Mr Peanut de Adam Ross

David Pepin rêve qu’il tue sa femme. Toujours de manière indirecte : un éclair s’abat sur elle, une bousculade sur le quai du métro la fait tomber sur le quai, une poutre métallique lui tombe dessus. Mais la mort d’Alice Pepin ne sera ni fortuite, ni accidentelle. Elle décède d’avoir mangé des cacahuètes, choc anaphylactique. Reste à déterminer s’il s’agit d’un suicide ou du meurtre parfait. Les inspecteurs Hastroll et Sheppard doivent le déterminer et leurs vies conjugales perturbées ne leur laissent que peu d’objectivité.

Sous des dehors de roman policier, « Mr Peanut » dissèque la vie de couple et surtout le mariage. Adam Ross nous présente trois mariages qui tournent ou pourraient tourner à la catastrophe si l’on n’y prend pas garde. Pepin, Hastroll et Sheppard sont tous trois mariés et tous trois ont un jour rêvé d’éliminer leurs femmes. « Cela tient peut-être à la nature duelle du mariage, cette proximité de la violence avec l’amour. » David Pepin ne supporte pas de voir maigrir sa femme. Il l’aime obèse et n’arrive pas à suivre sa transformation. Hastroll retrouve un soir sa femme au lit soi-disant malade. Le problème c’est  qu’elle y reste pendant des mois, refusant de s’expliquer jusqu’à rendre fou son mari. L’inspecteur Sheppard était auparavant médecin et accumulait les maîtresses. Sa femme Marilyn était un obstacle à sa bonne conscience. Ces trois hommes oublient leurs femmes et pourtant les aiment encore. Ils s’en apercevront trop tard.

Le roman d’Adam Ross est placé sous la tutelle de Maurits Cornelis Escher (David crée un jeu vidéo à partir de ses dessins), du ruban de Möbius (et de la cacahuète dont la coque dessine un motif sans fin) et surtout d’Alfred Hitchcock (Alice et David se rencontrent pendant un cours sur le réalisateur, la société de jeu de David s’appelle Spellbound et le couple Sheppard regarde « L’ombre d’un doute »). Le crime parfait et l’illusion d’optique sont donc au rendez-vous. Même si le cœur du livre est le mariage, vous aurez forcément envie de savoir qui a tué Alice Pepin et Marilyn Sheppard. Et vous allez faire de nombreux aller-retours dans le roman pour expérimenter vos hypothèses car Adam Ross joue avec nos nerfs. La construction de son livre est magistrale. Les trois histoires se croisent, les époques se mélangent, les points de vue changent (ils sont majoritairement masculins, seule la voix de Marilyn se fait entendre mais au moment où elle veut agir comme son mari en prenant des amants). Pour vous troubler encore plus, David Pepin écrit un roman dans lequel… il tue sa femme ! Alors qu’est-on en train de lire ? Le livre de Adam Ross ou celui de David Pepin ?

Pour son premier roman, Adam Ross frappe fort avec une intrigue  surprenante et foisonnante. Et un écrivain qui compare Hitchcock à William Shakespeare obtient forcément mon respect et ma reconnaissance éternels !

L’idiot de Fédor Dostoïevski

Trois inconnus se retrouvent dans le même wagon d’un train se dirigeant vers St Pétersbourg. Ces trois hommes vont faire connaissance durant leur trajet. Leurs vies seront inextricablement liées à partir de cet instant : le prince Mychkine, Parfione Semionovitch Rogojine, un jeune marchand, et Lebedev un petit fonctionnaire. Le prince revient d’un long séjour en Suisse où il soignait son épilepsie. De retour en Russie, il va prendre contact avec le général Epantchine dont la femme serait de sa famille. Lors de son voyage en train et de sa visite chez le général, Mychkine entend parler d’une jeune femme d’une beauté extraordinaire : Nastassia Filippovna. Le soir même, elle organise une soirée pour son anniversaire. Le prince Mychkine la rencontre alors et en tombe amoureux. Mais il n’est pas le seul : Gania Yvolguine, le secrétaire du général, veut l’épouser, Rogojine veut l’acheter cent mille roubles, le général aimerait l’avoir comme maîtresse. Les choix de Nastassia Filippovna scelleront les destinées des autres personnages.

« L’idiot » est un immense roman, extrêmement dense et fourmillant de personnages. Il y a tout d’abord le quatuor central dont je reparlerai : le prince Mychkine, Rogojine, Nastassia Filippovna et Aglaïa Ivanovna Epantchine. Et autour d’eux, une myriade de personnages secondaires se déploie. Je tiens à préciser que l’on ne s’y perd pas car les personnages secondaires existent complètement, ce ne sont pas simplement des ombres évoluant autour des héros. Ils ont tous une voix bien déterminée et à ce titre on peut parler de roman choral. C’est d’autant plus vrai que les dialogues sont nombreux. Il y a beaucoup de scènes de groupe où les discussions sont passionnées. Elles se finissent très souvent par l’éclat d’un personnage, par un paroxysme dans son exaltation. Les thématiques abordées, lors de ces rencontres, sont très variées. Mais ce qui en ressort c’est une critique de la société russe. Dostoïevski constate un nihilisme grandissant parmi ses contemporains (c’est ce que reprochait également Lermontov à son héros Petchorine). Lui, le grand croyant, ne peut que déplorer cet abaissement de la spiritualité du peuple russe.

Revenons au coeur du livre, au quatuor amoureux et à celui autour de qui tout ce petit monde tourne : le prince Lev Nicolaevitch Mychkine. Pour Dostoïevski, il est l’image du Christ, un messie épileptique qui va semer le chaos autour de lui. Mychkine est en effet un être pur, humble, naïf, pardonnant à tous. D’où l’impression qu’il peut donner aux autres d’être un idiot alors qu’il s’agit de grandeur d’âme. Celle qui le définit le mieux est Aglaïa : « – Ici, il n’y a personne qui soit digne de ces paroles ! éclatait Aglaïa. Ici, personne, personne ne vaut même votre petit doigt, ni votre intelligence, ni votre cœur ! Vous êtes plus honnête que tous les autres, plus noble, vous êtes meilleur, vous êtes plus gentil, vous êtes plus intelligent ! Ici il y a des gens qui sont indignes de se baisser pour ramasser ce mouchoir que vous venez de faire tomber… Pourquoi vous humiliez-vous donc, pourquoi vous placez-vous plus bas que tous les autres ? Pourquoi avez-vous donc dénaturé ce que vous avez en vous, pourquoi n’avez-vous donc aucune fierté ? »

Face au prince, Rogojine est son double sombre, aussi brun que Mychkine est blond, aussi voyou que le prince est honnête. Les deux hommes se déchirent pour la même femme, la sublime Nastassia Filippovna. C’est l’âme perdue du roman. Rogojine veut la posséder, allant donc jusqu’à l’acheter. Mychkine veut la sauver. Il a de la compassion pour elle, même s’il pense qu’elle est folle et qu’il a peur de son visage. Nastassia aime le prince mais elle refuse de causer sa perte en l’épousant. Son admiration pour lui l’amène à se sacrifier. Au milieu de ce trio se trouve Aglaïa, la fille du général Epantchine. Double de Nastassia, elle est elle-même amoureuse du prince tout en refusant de l’admettre. L’incandescence de leurs sentiments, leurs revirements ne peuvent que les conduire à la tragédie.

L’écriture de Dostoïevski, au rythme épileptique et à l’oralité forte, transcrit magistralement l’exacerbation des sentiments, l’excès si russe des personnages. J’ai été happée par le flux de mots et la puissante incarnation des personnages. Mychkine, à l’instar de Raskolnikov, reste un personnage inoubliable.

Un lecture commune avec ma chère Romanza.

Hiver russe

Les mystères de Londres de Paul Féval

Dans les années 1840 à Londres, un homme semble aimanter tous les regards. Le marquis de Rio Santo éblouit les femmes et sa fortune attire les commentaires des hommes de la haute société londonienne. « Le marquis de Rio Santo ! l’éblouissant, l’incomparable marquis ! Londres et Paris se souviennent de ses équipages. L’Europe entière admira ses magnificences orientales ; l’univers enfin savait qu’il dépensait quatre millions chaque saison, vingt mille livres sterling par mois. » Un tel personnage ne se crée pas que des amitiés et il est bientôt entouré de méfiance et de jalousie. D’autant plus que la cicatrice qui barre son front n’est pas sans rappeler celle d’un autre… l’identité du marquis de Rio Santo finit par être au cœur du roman de Paul Féval.

Si vous cherchez une définition concrète du mot rocambolesque, je vous conseille d’ouvrir ce roman datant de 1844. Mon résumé est des plus succinct car il est absolument impossible de résumer l’intrigue foisonnante conçue par Paul Féval. L’histoire n’est faite que de rebondissements, de surprises, de révélations. Vous y trouverez tout ce qui fait un roman d’aventures : des machinations, des complots, des enlèvements, de la fausse monnaie, de la piraterie, des expériences médicales, des identités multiples et une puissante société secrète. Paul Féval nous entraîne dans une ville souterraine, une ville cachée. La société secrète se nomme la grande Famille et elle a des membres dans toutes les couches de la société. On y compte aussi bien des révérends, des banquiers que des mendiants, des aubergistes. Le but de ces lords de la nuit est le vol, l’argent avant tout. Mais celui qui est à la tête de l’organisation suit un but fort différent. Certes, il a besoin d’argent mais pour une cause qu’il défendrait jusqu’à la mort. C’est un personnage complexe et ambigu. D’une intelligence et d’un courage hors-norme, cet homme nommé Edward ne s’abaisse jamais au crime gratuit ce qui l’éloigne de la veulerie des membres de la grande Famille. Malgré ces crimes, Edward est un personnage attachant.

Si vous aimez les romans d’aventures, si une multitude de personnages et de situations ne vous effraie pas, plongez dans le Londres secret de Paul Féval, vous en aurez pour votre argent !

Challenge Myself

Challenge Myself

 Ma chère Romanza nous propose un challenge très original  : se définir un objectif littéraire pour 2013 et le transformer en challenge. Mon objectif était très simple : faire baisser ma satanée PAL ! J’ai donc cherché un point commun aux livres qui la composent et qui ne soit pas déjà l’objet d’un challenge myself (et pas anglais puisque un nouveau mois anglais se profile en 2013). Cela ne me laissait qu’une seule alternative : la littérature américaine !  Voici donc la liste des livres américains qui traînent dans ma PAL :

-Remarquable, n’est-ce pas ? de R. Benchley

-Mrs Parkington de L. Bromfield

-L’envers du paradis de FS Fitzgerald

-Freedom de J Franzen

-La nuit descend sur Manhattan de Colin Harrison

-La lettre écarlate de N. Hawthorne

-Les européens de H James

-Into the wild de J Krakauer

-7 femmes contre Edimbourg de EM Liebow

-Bright light, big city de J McInerney

-Souvenez-vous de moi de R Price

-Le complot contre l’Amérique de P Roth

-Jeu de pistes de M Theroux

-Le bon larron de H Tinti

-Onze histoires de solitude de R Yates

Comme vous pouvez le constater, il y a de quoi faire avec des époques et des styles très variés. Il faut que je réussisse enfin à faire baisser significativement ma PAL, souhaitez-moi bonne chance ! Et si vous souhaitez participer à ce challenge, vous pouvez soumettre votre idée à Romanza, cliquez sur l’image pour vous rendre sur son site.

Venise hantée, tome 1 de Roger Seiter et Vincent Wagner

En novembre 1877, Lord Montbarry s’installe à Venise pour y passer l’hiver avec son épouse pour leur lune de miel. Les y accompagne le baron Rivar, le frère de Lady Montbarry, étrange personnage féru de chimie. Ce mariage fut une véritable surprise pour la famille de Lord Montbbary. Tout d’abord parce qu’il n’a rencontré sa femme que quelques semaines plus tôt ; ensuite parce qu’il était fiancé à Agnès Lockwood, sa cousine. Cette soudaine décision fait beaucoup jaser à Londres : Lady Montbarry serait en fait une aventurière intéressée uniquement par l’argent (son mari a souscrit une assurance-vie de 10 000 livres) et que le baron Rivar serait en fait son amant. Pendant que les langues vont bon train dans la capitale anglaise, des choses  étranges se déroulent dans la palais vénitien loué par Lord Montbarry. L’intendante démissionne ; Mr Ferraris, le courrier, a disparu ; Lord Montbarry tombe subitement malade. Quand ce dernier décède, la compagnie d’assurance décide d’envoyer un enquêteur. Une autre personne se rend également à Venise pour éclaircir l’affaire : Wilkie Collins qui connaît la famille du Lord.

wilkie

« Venise hantée » est adaptée du roman de Wilkie Collins « L’hôtel hanté » que je n’ai malheureusement pas encore lu. La bande-dessinée se composera de deux volumes. je ne peux pas comparer avec le livre mais je trouve l’histoire bien scénarisée et bien mise en place dans ce premier volume. Le suspens et la future enquête se dessinent (c’est le cas de le dire !) progressivement. La disposition des cases est cinématographique avec des plans larges sur les lieux où se déroulent l’intrigue, des zooms progressifs sur des personnages, des gros plans sur les visages.

palais vénitien

Le dessin est très classique mais c’est une volonté de la maison d’édition qui veut une narration claire et accessible. Le graphisme est extrêmement soigné et détaillé. Les décors, Venise et Londres, sont très bien rendus. Il y a également une belle recherche sur le noir très profond qui donne une ambiance crépusculaire et inquiétante à Venise.

gondoles

Le premier volume de « Venise hantée » m’a beaucoup plu grâce à son intrigue et à son graphisme soigné. J’attends le deuxième tome avec impatience pour connaître le dénouement.

venise

Merci à Babelio pour cette découverte.

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The snapper de Roddy Doyle

Retour dans le quartier de Barrytown à Dublin dans la famille Rabbitte, nous avions laissé Jimmy Jr en plein concert de son groupe de soul dublinoise dans « The commitments ». Nous découvrons le reste de la famille dans « The snapper ». Au début du roman, la soeur aînée, Sharon, annonce à ses parents, Jimmy Sr et Veronica, qu’elle est enceinte. Elle a 19 ans, travaille dans un supermarché et n’a pas de petit ami officiel. Mais Sharon se sent prête à être mère et elle attend les premiers signes de sa grossesse. « Elle éprouvait aussi un peu d’impatience. Parfois, elle se disait que rien n’allait se produire. Elle avait envie de constater des changements, vite. Elle se sentait prête. Prendre du poids, avoir mal au dos, et tout le reste. D’une certaine manière, elle le désirait. » Après un moment de stupeur, Jimmy Sr et Veronica acceptent la nouvelle et sont prêts à soutenir leur fille. Mais une question va rapidement semer la zizanie dans la famille et la vie du quartier : qui est le père ?

Comme dans le premier volet de la trilogie, « The snapper » est essentiellement composé de dialogues, ce qui rend la lecture très vivante, très dynamique. Les Rabbitte vivent en bande, en groupe. Les personnages sont rarement seuls. La mère, qui reste le plus souvent à la cuisine (à coudre des costumes aux jumelles qui changent d’activité sans arrêt), est néanmoins le centre de la famille, tous tournent autour d’elle. Jimmy Sr et Sharon ont leurs clans au pub. Là on retrouve l’ambiance des pubs : la bière et les vannes coulent à flot ! Le groupe de filles n’est effectivement pas à la traîne, elles boivent sec (la grossesse de Sharon est le résultat d’une cuite mémorable) et sont de vraies langues de vipère !

La vie sociale est toujours au cœur des livres de Roddy Doyle et celle-ci est perturbée par la grossesse de Sharon.  Ou plutôt par l’identité du père qui s’avère être un voisin, un père de famille. Sharon et Jimmy Sr se retrouvent mis à l’écart du quartier, de leur petite communauté. Elle le supporte assez bien, elle assume totalement. Mais il en est tout autrement pour son père. Il ne supporte plus les plaisanteries salaces sur sa fille mais il supportera encore moins de ne plus aller au pub ! Mais comme toujours, la bonne humeur reprendra rapidement le dessus.

L’univers de Roddy Doyle est proche de celui de Ken Loach : les personnages, de milieu modeste, passent leur temps au pub à se vanner mais ils sont d’une grande humanité et très attachants. Un livre très divertissant et très plaisant.

Une lecture commune avec ma copine Miss Léo.

Beaucoup de bruit pour rien au théâtre du Ranelagh

La rencontre entre Shakespeare et Sergio Leone vous semble improbable ? Ce ne fut pas le cas de Gaël Colin et Vincent Caire qui nous offrent une version western de « Beaucoup de bruit pour rien » au théâtre du Ranelagh. L’action se situe dans un saloon et Don Pedro (Damien Coden) revient de la guerre de Sécession. Lui, Benedick (Gaël Colin) et Claudio (Vincent Caire) sont de victorieux yankees alors que Don John (Cédric Miele), le fourbe frère de Don Pedro, est un sudiste.

Passé le petit moment d’inquiétude quant au croisement de ces deux univers, on est très rapidement emporté par le dynamisme de la troupe d’acteurs. Le décor est parfaitement exploité ainsi que les codes du western. Les portes battantes jouent leur rôle comme dans tout saloon qui se respecte ! Le bal masqué, durant lequel Don Pedro séduit Hero (Mathilde Puget) pour le jeune Claudio, se transforme en french-cancan. Les comédiens portent d’ailleurs très bien les bas résilles…On a aussi droit à une belle bagarre générale où les chaises volent. Les apparitions de Don John, le méchant, sont systématiquement  soulignées par la musique de Sergio Leone dans « Il était une fois dans l’ouest », une idée excellente et très drôle.

Mais ne croyez pas que Shakespeare s’est dissout dans le whisky et l’harmonica. Derrière les portes battantes, c’est bien le texte du barde de Startford qui est déclamé. L’histoire est parfaitement respectée, les affrontements de Beatrice (Tiphaine Vaur) et Benedick sont à la hauteur (ah Benedick composant et chantant des poèmes…éclats de rire assurés !) et la tragédie de Hero déchirante. On retrouve jusqu’à l’esprit du théâtre du Globe de Londres dans ce petit théâtre parisien. Les acteurs surgissent dans la salle, Benedick invente ses poèmes assis sur le bord d’une loge. Le spectateur est littéralement dans la pièce comme c’est le cas au Globe.

Vous l’aurez  compris, j’ai passé une excellente soirée au théâtre du Ranelagh pour cette adaptation enjouée et rythmée de « Beaucoup de bruit pour rien »en compagnie de Cryssilda et A girl from earth. Cette troupe d’acteurs fait plaisir à voir.

Le peintre et la jeune fille de Margriet de Moor

Au printemps 1664, à Amsterdam, un peintre vieillissant va croiser le destin tragique d’une jeune danoise. Cette dernière, Elsje, est arrivée quinze jours auparavant dans la capitale hollandaise. Elle pense pouvoir y retrouver sa sœur venue pour trouver du travail. C’est en fait la mort qu’elle va trouver à Amsterdam. Elsje a fracassé le crâne de sa logeuse avec une hache. Pourquoi une jeune fille de 18 ans en est arrivée à une telle violence ? Le peintre n’assistera pas à l’exécution publique et pourtant il finira par dessiner la pauvre criminelle sur le gibet. La dernière journée de la jeune fille et « sa rencontre » avec le peintre sont le cœur du roman de Margriet de Moor.

L’intérêt du livre réside dans le récit de la vie du peintre : les commandes qu’on lui passe, sa recherche de couleurs, ses difficultés financières… Il est très aisé de comprendre que le peintre en question est Rembrandt. Et mon problème c’est que Margriet de Moor s’obstine à ne pas le nommer alors qu’elle fait tout pour qu’on le reconnaisse. Quel est l’intérêt de cette démarche ? La vie et les oeuvres sont clairement explicitées. Rembrandt est ruiné en 1664. Il a déjà perdu Saskia, sa première femme, de phtisie. Henrick, sa deuxième compagne, vient de mourir de la peste. Il ne lui reste plus que son fils Titus. Ses biens, ses collections d’art ont été saisis. Au début du livre est évoquée « La conjuration de Claudius Civilis » qui a été rejetée par le conseil municipal, une grosse commande qui aurait renfloué les caisses.  Au moment de la mort de Elsje, Rembrandt travaille sur « La fiancée juive » mais sont également évoquées d’autres célèbres toiles : la « Danaé » de St Pétersbourg, « La leçon d’anatomie » ou « Le bœuf écorché ». Le dessin de Elsje sur le gibet est conservé au MET de New York comme nous le signale l’auteur : « C’est ainsi qu’elle s’appellerait désormais, Elsje. Pour elle-même et pour le monde entier, ici et maintenant, mais aussi dans quelques siècles dans l’un des plus importants bastions culturels de ce temps, le Metropolitan Museum of Art, à New York. »  Non seulement la vie de Rembrandt est parfaitement reconnaissable, mais en plus l’auteur ne cesse de faire ce type de (pénibles) incursions dans notre présent pour que l’on comprenne bien de qui il s’agit et à quel point son talent est immense. Alors vraiment je ne comprends pas pourquoi son nom n’est jamais mentionné, c’est absurde et agaçant. C’est fort dommage car le portrait de Rembrandt est très réussi. Se dégage, de ce vieil homme fatigué, beaucoup de tristesse et de mélancolie qui transparaissent d’ailleurs dans les derniers autoportraits du maître.

« Le peintre et la jeune fille » est une lecture qui est loin d’être déplaisante, l’atmosphère du Amsterdam du 17ème et la vie de Rembrandt y sont bien rendues. Mais les tics de l’auteur (ne pas nommer le peintre et les nombreuses incursions vers le futur) ont gâché ma lecture.

Merci aux éditions Libella et à Bénédicte pour cette lecture.

Les amoureux de Sylvia

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« Tout le monde dépendait de la pêche à la baleine, et presque tous les hommes de la ville avaient été marins, ou espéré l’être. Près de la rivière pendant certaines saisons, l’odeur était presque intolérable, hormis aux habitants de Monkshaven ; mais sur les quais nauséabonds, vieillards et enfants s’attardaient pendant des heures, malgré des relents d’huile de poisson dont ils paraissaient presque se délecter.  » C’est dans ce petit port du Yorkshire que prend place « Les amoureux de Sylvia », chez des petites gens : pêcheurs ou fermiers. La jeune et jolie héroïne est fille unique de fermiers. Choyée, surprotégée par ses parents, Sylvia est frivole, capricieuse et insouciante. Elle est passionnément aimée par son cousin Philip, trop sérieux, trop morne pour séduire sa charmante cousine. La vie de la jeune fille sera bouleversée par l’arrivée de Charley Kinraid, un séduisant harponneur. Il s’éprend également de Sylvia mais les évènements historiques vont changer leurs vies.

A l’instar de « Nord et Sud » ou « Femmes et filles« , Elizabeth Gaskell a écrit une grande fresque se déroulant sur plusieurs années. Elle y mêle des faits historiques à une étude psychologique poussée de ses personnages.

En 1796, au début du roman, l’Angleterre se bat contre la France révolutionnaire. Le pays a besoin d’hommes et notamment de marins. Le recrutement se fait de force et à peine rentrés chez eux, les baleiniers de Monkshaven sont réquisitionnés. Cela provoque des scènes de violence, de révolte chez les habitants qui sont  décrites par l’auteur à plusieurs reprises. Mais les recruteurs font pire, ils kidnappent. Et c’est précisément ce qui arrive à Charley Kinraid. Il est fait prisonnier par les recruteurs du roi George III. Seul Philip assiste à la scène. Charley lui demande de prévenir Sylvia mais le cousin transi d’amour ne manque pas l’occasion d’éliminer son concurrent. La tragédie se noue à ce moment-là, que de vies seront brisées par le silence de Philip !

« Les amoureux de Sylvia » est un roman sur l’amour non réciproque. Le motif se décline parmi les différents personnages. Philip aime Sylvia qui aime Charley. Philip est lui-même aimé par Hester Rose, avec qui il travaille, qui est aimée par un autre commis. Elizabeth Gaskell explore les différents sentiments naissant du rejet de l’être aimé. Le dépit posé d’Hester s’oppose à l’obsession dévorante de Philip. L’étude psychologique des personnages est comme toujours très fine et précise. On suit tout particulièrement l’évolution du personnage central, son apprentissage douloureux. Pendant six ans, nous voyons changer Sylvia. Jeune fille coquette et sans éducation, elle évolue à la force des drames qui émaillent le récit. Son personnage passe de la lumière à l’ombre, de la joie à la détresse la plus profonde. L’expérience chez elle remplace l’éducation, qui lui apporte gravité et empathie.

Le talent d’Elizabeth Gaskell s’exprime une nouvelle fois superbement dans « Les amoureux de Sylvia ». Les personnages sont plongés dans les soubresauts de l’histoire et des sentiments. Un drame qui m’a totalement captivée.

Une lecture commune avec ma copine Céline.

Nouvelles de Pétersbourg de Gogol

Ce recueil de Gogol contient cinq nouvelles se déroulant dans l’ancienne capitale russe. Le point commun des différents récits est le fait que le quotidien des personnages tourne au fantastique. Akaky Akakiévitch, le héros pitoyable du « Manteau », revient hanter les habitants de son quartier après sa mort pour retrouver son fameux manteau. Dans « Le portrait », le tableau acheté par Tcharkov semble vivant et sortir de la toile pour effrayer son acheteur. Le portrait possède un pouvoir maléfique, il apporte richesse et succès au détriment du talent. Ce pacte faustien se terminera au couvent car la seconde partie de la nouvelle fut écrite par Gogol devenu dévot (jusqu’au fanatisme puisque l’écrivain se laissa mourir de faim en célébrant le carême).

Le fantastique chez Gogol peut aller jusqu’à l’absurde avec l’excellent « Nez ». Un homme prend son petit-déjeuner et découvre dans son pain un nez ! La situation est déjà totalement folle mais Gogol va jusqu’au bout du postulat de départ. L’homme qui a perdu son nez le cherche partout en ville et finit par le découvrir descendant d’une voiture : « Une calèche s’arrêta devant un perron…en ce monsieur son propre nez. (p92) » Cette nouvelle est vraiment la meilleure du recueil, d’une drôlerie irrésistible.

Le dérapage de la vie quotidienne peut mener à la folie et c’est explicitement le cas dans le célèbre « Journal d’un fou ». Avksénti Ivanovitch Popritchine est conseiller titulaire (8ème grade de la hiérarchie des fonctionnaires, c’est-à-dire en bas de l’échelle sociale) et il voudrait séduire la fille de son directeur. La réalité se dérobe petit à petit et le personnage se met à délirer : le chien de la jeune femme parle, la Chine et l’Espagne ne forment qu’un seul et même pays, les nez peuplent la lune et le cerveau ne se trouve pas dans la tête ! Notre pauvre Popritchine finit par se prendre pour le roi d’Espagne et est envoyé à l’asile. Les idées de plus en plus extravagantes du héros ne peuvent qu’amuser le lecteur.

Mais les cinq nouvelles ne sont pas que cocasses, elles sont aussi une critique de la société russe. Toutes les couches de la société sont étudiées sous la plume caustique de l’auteur. Le début de « La perspective Nevsky » le montre bien. Selon les heures de la journée, on y voit défiler toutes les catégories sociales : les élégants qui souhaitent se montrer, les artisans qui vont boire (« Ces respectables artisans étaient tous trois ivres,  comme toute la Pologne »), les petits fonctionnaires qui rejoignent leurs bureaux, les belles jeunes femmes qui à la tombée du jour vendent leurs charmes… Gogol conclut une chose de son observation de la perspective Nevsky : il ne faut pas se fier aux apparences, les catégories sociales ne veulent pas dire grand chose. L’auteur en montre toute l’absurdité notamment à travers le sort réservé aux fonctionnaires. Leur situation est grotesque : serviles, réduits à la misère comme Akaky Akakiévitch qui doit sauter des repas pour s’acheter un manteau neuf, leurs chances d’améliorer leur quotidien sont quasiment nulles. Une hiérarchie excessive qui avilit l’être humain.

« Nouvelles de Pétersbourg » recèle cinq bijoux d’humour, de fantastique et d’absurde. Une  lecture recommandée pour se tenir chaud pendant l’hiver !

Hiver russe