Une photo, des mots (242eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

lunettes© Vincent Héquet

Maxence regardait défiler ce morne paysage de plaine en s’interrogeant sur la date de sa dernière visite. C’était il y a au moins huit mois, c’était pour les 80 ans de sa grand-mère Camille. Les circonstances étaient tellement plus joyeuses qu’aujourd’hui. Toute la famille était pour une fois réunie autour de Camille, pour la fêter. C’était également autour d’elle que la famille allait à nouveau se retrouver cet après-midi mais cette fois c’était pour lui dire adieu.

Maxence voyait partir avec sa grand-mère tous ses souvenirs d’enfance. Il passait toujours une partie de l’été à Saint-Hilaire avec ses cousins. Lui, l’enfant unique, se réjouissait toujours de ces moments de partage. Le mois de juillet avait le goût du riz au lait de sa grand-mère, des fraises et des framboises du petit jardin entretenu patiemment  par son grand-père, il sentait les foins coupés et résonnait comme les cris de ses cousins lorsqu’ils se jetaient dans la rivière.

Tous ces instants semblaient maintenant si loin à Maxence, comme un doux rêve, un paradis perdu. Il n’avait pas réalisé avant aujourd’hui à quel point ils furent heureux et à quel point tout cela lui manquait. Il avait grandi, c’est tout. Son enfance s’était évaporé sans qu’il en prenne conscience. Sa vie était devenue tellement sérieuse, il fallait obtenir des diplômes, un travail, fonder une famille, posséder le dernier matériel high tech. La fantaisie avait déserté sa vie et tout avait pris une importance démesurée. Importance qui l’empêchait de venir voir ses grands-parents, tous les prétextes étaient bons pour ne perdre son temps si précieux à Saint-Hilaire.

A la mort de son grand-père, il s’était pourtant promis de descendre plus souvent, d’appeler sa grand-mère pour l’alléger quelques instants du poids de sa nouvelle solitude. Mais non, il n’en avait rien fait, il avait continué à se réfugier dans son égoïsme et ses préoccupations mesquines. Comme il regrettait aujourd’hui de ne pas avoir accompagné sa grand-mère en croisière…. Il n’aurait dorénavant que ses regrets et le souvenir de son sourire éternellement bienveillant .

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Une photo, des mots (241eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

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© Julien Ribot

Camille était restée abasourdie pendant de longues minutes devant le cadeau offert par ses enfants et ses petit-enfants  (Atelier n°239). Une croisière dans les Caraïbes ?! Pour Camille qui n’avait jamais quitté sa Touraine natale, c’était vraiment une aventure. Partir aussi loin, aussi longtemps, ça ne lui était jamais arrivée. Passée la panique des premiers instants, les yeux de Camille se mirent à pétiller. La mer à perte de vue, rien d’autre à l’esprit que cette immensité fluide et impalpable, Camille s’en réjouissait à l’avance.

Et la croisière répondit aux espérances de Camille. Son quotidien répétitif et morose depuis la disparition de son mari, lui semblait si loin, si étonnamment abstrait. Camille s’installait chaque matin sur cette chaise, un peu à l’écart des autres passagers qui pouvaient s’avérer quelque peu bruyants. Elle se levait tôt, l’habitude était trop ancrée en elle pour changer le temps du voyage, elle prenait son petit déjeuner dans une salle quasiment déserte. Camille prenait ensuite place face au spectacle de la mer. Le soleil, encore timide, irradiait doucement. Ses rayons se transformaient en une multitude d’iridescences sur les vagues. Des éclats de lumière qui faisaient plisser les yeux de Camille. Le calme infini, les remous qui la berçaient tendrement, ce vent tiède qui faisait vibrer ses cheveux blancs. Et ce bleu roi si dense, si profond qu’il semblait irréel.

Camille était aux anges, elle avait toujours adoré regarder la mer, son ressac, son mouvement incessant et entêtant, son nuancier de bleu. Elle en prenait plein les mirettes et elle emmagasinait les sensations, les impressions qu’elle pourrait se remémorer quand elle le voudrait, lorsqu’elle serait de retour dans sa petite maison derrière le portail.

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Une photo, des mots (240eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

londres-700x525© Leiloona

En arrivant à Paddington de Southall, Abha se sentit lasse. Elle se dirigea vers le métro, vers la district line, comme chaque matin depuis six ans. Elle passa mécaniquement son oyster card pour pénétrer dans l’enceinte du métro, geste qu’elle reproduira tout aussi mécaniquement à sa sortie à Notting Hill Gate.

Ce matin-là, Abha se mit à penser à ses parents, Uma et Mehul, rajoutant de la mélancolie à sa fatigue. Tous deux en avaient rêvé de cette capitale, du carillon tonitruant de Big Ben, des parcs immenses et verdoyants, des toasts dorés le matin, des cabines téléphoniques rouges et des taxis noirs, des maisons colorées de Notting Hill, du brouhaha du marché de Camden. Là-bas en Inde, ils étaient très attachés à la culture anglaise qui faisait partie de l’histoire de leur pays, expliquaient-ils à leurs quatre enfants. Les deux garçons avaient dû s’inscrire au cricket, tous devaient maîtriser parfaitement la langue anglaise en prévision. En prévision de quoi ? ne cessait de demander Abha. Elle avait alors neuf ans et aurait dû comprendre le projet pourtant limpide de ses parents : venir vivre à Londres.

Et c’est ce qui arriva deux ans plus tard, Abha fut arrachée à son pays, à ses amis et à ses deux frères aînés assez grands pour choisir de rester en Inde, à la grande incompréhension de leurs parents. Le choc fut rude pour Abha, l’Angleterre était froide, grise et humide. Elle y était une étrangère et son accent ne faisait que le souligner. Ses parents avaient abandonné une situation confortable en Inde pour une vie londonienne médiocre. Son père était architecte en Inde mais il ne trouva rien à Londres en rapport avec sa formation et il finit par se faire embaucher dans un supermarché où il gérait les hangars et les stocks.

Uma et Mehul n’eurent pas les moyens d’envoyer Abha à l’université, celle-ci dut se mettre à travailler. Sans qualification, elle était passée de petits boulots en petits boulots jusqu’à ce qu’elle trouve son emploi actuel : femme de ménage de la famille Redfill à Notting Hill. Elle les voyait donc tous les jours, les maisons multicolores qui faisaient tant rêver ses parents. Elles étaient devenues le cadre de son travail laborieux et ingrat. Mais Abha serrait les dents, c’est avec l’argent de Notting Hill qu’elle enverrait sa petite sœur, Sudha, à l’université.

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Une photo, quelques mots (239eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

julien-ribot-regards-sur-nos-villes-700x467© Julien Ribot

Un dimanche matin à Saint Hilaire. Le brouillard matinal de cette fin novembre s’était peu à peu désagrégé dans l’atmosphère laissant place à quelques timides et froids rayons de soleil. La rosée goûtait doucement le long des pétales du parterre de pensées au fond du jardin de Camille. Un faible vent agitait mollement le fouillis de feuilles et de branches qui masquaient l’entrée de la maison. Calme, tout était parfaitement calme. Le petit village se réveillait lentement, s’étirait languidement au chaud.

Surtout, il fallait rester discrets, ne rompre en aucun cas ce silence. Ils savaient tous que Camille était très matinale, qu’elle appréciait de prendre son café paisiblement pendant que le reste du monde était encore assoupi. Les voitures étaient restées à l’entrée du village. Tous avaient fait l’effort d’arriver tôt. Maintenant, il s’agissait de ne pas gâcher l’effet de surprise. Pas évident lorsque l’on débarque à trente et que ce fichu portail grince. Il aurait aussi bien besoin d’un coup de peinture. Il faudrait revenir, un autre jour, plus longuement avec la boîte à outils. La maison dépérissait depuis que Camille était seule.

Tous étaient maintenant devant la porte. Le grésillement strident de la sonnette a du faire sursauter Camille. La voilà qui entrouvre prudemment la porte : « Surprise ! Joyeux anniversaire ! 80 ans, ça se fête ! ».

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Une photo, quelques mots (235eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

vincent-hequet-photographe© Vincent Héquet

Comme c’était étrange de pénétrer dans la maison de quelqu’un que l’on ne connaissait pas et que l’on ne connaitrait jamais. Philippe avait toujours ce même sentiment en franchissant la porte d’entrée. Il sentait comme une gêne, une impudeur à être là sans les propriétaires. Cette fois, il s’agissait d’une petite maison de ville à un étage dans l’allée des Lilas. Philippe allait procéder à un premier tour de la maison pour découvrir ce qu’elle renfermait.

La maison était très bien tenue, très propre et soignée. Les meubles étaient en bon état, de beaux meubles rustiques à l’ancienne, leur solidité avait quelque chose de réconfortant. Ils avaient dû accompagner toute la vie de Mme Gervais, peut-être lui venaient-ils de ses parents. Le salon près de l’entrée était peu meublé, Mme Gervais semblait apprécier la sobriété. Philippe ne saurait jamais si c’était par goût ou par économie. Il se prenait toujours à essayer de deviner la personnalité des propriétaires à partir de leurs intérieurs. Ici, il n’y avait aucune photo, pas de trace d’enfants ou de petits-enfants. Y-avait-il eu un M. Gervais, décédé bien avant sa femme ? En tout cas, cette vie semblait un peu austère, sans fioritures à en juger par cette première pièce.

A l’étage se trouvaient la chambre et la salle de bain. Un beau lit en bois trônait avec son énorme édredon en patchwork. Sur le radiateur, Philippe trouva toute une pile de tissus colorés. La grande armoire normande près du lit contenait également de nombreux morceaux de tissus. Philippe commença à les sortir en les jetant sur le dessus du lit. Bientôt celui-ci fut recouvert de tissus bariolés !  Finalement, elle n’était pas si triste que ça cette Mme Gervais ! Dans cette pièce, il y avait des photos au mur, Philippe prenait toujours le temps de les regarder attentivement. Sur l’une d’elles, Mme Gervais posait fièrement devant sa machine à coudre, une vieille Singer avec pédalier. Sur une autre, elle déployait un magnifique couvre-lit fait d’une multitude de bouts de tissus.

Voilà qui mettait du baume au cœur à Philippe, il aimait à découvrir les passions des habitants des maisons qu’il venait vider, à penser que leurs vies avaient été illuminées par elles. Cela rendait moins difficile le transport des meubles et objets vers la hangar Emmaüs.

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Une photo, quelques mots (232eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

image© Romaric Cazaux

La douceur de ce début d’après-midi d’avril permit à Mathilde et Joseph de s’installer dans leur jardin. C’était leur rituel post-prandial des beaux jours. Juste après le café, Joseph installait deux transats dans le jardin et il lisait son journal aux côtés de Mathilde qui faisait ses mots croisés. Mais leurs habitudes avaient été sensiblement modifiées par leurs petits-enfants. À noël, le couple avait reçu des téléphones portables. Leurs quatre petits-enfants leur avaient fait ce cadeau pour les contacter plus souvent. Mathilde et Joseph avaient eu droit à des cours pour savoir utiliser ces appareils ô combien mystérieux. Et encore aujourd’hui, beaucoup de choses leur semblaient totalement incompréhensibles. Cela commençait par les messages de leurs petits-enfants. Que diable pouvait bien vouloir dire LOL ? Mathilde préparait une liste de questions pour leur prochaine visite.

Mathilde regardait du coin de l’œil son mari. Il semblait beaucoup plus à l’aise qu’elle avec cette nouvelle technologie. Depuis plusieurs semaines, elle trouvait que Joseph passait de plus en plus de temps sur son téléphone. Pourtant, il était plus réfractaire qu’elle au départ. Ce téléphone devenait de plus en plus encombrant. Mathilde commençait à se poser de sérieuses questions. Et encore plus depuis qu’elle avait appris par sa voisine Huguette qu’il existait des sites de rencontres pour personnes âgées. Huguette était veuve depuis dix ans et elle comptait bien s’inscrire sur l’un de ces sites. Joseph ne ferait pas une chose pareille. Quarante cinq ans de vie commune, c’est certes long, parfois on ne savait plus trop quoi se raconter, mais de là à chercher ailleurs. Non, vraiment ça n’était pas possible… Le regard inquiet et inquisiteur,  Mathilde louchait sur le portable de Joseph.

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Une photo, quelques mots (230ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

une-photo-quelques-mots© Julien Ribot

La plaine, des champs à perte de vue, bordés par des arbres. Bien souvent des peupliers. Un paysage familier qui défile derrière la vitre du train. Et malgré cela, mon estomac se serre lorsque je le regarde. J’essaie de me concentrer sur mon livre mais rien n’y fait. Mes yeux sont désespérément attirés par l’extérieur.

A la gare m’attend la voiture de location. J’ai refusé que le notaire vienne me chercher. Je voulais retrouver la maison seule, sans regard inconnu pour m’observer ou me juger. A l’heure actuelle, en démarrant la voiture, je ne sais toujours pas comment je vais réagir lorsque j’y serai. Je sais juste que le malaise est bel et bien là.

Me voici dans la rue où j’ai grandi. Quinze ans que je ne l’avais pas vue mais rien n’a changé. Les maisons, collées les unes aux autres, sont juste encore plus décrépies, usées par le temps et le manque d’argent. Le numéro 124, chez moi. J’ai du mal à m’extraire de la voiture, je suis paralysée devant cette plaque insolemment rouge. Mon ventre est une boule de crainte, de colère et de tristesse. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour entendre la voix de mon père, ses cris, ses fracas. Et elle, recroquevillée, ratatinée, subissant la violence des mots et des humiliations, sans réaction.

Mes mains tremblent lorsque je réussis à ouvrir le portail. Je ne sais pas si je vais pouvoir aller plus loin. Je pensais avoir dépassé mon enfance, la douleur de n’avoir jamais réussi à la sortir de là. C’est l’incompréhension et la douleur qui reviennent au galop dans mon cœur. Et maintenant qu’ils sont partis tous les deux, je ne saurai jamais ce qui la retenait, ce qui les liait inextricablement.

Je préfère ne pas rentrer, le notaire peut bien tout vendre, je ne veux rien. Mes souvenirs sont bien assez lourds sans me lester des leurs.

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Une photo, quelques mots (228ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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Dès que j’avais franchi le seuil de la librairie, j’avais été attiré par cette étrange couverture. Je suis allé feuilleter d’autres livres mais rien n’y faisait, je me sentais comme attiré par ce roman. Ce fut le seul que j’achetai ce jour-là.

Le soir, je m’installai pour commencer ma lecture. Au fil des pages, j’étais envahi par une drôle de sensation. Je me sentais engourdi, plongé dans un flou, un brouillard dense. Et après plusieurs heures de lecture, j’étais totalement incapable de dire ce que racontait le roman. Etait-il ennuyeux au point de m’assommer ?

Je stoppai ma lecture et décidai d’aller me coucher. Mon sommeil était agité. Je me tournais et me retournais dans mon lit. Je me réveillai en sursaut, couvert de sueur et avec la certitude que quelqu’un était dans la chambre avec moi. J’allumai, fouillai la pièce, l’appartement. Personne. J’avais du faire un cauchemar. Ce roman avait dû influencer mon imaginaire, il était finalement plus puissant qu’il en avait l’air.

Ma journée du lendemain se déroula normalement. Le soir vint et je décidai de ne pas rouvrir le livre. Inutile de passer à nouveau une mauvaise nuit. Je me couchai et le sommeil vint rapidement. Mais comme la veille, je me réveillai en pleine nuit, le cœur battant. Elle était là, je le sentais. Entourée de son halo de brouillard, elle s’approchait de moi. Son corps frôlait le mien, sa bouche murmurait à mon oreille des mots incompréhensibles. Sa voix était irrésistible, envoûtante. J’arrivai à atteindre l’interrupteur, je voulais la voir. Encore une fois, la pièce était vide. Je restai perplexe, assis dans mon lit. Jamais je n’avais fait de tels rêves, jamais ils ne m’avaient semblé aussi réels. Cette fois, je ne pus me rendormir. Je pris le livre, scrutai la couverture, pourquoi étais-je aussi obsédé par cette image ?

Le jour suivant était interminable. Je me sentais impatient, fébrile. J’attendais la nuit. J’attendais de la retrouver, qu’elle soit réelle ou virtuelle, peu m’importait. Ce soir arriva enfin et je sombrai rapidement dans un sommeil que j’espérais plein de rêves. Et elle vint. Elle se rapprocha de moi, m’ensorcela avec ses mots étranges. Je pouvais la toucher, la caresser. Je me sentais euphorique, léger, heureux presque douloureusement. Je ne voulais pas que le temps s’arrête. Je me laissais porter par sa voix. Elle était à moi, rien qu’à moi. Je… je… je…

Le lendemain matin, les pompiers forcèrent la porte de M. Vaneuse suite à l’appel d’un voisin qui l’avait entendu hurler. Ils trouvèrent son corps inanimé dans son lit, les yeux exorbités, le visage couvert de trace de rouge à lèvres.

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Une photo, quelques mots (225ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

rainbow-leiloona© Leiloona

La pluie était tombée soudainement, brutalement. Une averse d’été drue qui soulage de la chaleur pesante d’une journée d’août. L’odeur de l’asphalte détrempé montait jusqu’à la chambre. Une odeur doucereuse, âcre qui évoquait à Mathilde d’autres étés, d’autres orages.

Pendant que les gouttes d’eau dégoulinaient le long des gouttières, Mathilde passait en revue les souvenirs qui tourbillonnaient dans sa tête depuis qu’elle était arrivée dans cette chambre. A 87 ans, elle n’en manquait pas ! Des joies, des peines, des réussites, des défaites, une vie ordinaire faite de hauts et de bas. Mais aujourd’hui, tout lui semblait loin. Les douleurs et les chagrins étaient réduits en cendres. Les bonheurs étaient comme des trophées prenant la poussière en haut d’une armoire.

Le moment fatidique était bientôt là. La fin du dernier chapitre de la vie de Mathilde allait s’écrire. Elle était plus paisible, plus calme que ce qu’elle avait imaginé. La décrépitude de la vieillesse avait été plus douloureuse, plus difficile à accepter. Maintenant, elle avait l’impression de n’avoir qu’à se laisser aller, à enfin baisser les armes.

Au fond de son lit d’hôpital, Mathilde souriait. La vie lui offrait une dernière grâce, un dernier présent : un sublime arc-en-ciel au-dessus des toits.

Ce soir-là, Mathilde s’endormit pour la dernière fois, le cœur et l’âme émerveillés par les beautés de la vie.

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Une photo, quelques mots (224ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

valises© Leiloona

Lady Susan Wentworth luttait pour garder son calme. Vingt cinq ans passés aux côtés de Lord George lui avaient appris à toujours sauver les apparences. Mais aujourd’hui, devant les bagages de sa fille Emma, le contrôle de soi était difficile à conserver. Lady Susan avait envie de pleurer, de crier.

Tout était allé très vite, sans qu’elle ait pu empêcher quoi que ce soit. La guerre n’avait pas réussi à son époux. Des investissements hasardeux avaient quasiment ruiné la famille. Tous les espoirs reposaient sur les épaules de Matthew, l’aîné, l’héritier. Mais celui-ci s’était engagé en pensant que la guerre ne durerait pas. Matthew n’était pas revenu des tranchées de Verdun.

Lady Susan avait bravement supporté ces deux épreuves. Elle avait fait front grâce à sa fille Emma. Toutes deux s’étaient rapprochées face à la tragédie qu’était la mort de Matthew. Lord George se consolait de la perte de son fils en buvant du whisky dans son club. Il y passait tout son temps, se préoccupant peu de la douleur de sa femme ou de celle de sa fille.

C’est durant l’une de ses soirées au club qu’il rencontra Ian Macdonald, propriétaire d’un domaine à Glen Suilag en Écosse. Contrairement à Lord George, Ian MacDonald était prospère, ses affaires florissantes. Et parfois le destin semblait mettre en relation les bonnes personnes au bon moment.  Macdonald cherchait à marier son fils à une famille aristocratique anglaise afin d’acquérir un titre. Une alliance économique qui sauverait les Wentworth de la honte de la ruine.

Et voilà comment en trois mois, Emma se retrouvait marié à un parfait inconnu. Comme Lady Susan aurait voulu éviter à sa fille de connaître ce qu’elle avait elle-même vécu : la déception et la grande solitude d’un mariage arrangé. Comme elle aurait aimé que le monde changeât plus vite pour sauver son dernier enfant de conventions archaïques.

Lady Susan passa sa main sur les bagages en cuir de sa fille. Elle ne put, cette fois, réprimer ses larmes. Il en serait de même lorsqu’elle verrait sa fille s’éloigner d’elle à bord du train qui l’emmenait vers sa nouvelle demeure. Quand la reverrait-elle ?

Lady Susan se sentit soudain très lasse ; l’immense solitude qui l’attendait désormais l’accablait.

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