Bilan livresque et cinéma de février

image

Février a tiré sa révérence, il est donc temps de faire mon bilan ! Sept livres et une bande-dessinée ont été lus durant ce mois. Je vous ai déjà parlé des « Voleurs d’innocence » de Sarai Walker à l’atmosphère gothique. J’ai eu le plaisir de retrouver des auteurs que j’apprécie tout particulièrement : Jean-François Beauchemin, May Sinclair, Agatha Christie et Malika Ferdjoukh. Grâce aux éditions Bartillat, j’ai découvert l’auteur autrichien Ferdinand von Saar dont je vous reparle très vite. Et je me suis enfin décidée à lire la série des Paul de Michel Rabagliati. Mieux vaut tard que jamais !

Côté cinéma, j’ai pu voir cinq films dont voici mes deux préférés :

Daaaaaali !

Le dernier film de Quentin Dupieux n’est bien entendu pas un biopic ordinaire. Le choix de Dali n’est pas un hasard, il est même plutôt évident tant l’univers fantasmagorique de l’artiste colle parfaitement à la folle imagination du réalisateur. Le film tourne autour de la possible interview (avec ou sans caméra!) du grand maitre dont l’égo est démesuré. Quentin Dupieux s’amuse avec des boucles temporelles, des rêves, des couloirs d’hôtel qui n’en finissent pas. L’évocation de Salvador Dali est parfaite, on se croirait dans l’un de ses tableaux. La fantaisie débridée de la mise en scène s’étend aux comédiens. Il n’y pas un mais six interprètes pour incarner Dali. Certains apparaissent peu dans le film et deux crèvent l’écran. Édouard Baer et Jonathan Cohen sont absolument incroyables et d’une drôlerie irrésistible. « Daaaaaali ! » c’est du Quentin Dupieux au carré : décalé, barré, onirique, drôle, ludique, absurde. Un régal en somme.

sans jamais

Pour son travail de scénariste, Adam se replonge dans les souvenirs de son enfance et retrouve des photos de la maison de ses parents. Ils sont morts tragiquement dans un accident de voiture lorsque Adam était enfant. Il y a tant de choses qu’ils n’auront jamais su sur lui. Adam retourne voir la maison de son enfance où ses parents l’accueillent à bras ouverts… A son retour, il fait la connaissance de Harry qui habite dans le même immeuble que lui. Une relation amoureuse se noue entre les deux hommes.

« Sans jamais nous connaître » est un film bouleversant sur l’impossibilité du deuil. La solitude profonde d’Adam frappe d’emblée. Sa difficulté à créer des liens vient de la perte de ses parents, de la peur de perdre à nouveau des êtres chers. Son besoin de consolation est immense et à ce titre les scènes avec ses parents sont fortes et touchantes. Pouvoir leur dire qu’il est homosexuel, qu’ils l’acceptent ainsi fait partie de la réparation du personnage. Chez Harry aussi, la différence a créé un fossé avec sa famille. Deux solitudes, deux écorchés vif se trouvent et s’aiment. C’est déchirant, plein de tendresse et de délicatesse. Les quatre acteurs principaux sont fabuleux : Andrew Scott, Paul Mescal, Claire Foy et Jamie Bell. La tristesse, la mélancolie imprègnent le film mais son message est celui d’un partage encore possible, d’une ouverture à l’autre indispensable pour continuer à vivre.

Et sinon :

  • « A man » de Kei Ishikawa : Rie tient une papeterie avec sa mère. Son premier mari est parti après la mort de leur deuxième enfant. Elle rencontre Daisuke, un bûcheron qui vient d’arriver dans la région. Ils marient et ont ensemble une petite fille. Cinq plus tard, Daisuke meurt dans un accident. C’est lors de ses funérailles que Rie apprend que son deuxième époux vivait sous une identité d’emprunt. La veuve charge son avocat, Akira Kido, de faire la lumière sur cette affaire. « A man » est un thriller maîtrisé qui interroge profondément l’identité. Plusieurs personnages cherchent à échapper à la dureté de la société japonaise, à ses préjugés (Akira est sans cesse ramené à ses origines coréennes) et à son besoin de performance. Une autre vie, une autre identité pour se réinventer et pour enfin être soi-même. Les sentiments ont bien du mal à percer la carapace de la bienséance sociale. Ce qu’exprime Kei Ishikawa sur la société japonaise est passionnant et sa critique est fine. L’intrigue n’est pas laissée de côté au profit de cette critique et de nombreux rebondissements rendent ce film très réussi.
  • « La zone d’intérêt » de Jonathan Glazer : Jouxtant le mur du camp d’Auschwitz, se trouve la maison du commandant en charge de ce lieu, Rudolf Höss. Il y vit avec sa famille : sa femme Hedwig et leurs enfants parfaitement blonds. La maison est grande, elle possède un jardin verdoyant et une piscine. Un endroit de rêve que Hedwig ne voudrait quitter pour rien au monde ! La fumée se dégageant des cheminées du camp ou les miradors ne semblent pas la gêner le moins du monde. Dans son film, Jonathan Glazer a choisi de ne pas montrer ce qui se déroule de l’autre côté du mur. Les atrocités restent hors-champ et pourtant elle ne cesse de s’imposer à nous. Le réalisateur a fait un gros travail sur le son : ordres hurlés, claquements, chiens qui aboient, tirs. Le quotidien de la famille Höss, qui est filmé de loin comme pour une étude d’entomologiste, est émaillé de rappels de la Shoah ; les vêtements récupérés, une bague trouvée dans un tube de dentifrice, un enfant qui joue avec des dents. C’est la banalité du mal que choisit de nous montrer Jonathan Glazer. « La zone d’intérêt » comporte quelques défauts (les scènes en caméra thermique n’apportent pas grand chose) mais le résultat est saisissant et surtout parfaitement glaçant.
  • « La bête » de Bertand Bonello : 2044, Gabrielle passe un entretien d’embauche pour obtenir un poste avec plus de responsabilités. Mais elle vit dans un monde où l’intelligence artificielle a pris le pouvoir et où les affects doivent être éliminés. Pour ce faire, la jeune femme doit subir un traitement de purification. Durant cette opération, elle va revivre les moments forts de ses vies antérieures. Bertrand Bonello nous fait voyager entre trois époques : 1910, 2014 et 2044 avec comme fil rouge l’histoire d’amour de Gabrielle et Louis. les époques s’entrelacent de façon très fluide et les genres cinématographiques également : film historique, thriller, SF, l’ombre de David Lynch plane sur plusieurs scènes. Inspiré de la nouvelle d’Henry James « La bête dans la jungle », le film de Bertrand Bonello porte sur les émotions et la peur que l’on peut ressentir à l’idée d’en éprouver de trop fortes. Léa Seydoux est exceptionnelle dans ce rôle et elle est bien accompagnée par George MacKay qui est captivant. Un peu long, un peu froid, « La bête » n’en reste pas moins un film ambitieux aussi bien au niveau narratif qu’esthétique.

Un espion à Canaan de David Park

9791037110862-475x500-1

Michaël Miller, ancien diplomate, passe sa retraite paisiblement sur la côte Est des États-Unis. Un jour, il reçoit un DVD par la poste qui va le replonger quarante ans en arrière. En 1973, après la fin de ses études, il se retrouve en poste à Saïgon. Il est principalement employé pour des traductions, il reste loin du terrain et profite des réceptions données par ses compatriotes. Mais la situation est en train de basculer, la ville va bientôt tomber aux mains du Viêt-Cong et sombrer dans le chaos. Dans cette période troublée, Michaël croise la route d’Ignatius Donovan qui le recrute pour des missions de la CIA. Le jeune homme timide va devoir se confronter à la dure réalité de la guerre ce qui sera source de regret et de culpabilité pour le reste de ses jours.

« Voyage en territoire inconnu », le premier roman traduit en français de David Park, m’avait séduite et émue. « Un espion en Canaan » nous propose un univers très différent, nous sommes ici plutôt du côté de Graham Greene et d’un roman d’espionnage mélancolique. Au cœur du livre est la confrontation entre deux hommes aux caractères et expériences opposés. Michaël arrive sans expérience à Saïgon, il ne possède que le savoir appris dans les livres. Ses idéaux vont se heurter violemment à l’attitude de Donovan, plus brutal et rude (une scène d’interrogatoire, extrêmement réussie, souligne parfaitement l’opposition des deux hommes). Mais où placer la morale en temps de guerre ? Donovan n’était-il pas plus réaliste dans sa manière d’agir ? « Un espion en Canaan » interroge la notion de culpabilité, de rédemption que cherchera Michaël toute sa vie. « Toutes nos vies devraient peut-être s’accompagner d’une ultime repentance – repentance pour les choses qu’on regrette, pour toutes les fois où on n’a pas été à la hauteur. Pour avoir été trop souvent timoré et avoir vécu sous la férule d’autrui. Pour les fois où on a mal agi, même si on continue de se trouve des excuses pour ces manques. »

« Un espion à Canaan » est le portrait subtil de deux âmes prises dans la tourmente de l’Histoire et la culpabilité qui découle d’une telle période. C’est également celui de la chute de Saïgon, de son délitement parfaitement décrit par David Park.

Traduction Cécile Arnaud

Les voleurs d’innocence de Sarai Walker

voleurs innocence

2017, Nouveau Mexique, la célèbre artiste peintre Sylvia Wren coule des jours paisibles, retirée du monde, auprès de sa compagne Lola. Sa tranquillité va être perturbée par la lettre d’une journaliste qui veut à tout prix l’interviewer. Sylvia ne parle pas aux journalistes, n’est jamais prise en photo, ses œuvres lui semblent se suffire à elles-mêmes. Mais la journaliste se fait insistante. Elle dit connaître le secret de Sylvia, à savoir qu’elle aurait changé d’identité. Son véritable nom serait Iris Chapel. Cette dernière faisait partie d’une riche famille et d’une fratrie de six filles. Elle se serait échappée d’un asile psychiatrique dans les années 50.

« Les voleurs d’innocence » de Sarai Walker avait vraiment tout pour me plaire à commencer par son atmosphère gothique. La grande demeure des Chapel m’a beaucoup fait penser au Manderley de « Rebecca » de Daphné du Murier, le passage entre les deux périodes temporelles du roman (2017-1950) fait évidemment penser aux « Hauts de Hurlevent » d’Emily Brontë. J’ai également apprécié les nombreuses références artistiques : Jane Austen, Edgar Allan Poe, Christina Rossetti, Emily Dickinson, Julia Margaret Cameron.

« Les voleurs d’innocence » est une ample fresque familiale qui questionne la place des femmes dans la société et la famille. Le père des sœurs Chapel ne voit, par exemple, pas la nécessité d’envoyer ses filles à l’université puisqu’elles n’ont pas besoin de travailler pour vivre. Le personnage de la mère est très intéressant. Elle est issue d’une lignée de femmes mortes en couches et a été contrainte au mariage. Elle est depuis plongée dans un monde de fantômes, de pressentiments ce qui la rend anormale aux yeux des autres. Une terrible malédiction semble frapper les femmes de la famille Chapel, ce qui rajoute un degré de noirceur à l’ambiance gothique dont je parlais au début.

« Les voleurs d’innocence », bien qu’un peu long, m’a captivée dès les premières pages, j’ai tout particulièrement apprécié son inspiration gothique, le féminisme de son propos et le questionnement sur la folie.

Traduction Janique Jouin-de Laurens

La vie nouvelle de Tom Crewe

La-vie-nouvelle

Londres, été 1894, John Addington, 49 ans, est un grand bourgeois, marié et ayant trois filles majeures. Sous le vernis de la bienséance, John fait des rêves érotiques homosexuels et va se balader à Hyde Park durant les deux heures de bain autorisées pour les hommes afin de les admirer. C’est lors d’une de ces promenades qu’il rencontre Frank, un typographe de 28 ans, qui le séduit immédiatement.

Henry Ellis a fait des études de médecine, mais il a choisi de se consacrer à l’écriture d’essais littéraires et scientifiques. Il vient d’épouser Edith qu’il a rencontrée grâce au mouvement progressiste « La Vie Nouvelle« . Après le mariage, chacun conserve son propre logement et sa liberté. John et Henry partagent une grande admiration pour Whitman et le poète est le point de départ de leur correspondance. Celle-ci aboutira à la rédaction d’un texte à visée scientifique sur l’homosexualité : « Sexual inversion« .

« La vie nouvelle » est le premier roman de Tom Crewe qui est historien et qui s’est inspiré de personnages réels pour John et Henry. L’auteur souligne que le combat pour abolir la loi sur la pénalisation de l’homosexualité était frémissant à l’époque victorienne. Un mouvement plus global de libération des mœurs, d’émancipation sexuelle et sociale émergeait en cette fin de règne. Malheureusement, le procès d’Oscar Wilde mit un frein à ces velléités de modernité. Tom Crewe montre bien à quel point ce moment fut charnière et à quel point il aura divisé. Certains homosexuels refusaient d’être assimilés aux frasques de l’écrivain alors que d’autres y voyaient une opportunité de défendre leur cause. Henry et John incarnent parfaitement ces deux courants, les difficultés et les risques à publier un tel ouvrage. Les doutes, le courage, la peur pour soi et ses proches, la honte, tous ces sentiments sont présents dans le roman montrant toute la complexité de la situation.

Tom Crewe nous propose avec « La vie nouvelle » un premier roman ambitieux, parfaitement construit et documenté. Un texte emprunt de sensibilité, d’intelligence et de beaucoup de sensualité.

Traduction Etienne Gomez

L’enragé de Sorj Chalandon

sorj

1932, Jules Bonneau, quasi homonyme de l’anarchiste tué en 1912, est enfermé depuis plusieurs années à la colonie pénitentiaire de Haute-Boulogne à Belle-Île-en-Mer. Complice d’un incendie et coupable de rébellion à agent, Jules a atterri sur l’île pour être rééduqué et rentrer dans le droit chemin. Parmi les enfants prisonniers dans cette forteresse, certains ont seulement eu la malchance d’être orphelins. Les maltraitances physiques et psychologiques sont le quotidien des enfants. Face à cela, Jules est devenu La Teigne, celui que l’on craint et qui est habité par la rage. Pour survivre aux brimades et aux violences, il faut s’endurcir, ne pas laisser aux matons le plaisir de vous voir pleurer. Jules se venge en rêve et s’imagine quitter la colonie pénitentiaire. Mais à quoi servirait-il de s’évader lorsque l’on est entouré d’eau ? « Les récifs, les courants, les tempêtes. On ne s’évade pas d’une île. On longe ses côtes à perte de vue en maudissant la mer. Même si certains ont tenté le coup.« 

La colonie pénitentiaire pour mineurs de Belle-Île-en-Mer, construite au départ pour enfermer les Communards, ne fut fermée qu’en 1977. C’est à sa fermeture que Sorj Chalandon apprit son existence. Lui, si attentif à l’enfance maltraitée, ne pouvait que s’intéresser à un tel lieu. C’est ainsi qu’il découvrit la mutinerie de 1934 où 56 mineurs s’étaient enfuis. 55 enfants ont été ramenés à Haute-Boulogne avec l’aide des habitants et des touristes (20 francs étaient la récompense). Toute la première partie du roman est consacrée à la vie derrière les murs de la maison de redressement et le point culminant sera la mutinerie. Sorj Chalandon est à son meilleur et le début du roman est aussi bouleversant qu’étouffant.

Dans la seconde partie, l’écrivant imagine ce qu’il est advenu du 56ème enfant évadé et non repris. Avec l’humanisme qui le caractérise, il fait en sorte que Jules Bonneau trouve enfin des personnes capables de lui tendre la main, de lui montrer que la fraternité existe. J’ai trouvé cette seconde partie moins réussie que la première qui était particulièrement forte et saisissante. J’y ai senti plus de rage et de colère, celles de Sorj Chalandon lui-même face à l’injustice.

On retrouve dans “L’enragé” toute l’empathie, la volonté de réparer les torts de Sorj Chalandon. Même si j’ai été moins emballée par la seconde partie du roman, cette lecture reste fort poignante.

Sous la menace de Vincent Almendros

menace

Quentin, 14 ans, part en week-end chez ses grands-parents paternels avec sa mère et sa cousine Chloé, 11 ans. Avant d’arriver, la mère s’arrête chez Jardiland pour acheter une plante destinée à son mari qui a eu un accident de voiture. Durant le trajet, l’atmosphère est tendue entre la mère et son fils. Ce dernier a en effet été renvoyé du collège Joliot-Curie. Il est en attente du conseil de discipline. Quentin a plutôt intérêt à se tenir à carreau durant le week-end.

Après « Faire mouche » et « Un été », je retrouve avec grand plaisir le talentueux Vincent Almendros. Comme dans ses romans précédents, « Sous la menace » est un huis-clos où le malaise est grandissant. En peu de pages, l’auteur met en place une atmosphère oppressante, inquiétante. Des incidents dérangeants interviennent à plusieurs endroits du roman (l’oiseau mort sur le chemin de promenade, l’invasion de fourmis volantes lors du repas dans le jardin). L’ambiguïté est également savamment entretenue. Vincent Almendros distille les révélations au compte-goutte ; elles modifient à chaque fois la perception que le lecteur avait de la situation ou d’un personnage. Le grand talent de l’auteur est celui de la chute. Encore une fois, la fin du roman est saisissante et terriblement glaçante. Elle éclaire le roman d’un jour nouveau, l’intrigue devient alors tout autre.

Vincent Almendros a l’art de créer des atmosphères lourdes et inquiétantes et a également celui de la chute. Les fins de ses romans sont inoubliables. Si vous ne connaissez pas encore cet écrivain, je ne peux que vous conseiller de le découvrir.

La langue des choses cachées de Cécile Coulon

La-Langue-des-choses-cachees

Pour la première fois, le fils prend la place de sa mère. Il se rend à pied dans un hameau nommé “Le Fond du Puits”. “Là, on attendait sa venue, il comprendrait, avait-elle dit, quelqu’un viendrait l’accueillir, on l’emmènerait dans une maison, et ça commencerait au bord d’un lit, près d’un malade. Cent fois il avait accompagné sa mère quand elle était appelée – il n’y avait pas d’autre manière de le dire, elle était appelée -, quand les hommes ne savaient plus où demander de l’aide – les hôpitaux étaient trop loin, les médecins absents, les vieux refusaient d’être soignés autrement que par des coupeurs de feu, des guérisseurs, des rebouteux.” Le fils, comme sa mère, parle la langue des choses cachées. A son arrivée au Fond du Puits, le fils est frappé par la solitude, la noirceur de l’endroit. C’est au chevet d’un enfant qu’il est attendu.

Le dernier roman de Cécile Coulon a tout d’un conte : les personnages n’ont pas de nom, l’époque et le lieu sont indéterminés. Le talent du fils contribue également à cela tant il semble mystérieux et puissant. Il ressent immédiatement la brutalité, la violence qui règnent dans les maisons du hameau. De sombres événements s’y sont déroulés et la mère en a été témoin. Des crimes impunis blesseront le fils qui aura envie de les révéler, de réveiller le passé caché. Le sort des femmes est au cœur de ce roman à la langue sublime, hypnotisante.

“La langue des choses cachées” est un roman court qui se lit d’une traite. La noirceur de la nature humaine, la poésie de sa langue, la beauté de la nature nous happent.

Les aiguilles d’or de Michael McDowell

A15QthFJAQL._SL1500_

New York. C’est par une rude nuit d’hiver qu’advient l’an 1882 dans les quartiers les plus démunis comme dans les plus aisés. Sur les premiers, nommés « Le Triangle Noir », règne Lena Shanks et sa famille : recel de biens volés, de cadavres, avortement, faux papiers. Toutes ces activités se font derrière le paravent d’une boutique de prêt sur gage. Dans les quartiers huppés, un homme veut asseoir et agrandir son pouvoir. Pour ce faire, le juge Stallworth veut éradiquer le vice et la violence du Triangle Noir à des fins politiques. Le magistrat avait par le passé condamné le mari de Lena Shanks qui lui voue depuis une haine viscérale. L’affrontement entre les deux familles sera sans pitié.

J’avais eu beaucoup de plaisir à découvrir la saga Blackwater et je me suis à nouveau régalée avec « Les aiguilles d’or ». Cette nouvelle œuvre de Michael McDowell, publiée par Monsieur Toussaint Louverture, est totalement addictive. Nous plongeons dans les quartiers sordides, les fumeries d’opium où la veulerie et la violence dominent. L’ouverture du roman, où l’auteur décrit la pauvreté du Triangle noir, m’a évidemment fait penser à mon cher Dickens. « Les aiguilles d’or » a d’ailleurs tout du roman du 19ème siècle publié en feuilletons qui happe son lecteur d’un chapitre à l’autre. La vie dans les beaux quartiers n’est guère plus reluisante que celle dans le Triangle Noir. L’égoïsme, l’orgueil, la soif de pouvoir sont masqués par le vernis des apparences. Les deux mondes vont se confronter très brutalement, nous offrant d’incroyables rebondissements.

Efficace, prenant, avec une impressionnante galerie de personnages, « Les aiguilles d’or » est une réussite totale qui se dévore avec délectation.

Traduction Jean Szlamowicz

Bilan livresque et cinéma de janvier

image

J’inaugure l’année 2024 avec six romans et une bande-dessinée. J’ai retrouvé avec un immense plaisir Michaël McDowell avec « Les aiguilles d’or » un roman qui aurait plu à Charles Dickens et Vincent Almendros qui a l’art de la concision et de la chute ce qu’il prouve à nouveau dans « Sous la menace ». La langue de Cécile Coulon m’a encore une fois séduite dans son dernier roman « La langue des choses cachées » et j’ai apprécié de retrouver le talentueux David Park dans un livre qui se rapproche du travail de Graham Greene. J’ai également lu deux premiers romans : celui de Tom Crewe qui nous parle de l’homosexualité à l’époque victorienne et de l’impact du procès d’Oscar Wilde ; celui de Dario Levantino, « De rien ni de personne » qui est le premier tome d’une trilogie. Son second roman est d’ailleurs sorti en grand format. Enfin, je me suis lancée dans la série Paul de Michel Rabagliati que je souhaitais lire depuis longtemps.

Du côté du cinéma, j’ai pu voir neuf films dont voici mes préférés :

3287404.jpg-c_310_420_x-f_jpg-q_x-xxyxx

Dog vit seul dans un Manhattan peuplé d’animaux. Un soir ordinaire où il mange devant sa t.v., il voit une publicité pour un robot. Ce dernier lui est livré en pièces détachées et dès qu’il l’allume, Dog et lui deviennent inséparables. Tous les deux déambulent joyeusement dans les rues, mangent des hot dogs et font du patin dans Central Park au son de « September » d’Earth Wind and Fire. Les amis passent une journée sur la plage de Coney Island mais lorsque le soir advient, Robot tombe en panne. Impossible pour son ami de le porter jusqu’à chez lui. Il lui promet de revenir le lendemain avec l’équipement adéquat. Lorsqu’il revient, Dog découvre que la plage est fermé pour un an.

Quelle merveille de délicatesse que ce film d’animation ! Le thème de l’amitié puis celui de la séparation sont universels mais il y a tant de tendresse, d’affection entre nos deux héros que leur histoire est irrésistible. Au fil des saisons, la vie reprend son cours pour Dog qui pense de moins en moins à aller sauver son ami mais aussi pour Robot qui sert de nid à une famille d’oiseaux ou est victime d’un ferrailleur. On a le cœur serré à voir les deux amis s’éloigner, on aimerait tant les voir à nouveau réunis. Dog et Robot sont infiniment attachants, ils évoluent dans un New York des années 70-80 merveilleusement reconstitué. « Mon ami Robot » est aussi joyeux que mélancolique, un régal pour les grands et les petits.

120x160-lddj-23_11-hd

Dans leur banlieue parisienne, Giselle et son fils Bellisha sont les derniers juifs à vivre là. Même l’épicerie casher a fermé ses portes. La mère ne cesse de ruminer qu’ils doivent déménager dans une autre ville pour retrouver leur communauté. Mais Giselle a une santé très fragile et c’est Bellisha qui s’occupe de tout : le marché, la cuisine, etc… Lunaire, le fils de 30 ans ne semble s’inquiéter de rien, un brin mytho pour enjoliver la vie pour sa mère, un brin vieux avant l’âge tant il est ancré dans ses habitudes.

« Le dernier des juifs » est le premier long-métrage de Noé Debré qui avait jusqu’à présent exercer ses talents comme scénariste. Il est sur un fil durant tout le film, le sujet abordé étant délicat. Giselle s’exprime régulièrement sur le fait qu’il y a beaucoup de noirs dans le quartier, beaucoup de médecins arabes à l’hôpital. Un tag pro-palestinien apparaitra dans l’immeuble mais pas sur la porte de Giselle, sur celle de ses voisins chinois ! Ce joyeux mélange de communautés pourrait être source de tension mais les habitants du quartier savent se soutenir quand le malheur frappe à leurs portes. La judéité est également questionnée puisque Bellisha doit la cacher puis prouver qu’il est bien juif. Le film oscille entre la comédie (les scènes où Bellisha tente de vendre des pompes à chaleur avec son cousin sont hilarantes) et le drame. C’est subtil, intelligent et servi par deux acteurs exceptionnels : Agnès Jaoui et Michael Zindel.

Et sinon :

  • « Bonnard, Pierre et Marthe » de Martin Provost : En 1893, Pierre Bonnard invite une inconnue croisée dans la rue à poser pour lui. De cette rencontre va naître l’un des couples iconiques de la peinture du 19ème siècle. Le film de Martin Provost rend hommage à Marthe et Pierre Bonnard en racontant leur vie entre lumière (leur quotidien joyeux dans leur maison en bord de Seine) et ombre (l’infidèle Pierre et le suicide de Renée). La peinture n’est pas le cœur du film, le réalisateur nous montre plutôt ce qui a nourri l’œuvre du plus célèbre des Nabis. L’image est belle, lumineuse. Ce qui est le plus plaisant dans le film est la mise en avant de Marthe qui fut muse, amante, épouse (tardivement, Pierre refusant de se marier), âme sœur et surtout artiste quand Pierre la délaisse. Je regrette cependant une trop grand ellipse après le décès de Renée. On ne sait, par exemple, pas si Marthe a continué à peindre et comment la culpabilité a joué sur les relations du couple. Le duo Cécile de France/ Vincent Macaigne fonctionne d’ailleurs à merveille.
  • « Making of » de Cédric Kahn : Au début de son tournage, Simon, un réalisateur reconnu, apprend qu’il a perdu la plus grande partie de son financement. Son film porte sur le combat d’ouvriers qui ont pris possession de leur usine pour éviter une délocalisation. Leur histoire ne se termine pas bien contrairement à ce que le producteur de Simon a raconté aux financeurs. Pendant que le producteur essaie de trouver de l’argent (et répond de moins en moins au téléphone), Simon doit continuer son tournage au milieu d’une star à l’ego démesuré, des techniciens qui se questionnent sur leur salaire et une directrice de production qui veut faire des coupes dans le scénario. Cédric Kahn est décidément un réalisateur surprenant qui n’est jamais où on l’attend. Après son formidable « Procès Goldman » sorti en octobre 2023, il nous propose une comédie sur le milieu du cinéma. Le tournage, comme la révolte des ouvriers, tourne au naufrage et Simon sombre dans la dépression (il faut dire aussi que sa femme le quitte). Ce que capte le jeune homme en charge du tournage du making of du film, mise en abyme savoureuse qui montre les déboires de Simon. Cédric Kahn s’est offert un casting cinq étoiles avec Denis Podalydès, Emmanuelle Bercot, Valérie Donzelli, Xavier Beauvois, Jonathan Cohen, les jeunes Stéphane Crepon (repéré dans « Le bureau des légendes ») et Souheila Yacoub. C’est drôle, ironique mais également touchant.
  • « La fille de son père » d’Erwan Le Duc : Etienne a 20 ans, il rencontre Valérie et c’est le coup de foudre. Rapidement la jeune femme tombe enceinte. Une petite fille naît mais l’histoire tourne mal, Valérie s’enfuit sans explication. Étienne décide de vivre pour sa fille Rosa, d’être toujours présent pour elle. A 16 ans, elle est admise aux Beaux-Arts de Metz, à 300 km de son père. Comme va-t-il prendre cette future séparation ? Après « Perdrix », je retrouve la douce fantaisie d’Erwan Le Duc avec plaisir. Cette relation père-fille sort de l’ordinaire, ils ont quasiment grandi ensemble et on les prendrait presque pour des frère et sœur. Dans leur quotidien, tout est poétique et singulier. Rosa, plus mature que son père, est parfois dure avec lui pour essayer de le pousser à vivre sa vie, à dépasser le drame de l’abandon dont il ne s’est jamais remis. Céleste Brunnquell et Nahuel Pérez Biscayart sont plus que parfaits dans cet univers qui leur va si bien. Il faut aussi parler de Mohammed Louridi, qui interprète le petit ami de Rosa et qui pratique l’amour courtois, la poésie épique et préfère rentrer par la fenêtre que par la porte pour impressionner Rosa ! Son personnage est tout simplement fabuleux.

 

  • « La tête froide » de Stéphane Marchetti : Marie, 45 ans, vit dans un mobil-home à défaut de pouvoir se payer autre chose. Elle est serveuse la nuit et pour arrondir les fins de mois, elle trafique des cartouches de cigarettes entre l’Italie et la France. Son amant, un policier aux frontières, lui indique la route à prendre avec sa marchandise sans être contrôlée. Lors de l’un de ses voyages de l’autre côté des Alpes, elle rencontre Souleymane, jeune réfugié qui veut rejoindre Calais, où se trouve sa sœur, avant de traverser la Manche. Marie le convoie dans sa voiture et l’héberge. Le jeune homme lui propose de faire passer d’autres clandestins. Marie a besoin d’argent urgemment pour payer son emplacement au camping, elle accepte mais ne le fera qu’une seule fois. Le premier film de Stéphane Marchetti fait preuve d’humilité dans sa réalisation. Pas de sensationnalisme ou de tire-larmes dans cette histoire. Le réalisateur cherche avant tout le réalisme et la justesse et il y parvient. Florence Loiret-Caille incarne Marie et c’est toujours un immense plaisir de voir cette comédienne au jeu sensible. J’aurais sans doute beaucoup plus apprécié ce film s’il ne m’avait pas tant rappelé « Les survivants » de Guillaume Renusson où Denis Menochet aidait une jeune afghane à traverser les Alpes pour rejoindre la France.
  • « May december » de Todd Haynes : Gracie vit avec Joe avec qui elle a eu trois enfants. Elle avait une trentaine d’années et lui 13 ans lorsqu’ils furent surpris en plein ébat à l’arrière de l’animalerie où travaillait Gracie. A sa sortie de prison, elle épouse Joe et ils s’installent avec leurs enfants. Même si leur vie semble paisible et agréable, le couple reste sulfureux et dérangeant pour certains voisins. Les relations de Gracie avec sa première famille sont également délicates et douloureuses. C’est alors qu’arrive dans la vie du couple, Elizabeth, une actrice qui va interpréter le rôle de Gracie sur grand écran et vient étudier cette famille singulière. Todd Haynes s’est inspiré d’un véritable fait divers pour son dernier film mais c’est plutôt la relation entre Gracie et Elizabeth qui est au cœur du film. L’actrice devient de plus en plus le miroir de son modèle, vampirisant ses attitudes, ses manières de bouger. L’une semble très spontanée, naïve alors que l’autre est cérébrale, elle note et analyse tout. Le duo est étonnant, ambigu et un malaise profond surgit (ou resurgit) dans la vie du couple. Le personnage de Joe est également très intéressant, très révélateur de ce qui se passe sous la surface. Peut-être un peu trop froid, le film offre deux interprétations maîtrisées par deux grandes actrices : Julianne Moore et Natalie Portman.

 

  • « Priscilla » de Sofia Coppola : 1959, sur une base militaire allemande, la jeune Priscilla, 14 ans, rencontre Elvis Prestley qui y faisait son service. Trois ans plus tard, la jeune fille s’envole pour Graceland et devient l’unique femme du king. Le film de Sofia Coppola s’est inspiré du livre de Priscilla Prestley et adopte son point de vue. Le traitement de son histoire rappelle d’autres films de la réalisatrice : l’ennui, la mélancolie de l’adolescence comme dans « Virgin suicides », la prison dorée comme celle de Marie-Antoinette. Comme ces héroïnes, Priscilla est perdue, elle semble isolée et loin du milieu du show business. On découvre un Elvis manipulateur, façonnant sa femme comme une poupée décorative, la bourrant de médicaments. Mais il est également un petit garçon vulnérable et influençable. Rien à reprocher aux acteurs mais j’ai trouvé que la mise en scène, les ellipses nous tenaient à distance de Priscilla et je n’ai pas ressenti beaucoup d’empathie pour elle.

 

  • « La vie rêvée de Miss Fran » de Rachel Lambert : La vie de Fran est monotone et solitaire. Elle se rend à son travail mais ne communique pas avec ses collègues. Elle vit seule et ne semble pas avoir de loisir. Son quotidien va changer avec l’arrivée d’un nouveau collègue vers qui elle va avoir envie d’aller. Le film de Rachel Lambert a un certain charme : l’humour caustique Fran lorsqu’elle commence à s’ouvrir au monde, son imagination concernant les façons dont elle peut mourir. Fran est inadaptée à la vie sociale, une anti-héroïne comme les États-Unis aiment en créer. Néanmoins, je reconnais m’être un peu ennuyée face à l’histoire de Fran.

Parfois le silence est une prière de Bill O’Callaghan

Parfois-le-silence-est-une-priere

Dans « Parfois le silence est une prière », Billy O’Callaghan retrace l’histoire de sa famille au travers de trois de ses membres à trois époques différentes. Le premier, avec qui nous faisons connaissance, est Jer, l’arrière grand-père de l’auteur. Nous sommes en 1920, à la veille de l’enterrement de sa soeur ainée Mamie. Cet événement ravive ses souvenirs : son enfance extrêmement pauvre, avec un père qui rend rarement visite à ses enfants. « Le problème, c’est que sachant si peu de choses au sujet de mon héritage familial, je suis en grande partie un étranger pour moi-même. » Malgré ce manque, Jer est un homme raisonnable, responsable et aimant envers sa famille. Celle qui prend ensuite la parole est sa mère Nancy en 1911. Née en 1852 sur Clear Island où les famines et les tempêtes emportent tout, elle a dû s’installer sur la côte à 19 ans, dernière survivante de sa famille. C’est dans la maison de Mrs. McKechnie, où elle travaille, qu’elle va rencontrer l’homme qui causera sa perte. S’ensuivront des années terribles de misère profonde, mais où Nancy fera tout pour protéger ses enfants. Celle qui clôture le livre est Nellée en 1982. Elle est la fille cadette de Jer. Elle arrive à la fin de sa vie entourée par ses enfants et petit enfant dont un certain Bill âgée de huit ans.

« Parfois le silence est une prière » nous livre trois splendides portraits particulièrement émouvants. Les trois voix sont très incarnées grâce à une écriture sensible, juste et poétique. Ce sont trois destins remarquables, trois personnes qui luttent contre l’adversité, la pauvreté, le deuil, mais sans s’appesantir sur la dureté de la vie. On ne peut que ressentir de l’empathie à l’égard de ces trois personnes si dignes. Leurs histoires traversent également celle de l’Irlande qui s’y connaît en termes de résilience !

La beauté du titre du roman de Bill O’Callaghan est à l’image de celle que l’on trouve entre les pages de son roman. Avec pudeur et compréhension, il évoque sa famille et également l’Irlande.

Traduction Carine Chichereau