Trois ans sur un banc de Jean-François Beauchemin

« Ne ressentez-vous pas, certains jours comme celui-ci, que la vie, la vie véritable, n’est pas faite d’évènements marquants, mais de moments infiniment simples ? » Un homme décide de s’asseoir chaque semaine pendant trois ans sur le même banc et il attend qu’une personne s’installe à côté de lui pour lui demander le récit d’une histoire étonnante. Il recueille ainsi des témoignages « aussi bigarrés que singuliers ». On y croise toute une ribambelle d’animaux : un chat idéaliste, un canard qui tire la chasse d’eau, des manchots dont les excréments provoquent des fous rires, etc… Les hasards heureux de la vie  (un sauvetage en mer un 13 novembre à 13h par un vraquier baptisé 13), le dépassement de soi en cas de danger (une tante, qui ne sait pas nager, se jette à l’eau pour sauver son neveu) côtoient de terribles accidents et des deuils tragiques.

« Trois ans sur un banc » est une constellation d’histoires qui peuvent être anecdotiques, cocasses, tristes, heureuses et le plus souvent surprenantes. Jean-François Beauchemin invente ces différents témoignages et expériences pour souligner la variété de la vie, des sentiments que l’on peut ressentir. Comme toujours avec cet auteur, l’humanisme est au cœur de ce travail. Les récits ouvrent souvent sur des réflexions philosophiques sur la fragilité de l’existence, sur la mort et les absents.

« Trois ans sur un banc » est une très belle « anthologie de l’improbable » qui se picore et souligne l’étrangeté de la vie ainsi que la poésie du quotidien.

Chien des Ozarks d’Eli Cranor

Taggard, Arkansas, Jeremiah Fitzjurls, un vétéran du Vietnam, s’occupe de la casse automobile. Il vit là avec sa petite-fille Jo dans un univers barricadé, sécurisé pour éviter toute agression. La région a subi de plein fouet la désindustrialisation, le chômage et les ravages des trafics de drogue. Jo compte quitter la région, s’éloigner du lourd passé de ses parents en allant à l’université. Avant cela, elle se rend au dernier match de football de l’année et au bal de sa promo. Son grand-père a bien du mal à la laisser partir et cette fois son inquiétude est légitime puisque Jo ne rentrera pas à la casse ce soir-là.

Eli Cranor, nouveau représentant du Deep South, nous offre dans son deuxième roman une intrigue haletante entre vengeance, fusillades et évasion sur fond de nature sauvage. L’arrière-plan est très social, la misère est profonde dans cette région très rurale et sauvage. Même le KKK ne fait plus recette et ses membres sont parfois prêts à passer des deals avec les mexicains. La violence quant à elle est toujours présente et peut éclater à tout moment. Au cœur du roman, Jeremiah est un personnage très réussi, complexe, travaillé par ses souvenirs de sniper au Vietnam et par les erreurs commises par son fils.

« Les chiens des Ozarks » est un excellent roman noir, tendu, désespéré, âpre comme les paysages qui encerclent Taggard.

Traduction Emmanuelle Heurtebize

Le grand tout d’Olivier Mak-Bouchard

A Berkeley, il est demandé au bibliothécaire de l’université d’aller récupérer à l’aéroport un nouveau professeur en provenance de Suisse. Notre narrateur est en effet français d’origine et il vit à San Francisco depuis les années soixante. Il fait donc la connaissance de Michel avec qui il sympathise immédiatement. Les deux hommes finissent leur journée au First and Last Chance, un bar près des docks que fréquentait Jack London au début du siècle dernier. C’est lors de cette soirée qu’ils rencontrent un hurluberlu se prenant pour l’auteur de « Mardin Eden ». Un original qui se révèlera fort sympathique et un puits de science sur l’œuvre de London…et sur San Francisco. Ce trio va rapidement se compléter d’une jeune femme, June. Celle-ci va louer une chambre chez notre bibliothécaire qui se sent bien seul depuis la mort de Martha, sa femme, et ce malgré la compagnie de son chat sourd.

Avec son dernier roman, Olivier Mak-Bouchard a quitté son Lubéron natal pour nous emmener dans sa ville d’adoption San Francisco. Comme dans ses précédents romans, j’ai eu plaisir à retrouver son écriture fluide et son talent de conteur. Il mélange toujours avec autant de facilité le réel et la fantaisie. On croise entre les pages du « Grand tout » aussi bien Sir Francis Drake, Jack London, Michel Foucault, un sabre japonais mythique et un certain Mickey Cromp, calamiteux président des Etats-Unis. Olivier Mak-Bouchard se fait plus politique dans ce roman. Notre quatuor de personnages s’interroge durant tout le roman sur la disparition ou non du rêve américain. Michel imagine que ce président destructeur n’est qu’une étape vers le meilleur, on imagine sans peine sa déconvenue s’il voyait l’état de l’Amérique aujourd’hui.

« Le grand tout » est une fable, une quête de sens teintée de pessimisme et de mélancolie et qui nous offre un formidable voyage dans la baie de San Francisco.

Bilan livresque et cinéma de mars

Voici mon bilan de lecture du mois de mars :

-« Trois ans sur un banc » qui m’a permis de retrouver Jean-François Beauchemin dont j’apprécie énormément le travail ;

-« Sunset song » de Lewis Grassic Gibbon qui végétait dans ma pal depuis longtemps et qui est un classique de la littérature écossaise ;

-« Le mur invisible » de Marlen Haushofer qui prenait également la poussière depuis longtemps et que j’ai eu le plaisir de découvrir enfin ;

-« Dans la maison de mon père » où Joseph O’Connor nous entraine dans un thriller historique palpitant ;

-« Coucous Bouzon » d’Anouk Ricard ou une vision totalement barrée (et très drôle) du monde du travail ;

-« Irina Nikolaevna » de Paola Capriolo qui nous entraîne à San Remo à la fin du 19ème siècle avec délicatesse et élégance ;

-« Le grand tout » qui montre à nouveau le grand talent de conteur d’Olivier Mak-Bouchard ;

-« Minuit passé de Gaëlle Geniller aux dessins splendides et qui nous plonge dans un conte fantastique ;

-« La disparue du cinéma » de Guillaume Tion, les éditions 10/18 complètent leur collection de True crime aux USA avec des titres consacrés aux faits divers français. 

 

Du côté du cinéma, j’ai pu voir sept films dont voici mes préférés du mois :

En ce mois de mai 1968, rue de Grenelle se cache une drôle de famille. Père-Grand y a son cabinet médical. Mère-Grand y travaille sur ses essais basés sur des entretiens réalisés uniquement dans son Ami 6. Grand-Oncle y tient des discours sur la linguistique incompréhensibles pour les autres et Petit Oncle s’y exprime par la peinture. Tout en haut de l’appartement est installée l’arrière-grand-mère, dite l’Arrière-Pays, qui revit son passé ukrainien au son des grands compositeurs russes. Un petit garçon, fils du troisième rejeton de Mère-Grand et Père-Grand, est le témoin de cette étonnante vie de famille qui s’épanouit à l’abri du tumulte du monde dans son cocon.

Je n’ai pas lu le livre de Christophe Boltanski,  dont est tiré ce film, et je le regrette tant sa famille fantasque est attachante. Rien n’est ordinaire chez eux (les sardines à la chantilly est un de leur plat préféré notamment au petit-déjeuner !), ils réinventent sans cesse le quotidien et mettent l’imagination au cœur de leurs vies. La famille est incroyablement unie, presque inséparable, chaque membre semble ne pas pouvoir s’éloigner très longtemps de la rue de Grenelle. Ce lien si fort vient certainement de l’histoire des Boltanski, de la fameuse cache où Père-Grand a trouvé refuge durant la seconde guerre mondiale, pour échapper aux nazis. La légèreté, l’humour se teinte de mélancolie et de douleur. Mais la famille vit au présent, hors de question de s’appesantir sur le passé. La mise en scène de Lionel Baier rend hommage à cette famille grâce à sa fantaisie et son inventivité. Les acteurs sont également formidables : Dominique Reymond, Michel Blanc dans son dernier rôle, William Lebghill, Liliane Rovère, Aurélien Gabrielli et le jeune Ethan Chimienti. « La cache » est une merveilleuse bulle dédiée à l’imaginaire et à une famille anticonformiste.

David retrouve son cousin Benji pour un voyage en Pologne sur les traces de leur grand-mère récemment disparue. Ils rejoignent un groupe d’autres touristes qui vont visiter Varsovie, Lublin, le camp de concentration de Majdanek.

Jesse Eisenberg a trouvé l’idée de son film grâce à une petite annonce incongrue « Visite Holocauste, déjeuner compris ». Son film oscille sans cesse entre le rire et les larmes, un peu comme ce que peut provoquer la fameuse petite annonce. Il réussit à doser parfaitement les deux, évitant les écueils et le pathos trop appuyé. Les deux cousins forment un duo improbable. Benji, interprété par le formidable Kieran Culkin déjà bluffant dans « Succession », est aussi insupportable qu’il est charmant et attendrissant. Le double sens du titre symbolise bien ces deux facettes de sa personnalité. David, interprété par Jesse Eisenberg, est à l’opposé : discret, coincé, asocial mais ayant une vie plus équilibrée que celle de son cousin. Par petites touches, le réalisateur interroge notre manière de nous souvenir, la façon dont nous commémorons les évènements de la seconde guerre mondiale. Benji trouve indécent de voyager en 1ère classe pour se rendre à Majdanek mais il prend des poses burlesques devant le monument célébrant l’insurrection de Varsovie.

De la nuance, de la profondeur, de la tendresse et de l’humour sont les ingrédients de cet excellent film.

Juste avant les JO de Pékin en 2008, Lang rentre chez lui aux portes du désert de Gobi après avoir été incarcéré pour meurtre. Sa ville est désertique, laissée à l’abandon et envahie par des chiens sauvages. Lang, taiseux et harcelé par l’oncle de celui qu’il aurait tué, va trouver du travail dans une entreprise qui attrape les chiens. Mais il n’est pas très motivé et finit par adopter le plus sauvage d’entre eux : un lévrier noir qui aurait la rage.

Guan Hu nous propose un western aux allures de fin du monde. La région, les décors (comme ce parc d’attraction-zoo abandonné) sont formidablement bien exploités et ils donnent une tonalite singulière au film. Face au clinquant des JO, on constate ici la misère social, économique et l’abandon totale de cette ville par les autorités. Certaines scènes impriment durablement la rétine comme celle qui ouvre le film et nous montre une horde de chiens cavalant dans le désert. Ce qui fait également la beauté de ce film est la force de la relation qui unit Lang et son chien. Le trentenaire solitaire est particulièrement impassible et ne semble toucher que par cet animal qui le comprend sans mot. 

« Black dog » est un film surprenant, peut-être un peu long mais superbement mis en scène.

Et sinon :

  • « The insider » de Steven Soderbergh : Rien ne va plus dans les services secrets de sa majesté, une taupe s’y trouve. George Woodhouse, du National Cyber Security Centre, est chargé de l’identifier. Dans sa liste de cinq suspects potentiels figure sa femme Kathryn. Cette histoire de taupe et de possible fuite de données est évidemment un MacGuffin et l’intrigue est d’ailleurs bien inutilement compliquée. Ce qui intéresse Soderbergh, c’est le couple formé par George et Kathryn. Les dialogues sont ciselés, ironiques et savoureux. Le réalisateur a réuni un casting de haute volée : Cate Blanchett, Michael Fassbender, Tom Burke, Pierce Brosnan. L’ensemble est léché, un peu trop sans doute, et surtout beaucoup moins amusant que « Ocean’s eleven ».
  • « Black box diaries » de Shiori Ito : Jeune journaliste stagiaire à l’agence Reuters, Shiori Ito a l’opportunité d’avoir un entretien avec Noriyuki Yamaguchi, en charge du bureau de la chaine TBS à Washington. Cette rencontre va très mal se terminer puisqu’il va droguer la jeune femme au restaurant et la ramener à son hôtel pour la violer. Au Japon, les victimes de violences sexuelles n’ont pas le droit à la parole mais Shiori Ito organise une conférence de presse pour dénoncer les actes qu’elle a subis. C’est d’autant plus courageux que Yamaguchi est un proche du premier ministre japonais. Après un livre, la journaliste réalise ce documentaire pour montrer son combat, ses doutes, les difficultés qu’elle a du surmonter durant huit ans. Elle a subi de nombreuses pressions, a été menacée et insultée. Son abnégation, sa ténacité, sa capacité à prendre du recul forcent l’admiration.
  • « Mickey 17 » de Bong Joon-ho : En 2054, Mickey Barns est criblé de dettes et est menacé par un usurier. Pour lui échapper, il décide de participer à la colonisation d’une planète, Niflheim. Le seul poste qu’on lui offre est celui de consommable, autrement dit il va être utilisé dans des expériences de laboratoire. Il meurt à chaque fois et une nouvelle version de lui est ensuite imprimée en 3D. L’idée de départ de Bong Joon-ho est excellente, la farce fonctionne parfaitement et offre des scènes burlesques (le corps de Mickey tombe de l’imprimante comme une feuille de papier). La description de cette humanité du futur est pessimiste mais le grotesque l’emporte. Robert Pattinson est parfait dans le rôle de Mickey, grand naïf un peu benêt. Mais le film s’étire en longueur et le réalisateur semble éprouver des difficultés à trouver une fin à sa dystopie.
  • « Lire Lolita à Téhéran » d’Eran Riklis : Le film d’Eran Riklis est l’adaptation du livre éponyme d’Azar Nafisi qui racontait son retour en Iran après la révolution. Elle va enseigner la littérature anglo-saxonne à l’université. Rapidement, elle déchante et voit les romans, qu’elle a choisis pour son cours, être interdits par le pouvoir en place. Elle décide alors d’inviter certaines étudiantes chez elle pour les étudier. Le film est très classique dans sa forme mais il vaut pour son casting d’actrices avec à sa tête une Golshifteh Farahani intense et profondément émouvante. 

Francoeur, à nous la vie d’artistes ! de Marie-Aude Murail et Constance Robert-Murail

En 2019, Hélène et Constance Dacieux font l’acquisition du château d’Apresort qui fut la demeure de l’écrivain Francoeur, née Anna Dupin, de 1852 à sa mort en 1910. En rénovant le château, elles trouvèrent des lettres inédites, une correspondance entre Francoeur et une jeune admiratrice. Dans ses lettres, Anna revient sur sa vie : son enfance heureuse dans le Berry avec ses frères jumeaux, Isidore et Marceau, qui prit fin au décès de leur mère en couches, sa vie de bohème pauvre à Paris où s’installa son père, peintre rêvant de participer au Salon. Elle y décrit ses difficultés à s’affirmer en tant qu’écrivain, celles de ses frères eux aussi artistes, les temps troublés, les affrontements dans Paris et son engagement politique mais aussi ses rêves de jeune fille en quête d’amour.

« Francoeur », écrit à quatre mains par Marie-Aude Murail et sa fille Constance Robert-Murail, est une formidable fresque historique et familiale. La vie d’Anna Dupin et de ses frères et sœur (je vous laisse le plaisir de découvrir le destin singulier de la flamboyante et fantasque Olympia) est captivante et semée de péripéties. Les autrices nous plongent dans le Paris de la génération romantique, celui de la révolution de 1848, des barricades, de la fin du règne de Louis Philippe et de la proclamation de la République par Lamartine. Elles décrivent également l’apprentissage de la vie d’artistes : les salons pour Isidore, l’écriture dans la presse pour Anna et Marceau et les difficultés pour une femme d’être reconnue. Marie-Aude Murail et Constance Robert-Murail s’inspirent de George Sand, Rosa Bonheur ou Sarah Bernhardt pour inventer des personnages immédiatement attachants que l’on suit avec bonheur au fil des pages.

« Francoeur, à nous la vie d’artiste » est un roman qui se dévore tant la vie de la famille Dupin est trépidante. J’ai vraiment hâte de découvrir le deuxième volume.

Ida ou le délire de Hélène Bessette

Ida, une soixantaine d’années, a été renversée par un camion. Elle était bonne à tout faire chez la riche famille Besson. Après l’accident, ses employeurs s’interrogent sur sa personnalité. Que savaient-ils d’elle ? Elle aimait les fleurs qu’elle arrosait la nuit (« Je suis un oiseau de nuit » répétait-elle), elle avait des connaissances en histoire, avait un manteau de qualité et plusieurs paires de chaussures. Voilà à quoi se résument les connaissances sur Ida, bien peu de choses finalement. Mais qu’importe la vie privée des domestiques ?

Hélène Bessette (1918-2000), adoubée par Raymond Queneau, Marguerite Duras ou Nathalie Sarraute, est aujourd’hui peu connue ou lue. Elle a pourtant publié quatorze livres chez Gallimard et certains furent sur les listes du Goncourt et du Médicis. Son œuvre est radicale, avant-gardiste sur le fond et la forme. « Ida ou le délire » a été son dernier roman oublié en 1973. Sa forme est originale, la langue est hachée, les propos des employeurs sont fragmentés, saccadés. La mise en page est également très travaillée avec des sauts de page, des mots en capitales. Le fond est à l’image de la forme, aussi intense que singulier. Hélène Bessette fustige les rapports de classe, la domination des riches sur les plus petits. Ida est invisible, discrète, pas gênante, elle appartient à ses patrons. « Un peu plus que la chose. Un peu moins que la personne. Une personne qui était une chose. » Les propos des employeurs sont d’une violence inouïe, d’un mépris profond. Ils finissent par parler des Ida, la dépersonnalisant ainsi et rendant identiques toutes les bonnes ayant travaillé pour eux. La pauvre Ida sera même enterrée dans la fosse commune. Hélène Bessette rend, à la toute fin du roman, son identité à l’absente de manière éclatante.

Hélène Bessette, qui eut une fin de vie misérable marquée par l’oubli et la paranoïa, est une voix très singulière de la littérature française que j’ai été enchantée de découvrir.

Le chant de la rivière de Wendy Delorme

« La femme » est venue s’isoler dans une maison à la montagne pour écrire. Le réseau est aléatoire, elle ne peut communiquer avec personne. Cherchant l’inspiration, elle écrit chaque jour à la personne qu’elle aime. Elle revient sur la naissance de leur histoire, le désir grandissant qui les unit. Elle profite également des paysages de montagne en été : le vent dans les arbres, le chant des oiseaux, une mystérieuse rivière. « J’entends, même au vent, le bruit de ce torrent que je ne parviens pas à localiser. J’ai marché dans la forêt plusieurs fois depuis mon arrivée, en pensant le trouver. Mais sitôt que je m’approche du son des flots que j’entends s’écouler, sitôt que je pense avoir localisé son origine, sitôt le bruit s’éloigne. Si c’est une rivière, je ne sais où elle coule, ni où elle prend sa source. Et le son se déplace dès que je m’en rapproche. C’est à n’y rien comprendre. » Cette rivière ensevelie par les hommes a justement des choses à raconter. Elle se souvient de Clara et Meni, deux jeunes filles qui vivaient dans ses montagnes dans les années 30 et tombèrent amoureuses.

« Le chant de la rivière » est le troisième livre de Wendy Delorme que je lis et sa plume m’enchante toujours autant. La voix de la narratrice et de la rivière se font écho durant tout le roman, elles s’entrecroisent pour finir par se rejoindre. L’histoire de Clara et de Meni prend de plus en plus de place et l’on sent une menace planée sur elles et qui se précise au fil du récit. La question de la légitimité d’une telle histoire d’amour est malheureusement toujours d’actualité.

L’écriture de Wendy Delorme est très sensorielle, elle rend parfaitement compte de la nature, des éléments qui  parfois se déchainent. Dans ce coin des Alpes, près de la frontière italienne, il faut apprendre à connaître, à respecter la nature pour pouvoir y vivre. La rivière a vu son cour dévié, enfermé dans des tuyaux en plastique mais elle reste indomptée et rejaillit chaque été. Toute la poésie de Wendy Delorme est dans ses descriptions de cet environnement encore sauvage et préservé.

Dans « Le chant de la rivière » se croisent deux histoires d’amour hors normes, fiévreuses et lumineuses. S’ajoute à cela une ode merveilleuse à la nature servie par la plume évocatrice de Wendy Delorme.

Muncaster de Robert Westfall

Chez les Clarke, on est cordiste de père en fils et l’on répare les hautes cheminées comme les clochers. Joe Clarke se souvient parfaitement du jour où on lui a proposé le chantier de la cathédrale de Muncaster. Jamais il n’avait pu travailler sur un chantier aussi prestigieux. Etonnamment, aucun de ses concurrents n’était disponible pour réparer la tour sud-ouest. Joe va rapidement comprendre pourquoi car dès son entrée dans la tour il ressent un malaise. Celui-ci se renforce à la découverte d’une gargouille qui semble soutenir son regard. Le cordiste et son collaborateur essaient de se raisonner mais l’étrange impression demeure. Joe découvre par la suite que les pierres autour de la gargouille étaient remplacées tous les vingt ans et que des accidents avaient lieu à chaque fois.

« Muncaster » a été publié en 1991 et nous le découvrons pour la première fois en France grâce aux éditions du Typhon. Robert Westall a écrit des romans jeunesse jusqu’au décès de son fils qui change radicalement son écriture. Ce détail biographique est vraiment intéressant car « Muncaster » est également une histoire de filiation puisque Joe tentera de protéger son fils des effets néfastes de la gargouille. Le roman de Robert Westall nous plonge dans une intrigue gothique, proche de l’univers de Lovecraft. Le récit de Joe à la première personne prend des airs de témoignage et se révèle haletant. Difficile de lâcher ce texte de 140 pages parfaitement efficace et intrigant.

Encore une fois, il faut souligner la qualité des choix éditoriaux des éditions du Typhon qui nous permettent de découvrir des textes jusqu’alors inconnu en France. « Muncaster » fut une excellente découverte.

Traduction Benjamin Kuntzer

Le fantôme de Truman Capote de Leila Guerriero

« Je pense à la force de sa volonté, à la profondeur de sa détermination, à toutes ces années durant lesquelles il a dû supporter en lui le poids implacable de l’affection qu’il éprouvait pour ces hommes et, à la fois, l’intense désir qu’on les tue. Est-il possible qu’il ait ignoré que le paradoxe sur lequel reposait le livre pouvait l’anéantir ? Ou bien le savait-il et a-t-il décidé, malgré tout, d’aller au désastre ? » Ce paradoxe, cet impossible dilemme  moral est ce qui me fascine depuis longtemps dans l’écriture de « De sang froid ». Ce chef-d’œuvre de la littérature américaine précipita la chute de Truman Capote et Leila Guerriero s’intéresse, comme moi, aux conséquences de la publication de ce livre sur la vie et la santé mentale de son auteur. Durant trois années, de 1960 à 1962, Truman Capote est venu s’installer à Palamós pour écrire loin du vacarme des mondanités new yorkaises. Leila Guerriero s’y installe à la recherche des traces laissées par l’écrivain américain et tente de retrouver des habitants qui l’auraient croisé. Elle réalise rapidement qu’elle court après un fantôme et que beaucoup de témoignages sont inventés ou reprennent des passages de la biographie de Gerald Clarke. Se mettre dans les pas de Truman Capote à Palamós permet à Leila Guerriero, journaliste et écrivaine, de questionner son propre travail et sa façon de traiter le réel dans ses livres. « De sang froid » a été un sommet de la narrative non fiction, genre qui pose de nombreuses questions éthiques.

Le texte de Leila Guerriero est intéressant et permet de revenir sur cette période de la vie de Truman Capote. Si, comme moi, vous êtes intéressés par l’écriture de « De sang froid », je vous conseille la lecture de la bande-dessinée de Nadar et Xavier Betaucourt « Retour à Garden City » qui retrace les visites de Capote sur le lieu du crime mais aussi le tournage de l’adaptation de Richard Brooks. Vous pouvez également regarder « Capote » de Bennett Miller avec le formidable Philip Seymour Hoffman ou la saison 2 de « Feud » avec un Tom Holland saisissant qui porte sur l’après « De sang froid » et la chute de Truman.

Traduction Delphine Valentin

Les jours de la peur de Loriano Macchiavelli

Bologne, années 70, une bombe explose dans un centre de transmission de l’armée causant la mort de quatre personnes. L’inspecteur-chef Raimondi Cesare met sur l’enquête le sergent Sarti Antonio et son acolyte Felice Cantoni. Le travail sur le terrain les mène à une prostituée, trois hommes vus dans une voiture après l’explosion et un notable intouchable et irascible. Mais l’inspecteur-chef met des bâtons dans les roues de Sarti Antonio et fait incarcérer un militant d’extrême gauche qui n’a aucun alibi. Notre héros n’étant pas du genre à céder face à sa hiérarchie, il va poursuivre son enquête sans autorisation.

« Les jours de la peur » (« Le piste d’ell’attentato ») est le premier tome d’une série de presque trente romans à ce jour mettant en scène le sergent Sarti Antonio. L’année dernière, les éditions du Chemin de fer ont publié ce roman pour le cinquantième anniversaire de la naissance de ce personnage haut en couleurs. Loriano Macchiavelli a écrit et placé son intrigue durant les années de plomb. Il faut rappeler que de nombreux attentats eurent lieu à Bologne durant cette période avec notamment celui de la gare en 1980. Le contexte historique est partie prenante de l’enquête qui se révèle très politique.

Le héros de Loriano Macchiavelli n’est pas un policier flamboyant aux intuitions brillantes. Le sergent est un homme besogneux, d’une ténacité infaillible et qui a un petit problème avec l’autorité de ses supérieurs. C’est un homme de terrain qui n’hésite pas à fouiller dans les poubelles et à mettre au jour les secrets, les turpitudes que personne ne veut voir révéler. Outre une gouaille ravageuse, le sergent Sarti Antonio est également très valeureux puisqu’il souffre de terribles crises de colite…Ajoutez à cela, un narrateur omniscient à l’ironie mordante et vous aurez un giallo très réussi.

J’ai pris un grand plaisir à faire la connaissance du sergent Sarti Antonio et je le retrouverai avec plaisir dans le deuxième tome de ses enquêtes qui a été publié en début d’année.

Traduction Laurent Lombard