Bilan livresque et cinéma de mai

Huit livres m’ont accompagnée durant le mois de mai et un certain nombre d’entre eux sentent bon le retour du mois anglais organisé chaque année avec ma chère Lou :

-« Trompeuse gentillesse » où Angelica Garnett revient sur son enfance au milieu du groupe de Bloomsbury créé autour de sa mère Vanessa Bell et de sa tante Virginia Woolf ;

-« En caravane » où Elizabeth Von Arnim n’a jamais été aussi drôle et ironique ;

-« Une bonne tasse de thé et autres textes » de George Orwell composé de onze articles célébrant les saveurs de la vie et la liberté des peuples.

J’ai également eu le plaisir de découvrir le premier roman de Sébastien Dulude qui parle si bien de l’enfance, le travail du dessinateur Will McPhail sur la difficulté de communiquer avec autrui, celui d’Aude Picault dans son « Moi, je » une autofiction pleine d’humour et celui de Cathie Barreau avec cette poignante et sensuelle « Lettre de Natalia Gontcharova à Alexandre Pouchkine ». J’ai également retrouvé une autrice que j’affectionne tout particulièrement : Maria Messina avec « Les pauses » de la vie », une nouvelle fois publiée aux éditions Cambourakis.

Le mois de mai a également été l’occasion de voir sept films dont voici mes deux préférés :

Hiver 1985 à New Ross en Irlande, Bill Furlong est le propriétaire du dépôt de bois et de charbon. Il travaille dur et continue à faire lui-même les livraisons. Il s’occupe d’ailleurs de celles du couvent. C’est là qu’il assiste à une scène déchirante, une adolescente est confiée de force par ses parents aux religieuses. Cela le renvoie à sa propre histoire puisque sa mère l’a eu très jeune mais a été prise en charge par la riche propriétaire terrienne chez qui elle travaillait. Que serait devenu Bill si sa mère avait été placée chez les religieuses ?

En 2002, Peter Mullan avait réalisé « The Magdalene sisters » sur la maltraitance, l’exploitation des filles-mères dans les couvents de la Madeleine. Le film de Tim Mielants reprend ce thème en adaptant le formidable roman de Claire Keegan « Ce genre de petites choses ». Peter Mullan avait réalisé un film choc montrant les violences subies par les jeunes filles. Ici, le propos est suggéré puisqu’il est montré par les yeux de Bill et non ceux des jeunes filles enfermées. Ce point de vue était l’atout majeur du roman et il l’est encore ici d’autant plus que Bill est interprété à l’écran par le formidable Cillian Murphy, poignant et tout en retenue. L’acteur incarne parfaitement le dilemme qui habite Bill : son empathie profonde pour les jeunes filles du couvent rentre en conflit avec ses responsabilités envers sa famille car les religieuses ont beaucoup de pouvoir à New Ross. La mère supérieure est d’ailleurs incarnée par Emily Watson, terrifiante et menaçante.

Le roman de Claire Keegan était bouleversant et remarquable. Le film de Tim Mielants l’est tout autant avec un impeccable Cillian Murphy.

Alertée par l’état de santé de son père, Cécile rentre dans le Loir et Cher en laissant son compagnon finaliser l’ouverture de son restaurant gastronomique. Elle fut lauréate de Top chef et voit ses rêves se concrétiser. Son amour de la cuisine, elle le doit à son père qui tient depuis toujours un relais routier avec sa femme et refuse d’arrêter son activité. Le retour n’est pas simple pour celle qui a si bien réussi, son père lui reproche certains propos méprisants tenus l’émission (il a tout noté dans un carnet). Cécile s’angoisse également pour l’ouverture de son restaurant car elle cherche toujours son plat signature, celui qui fera la différence et assoira sa réputation. Au milieu de ces questionnements, réapparait Raphaël, un ami d’enfance. Ils se sont quittés des années auparavant sur un amour inabouti. Leurs retrouvailles ne les laissent pas indifférents.

Certains films ont un charme irrésistible, presque magique. Le court-métrage d’Amélie Bonnin, également nommé « Partir un jour » et où les rôles étaient inversés, était déjà très réussi et très émouvant. La réalisatrice reprend son idée de départ en la développant. L’histoire d’amour des deux héros, restée en suspens, est toujours le cœur du film.  Mais s’ajoutent d’autres thématiques : le rapport entre enfant et parents vieillissant, le choix d’avoir ou non des enfants. Cette comédie allie avec brio les moments joyeux, insouciants à une tonalité douce-amer et nostalgique. Amélie Bonnin a choisi de réunir à nouveau Juliette Armanet et Bastien Bouillon, un duo qui fonctionne à merveille, qui pétille à chaque scène. Elle a également rappeler François Rollin, dans le rôle du père bougon et pudique,  et elle a offert à la formidable Dominique Blanc celui de son épouse. Les parties chantées rehaussent les sentiments, les situations.

L’alchimie entre les acteurs, l’équilibre entre l’insouciance des souvenirs d’enfance et les questionnements adultes, la fantaisie des passages chantés, tout concoure à faire de « Partir un jour » un film marquant, infiniment séduisant et touché par la grâce.

Et sinon :

  • « Jeunes mères » de Jean-Pierre et Luc Dardenne : Le dernier film des frères Dardenne nous permet de suivre quatre jeunes filles qui viennent d’accoucher et sont accueillies dans une structure nommée « Maison maternelle » où on les aide à s’occuper de leurs bébés mais aussi à devenir responsables. Elles sont entourées par des puéricultrices, des psychologues qui accompagnent leur choix : garder l’enfant ou le placer. Contrairement à leurs films précédents, « Jeunes mères » ne se concentre pas que sur un seul personnage mais est fait de fragments nous permettant de faire connaissance avec chacune. Le talent des Dardenne est là dans leur capacité à dessiner un portrait de chacune, d’expliciter la situation de chacune (misère sociale et affective) rapidement. L’éclatement de la narration apporte de la vivacité mais on perd un peu de la tension, de l’intensité de leurs meilleurs films. Mais ces quatre jeunes filles sont infiniment touchantes et malgré les nombreuses embûches, les réalisateurs leur offrent une vraie lueur d’espoir.

 

  • « Marco, l’énigme d’une vie » de Altor Arregi et Jon Garano : Enric Marco chercher à obtenir un certificat officiel de sa présence au camp de Flossenbürg. Il dit ne pas se souvenir de son matricule, ni du faux nom qu’il aurait donné aux nazis. Grâce à son charisme, il se fait reconnaître comme survivant des camps dans son pays, l’Espagne, qui avait occulté cette période de l’Histoire durant la dictature. Eric devient même président de l’Amicale de Mauthausen, il raconte son histoire dans les écoles, à la télévision. Pourtant en 2005, un historien prouve qu’Eric Marco n’est jamais allé à Flossenbürg, il a même fait partie des volontaires pour aller travailler en Allemagne. L’histoire d’Eric Marco est hallucinante et fascinante. Son besoin d’être dans la lumière a alimenté sa mythomanie pendant des années. Son charisme naturel a fait le reste. Ce qui est incroyable, c’est qu’après 2005 Enric n’a pas cessé de passer à la télévision, de donner des interviews pour raconter sa vie et continuer à se faire passer pour une victime. Une scène invraisemblable m’a marquée : Enric Marco intervient dans un festival littéraire où est invité Javier Cerca qui a écrit sur lui et il se permet de traiter l’écrivain de menteur ! Un personnage hors-norme qui semble effectivement tout droit sorti d’un roman.

 

  • « Les musiciens » de Gregory Magne : Un stradivarius, disparu puis retrouvé, est mis en vente. Voilà de quoi réjouir Astrid qui le cherchait afin d’accomplir le rêve de son défunt père : organiser un concert unique avec quatre stradivarius sur une partition inédite. Après les instruments, la jeune femme doit réunir les interprètes de ce quatuor. C’est là que les choses se corsent et les egos des musiciens provoquent des étincelles. Astrid décide alors de faire appel au compositeur de la partition pour l’aider. « Les musiciens » est un film au charme délicat comme le quatuor de Grégoire Hetzel qui est répété par les musiciens. Le but d’un quatuor à cordes est de réussir à s’harmoniser, à s’écouter pour former un tout et non une somme de personnalités. Gregory Magne montre parfaitement ce travail compliqué pour ses musiciens solistes. Il nous offre de très beaux moments de musique, d’improvisations qui lient peu à peu les artistes. Les quatre interprètes sont de véritablesmusiciens ce qui apporte un vrai supplément d’âme au film. Frédéric Pierrot, qui incarne le compositeur, est comme toujours parfait.

 

  • « Les règles de l’art » de Dominique Baumard : Dans la nuit du 20 mai 2010, cinq tableaux se volatilisent du musée d’Art moderne de Paris : un Picasso, un Matisse, un Modigliani, un Léger et un Braque. Le système d’alarme défaillant a profité à un habile voleur. Il va les fourguer à son receleur habituel, roi de la tchatche et des petites arnaques. Ce dernier ira chercher l’aide d’un expert de Drouot spécialisé… en horlogerie ! Dominique Baumard nous offre une très sympathique comédie autour de ce véritable casse. Les trois voleurs sont des pieds nickelés, dépassés totalement par l’ampleur de leur butin. La reconstitution des faits passe par la fantaisie et l’humour. Et l’atout majeur du film est son casting : Steve Tientcheu en monte-en-l’air talentueux, Sofiane Zermani en embobineur charismatique et Melvil Poupaud en candide inconscient. Ce qui est également très beau, c’est que ces trois-là vont succomber à la beauté des tableaux volés et en être fascinée.

 

  • « Les indomptés » de Daniel Minahau : A son retour de la guerre de Corée, Lee décide de s’installer en Californie avec sa femme Muriel. Une maison neuve, un nouveau quartier, le couple prend un nouveau départ. Cet équilibre se modifie avec le retour de Julius, le frère de Lee, qui gagne sa vie en jouant. Sa venue, puis son départ, vont mettre à jour l’insatisfaction de Muriel. Le film montre une génération perdue qui cherche désespérément à s’évader pour Muriel et Julius ou à retrouver une forme de normalité pour Lee. Muriel et Julius se ressemblent, ils cachent leurs véritables désirs mais cela ne pourra pas durer. Daisy Edgar-Jones, Jacob Elordi et Will Poulter composent le casting glamour et flamboyant de ce film.

Amiante de Sébastien Dulude

Eté 1986 à Thetford Mines, Steve Dubois passe son temps en compagnie de son meilleur ami Charlélie Poulin. Les deux garçons se construisent des cabanes, lisent des Tintin, se baladent à vélo dans cet étrange paysage qui les entoure. A côté des forêts se déploient des terrils, des tumulus d’amiante qui est exploitée dans les usines des alentours. Elles font vivre la ville, le père brutal de Steve y travaille, et bouche en même temps l’horizon. Cet été là ne sera pourtant pas seulement idyllique pour Steve. Comme un mauvais présage, la navette spatiale Challenger explose au décollage. Et un évènement plus dramatique encore va venir bouleverser le garçon. On le retrouve cinq ans après alors qu’il a 15 ans et qu’il est hanté par l’été 1986.

« Je me nourris du bon feu, j’éteins le mauvais. » Cette devise de François Ier est mise en exergue du premier roman de Sébastien Dulude et chaque partie de la phrase illustre une période de la vie de Steve. La première partie du livre est écrite à l’imparfait et inscrit l’amitié des deux garçons dans un passé lumineux et heureux. Loin de la dure réalité sociale de leur ville, du monde des adultes qui ne sont pas à la hauteur, ces deux-là se construisent une bulle où leur amitié les protège. Sébastien Dulude rend parfaitement la force du lien qui les unit, l’insouciance qui les accompagne dans leurs escapades. La deuxième partie est au présent et laisse entrevoir la fin d’un monde. On retrouve Steve au bord du gouffre, sur le fil en permanence. L’écriture de Sébastien Dulude est extrêmement sensorielle, sensible et poétique. Il parle avec justesse aussi bien du bonheur indicible de trouver un ami que du mal-être qui ronge. Steve est un personnage pour lequel j’ai ressenti beaucoup d’empathie et qui m’a infiniment touchée.

« Amiante » est un poignant roman d’apprentissage dont la langue marque par sa beauté et sa poésie.

Au-dedans de Will McPhail

Nick est un illustrateur free-lance désœuvré qui passe beaucoup de temps dans les cafés. Il y teste la posture du type triste, solitaire. Mais la présence d’une jeune femme pleine d’ironie va mettre à mal son projet. Il la recroisera quelques jours plus tard dans le métro et entamera une relation avec elle. Nick n’est pourtant pas satisfait par sa vie, quelque chose lui semble manquer pour l’apprécier pleinement.

« Au-dedans » est le premier roman graphique de Will McPhail, illustrateur au New Yorker, et il a obtenu le prix BD Fnac/France-Inter. Son héros constate qu’il n’arrive pas à communiquer avec les autres, à avoir une véritable connexion avec eux. Il aimerait avoir des conversations plus profondes au lieu des banalités habituelles. Mais il n’y parvient qu’épisodiquement. Au fil de la bande-dessinée, Nick s’ouvrira aux autres et ce alors qu’il traverse une épreuve douloureuse. La BD de Will McPhail parle également de la solitude des grandes villes, des difficultés à rencontrer l’autre dans cette foule d’individus.

« Au-dedans » oscille entre humour et émotion. L’une des bonnes idées de l’auteur est le choix des noms des bars où se rend Nick et qui transcrivent son état d’esprit : Tous tes potes sont parents, Je ne serai jamais proprio, T’as besoin de nous, etc… Autre excellente idée, alors que les illustrations sont en noir et blanc, certaines pages sont en couleurs et matérialisent les mondes intérieurs de ceux avec qui le héros crée une réelle interaction. Les dialogues sont minimalistes et les dessins très expressifs.

« Au-dedans » est une bande-dessinée qui évoque les difficultés des rapports humains avec beaucoup de sensibilité, d’humour et de poésie.

Traduction Basile Béguerie

Les pauses de la vie de Maria Messina

Paola Mazzei vit avec sa mère dans une petite ferme près d’Arezzo. Son frère, qui est médecin, a été réquisitionné sur le front. Leur père, excentrique et fantaisiste, a quitté le foyer depuis longtemps. Paola travaille au bureau de Postes où elle a pris la place de son oncle défunt. La jeune femme est assez solitaire, elle préfère lire pendant ses pauses plutôt que d’écouter les bavardages de ses collègues. Chaque soir, elle retrouve en cachette Matteo Solina dont les origines modestes déplairaient à sa mère. Mais le jeune homme finit également par quitter San Gersolé pour poursuivre ses études. « Oui, le monde est grand mais pour elle, il sera toujours limité à ce lieu tranquille appelé San Gersolé. (…) Mais c’est un coin minuscule dans le vaste monde. Sur les cartes géographiques, il n’est même pas signalé par un point, comme s’il n’existait pas. La terre est pleine de coins minuscules où végètent des gens qui pensent à toutes sortes de choses et meurent d’envie de voir d’autres lieux, de changer d’habitudes – et nul ne sait qu’ils existent. »

« Les pauses de la vie » est l’avant-dernier roman, paru en 1926, de Maria Messina. Comme dans les précédents romans de l’autrice que j’ai lus, la condition des femmes y est le thème central. Elle montre d’ailleurs la grande injustice qui leur est fait après la guerre. Les femmes ont remplacé les hommes partis au front, elles ont travaillé mais au retour des combattants, elles doivent céder leur place. Le titre de la postface de Marguerite Pozzoli, qui a traduit la roman, définit parfaitement la destinée de Paola : « Un impossible envol ». Son désir d’ailleurs et d’indépendance est sans cesse contrarié. Pourtant, elle l’entrevoit grâce à son activité de traductrice qui finit par être reconnu. Mais ce rêve modeste ne pourra pas s’accomplir, il se concrétise trop tard pour notre héroïne.

De nouveau, le destin du personnage principal de Maria Messina est implacablement contrarié, empêché. Paola est un très beau personnage, sensible et anticonformiste.

Traduction de Marguerite Pozzoli

La paix des ruches d’Alice Rivaz

« Je crois que je n’aime plus mon mari. » C’est ainsi que débute le journal de Jeanne Bornand. Elle y raconte les désillusions de son mariage avec Philippe, avec qui elle n’a volontairement pas eu d’enfant, mais aussi ses conversations avec ses collègues de bureau. Son quotidien lui inspire des réflexions sur la condition des femmes, leur rapport aux hommes, à l’amour et au mariage.

« La paix des ruches » a été publié en 1947 et les thèmes abordés par Alice Rivaz sont d’une grande modernité. Jeanne est avant tout une amoureuse, c’est ce sentiment qu’elle aimerait perpétuellement ressentir et que le quotidien du mariage flétrit. « C’est  que nous étions des amoureuses, et qu’ils ont fait de nous des ménagères, des cuisinières… Voilà ce que nous avons peine à leur pardonner. » Alice Rivaz évoque la soumission des femmes au confort de leur mari et de leur double journée de travail. Elle parle également de la tyrannie de la beauté, de l’apparence qui régissent la vie des femmes. Le manque de confiance en soi, l’importance du regard des autres poussent les femmes à s’en préoccuper. Elles répondent aux attentes des hommes, les devancent constamment. C’est pourquoi vieillir est un poids terrible. Jeanne subit également l’ironie féroce, le dénigrement de son mari lorsqu’il s’aperçoit qu’elle écrit. Son journal est constitué de trois parties qu’elle ne peut écrire que lorsque Philippe est absent. Jeanne n’a pas de « chambre à soi », pas d’intimité dans son couple lui permettant de s’exprimer. Heureusement, elle trouve du réconfort auprès de ses amies, de ses collègues. Alice Rivaz met en avant une tendre sororité qui se crée entre les femmes qui connaissent les mêmes attentes et déconvenues dans leur vie sentimentale.

« La paix des ruches » est un roman court, dense, montrant une grande acuité, une modernité dans les sujets abordés.

Labeur de Julie Bouchard

Dans la ville de M., le 12 novembre de l’an deux mille quelque, des vies se croisent, se côtoient. Gaston est chauffeur du bus 102 et ce soir il sera à la retraite. Olivia prend son bus pour rejoindre le magasin où elle est caissière. Sa fille Anna est étudiante en médecine et contrairement à sa mère, elle se fiche éperdument de son apparence. A l’université, elle suit les cours de Henri qui est séparé de sa femme et achète des plats cuisinés au supermarché où travaille Olivia. En ce 12 novembre, on peut également croiser Césaire, l’agent de sécurité, Jean-Pierre le facteur, Ghislain le spécialiste de Rousseau, Léon, l’éboueur ou encore Augustin, le mystérieux amoureux d’Olivia qui ne la voit que le dimanche. Tous s’affairent, sont occupés par des activités ordinaires jusqu’à ce que cette journée bascule.

« Labeur » de Julie Bouchard est un roman choral formidablement construit. L’autrice imbrique ces vies comme des poupées gigognes pour nous raconter cette journée si particulière. Des personnages principaux dans un chapitre deviennent secondaires dans un autre et inversement. C’est réjouissant à lire et ça l’est d’autant plus que Julie Bouchard s’amuse à glisser un « Moi » et un « Vous » dans son roman. Chaque personnage est défini par son métier et beaucoup s’interrogent sur leurs vies : ont-ils celles qu’ils méritent ? « Labeur » est un roman inventif, drôle et tragique. Julie Bouchard rend la narration très vivante, toujours en mouvement.

J’ai dévoré le premier roman de Julie Bouchard à la narration originale et brillante. Une excellente découverte.

Irinia Nikolaevna de Paola Capriolo

« Oui, tout ceci va trainer en longueur, inutile de se presser ou de presser le destin. De plus, l’une des principales caractéristiques de cet endroit est sa capacité à engourdir de façon agréable, ou du moins rassurante, la notion du temps, comme si la respiration de la mer, éternelle, immuable, était une sorte de tuberculose bénigne, capable de contaminer l’âme et la vie des créatures humaines. » Cet endroit est San Remo, sur la Riviera italienne, à la fin du 19ème siècle. Lady Brown a décidé de s’y installer après la mort de son mari. Elle cherche une dame de compagnie. Se présente Irina Nikolaevna, fille illégitime d’un boyard russe. Lady Brown tombe rapidement sous le charme de cette jeune femme aux manières élégantes et à la destinée passionnante. Elle l’engage immédiatement malgré le manque de références d’Irina et une part de mystère dans sa biographie. Les deux femmes vont vivre ensemble durant de longues années entre les mondanités de leurs riches voisins et le calme apaisant du bord de mer.

Dès les premières pages du roman de Paola Capriolo, j’ai été enchantée par la délicatesse, la finesse de sa plume. L’atmosphère de la mondaine San Remo est parfaitement rendue. Au fur et à mesure de l’avancée du temps, la mélancolie de cette fin de siècle s’impose, des rumeurs de guerre commencent à circuler. Le titre original du roman est « Irina Nikolaevna o l’arte del romanzo. » Le personnage principal est passionnant à ce titre. On comprend rapidement qu’elle ne cesse de romancer sa vie, on devine sa véritable histoire sans que rien ne soit révéler. Mais elle est surtout une femme indépendante, intelligente (elle converse longuement avec Alfred Nobel), au charme irrésistible.

« Irina Nikolaevna » est un roman délicieux qui décrit le quotidien de deux femmes qui se lient d’amitié en cette fin de siècle et sur fond de paysage luxuriant et étourdissant de beauté.

Traduction Audrey Richaud

La disparue du cinéma de Guillaume Tion

Le 17 mai 1995, Carole Prin appelle son compagnon Roland Moog qui travaille comme projectionniste au cinéma Star. C’est d’ailleurs là qu’ils se sont rencontrés, Carole y est caissière. Ce soir de mai, elle prévient Roland qu’elle part à la maternité en voiture car ses contractions se font plus fortes. Le futur père quitte son travail pour la rejoindre à l’hôpital. Là-bas, aucune Carole Prin n’est enregistrée. Roland retourne à leur domicile où il trouve un appartement vide. Il prévient la police et finit par retrouver la voiture de Carole mais aucune trace de celle-ci. Elle semble s’être volatilisée.

Dans l’esprit de leur collaboration avec Society, les éditions 10/18 lancent une nouvelle collection de True Crime, avec Libération, consacrée aux faits divers français. L’affaire de la disparition de Carole Prin a déjà fait l’objet de podcasts, d’un « Faites entrer l’accusé » et à l’époque Roland Moog avait participé à l’émission « Perdu de vue ». Guillaume Tion, journaliste à Libération, a fait un important travail de recherches documentaires et a pu contacter certains témoins ou proches de la victime. Même si le coupable semble assez évident, l’enquête, qui finira par le démasquer fut compliquée et dura de longues années (absence du corps de Carole, fausse piste au départ dû à un témoignage erroné).

Ce qui m’a intéressé dans « La disparue du cinéma », c’est l’intérêt de Guillaume Tion pour les personnalités des protagonistes de l’histoire qu’il explore en détails. Celle de Roland Moog est véritablement stupéfiante. Cet homme cloisonnait totalement sa vie et les différentes personnes qui en faisaient partie. Il avait eu des enfants d’une précédente union et ses parents n’en avaient jamais entendu parler. Seul son frère jumeau semblait au courant de toute la vie de Roland. Autre chose qui m’a plu dans ce livre est la façon dont Guillaume Tion met en lumière l’enfant de Carole qui meurt le jour de sa naissance sans qu’il ne soit jamais pris en compte dans l’enquête ou dans le jugement qui sera rendu.

Encore une fois, la collection true crime de 10/18 nous offre un récit de qualité, solidement documenté et scrupuleux dans la reconstitution des faits.

Bilan livresque et cinéma d’avril

Sept livres m’ont accompagnée durant le mois d’avril :

-« Le jeu de l’assassin » qui m’a permis de découvrir une autre autrice de l’âge du whodunit : Ngaio Marsh ;

-« Cinq contes » qui regroupent plusieurs histoires de la grande Posy Simmonds écrites entre 1987 et 2004 ;

-« Repentirs » qui est le deuxième roman de la très talentueuse Chloé Ashby ;

-« Labeur » de Julie Bouchard qui est un roman choral entrecroisant la vie de personnages ordinaires ; 

-« Les sœurs Field » qui m’a enfin permis de découvrir la plume de la romancière anglaise Dorothy Whipple ;

-« Germaine Cellier, l’audace d’une parfumeuse » est une bande-dessinée retraçant la vie et la carrière de la très moderne Germaine Cellier dont certaines créations existent toujours ;

-« La paix des ruches » d’Alice Rivaz qui raconte les déconvenues d’une femme mariée et ses réflexions quant à la condition des femmes. 

Côté cinéma, j’ai vu cinq films ce mois-ci dont voici mon préféré :

Sur une route forestière, une voiture roule de plus en plus vite. A bord du véhicule, une dispute éclate  entre le chauffeur, Michael, et sa mère. Un terrible accident survient : Caroline, la petite amie de Michael qui était à l’arrière, est défigurée, sa mère décède. Michael, que l’on retrouve quelques années plus tard, portera le poids de cet accident toute sa vie. Il s’occupe de la ferme familiale, de ses moutons et de son acariâtre père. Caroline a épousé un autre berger et ils ont eu un fils Jack. La haine entre les deux familles est féroce et elle va s’aggraver après le vol de deux béliers du troupeau de Michael.

le premier long-métrage de Christopher Andrews est sombre, étouffant et aucune lueur d’espoir n’apparaitra pendant 1h46. La rude lande irlandaise est le lieu d’un règlement de compte, d’une vendetta qui se révélera sanglante. Michael est un personnage de tragédie qui semble embourbé dans la culpabilité. Christopher Abbott interprète cet homme en apparence calme mais dont la noirceur du regard inquiète. Sa fragilité fait de lui une cible et notamment pour Jack, jeune homme désœuvré, écorché vif, ce qui colle parfaitement au talent de Barry Keoghan. Des fils, des pères, ce sont autant de visions d’une masculinité toxique, brutale et destructrice. La construction du film participe pleinement à son intérêt puisque l’intrigue nous est montrée du point de vue de la victime puis du criminel. « Le clan des bêtes » est un film puissant, un thriller tendu et sombre. 

Et sinon :

  • « Vermiglio ou la mariée des montagnes » de Maura Delpero : Hiver 1944, le village de Vermiglio est protégé  de la guerre grâce aux hautes montagnes du Trentin. Vivent là trois sœurs aux aspirations fort différentes. Lucia, l’aînée, fait les yeux doux à Pietro, un sicilien venu se cacher dans le village. Ada, la pieuse, s’invente les pires pénitences pour expier ses fautes. Flavia, la favorite du père instituteur, aura la possibilité de faire des études. Durant quatre saisons le destin des trois sœurs va se sceller. Le drame va frapper la famille et souligner la difficulté de la condition féminine. Le film de Maura Delpero m’a beaucoup fait penser aux romans de Maria Messina qui parlaient déjà des empêchements des femmes à s’épanouir. La modernité semble bien loin de Vermiglio figé dans les traditions. La beauté du film, outre les paysages, tient dans la profondeur psychologique de chaque personnage. Tragique, intense, « Vermiglio ou la mariée des montagnes » est la très belle chronique des désillusions des trois sœurs. 
  • « Deux sœurs » de Mike Leigh : Pansy est perpétuellement en colère contre la terre entière : la caissière du supermarché, sa dentiste, son mari, son fils, … Elle grogne, elle hurle sur tous ceux qui ont le malheur de croiser sa route. Sa sœur est son exact opposé : sociable, enjouée et vivant en harmonie avec ses deux grandes filles. Pansy est un personnage comme on en voit peu au cinéma, son caractère empêche l’empathie même si sa colère est le symptôme d’un profond mal-être, de névroses multiples. On plaint son entourage qui doit subir une personnalité aussi difficile. Marianne Jean-Baptiste est parfaite dans le rôle de Pansy et Mike Leigh est toujours aussi juste lorsqu’il filme des drames domestiques. Malgré ces qualités, je suis restée sur ma faim. 
  • « Bergers » de Sophie Deraspe : Mathyas a tout quitté du jour au lendemain pour venir s’installer à Arles. Malheureux dans son métier de publicitaire, le jeune québécois a décidé de devenir berger pour redonner du sens à sa vie. Il n’y connait rien, n’a vécu qu’en ville mais son enthousiasme et sa détermination séduisent certains propriétaires de troupeaux. Après un apprentissage à la dure et des déconvenues, il trouvera un couple prêt à lui laisser emmener leurs moutons en transhumance. Il partira dans les montagnes avec Elise, une fonctionnaire en quête également d’authenticité. Sophie Deraspe nous offre un joli film plein de fraîcheur mais ne masquant pas la dureté du métier de berger. Mathyas est un candide, poète et philosophe, qui se révèle très attachant. L’hostilité, la brutalité et l’âpreté de la vie de berger (la montagne, les loups, la misère sexuelle) sont parfaitement montrées. Tous les personnages croisés dans ce film sont touchants et j’ai beaucoup apprécié de les suivre. 
  • « Toxic » de Saule Bliuvaite : Marija et Kristina ont 13 ans et vivent en Lituanie dans un environnement désolé et décrépit. L’ennui, la misère sociale les amènent à prendre des drogues, de l’alcool. Elles sont bagarreuses, hargneuses et rêvent de quitter leur ville. Pour ce faire, elles s’inscrivent dans une soi-disant école de mannequins où leurs mensurations sont sans cesse vérifiées. « Toxic » est le premier film de Saule Bliuvaite et son atmosphère est frappante. Le rythme est très lent, l’histoire des deux filles se développe par bribes, par scènes de leur quotidien. Leur environnement est absolument glauque. Et les jeunes filles sont prêtes à tout pour s’en sortir (l’une d’elle avale des œufs de ver solitaire pour ne pas grossir). Un profond sentiment d’abandon et de désillusion habite ce film et nous saisit. 

Le mur invisible de Marlen Haushoffer

En cette fin de mois d’avril, la narratrice part passer quelques jours dans le chalet de sa cousine et de son mari. Elle est veuve, ses filles sont adultes, elle a du temps pour elle. Le lendemain de son arrivée, elle se réveille seule dans la maison isolée en pleine forêt. Après avoir cherché ses amis, elle découvre qu’un mur invisible la sépare du reste du monde. De l’autre côté, tout semble pétrifié. Heureusement, elle n’est pas complètement seule : un chat, un chien et une vache vivent dans le chalet. Grâce à eux, elle imagine que sa survie est possible et elle réapprend à travailler la terre, à vivre au rythme des saisons.

« Le mur invisible » végétait dans ma pal depuis longtemps, après le déferlement d’avis positifs, j’attendais de retrouver l’envie de le découvrir. Il est vrai qu’il s’agit là d’un roman surprenant. Marlen Haushofer l’a écrit en 1963, en pleine guerre froide et avec la peur d’une attaque nucléaire. La catastrophe, qui isole la narratrice, ne sera à aucun moment explicitée dans le roman comme c’est le cas également dans « La route » de Cormac McCarthy. Ce n’est pas ce qui intéresse l’autrice. Elle nous raconte ici un retour à la nature, à l’essentiel, loin d’une société oppressante. « Je n’avais qu’à attendre et à attendre encore. Ici tout vient en son temps, un temps qui n’est pas harcelé par des milliers de montres. Rien ne pousse ni ne presse. Je suis la seule à être impatiente dans cette forêt et à en souffrir. » 

La narratrice se bat jour après jour pour assurer sa survie et celle de ses animaux. Elle apprend à s’habituer à la solitude, au silence, aux labeurs des champs. Les tâches accomplies sont un peu répétitives et pourtant je suis restée accrochée à l’intrigue. Une certaine tension se dégage en effet du récit. La narratrice écrit son journal à posteriori et elle évoque certains évènements tragiques qui tiennent en haleine le lecteur. Le style est simple, très fluide et il contribue également au plaisir de lecture.

« Le mur invisible » est un roman surprenant, proche du nature writing et profondément humaniste.

Traduction Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon