
Gabriela et Edwin vivent depuis sept ans dans une caravane à Springdale, Arkansas. Tous deux originaires du Mexique, ils travaillent à la chaîne dans une usine de transformation de poulet. Interdiction d’aller aux toilettes pendant la journée de travail, doigts déformés par la répétition des gestes effectués dans le froid, les heures supplémentaires non payées, ce n’est pas la vie dont rêvait Gabriela. Tandis que sa famille retournait au Mexique, elle est restée dans l’espoir de rentrer à l’université. Mais l’argent, ou plutôt le manque de celui-ci, en a décidé autrement. Depuis, elle tente d’économiser petit à petit dans l’espoir d’une autre vie. Quand Edwin se fait renvoyer et qu’il croise la femme de son patron, Mimi, qui se plaint de sa vie cossue de femme au foyer, la rage prend possession de lui.
Après l’excellent « Chiens des Ozarks », Eli Cranor revient avec un roman noir tendu et encore plus social que le précédent. Il plonge deux couples dans une Amérique ultralibérale, celle de la productivité à outrance qui sacrifie les plus pauvres (et encore plus quand ils sont immigrés). « En regardant cet argent, Gabby comprit une chose qu’elle ignorait jusqu’alors : tout rêve américain naissait d’un cauchemar. Chaque fortune, même modeste, était bâtie sur un terrible péché. » Et Gabriela n’est pas la seule à voir l’envers du décor, Mimi va également ouvrir les yeux sur sa vie. Même si elles viennent de milieux sociaux totalement opposés, les deux femmes vont se rapprocher, se serrer les coudes face aux hommes qui leur mentent et détruisent leurs rêves. Cette relation improbable est le point fort du roman et elle est parfaitement construite par Eli Cranor, avec beaucoup de subtilité.
Cette deuxième lecture d’Eli Cranor a été à la hauteur de mes espérances et confirme son talent pour les romans noirs au rythme enlevé et prenant.
Traduction Emmanuelle Heurtebize