Atelier d’écriture : Une photo quelques mots (254)

16114850_874629149307218_3889298951964704245_n-700x295© Julien Ribot

Chaque jour des flots de passagers ses déversent dans cette gare. Chaque jour, j’observe ces vies qui se croisent et se frôlent. Le mouvement est incessant, continu, immuable. Il y a ceux qui partent en vacances, heureux et embarrassés par tous leurs bagages, leurs enfants, leurs animaux de compagnie ; ceux qui reviennent la mélancolie des jours passés aux coins des yeux ; ceux qui partent juste la journée pour travailler engoncés dans leurs costumes-cravates ; ceux qui cherchent seulement un endroit chaud pour s’abriter.

Je les vois s’agiter à mes pieds, trépigner devant le tableau d’affichage, courir sur le quai transpirant la peur de manquer leurs trains, je vois les enfants pleurer d’impatience, les contrôleurs et les chauffeurs se mettre en place. Les relay s’emplissent de gens qui s’inquiètent par avance de la durée de leur trajet, qui cherchent à fuir l’ennui, la contemplation du paysage, déjà pressés d’être arrivés.

Et c’est moi qui dirige ce ballet, moi qui suis responsable de leurs mouvements, de leurs mécontentements et de leurs impatiences. Je les guide, je les oriente, je les informe. Je suis la voix de la gare.

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Une photo, des mots (246eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

kot-photo-beaubourg© Kot

Un M, un H, un D, je vois même un A sur le côté… des initiales ? Un message codé ? Je ne vois pas… Ça ressemble à l’écriture cunéiforme, peut-être que l’artiste a voulu rendre un hommage à l’écriture à travers l’histoire… Voyons le titre de l’œuvre, le cartel indique « Vécu de conscience ». Je ne peux pas dire que ça m’aide beaucoup à comprendre le sens de l’œuvre, bien au contraire, je suis plongée dans des abîmes de perplexité.

Je fais le tour de l’œuvre, j’essaie de trouver de nouvelles perspective pour la regarder, la comprendre mais rien n’y fait, le sens de cette sculpture reste totalement opaque. L’éclairage projette une longue ombre portée sur laquelle les autres visiteurs n’osent pas marcher, comme si celle-ci faisait partie intégrante du travail de l’artiste. Peut-être ont-ils raison d’ailleurs, peut-être ont-ils compris ce qui m’échappe.

Je m’approche des autres personnes dans la salle, je tends l’oreille :

« Profond, c’est vraiment très profond. C’est toute la quintessence de l’âme humaine que l’artiste a réussi à fixer dans son œuvre. »

« C’est vraiment son chef-d’œuvre. J’ai vu la rétrospective qui lui était consacrée à Bâle l’année dernière et ce que nous vous avons devant les yeux dépasse tout ce que j’y ai vu. »

« Écoute, je ne la comprends plus. Elle voulait à tout prix que Barnabé revienne et maintenant qu’il est là, elle est malheureuse. »

« Je ne comprends pas pourquoi tu t’obstines à m’emmener dans ce genre d’expositions, tu sais parfaitement à quel point l’art contemporain m’insupporte ! Allez, ça suffit, je te retrouve à la sortie. »

Finalement, je suis contente de m’être déplacée, à défaut d’avoir compris cette sculpture, j’aurais assisté à une jolie comédie humaine !

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Une photo, des mots (243eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

atelier-d-ecriture© Leiloona

« Ah bah c’était bien la peine ! » s’écria mon père en découvrant la pancarte « Baignade non surveillée ». Alice, ma petite sœur éclata en sanglots en comprenant l’inutilité de son maillot de bain. Timothée, mon petit frère, était trop petit pour comprendre l’ampleur du désastre. Je voyais le calme olympien de ma mère se fendiller doucement : son front se plissait, ses yeux se durcissaient et ses lèvres se pinçaient.

Cette journée de vacances était de toute façon vouée à un échec certain. Voilà presqu’une semaine que nous sommes arrivés sur notre lieu de vacances dans les Landes. Avant le départ, nous nous réjouissions de nos futures courses sur la plage, de nos sauts au-dessus des vagues, de nos châteaux de sable, de nos siestes sous le parasol.

La première déception arriva lorsque nous découvrîmes que le camping choisi par mon père était plus près de Dax que de Hossegor. Comment occuper trois enfants en bas âge ne rêvant depuis des semaines que d’eau salée, de sable et de la bonne odeur des embruns ? La mission risquait d’être ardue… Ma mère était elle aussi bien loin d’éprouver de la joie à la vue de notre camping : pas de machine à laver, pas de salle commune où prendre le dîner avec les autres vacanciers. Les corvées s’annonçaient aussi nombreuses qu’à la maison.

Après cinq jours passés à nous promener dans les forêts environnantes à essayer d’identifier arbres, oiseaux et fleurs, ma mère exigea que notre père nous emmène en bord de mer.  Nos cris de joie à l’idée de ce voyage montraient bien l’étendue de notre frustration des jours précédents. Enfin, nous allions pouvoir essayer nos nouveaux seaux et pelles, nos maillots de bain neufs. Ma mère prépara un grand panier à pique-nique. Alice s’installa dans la voiture déjà vêtue de son maillot de bain et de ses brassières. Mon père s’installa au volant et en avant !

Le désenchantement arriva assez rapidement. Mon père n’avait pas pris de carte routière et avait décidé de prendre les chemins de traverse. Rapidement, il s’avéra que nous étions perdus. La tension dans l’habitacle monta d’un cran : ma mère rongeait son frein, mon père grommelait, à l’arrière nous commencions à trouver le temps très long. Après de nombreuses tergiversations, mon père finit par demander sa route. La bonne humeur revenait parmi nous. Ce fut malheureusement de courte durée. Il était déjà midi, ma mère proposa de s’arrêter avant de continuer notre route. Un petit coin tranquille, ombragé, nous allions être bien. La situation se compliqua lorsque ma mère découvrit que le panier à pique-nique n’était pas dans le coffre. Mon père l’avait oublié dans la toile de tente. Ce dernier, penaud au dernier degré, ne savait plus où se mettre. Ma mère, dont il faut applaudir le stoïcisme exemplaire, proposa de déjeuner sur la plage où l’on trouve toujours à manger.

Nous voilà repartis, la faim au ventre et de l’espoir plein les yeux. D’un seul coup, nous la vîmes : la mer tant attendue. L’enthousiasme était à son comble. Jusqu’à la découverte de la fameuse pancarte…jusqu’à l’effondrement total de nos rêves de bains de mer et de joyeux éclaboussements. Le désastre était total, ma mère fulminait. Et c’est là que mon père fut pris d’un terrible et irrépressible fou rire. Devant notre stupeur, il s’exclama : « Vous verrez, on en rigolera dans dix ans ! ».

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Une photo, des mots (242eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

lunettes© Vincent Héquet

Maxence regardait défiler ce morne paysage de plaine en s’interrogeant sur la date de sa dernière visite. C’était il y a au moins huit mois, c’était pour les 80 ans de sa grand-mère Camille. Les circonstances étaient tellement plus joyeuses qu’aujourd’hui. Toute la famille était pour une fois réunie autour de Camille, pour la fêter. C’était également autour d’elle que la famille allait à nouveau se retrouver cet après-midi mais cette fois c’était pour lui dire adieu.

Maxence voyait partir avec sa grand-mère tous ses souvenirs d’enfance. Il passait toujours une partie de l’été à Saint-Hilaire avec ses cousins. Lui, l’enfant unique, se réjouissait toujours de ces moments de partage. Le mois de juillet avait le goût du riz au lait de sa grand-mère, des fraises et des framboises du petit jardin entretenu patiemment  par son grand-père, il sentait les foins coupés et résonnait comme les cris de ses cousins lorsqu’ils se jetaient dans la rivière.

Tous ces instants semblaient maintenant si loin à Maxence, comme un doux rêve, un paradis perdu. Il n’avait pas réalisé avant aujourd’hui à quel point ils furent heureux et à quel point tout cela lui manquait. Il avait grandi, c’est tout. Son enfance s’était évaporé sans qu’il en prenne conscience. Sa vie était devenue tellement sérieuse, il fallait obtenir des diplômes, un travail, fonder une famille, posséder le dernier matériel high tech. La fantaisie avait déserté sa vie et tout avait pris une importance démesurée. Importance qui l’empêchait de venir voir ses grands-parents, tous les prétextes étaient bons pour ne perdre son temps si précieux à Saint-Hilaire.

A la mort de son grand-père, il s’était pourtant promis de descendre plus souvent, d’appeler sa grand-mère pour l’alléger quelques instants du poids de sa nouvelle solitude. Mais non, il n’en avait rien fait, il avait continué à se réfugier dans son égoïsme et ses préoccupations mesquines. Comme il regrettait aujourd’hui de ne pas avoir accompagné sa grand-mère en croisière…. Il n’aurait dorénavant que ses regrets et le souvenir de son sourire éternellement bienveillant .

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Une photo, des mots (241eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

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© Julien Ribot

Camille était restée abasourdie pendant de longues minutes devant le cadeau offert par ses enfants et ses petit-enfants  (Atelier n°239). Une croisière dans les Caraïbes ?! Pour Camille qui n’avait jamais quitté sa Touraine natale, c’était vraiment une aventure. Partir aussi loin, aussi longtemps, ça ne lui était jamais arrivée. Passée la panique des premiers instants, les yeux de Camille se mirent à pétiller. La mer à perte de vue, rien d’autre à l’esprit que cette immensité fluide et impalpable, Camille s’en réjouissait à l’avance.

Et la croisière répondit aux espérances de Camille. Son quotidien répétitif et morose depuis la disparition de son mari, lui semblait si loin, si étonnamment abstrait. Camille s’installait chaque matin sur cette chaise, un peu à l’écart des autres passagers qui pouvaient s’avérer quelque peu bruyants. Elle se levait tôt, l’habitude était trop ancrée en elle pour changer le temps du voyage, elle prenait son petit déjeuner dans une salle quasiment déserte. Camille prenait ensuite place face au spectacle de la mer. Le soleil, encore timide, irradiait doucement. Ses rayons se transformaient en une multitude d’iridescences sur les vagues. Des éclats de lumière qui faisaient plisser les yeux de Camille. Le calme infini, les remous qui la berçaient tendrement, ce vent tiède qui faisait vibrer ses cheveux blancs. Et ce bleu roi si dense, si profond qu’il semblait irréel.

Camille était aux anges, elle avait toujours adoré regarder la mer, son ressac, son mouvement incessant et entêtant, son nuancier de bleu. Elle en prenait plein les mirettes et elle emmagasinait les sensations, les impressions qu’elle pourrait se remémorer quand elle le voudrait, lorsqu’elle serait de retour dans sa petite maison derrière le portail.

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Une photo, des mots (240eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

londres-700x525© Leiloona

En arrivant à Paddington de Southall, Abha se sentit lasse. Elle se dirigea vers le métro, vers la district line, comme chaque matin depuis six ans. Elle passa mécaniquement son oyster card pour pénétrer dans l’enceinte du métro, geste qu’elle reproduira tout aussi mécaniquement à sa sortie à Notting Hill Gate.

Ce matin-là, Abha se mit à penser à ses parents, Uma et Mehul, rajoutant de la mélancolie à sa fatigue. Tous deux en avaient rêvé de cette capitale, du carillon tonitruant de Big Ben, des parcs immenses et verdoyants, des toasts dorés le matin, des cabines téléphoniques rouges et des taxis noirs, des maisons colorées de Notting Hill, du brouhaha du marché de Camden. Là-bas en Inde, ils étaient très attachés à la culture anglaise qui faisait partie de l’histoire de leur pays, expliquaient-ils à leurs quatre enfants. Les deux garçons avaient dû s’inscrire au cricket, tous devaient maîtriser parfaitement la langue anglaise en prévision. En prévision de quoi ? ne cessait de demander Abha. Elle avait alors neuf ans et aurait dû comprendre le projet pourtant limpide de ses parents : venir vivre à Londres.

Et c’est ce qui arriva deux ans plus tard, Abha fut arrachée à son pays, à ses amis et à ses deux frères aînés assez grands pour choisir de rester en Inde, à la grande incompréhension de leurs parents. Le choc fut rude pour Abha, l’Angleterre était froide, grise et humide. Elle y était une étrangère et son accent ne faisait que le souligner. Ses parents avaient abandonné une situation confortable en Inde pour une vie londonienne médiocre. Son père était architecte en Inde mais il ne trouva rien à Londres en rapport avec sa formation et il finit par se faire embaucher dans un supermarché où il gérait les hangars et les stocks.

Uma et Mehul n’eurent pas les moyens d’envoyer Abha à l’université, celle-ci dut se mettre à travailler. Sans qualification, elle était passée de petits boulots en petits boulots jusqu’à ce qu’elle trouve son emploi actuel : femme de ménage de la famille Redfill à Notting Hill. Elle les voyait donc tous les jours, les maisons multicolores qui faisaient tant rêver ses parents. Elles étaient devenues le cadre de son travail laborieux et ingrat. Mais Abha serrait les dents, c’est avec l’argent de Notting Hill qu’elle enverrait sa petite sœur, Sudha, à l’université.

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Une photo, quelques mots (239eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

julien-ribot-regards-sur-nos-villes-700x467© Julien Ribot

Un dimanche matin à Saint Hilaire. Le brouillard matinal de cette fin novembre s’était peu à peu désagrégé dans l’atmosphère laissant place à quelques timides et froids rayons de soleil. La rosée goûtait doucement le long des pétales du parterre de pensées au fond du jardin de Camille. Un faible vent agitait mollement le fouillis de feuilles et de branches qui masquaient l’entrée de la maison. Calme, tout était parfaitement calme. Le petit village se réveillait lentement, s’étirait languidement au chaud.

Surtout, il fallait rester discrets, ne rompre en aucun cas ce silence. Ils savaient tous que Camille était très matinale, qu’elle appréciait de prendre son café paisiblement pendant que le reste du monde était encore assoupi. Les voitures étaient restées à l’entrée du village. Tous avaient fait l’effort d’arriver tôt. Maintenant, il s’agissait de ne pas gâcher l’effet de surprise. Pas évident lorsque l’on débarque à trente et que ce fichu portail grince. Il aurait aussi bien besoin d’un coup de peinture. Il faudrait revenir, un autre jour, plus longuement avec la boîte à outils. La maison dépérissait depuis que Camille était seule.

Tous étaient maintenant devant la porte. Le grésillement strident de la sonnette a du faire sursauter Camille. La voilà qui entrouvre prudemment la porte : « Surprise ! Joyeux anniversaire ! 80 ans, ça se fête ! ».

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