Challenge Virginia Woolf

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Dans le cadre du Challenge Virginia Woolf lancé par Lou, nous vous proposons la lecture commune de « Orlando » pour le 1er avril. Si vous voulez vous inscrire à ce challenge et/ou à cette lecture commune, c’est ici. Pour le moment, nous suivent dans cette lecture commune :

Lilly

DeL

Neph

-Maggie

Mea

Je vous propose également un livre voyageur, il s’agit de « La 3ème Miss Symons » de Flora Mayor qui est actuellement chez Keisha. Si vous êtes intéressés, vous pouvez me l’indiquer dans les commentaires.

Emma de Jane Austen

Emma Woodhouse est une jeune femme de 21 ans, orpheline de mère et vivant avec son père dans le village de Highbury. Leur domaine de Hartfield est le lieu le plus élevé socialement. Emma est gâtée par la vie et n’a connu que peu de contrariété puisque sa mère est morte lorsqu’elle était bébé. Elle est très entourée par sa famille et ses amis et ses journées sont remplies de mondanités et de bavardages. Son occupation favorite est de jouer les entremetteuses pour ses proches. C’est dans ce but qu’elle prend sous son aile Harriet Smith dont les origines  sont inconnues mais qu’Emma s’entête à penser nobles. « Emma allait la prendre en main, l’améliorerait, la détacherait de ses relations pernicieuses et l’introduirait dans la bonne société. Elle la guiderait dans ses goûts et dans ses façons. C’était là une entreprise prometteuse et certainement charitable, parfaitement adaptée à la situation d’Emma, à ses disponibilités et à ses capacités. » Emma oblige Harriet à refuser la demande en mariage de Robert Martin, un fermier prospère et fort épris. Malgré les avertissements de Mr Knighley, grand ami des Woodhouse, Emma n’en fait qu’à sa tête et veut marier Harriet au vicaire Mr Elton. Mais Emma est une bien jeune femme qui ne connaît que peu de choses au sentiment amoureux. Elle apprendra à ses dépens que son jugement en la matière est des plus déplorable. 

« Emma » est le cinquième roman écrit par Jane Austen  et ce près de vingt ans après « Orgueil et préjugé » et « Raison et sentiments ». C’est avant tout un roman d’apprentissage, Emma est au début très satisfaite de sa personne et de son sens de l’observation. En réalité, son imagination la rend parfaitement aveugle. Emma interprète les faits et gestes de son entourage à l’aune de ses rêveries. Mr Elton semble rechercher la compagnie de Harriet, il s’inquiète de sa santé mais tout cela n’a qu’un seul but  : se rapprocher d’Emma. Lorsque Mr Elton lui fait sa demande en mariage, Emma tombe de haut. Mais ce cuisant échec ne stoppe aucunement notre marieuse ! Elle change son fusil d’épaule et tente un rapprochement entre Harriet et Frank Churchill, fils du mari de la nourrice d’Emma. Comme Mr Elton, Frank Churchill n’est en rien intéressé par Harriet puisqu’il est déjà fiancé ! Emma est systématiquement à côté de la plaque pour les autres et pour elle-même. Elle ne devine pas les intentions de Mr Knighley et ce n’est qu’à la toute fin qu’elle réalise son amour pour lui.

Jane Austen en écrivant ce roman voulait décrire un personnage central qu’elle seule pouvait aimer. Emma pourrait agacer le lecteur par son aveuglement, son obstination à faire le bonheur des autres contre leur gré. Mais Jane Austen traite son enfant gâtée avec beaucoup d’humour et d’ironie. Mr Knighley se charge régulièrement de la remettre à sa place. Au final, Emma est un personnage  que je trouve très attachant et on ne saurait lui tenir rigueur de ses erreurs faites dans un élan de jeunesse et d’excès de confiance.  La hiérarchie sociale dans « Emma » est très importante et respectée à la lettre. Les unions doivent s’envisager entre des niveaux sociaux équivalents. On est loin de « Orgueil et préjugé »  où Mr Darcy pouvait épouser Elizabeth Bennet qui lui était inférieure socialement. Ici on ne se mélange pas ! Emma est d’ailleurs très à cheval sur cette question. On s’en aperçoit à deux reprises. Lorsque Mr Elton déclare sa flamme à Emma, celle-ci est choquée qu’il puisse imaginer une union avec une famille si élevée. « En revanche, il ne pouvait ignorer qu’elle lui était infiniment supérieure financièrement et socialement. Il ne pouvait ignorer que les Woodhouse étaient établis à Hartfield depuis plusieurs générations, qu’ils étaient la branche cadette d’une très longue lignée, et que les Elton n’étaient rien du tout. » De même lorsque Harriet avoue à Emma qu’elle est amoureuse de Mr Knighley, notre héroïne est outrée qu’Harriet ne se rende pas compte de son infériorité. « Mr Knighley et Harriet Smith ! Quelle promotion pour celle-ci ! Quel avilissement pour lui ! Emma imaginait avec horreur la dégradation que cela représenterait pour lui, les sourires railleurs et les quolibets. Il serait livré en pâture à la dérision générale. » Foin d’amitié, Harriet redevient une jeune femme sans biens et sans origine lorsqu’elle espère s’élever socialement. Emma est d’autant plus en colère que c’est elle qui a introduit Harriet dans la haute société. Jane Austen nous montre là la cruauté de la petite société de province, chacun s’accroche à son milieu et en défend les privilèges en ne se mélangeant pas. L’auteur décrit l’étroitesse d’esprit de ce microcosme et d’Emma en particulier. Mr Knighley lui apprendra certainement à ouvrir les yeux, lui qui sait apprécier les qualités humaines de Robert Martin, simple fermier. 

« Emma » est un roman extrêmement bavard, toute l’intrigue, que certains qualifieraient de mince, tient dans les dialogues. Il y a peu de descriptions dans « Emma » contrairement aux premiers romans de Jane Austen. Et cette manière d’écrire colle parfaitement au personnage central qui trouve que : « Bavarder était chose plus facile qu’étudier. » Emma peut se moquer de Miss Bates, véritable moulin à paroles, mais elle n’est guère mieux ! J’ai trouvé que la forte présence des dialogues rendait ce roman très vivant, très animé. 

J’ai beaucoup apprécié la relecture d' »Emma » dont tous les personnages (à part l’arrogante Mrs Elton) sont touchants. Jane Austen me séduit encore une fois pour son ironie mordante, Emma n’échappe pas au ridicule où  l’a conduit son manque de jugement. Le tableau  de la société de province est encore une fois sans concession, enfermée dans les carcans du rang social. Un moment de lecture délicieux, à l’image de l’héroïne de Jane Austen.

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Banlieue sud-est de René Fallet

Ils ont entre dix-sept et vingt ans et comptent bien profiter de leur jeunesse. Nous sommes en 1944, à Villeneuve-Saint-Georges, dans la banlieue ouvrière de Paris. Bernard, Claude, Cous, Alix, Pépito, Jo, Pépée, Noëlle, Roger, Cricri, Zézette et les autres se préoccupent plus de sexe et de jazz que de la guerre. Les petites combines qui aident à améliorer l’ordinaire, les virées entre potes, les coups à boire la relèguent à l’arrière-plan, comme un élément de décor, malgré les privations, la peur du STO, l’occupation. Il faut vivre avant tout, si possible intensément : « Il est préférable de mourir à cinquante ans en ayant usé, abusé de l’existence sous toutes ses coutures, à l’envers, à l’endroit, couché, n’importe comment, pourvu qu’elle ait servi à quelque chose, que de la terminer à quatre-vingts ans sans un souvenir qui en vaille la peine, après avoir besogné comme un con pour des prunes, fait trente-six gosses à une rémouleuse de lentilles et avoir décroché des certificats de bonne conduite, de bonne tenue, de bon travail, à en fournir ses cabinets de papier hygiénique pour l’éternité… » 

René Fallet avait vingt ans lui-même lorsqu’il écrivit son premier roman en 1946. On y trouve déjà la gouaille poétique, cet esprit libertaire, tendance partisan-du-moindre-effort plutôt qu’activiste, qui font le sel de ses livres les plus connus comme « Le Beaujolais nouveau est arrivé », « Le braconnier de Dieu » ou « Les vieux de la vieille ». Ses personnages y sont animés d’un anarchisme viscéral, irréfléchi, non pas théorisé mais simplement vécu au quotidien et allant de soi, parce qu’inhérent à la nature humaine pour peu qu’on y regarde d’un peu plus près.

Avec « Banlieue sud-est », René Fallet avait l’ambition de faire le portrait de la « jeunesse 1944 », cette jeunesse qui entend jouir de ses meilleures années et pour cela rejette les valeurs de ses aînés qu’elle juge responsables d’une situation qu’elle n’a pas choisie. Le travail, l’autorité, le sens du sacrifice, très peu pour ces jeunes. Ni collabos ni résistants, simplement attentistes (comme l’immense majorité de la population française), ils portent avec eux l’insouciance, la débrouille, l’entraide, l’amitié et l’amour pour tout bagage moral. Pourtant, il arrive que les évènements entraînent dans leur tourbillon même ceux qui s’en tiennent à l’écart…

Ainsi le livre se fait plus grave au fil des pages, introduisant des éléments dramatiques qu’on a peu l’habitude de rencontrer dans l’œuvre de René Fallet, même si on perçoit toujours sous la joie de vivre de ses romans un fond de désespoir lié à la conscience qu’on ne laissera jamais vivre en paix les réfractaires, les insoumis, les anticonformistes, même pacifiques. « Les braves gens n’aiment pas que / l’on suive une autre route qu’eux », comme dit la chanson. Il n’en reste pas moins que cet ami de Georges Brassens, de Jean Carmet et de Pierre Brasseur, cet autodidacte dévoreur de livres, chérissait plus que tout la poésie et la liberté. « Oublier la liberté… La bafouer, passe encore, c’est un acte conscient, mais l’oublier, quelle tristesse… ». Un livre à lire et à méditer.

La prisonnière des Sargasses de Jean Rhys

L’action de « La prisonnière des Sargasses » se situe à la Jamaïque dans les années 1830-40. Antoinette Cosway est une jeune créole vivant au domaine Coulibri avec sa mère et quelques serviteurs. La famille Cosway a fait fortune avec l’esclavage mais l’abolition a tout changé. Les Cosway sont pauvres et détestés par les Jamaïcains. « Le domaine de Coulibri tout entier était redevenu brousse. L’esclavage n’existait plus – pourquoi qui que ce soit devrait-il travailler ? Je n’en ai jamais été attristée – Je ne me souvenais pas du domaine à l’époque de sa prospérité. » Antoinette se satisfait de sa vie dans la nature et loin de toute contrainte. Mais sa mère se remarie et Antoinette est envoyée au couvent pour faire son éducation. Elle quitte les soeurs à 17 ans et son destin tourne au drame. Les noirs se vengent de la famille Cosway et cela oblige Antoinette à épouser un anglais qui est parfaitement indifférent dès leur rencontre. C’est ainsi qu’il s’exprime lors de sa découverte de l’île : « Tout était d’un coloris éclatant, très étrange, mais ne m’était rien. Ni, non plus, la jeune fille que j’allais épouser. Quand j’ai enfin pu faire sa connaissance, je me suis incliné, j’ai souri, je lui ai baisé la main, j’ai dansé avec elle. J’ai joué le rôle qu’on comptait me voir jouer. Elle m’a toujours été parfaitement étrangère. Chaque geste que j’ai fait m’a demandé un effort de volonté et parfois je m’étonne que personne ne l’ait remarqué. » Leur mariage ne peut qu’engendrer de la souffrance.

La violence est au coeur du roman de Jean Rhys. Elle est présente dans tous les rapports humains. Les créoles de la Jamaïque cristallisent toutes les haines. Les noirs cherchent à se venger des anciens esclavagistes et à récupérer leurs terres. Les Anglais snobent les Créoles qui leur sont inférieurs et ne possèdent pas leur raffinement. Antoinette ne trouve pas sa place, se cherche dans une société hostile. Les Jamaïcains la voient comme une blanche, les Anglais voient en elle une étrangère, une sauvage.

Et ce n’est pas dans le mariage qu’Antoinette trouve la stabilité et la tranquillité. Son beau-père l’oblige à épouser un inconnu, un anglais qui n’avait jamais mis les pieds à la Jamaïque. Il est le vilain petit canard de la famille et son père se débarrasse de lui. L’incompréhension est totale entre Antoinette et son époux, ce sont deux civilisations qui s’affrontent. L’incommunicabilité transforme leur vie commune en cauchemar. Chacun se réfugie dans sa solitude, dans sa douleur. Antoinette sombre petit à petit dans la démence. Son arrivée en Angleterre à la fin du roman, loin de ses paysages bien aimés, achève le peu d’esprit sain qu’il lui reste.

La construction du roman de Jean Rhys est particulièrement intéressante. Deux voix se font entendre alternativement : celle d’Antoinette et celle de son mari. Chacun est enfermé dans sa douleur, tous deux sont à plaindre. L’écriture de Jean Rhys rend parfaitement la dureté du monde dans lequel évoluent les deux personnages, la cruauté du mari et le basculement dans la folie d’Antoinette. Le destin tragique de cette jeune créole est conté avec force et je reste marquée par la grande violence de cette histoire. Le désespoir d’Antoinette se noie parmi la luxuriance d’un paysage que connaissait bien Jean Rhys, créole elle-même : « Moi aussi, alors, je me retournai. La maison brûlait, le ciel jaune-rouge était comme un coucher de soleil et je compris que je ne reverrais jamais Coulibri. Il ne resterait rien de tout cela : les fougères dorées et les fougères argentées, les orchidées, les lys roux et les roses, les fauteuils à bascule et le sofa bleu, le jasmin et le chèvrefeuille, et le tableau de la Fille du Meunier. »

Jean Rhys, qui elle aussi eut un destin tragique est un écrivain extraordinaire qu’il faut redécouvrir. La puissance de son écriture ne peut laisser indifférent, « La prisonnière des Sargasses » est un grand livre sombre et cruel.

Bright Star de Jane Campion

La rencontre de Fanny Brawne (Abbie Cornish) et John Keats (Ben Whishaw) ne se fait pas sans heurts. Tout semble en fait les opposer : Fanny est frivole, elle n’aime rien tant que créer de nouvelles tenues, John Keats tente de lancer sa carrière de poète et place son art au-dessus de tout. Leurs premiers échanges sont ironiques, acides. Puis ces deux jeunes gens s’apprivoisent tout doucement au fil des saisons jusqu’à tomber follement amoureux l’un de l’autre. Fanny Brawne devient la muse de Keats qui lui dédie un poème, « Bright Star », que Jane Campion a choisi de prendre pour titre de son film.

La réalisatrice montre la naissance de cet amour avec une délicatesse infinie. La scène où Keats prend la main de Fanny pour la première fois en est un bon exemple. On sent dans ce geste le frémissement des sentiments, l’émotion folle des deux personnages. Jane Campion montre également parfaitement bien les affres de cet amour si fort. John Keats est pauvre, si pauvre qu’il ne peut espérer épouser sa bien-aimée. Il s’éloigne d’elle et le désespoir de Fanny est poignant. Pour retenir le printemps qui a vu éclore son amour, elle enferme dans sa chambre des dizaines de papillons. La scène est d’une grande beauté mais les papillons manquent d’air et s’éteignent à bout de souffle comme John Keats à la fin de sa courte vie.

« Un objet de beauté est une joie pour l’éternité. » Cette citation de John Keats est parfaitement adaptée au film de Jane Campion. Elle compose de véritables tableaux éblouissants de couleurs. La nature est sublimée par la réalisatrice comme elle l’est dans les poèmes de Keats. L’affiche donne une bonne idée de l’esthétique du film, Fanny en robe mauve est dans un champ de fleurs de la même couleur. Cette saturation de mauve éblouit et met en valeur la pâleur laiteuse de l’héroïne. L’harmonie est parfaite entre les personnages et la nature. La reconstitution historique (le début du film se passe en 1818) est très réussie comme dans les films précédents de la réalisatrice. Je soulignerai seulement la beauté des costumes. Fanny cherche à devancer la mode et crée des robes à collerettes, à dentelles, des chapeaux à noeuds tous plus extravagants et colorés les uns que les autres. Ces créations de Fanny contribuent à l’extrême raffinement esthétique.

Les deux acteurs ne sont pas pour rien dans la réussite du film. Ben Whishaw joue un Keats ténébreux, fragile et vibrant de sensibilité. Sa voix grave, profonde rend magnifiquement les vers de Keats (il faut voir le film en vo, même si l’on ne parle pas anglais, la poésie de Keats s’entend, se comprend). La prestation de Abbie Cornish m’a totalement séduite. Elle incarne  Fanny Brawne avec beaucoup de subtilité, de retenue. La jeune femme semble au départ très froide. Elle maintient Keats à distance avec des reparties cinglantes. Puis peu à peu, elle se laisse gagner par l’amour. Le talent d’Abbie Cornish est de nous faire sentir cette évolution. Le spectateur est totalement en empathie avec elle jusqu’à sa douleur finale.

« Bright Star » est une splendide réussite : l’amour, la poésie, les paysages, les costumes sont magnifiés par Jane Campion. Ce film est pour moi la parfaite définition du romantisme : des sentiments forts sans aucune mièvrerie. Tout simplement sublime.

 

L'histoire d'un mariage de Andrew Sean Greer

« Nous croyons connaître ceux que nous aimons. Nos maris, nos femmes. Nous les connaissons, nous nous identifions à eux, parfois, séparés lors d’une soirée en bonne compagnie, nous nous surprenons à exprimer leurs opinions, leurs goûts culinaires ou littéraires, à raconter une anecdote qui ne sort pas de notre mémoire mais de la leur. »

Pearlie Cook va effectivement apprendre que nous ne connaissons jamais réellement les personnes qui nous entourent. L’histoire du mariage de Pearlie avec Holland est pourtant un vrai conte de fée. Tous deux se sont connus adolescents, ils ont flirté puis la guerre est survenue. Holland ne donne pas de nouvelles à son amour de jeunesse durant cette période, mais le hasard réunit Pearlie et Holland en 1949 à San Francisco. Ils se marient et ont un fils, Sonny, qui contracte la polio. Ils ne sont pas bien riches mais réussissent à s’en sortir et à mener une vie paisible.

En 1953, un vieil ami de Holland refait surface. Charles Drummer, dit Buzz, sonne à la porte des Cook et la vie de Pearlie change irrémédiablement. Ses certitudes sur son mari, sa vie sereine et normale basculent.

Il est impossible d’en dire plus sur le roman d’Andrew Sean Greer. L’auteur ne cesse de surprendre son lecteur. L’arrivée de Buzz se fait très tôt dans le roman et Pearlie (comme le lecteur) ne cesse de découvrir de nouvelles informations concernant son mari. La vie qu’elle s’était construite vacille sur ses fondations. Buzz lui propose un marché impossible : continuer sa vie d’avant en sachant qu’elle est basée sur des mensonges ou repartir à zéro sans son mari qu’elle aime éperdument. Car Holland est le premier amour de Pearlie, on apprend qu’elle s’est battue pour le protéger et elle est fière d’être sa femme. Holland est en effet un homme d’une grande beauté, magnétique, attirant tous les regards sur lui. Il est tellement désiré que lui-même n’a pas le temps de savoir ce qu’il veut, il se laisse porter par les envies des autres. Holland est faible mais Pearlie pense qu’il a une malformation cardiaque et elle découpe toutes les mauvaises nouvelles des journaux pour l’épargner. Malheureusement pour Pearlie, le problème de Holland n’est en rien physique.

« L’histoire d’un mariage » est également le portrait d’une époque : les années 50. Comme le signale la quatrième de couverture, ce livre fait beaucoup penser aux films de Douglas Sirk de par son sujet (découvrir ce qui se passe derrière les apparences lisses) et sa description de cette période de l’Histoire des Etats-Unis. Les années 50 ne sont pas caractérisées par leur liberté de pensée et d’agir. La ségrégation envers les noirs est très forte, ils ont des endroits réservés dans les bus, les bars ou même les villes. L’ère n’est pas encore à la rébellion, à la lutte, les noirs font profil bas à l’image de Pearlie. Mais le carcan des années 50 ne touche pas que les noirs. Les femmes sont forcément des femmes au foyer, des mères dévouées à leur progéniture et leur mari. On le voit avec le personnage d’Annabel, jeune femme qui fait des études de chimie. Il n’y a bien entendu que des hommes dans son université et tous dévisagent et jugent cette femme aux ambitions masculines. Elle finit d’ailleurs par rentrer dans le rang. Mais les hommes ne sont pas épargnés : « Quelle chose étrange et triste d’être un homme. Que c’est affreux de subir aussi durement que n’importe qui les coups de la vie, sans avoir le droit d’exprimer ce que tu ressens. » Andrew Sean Greer évoque aussi la grande histoire plus que chaotique : Ethel Rosenberg,  le sénateur Mc Carthy, la guerre de Corée. La méfiance de l’autre est au centre de cette société. Les années 50 ne furent sans doute pas très joyeuses à vivre mais elles sont à l’origine de nombreuses oeuvres passionnantes et Andrew Sean Greer en rend fort bien l’atmosphère.

« L’histoire d’un mariage » déjoue sans cesse les attentes de son lecteur qui du coup est sur le qui-vive. Peut-être que trop de surprises tuent l’effet de surprise. Mais dans l’ensemble j’ai passé un bon moment de lecture, Pearlie est très attachante et la peur ambiante dans les années 50 est bien analysée.

 

 

Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain

Certaines idées toutes faites ont la vie dure concernant certains écrivains. Ainsi Jack London serait un auteur de romans d’aventures, alors que son œuvre est protéiforme. De même on a tort de réduire Mark Twain à un romancier pour les enfants. Sans doute cette réputation est-elle due au manga animé « Tom Sawyer » qui passait à la télévision dans les années 80, mais aussi et surtout à des éditions tronquées principalement destinées à la jeunesse. Les éditions Tristram ont eu la bonne idée de faire paraître une version intégrale du texte sans laquelle je ne me serais sans doute jamais lancé dans la découverte des aventures de Tom Sawyer et de son ami Huckleberry Finn.

« Aventures de Huckleberry Finn » fait suite aux « Aventures de Tom Sawyer ». A la fin de ces dernières, Tom – gamin vaniteux, effronté et à l’imagination débordante, toujours prêt à faire l’école buissonnière – et son copain Huck – petit vagabond et paria du village, oisif et paisible, fils d’un ivrogne voleur et violent – après bien des péripéties, découvrent un trésor dans une grotte et deviennent les héros de St. Petersburg, Missouri. Huck est alors recueilli par la veuve Douglas : « La veuve Douglas, elle m’a pris chez elle comme son fils et elle se disait qu’elle allait me siviliser ; mais c’était plutôt dur de vivre dans la maison tout le temps, vu que la veuve avait une manière de vivre horriblement régulière et convenable ; et donc, quand j’en ai eu pour mon compte, je me suis tiré. J’ai remis mes vieux haillons, et j’ai retrouvé ma barrique de sucre, et j’étais de nouveau libre et satisfait. » 

C’est Huck lui-même qui narre ses aventures. Ce style parlé fut une innovation dans la littérature américaine, et apporte au récit une grande fraîcheur. Huck descend le Mississipi sur un radeau en compagnie de Jim, un esclave noir en fuite. Au fil de leur navigation sur le fleuve parcouru par de nombreux chalands, vapeurs, canots, barques ou autres trains de flottage qui sont autant de dangers pour nos compères, Mark Twain décrit, au travers du regard naïf de Huck, l’Amérique profonde de la première moitié du XIXe siècle, puritaine et violente, en proie à la superstition et au racisme (dont ne sont pas exempts Tom et Huck), habitée par un peuple grégaire, conformiste et crédule, ce dont profitent truands, charlatans et escrocs en tous genres.

On le voit, on est loin de la gentille histoire pour enfants. Même avec humour, et par le biais d’un narrateur enfant, Mark Twain y expose une critique virulente de la société américaine de son temps. Mais il fallait pour la discerner que le texte retrouve toute son intégrité. Au-delà de cela, ces aventures sont également une ode à la nature et au majestueux Mississipi, regorgeant de périls mais aussi salvateur, voie royale vers la liberté.

Oliver Twist de Charles Dickens

La vie du jeune Oliver Twist ne commence pas sous les meilleurs augures. Sa mère meurt après l’avoir mis au monde, le laissant sans nom et sans famille. L’enfant est placé dans un hospice pour orphelins où ces derniers subissent mauvais traitements et malnutrition. Ces comportements sont d’ailleurs fortement encouragés par les autorités, le bedeau Mr Bumble l’explique bien à l’une des femmes ayant la charge d’Oliver : « La nourriture, Madame, la nourriture, répondit Bumble avec force sévère. Vous l’avez suralimenté, Madame. Vous avez suscité en lui un esprit et une âme artificiels, qui ne conviennent pas à une personne de sa condition, Madame, comme vous le dira le Conseil, Madame Sowerberry, qui est composé de philosophes pratiques : qu’est-ce que les indigents ont à faire d’une âme et d’un esprit ? Ca suffit bien qu’on leur permette d’avoir un corps vivant. » Oliver, ne supportant plus tous ces sévices, réussit à s’enfuir et à rejoindre Londres. Malheureusement pour lui, il tombe sur Jack Dawkins dit Le Renard. Ce dernier le fait alors entrer dans la bande de l’inquiétant Fagin.

« Oliver Twist » est un grand mélo traversé de grandes émotions, de grands sentiments incarnés par des personnages très typés. Chez Dickens, il n’y a pas de gris, c’est blanc ou noir. Les personnages sont bons ou mauvais et tout les désigne comme tels. Oliver est foncièrement bon, il ne franchit jamais la ligne du mal, il ne devient pas un voleur comme Fagin et Monks l’espéraient. Et cela se voit physiquement, Oliver a un visage d’ange ce qui lui permet d’attirer la bienveillance. A contrario, on comprend tout de suite que Fagin est méchant et veut courir à la perte d’Oliver. Dickens décrit son apparence comme étant « abjecte et repoussante ». Néanmoins certains personnages « mauvais » tentent de se racheter. C’est le cas de Nancy, la prostituée qui au péril de sa vie, va aider Oliver. Mais, comme je l’ai déjà dit, la réciproque n’est pas valable : les bons ne deviennent jamais mauvais !

Grâce à « Oliver Twist », Charles Dickens peut critiquer les dispositifs d’aide aux pauvres. L’hospice pour orphelins traite extrêmement mal ses pensionnaires. Les enfants reçoivent comme unique nourriture un bol de gruau et le récipient brille tellement les orphelins le lèchent ! Oliver se verra exclu de l’hospice pour avoir osé réclamer un deuxième bol. Les pauvres ne peuvent espérer sortir de la misère, tout est fait pour qu’ils restent dans les bas-fonds. Oliver ne peut compter que sur sa bonne étoile pour s’échapper des griffes de Fagin et sa bande.

Ce qui m’a le plus séduite dans « Oliver Twist » c’est l’humour de Charles Dickens. Sa dénonciation des conditions de vie des pauvres se fait par l’ironie. Il décrit les comportements des soi-disant bonnes personnes à l’aide d’antiphrases : « La personne d’un certain âge était une femme remplie de sagesse et d’expérience ; elle savait ce qui était bon pour les enfants (…) ». Elle garde en effet une grande partie de la pension qui lui est allouée pour prendre soin des orphelins ! L’humour de Dickens transparaît également dans ses interpellations aux lecteurs. Le narrateur d' »Oliver Twist » est omniscient et il s’adresse à nous pour expliquer la progression de son récit : « (…) on jugera peut-être inutile ce bref préambule au changement de scène qui va suivre. En ce cas, qu’on le considère comme une façon délicate, de la part du narrateur, d’annoncer qu’il fait retour à la ville où était né Oliver Twist, le lecteur pouvant être persuadé qu’il y a de bonnes et substantielles raisons d’effectuer le voyage, sans quoi on ne l’inviterait pas à se lancer dans une telle expédition. » Charles Dickens s’amuse également beaucoup dans les intitulés de ses chapitres : « Qui répare l’impolitesse d’un chapitre antérieur, où l’on avait abandonné une dame avec beaucoup de sans-gêne. » En commençant la lecture de ce roman, je ne pensais pas trouver autant d’humour ; la critique sociale de Dickens n’en est que plus vivante.

Un des personnages principaux de ce livre est la ville de Londres. Il y a beaucoup de descriptions des bas-fonds de la capitale anglaise. Ces passages du roman sont saisissants et très visuels. « Pour atteindre ce lieu, le visiteur doit passer par un dédale de rues sans air, étroites et boueuses, où se pressent les plus grossiers et les plus pauvres des riverains et dont le commerce est consacré à tout ce qui est censé convenir à pareille population. Dans les boutiques s’entassent les comestibles les moins coûteux et les moins délicats ; les articles d’habillement les plus rudes et les plus communs se balancent à la porte du marchand ou ruissellent par les fenêtres et le parapet de sa maison. » Le Londres de Dickens est une ville totalement insalubre, faite de ruelles sombres et sales où se côtoient les  mendiants, les voleurs, les orphelins et les familles pauvres. A l’époque, l’intérêt pour les quartiers déshérités se développait dans la littérature. En France, Eugène Sue écrivait « Les mystères de Paris » où il décrivait les lieux mal-famés  après y avoir passé de nombreuse nuits d’observation. la description du Londres sordide rentre bien évidemment dans la critique sociale de Dickens, le milieu de vie est propice à l’accentuation de la paupérisation des basses classes.

« Oliver Twist » était publié en feuilleton et des foules attendaient avec impatience la sortie des différents épisodes. Si j’avais vécu à l’époque de Dickens, j’aurais sans conteste fait partie de ces gens ! Ma première lecture de Charles Dickens dans le cadre d’une réunion de lectrices victoriennes a été une réussite. J’ai été passionnée par cette histoire et je ne vais pas attendre très longtemps avant de retrouver cet auteur.

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Samedi de Ian McEwan

« Samedi » est ma troisième lecture de l’oeuvre du romancier Ian McEwan après « Expiation » et « Sur la plage de Chesil », deux romans qui m’avaient beaucoup plu.

« Samedi » nous raconte dans le détail une journée dans la vie de Henry Perowne, neurochirurgien de 48 ans résidant à Londres. Il a programmé son samedi : une partie de squash avec l’un de ses collègues, faire les courses pour le repas célébrant le retour de sa fille Daisy partie en France pour ses études, aller voir sa mère atteinte de la maladie d’Alzeihmer, aller écouter son fils Theo répéter avec son groupe de blues et enfin profiter de cette soirée en famille. Mais tout ne va pas exactement se dérouler comme Henry l’avait prévu. Sa journée commence déjà très, très tôt et pour cause, son vendredi s’est terminé très rapidement : « 48 ans, et profondément endormi un vendredi soir à 9h30 : voilà le résultat de la vie professionnelle d’aujourd’hui. Il travaille dur, comme tout le monde autour de lui, mais cette semaine, une épidémie de grippe au sein du personnel de l’hôpital l’a contraint à mettre les bouchées doubles (…) » Henry est euphorique à son réveil mais un premier évènement va modifier son humeur et le remplir d’anxiété. Cela ne fera que s’accentuer tout au long de son samedi.

La violence est au coeur du roman de Ian McEwan, elle va monter en puissance au fil des pages et de la journée d’Henry Perowne. Elle est devenue très présente dans nos vies d’occidentaux depuis le 11 septembre. La peur est partout et contamine notre vision du monde. Lorsque Henry voit dans le ciel un avion en feu, il s’imagine tout de suite qu’il s’agit d’un nouvel attentat contre notre civilisation. En réalité, il ne s’agit que d’un réacteur défectueux ! La violence, la peur amènent une paranoïa permanente, aggravée par les médias. L’information est sur le qui-vive 24h sur 24, surveillant les moindres soubresauts du monde, espérant un spectacle violent à offrir aux téléspectateurs angoissés. Henry s’en rend bien compte mais il ne peut y résister : « Il est plus intoxiqué que la majorité de ses semblables. Ses nerfs, tendus à craquer comme les cordes d’un instrument, vibrent à chaque « flash » d’information. Il est devenu incapable du moindre scepticisme, il supporte de moins en moins la contradiction, la confusion le gagne, pis, il se sent perdre son indépendance d’esprit. » La journée d’Henry Perowne est symptomatique de nos vies d’occidentaux croyant leur modèle de civilisation en permanence menacé par de soi-disants terroristes. Mais comme le montre bien Ian McEwan la peur, la crainte de l’autre ne peut qu’engendrer la violence, la décupler.

Face à ce monde destabilisé, certains se replient sur les religions ; Henry se raccroche à une notion : le hasard. En bon médecin, Henry ne voit que les lois de la physique qui seules gouvernent nos vies. Les trajectoires de chacun se jouent à peu de chose et c’est le cas de Baxter au chromosome déficient déclencheur de sautes d’humeur violentes. Henry croit dominer ces lois ou du moins les comprendre mais il va apprendre à ses dépens que le hasard est réellement imprévisible.

Le style de Ian McEwan est d’une grande fluidité. Il réussit à entrelacer avec virtuosité les évènements de la vie d’Henry Perowne et ceux du monde. Il navigue aussi sans cesse entre le présent et le passé ce qui nous permet d’englober parfaitement la vie des différents protagonistes de la journée. L’auteur nous narre dans les moindres détails le samedi d’Henry sans jamais ennuyer, justement grâce à ces différents niveaux de narration. A souligner aussi l’importance que Ian McEwan donne à l’art, notamment la musique et la littérature qui enrichissent nos vies et nous ouvrent l’esprit.

« Samedi » de Ian McEwan est un exercice de style brillant et réussi. Mais il se double d’une analyse tout à fait intéressante sur l’état de la civilisation occidentale après les attentats du 11 septembre 2001. Cette troisième exploration de l’univers du romancier anglais m’a séduite et je vais continuer à découvrir son travail.

Si c'est un homme de Primo Levi

C’est un livre oh combien douloureux que nous avions à lire pour cette session du blogoclub, celui de Primo Levi rescapé d’Auschwitz. Il est toujours difficile de parler de la Shoah quand tant d’oeuvres y ont été consacrées, nous avons l’impression de tout savoir sur cette terrible période de notre histoire. Et pourtant la lecture de « Si c’est un homme » est absolument nécessaire.

Tout d’abord parce que Primo Levi nous raconte dans le détail la vie quotidienne d’un camp, en l’occurence celui de la Buna qui était le camp de travail d’Auschwitz (Arbeitslager). L’arrivée au camp est terrible, après le tri entre hommes et femmes, entre hommes valides et malades, l’humiliation et la destruction de l’identité est d’une rapidité effrayante. En quelques heures, ces hommes n’ont plus rien et ne sont plus rien. Leurs vêtements, leurs chaussures, leurs cheveux leur sont retirés. Leurs noms n’existent plus, ce ne sont que des numéros qu’ils devront apprendre à reconnaître en allemand sous peine d’être punis. La langue est un des problèmes du camp, toutes les nationalités sont mélangées à dessein. Si les hommes ne se comprennent pas entre eux, ils ne peuvent se révolter ensemble. C’est une idée simple et efficace comme toutes celles mises en place par les nazis. Dans la même idée, instaurer une hiérarchie entre les prisonniers crée des rivalités, des jalousies, des humiliations et surtout une surveillance des prisonniers par eux-mêmes. « Nous avons vite appris que les occupants du Lager se répartissent en trois catégories : les prisonniers de Droit commun, les prisonniers politiques et les juifs. Tous sont vêtus de l’uniforme rayé, tous sont Häftlinge, mais les Droit commun portent à côté du numéro, cousu sur leur veste, un triangle vert ; les politiques un triangle rouge ; les juifs, qui sont la grande majorité, portent l’étoile juive, rouge et jaune. Quant aux SS, il y en a, mais pas beaucoup, ils n’habitent pas dans le camp et on ne les voit que rarement. Nos véritables maîtres, ce sont les triangles verts qui peuvent faire de nous ce qu’ils veulent, et puis tous ceux des deux catégories qui acceptent de les seconder, et ils sont légion. » Le système est parfaitement pensé, il est implaccable et joue sur les pires instincts de l’Homme.

Et l’Homme que devient-il dans de telles conditions de souffrance ? La force de « Si c’est un homme » est la pertinence des analyses de primo Levi sur le comportement des prisonniers et le sien. Lui aussi fait partie du système et tente d’en tirer profit. Le camp est le règne de la débrouille, du chacun pour soi et Primo Levi est doué pour les trafics en tout genre afin d’améliorer un peu le quotidien. « On a parfois l’impression qu’il émane de l’histoire et de la vie une loi féroce que l’on pourrait énoncer ainsi : « Il sera donné à celui qui possède, il sera pris à celui qui n’a rien. » Au Lager, où l’homme est seul et où la lutte pour la vie se réduit à son mécanisme primordial, la loi inique est ouvertement en vigueur et unaniment reconnue. Avec ceux qui ont su s’adapter, avec les individus forts et rusés, les chefs eux-mêmes entretiennent volontiers des rapports, parfois presque amicaux, dans l’espoir qu’ils pourront peut-être plus tard en tirer parti. Mais les « musulmans », les hommes en voie de désintégration, ceux-là ne valent pas la peine qu’on leur adresse la parole (…). » Pourtant c’est un souffle de bonté pure qui a permis à Primo Levi de tenir le coup. Face à cette humanité niée, un ouvrier italien du nom de Lorenzo va l’aider matériellement, et ce sans contrepartie. « C’est à Lorenzo que je dois de n’avoir pas oublié que moi aussi j’étais un homme. »

La grande intelligence de Primo Levi est d’écrire son livre sur un ton neutre, dépassionné. Il n’y a aucune trace de haine dans ses propos, aucune envie de vengeance. Ce choix rend  le récit encore plus fort, encore plus marquant. La haine est un sentiment bestial qui le rapprocherait des nazis, présenter son récit sans ce sentiment c’est aussi une manière de redevenir un homme, de retrouver sa raison.

Primo Levi a été fait prisonnier le 13 décembre 1943, le 27 janvier 1945 les Russes arrivèrent à Auschwitz. Il doit sa survie à la scarlatine qui lui permis de rester dans le camp plutôt que de l’évacuer. « Vingt mille hommes environ, provenant de différents camps. Presque tous disparurent durant la marche d’évacuation (…). » Pourtant Primo Levi n’est jamais vraiment sorti du Lager, il se suicide en avril 1987. Son livre est un témoignage bouleversant, essentiel à la compréhension du fonctionnement d’un camp.