approfondie, ils prennent chair grâce au talent de Joseph O’Connor. L’admirable et courageux Hugh O’Flaherty est le plus remarquable d’entre d’eux.

« Dans la maison de mon père » est un très beau et palpitant roman à l’ambiance particulièrement réussie (notamment Rome pendant l’occupation allemande).

Traduction Carine Chichereau

Sunset song de Lewis Grassic Gibbon

Hiver 1911, Kinraddie, dans le comté de Mearns au nord ouest de l’Ecosse, est un hameau de quelques fermes. C’est là que vient s’installer la famille Guthrie et leur six enfants. Chris est la seule fille, elle a 15 ans et montre de réels talents à l’école. Elle s’imagine institutrice pour échapper à un père autoritaire et brutal. Mais la vie éloignera le jeune femme de son rêve et elle choisira de rester sur cette terre rude et ingrate mais à laquelle elle s’est profondément attachée. « La mer et le ciel, et les gens qui écrivaient, combattaient, étudiaient, ceux qui enseignaient, racontaient et priaient, tous ne duraient que le temps d’un soupir, une nuée de brouillard, mais la terre était éternelle, elle bougeait et se transformait sous tes pas, mais elle restait à jamais, tu étais proche d’elle et elle de toi, dans ses bras elle te tenait et te faisait souffrir. Et dire qu’elle avait songé à abandonner tout ça ! » 

Ecrit en 1932, « Sunset song » est un classique de la littérature écossaise et il a été adapté au cinéma par Terrence Davies. Le roman est découpé selon les travaux des champs : le champ en friche, les labours, les sillons, etc… Il s’ouvre sur un prélude un peu long rappelant l’histoire de la région et présentant les différents habitants de Kinraddie. Il faut un peu de temps pour entrer dans l’intrigue et s’habituer au style de Lewis Grassic Gibbon à la fois très oral et très poétique. Les phrases sont très longues et il y a de nombreux passages au « tu » pour s’adresser à Chris.

Le roman est avant tout le portrait de cette jeune femme dont on suit l’évolution et son attachement progressif à sa terre malgré son amour des livres. Elle rencontre de nombreuses épreuves mais se révèle déterminée, courageuse dans ses choix. Elle est notamment très sûre de vouloir conserver sa liberté et en cela elle est très moderne. Elle évolue dans une communauté dont on apprend à connaître chaque habitant au travers des détails de la vie quotidienne et des commérages.

« Sunset song » est également le roman de la fin d’un monde, celui de la petite paysannerie qui cultivait la même terre depuis des générations. La première guerre mondiale l’ébranle avec beaucoup d’hommes qui ne reviendront pas et des bois sacrifiés à l’effort de guerre. L’arrivée du matériel agricole moderne achèvera de transformer les paysages magnifiquement décrits par l’auteur.

Malgré un début de lecture un peu laborieux, j’ai beaucoup apprécié « Sunset song » dont le cadre rural et la modernité de son héroïne ne sont pas sans rappeler l’univers de Thomas Hardy.

Traduction Elisabeth Lavault-Olléon

Petit déjeuner chez les Nikolidès de Rumer Godden

1942, Louise Pool arrive au Bengale avec ses deux filles Emily et Barbara. Elle rejoint son mari Charles qui cultive la terre et enseigne l’agronomie à l’université. Le couple était séparé depuis huit ans, Louise vivait en France et a été contrainte de partir. Elle déteste immédiatement l’Inde, sa chaleur étouffante, les bruits et les odeurs du bazar. Emily au contraire est séduite par ce nouveau pays, tout attise sa curiosité. L’opposition entre Louise et sa fille ainée va s’aggraver suite à un grave évènement autour de Don, l’épagneul d’Emily.

« Petit déjeuner chez les Nikolidès » nous est proposé par les éditions Feuillantines dans la collection « Dans la bibliothèque de ». Ce formidable roman de Rumer Godden faisait partie de celle de Jean Renoir qui a adapté une autre de ses œuvres « Le fleuve ». Dès les premières pages, une tension, un malaise sont palpables et cela ne fera que s’accentuer durant tout le roman. De nombreuses oppositions irriguent l’intrigue : les colons face aux Indiens, la modernité face aux traditions, les castes entre elles mais aussi des tensions plus intimes entre Charles et Louise ou Louise et Emily. Le drame autour de Don marquera la fin de l’innocence, de l’enfance pour la jeune fille. Les différents personnages sont parfaitement construits, leur psychologie est complexe et passionnante.

Le cadre de l’intrigue est décrit de manière saisissante par Rumer Godden. L’Inde se ressent dans chacune de ses descriptions : la touffeur moite, les différentes célébrations et cérémonies, le Gange omniprésent et qui rythme la vie et les saisons.

Voilà déjà quelques temps que je souhaitais découvrir Rumer Godden et j’ai été enchantée par ma lecture de « Petit déjeuner chez les Nikolidès », un roman incandescent aux airs de tragédie classique, superbement écrit.

Traduction Andrée de Stouz révisée par Hervé Lavergne