Une photo, quelques mots (222ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

photo-semaine-bricabook© Leiloona

Ils me prennent pour un fou, un illuminé. Tous dans le village le pensent. Je le vois bien dans leurs yeux quand je les croise. Ils m’observent à la dérobée, le sourire aux lèvres,  lorsque je pars arpenter la montagne avec mes cartes et mes instruments de mesure.

Quelque part, je les comprends, je ne suis pas le premier à avoir cette idée folle. D’autres sont venus épuiser leurs rêves sur les versants de la montagne. Ce qu’ils n’admettent pas, c’est que cette fois, c’est l’un des leurs qui cède aux chimères.

J’ai grandi ici aux pieds de ce massif aride scandé par les cyprès. Au sommet d’un éperon rocheux, les ruines d’un château nous toisent. Seule une tour a su garder son intégrité et sa grandeur. C’était notre repaire.

L’écho de la sonnerie de fin de cours planait encore dans l’air que nous étions déjà loin. Barnabé, Justin et moi passions nos fins d’après-midi à nous imaginer en preux chevaliers défendant notre tour.

C’est là que mon idée, mon obsession diraient certains, a germé. Un jour, un vieil homme est venu nous parler. Il nous conta l’histoire du seigneur cathare qui vivait ici et qui dut fuir les persécutions de la papauté. Il nous expliqua aussi qu’une légende entourait son départ. Le seigneur cathare n’aurait pas emmené son trésor avec lui. Espérant revenir rapidement sur son domaine, il aurait enterré ses biens les plus précieux dans les environs.

Nos imaginations de gamins se sont alors emballées. Nous serions ceux qui allaient redécouvrir le trésor du seigneur cathare. La recherche nous a occupé plusieurs étés. Nous nous sommes documentés, avons récupéré des cartes de la région. Nous scrutions chaque centimètre de terre, soulevions chaque pierre avec détermination. Quelle palpitante chasse aux trésors cette histoire représentait !

Et puis, un été, Barnabé et Justin n’ont plus voulu me suivre. Ils me disaient que nous avions passé l’âge, que la plaisanterie avait assez duré. Ils voulaient m’entraîner dans les cafés, à la piscine où nous pouvions aborder les filles. Mais moi je savais que le trésor était bel et bien là, qu’il ne fallait pas relâcher nos recherches. Barnabé et Justin m’ont dès lors regardé avec moquerie et un soupçon de mépris. Comme le reste des habitants.

Je suis parti un temps mais je suis revenu chercher dans la montagne mon trésor enseveli. Ne me demandez pas pourquoi j’y tiens tant, je ne le sais pas moi-même. Ce que je sais en revanche, c’est que je le trouverai.

une-photo-quelques-mots-atelier-décriture-en-ligne-300x199

Une photo, quelques mots (217ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

documentation© Kot

Ils sont tous partis. Enfin. Cela fait trois quarts d’heure que j’attends. Je les entendais derrière la porte parler et rire. Ils n’étaient pas pressés de quitter la salle, à croire qu’ils n’avaient pas envie de rentrer chez eux… alors que moi, j’aimerais déjà être dans mon lit… Rien ne sert d’y penser maintenant, ma journée n’est pas encore finie.

La salle résonne maintenant de leurs silences. Elle est encore chaude de leurs présences. Ils sont restés là durant plusieurs heures à écouter et à débattre. Je ne sais pas qui a eu cette drôle d’idée : une salle de conférence sans conférenciers ! Il paraît que c’est l’avenir, que tout sera numérique et virtuel. Ça va bien améliorer les relations humaines !

J’ai parfois l’impression d’être moi-même virtuelle, de ne pas exister aux yeux des autres. Tout à l’heure encore, ils sont sortis de la salle sans me voir, sans me saluer. Je dois avoir des pouvoirs d’invisibilité. Pourtant si je ne faisais pas mon travail, ça râlerait, ça ferait des moues de dégoût. Je redeviendrais soudainement bien réelle, concrète.

Je rumine, je rumine mais ça ne fait pas avancer le boulot. Autant en finir le plus rapidement possible pour ne pas rentrer trop tard… où est mon balai ?

une-photo-quelques-mots-atelier-décriture-en-ligne-300x199

 

Une photo, quelques mots (216ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

7308910486_27584ee0e6_o-1© Romaric Cazaux

Cette pièce…Tant de souvenirs y sont enfermés. Cela fait presque vingt ans que je n’avais pas pénétré dans le grand salon. Après la vente du domaine, je n’avais pas eu l’occasion d’y revenir. C’est dans le journal régional que j’ai vu l’annonce du propriétaire concernant la journée portes ouvertes. Il avait besoin de fonds pour rénover la toiture des dépendances.

J’ai longuement hésité à venir. Mais mes amis m’ont encouragée à y aller pour surmonter ma douleur et mes souvenirs. Vingt ans ont passé et pourtant j’ai l’impression d’avoir été hier dans l’encadrement de cette porte.

C’était un soir de début décembre. J’avais douze ans. Avant d’aller me coucher, j’avais eu le droit de repasser au salon pour dire au revoir à mes parents et à mes grands-parents. Nous vivions tous ensemble dans cette grande demeure familiale. Mon père y avait grandi et il n’imaginait pas élever ses enfants ailleurs. D’enfants, il n’y eu que moi, Lucie, leur lumière après plusieurs fausses couches. Je vivais donc au milieu de ces quatre adultes qui me choyaient et que j’observais avec admiration. Ils étaient pour moi l’incarnation de l’élégance aussi bien physique que moral.

Et ce soir-là, dans l’encadrement de la porte, c’est bien ça que je regardais. Mes parents et mes grands-parents étaient invités à dîner chez des amis. Je les revois tous les quatre au salon avant leur départ. Mon père et mon grand-père portaient des costumes noirs et fumaient une dernière cigarette. Ma mère était grande, élancée, j’admirais l’insolente finesse de sa taille soulignée par sa robe cintrée vert émeraude. Elle tenait sa prestance de sa mère toujours parée d’une coquetterie discrète et subtile.

Le moment était venu pour eux de partir et pour moi de monter me coucher. Ma mère se pencha vers moi pour m’embrasser et me souhaiter bonne nuit. Elle laissa sur ma joue le sillage de son parfum. Mon père m’embrassa sur le haut de la tête. Je les regardais s’éloigner vers l’entrée avant que ma nounou m’accompagne jusqu’à ma chambre.

Ils ne refranchirent jamais la porte d’entrée. Une plaque de verglas, un chauffeur de camion ivre et ma vie bascula pour toujours. Tous les quatre restèrent emprisonnés dans ma mémoire à l’instant de leur départ, figés à jamais dans leurs tenues de soirée dans le grand salon.

Lorsque j’allumerai la lumière dans cette pièce, mes fantômes se désintègreront. Le grand salon ne sera plus celui qui est gravé dans ma mémoire, le présent pourra m’envahir. Dans un instant, je vais allumer la lumière, dans un instant.

une-photo-quelques-mots-atelier-décriture-en-ligne-300x199

Une photo, quelques mots (215ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

P1010196© Leiloona

Luca regarda le groupe de touristes avec envie. Eux, au moins, quittaient le site de Pompeï, ils allaient pouvoir regagner leurs pénates et se mettre à l’abri. Mais qu’est-ce qu’il lui avait pris de dire oui à Marcello ? Et par un temps pareil ! Étant donné la couleur du ciel, l’averse torrentielle n’était pas loin et il ne tarderait pas à être trempé malgré le parapluie et le ridicule imperméable jetable rose. Au moins, son orientation sexuelle était clairement établie ! Luca essayait de prendre la situation à la rigolade mais il sentait que cette fin de journée risquait d’être longue et pénible.

Le vin, c’était la faute du vin. Marcello lui avait proposé d’assister à ce vernissage de sculptures contemporaines sur le site de Pompeï après un dîner fort arrosé. Le vin était le péché mignon de Luca. Et il faut bien le reconnaître, Marcello connaissait parfaitement ses points faibles et comment les exploiter à son avantage. Et cela faisait vingt-cinq ans que ça durait !

Marcello possédant une galerie d’art, Luca n’en était pas à son premier vernissage. Les premiers l’avaient amusé, les suivants ennuyé. Non pas qu’il n’aimait pas l’art mais il n’était guère friand des mondanités. Lui, l’archiviste, n’aimait rien tant que le calme et le confort de son salon. Mais Marcello le prenait toujours en traître. Une bouteille de Barolo se transformait alors immanquablement en arme de destruction massive de la volonté de Luca.

Et voilà que pour la énième fois, il était le faire-valoir de Marcello. Il devrait sourire, saluer, discuter avec l’artiste de son travail, faire semblant de s’intéresser avant d’avoir le droit de retrouver son canapé accompagné d’un  verre de vin et d’un bon bouquin. Il fallait vraiment qu’il travaille sa volonté et sa capacité à dire non… Et Marcello qui s’approchait, souriant, deux verres de champagne à la main… ah ce sourire, ces fossettes, ces petites rides d’expression au coin des yeux… non, décidément, Marcello était irrésistible !

une-photo-quelques-mots-atelier-décriture-en-ligne-300x199

Une photo, quelques mots (212ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

 
© Claude Huré

Émile aimait achever sa promenade matinale dans le parc. Il s’achetait les journaux du jour et passait une demi-heure sur un banc à les éplucher. Il était d’autant plus ravi ce matin que les premiers rayons du soleil, annonciateurs du printemps, étaient éclatants. Pas l’ombre d’un nuage, la journée s’annonçait belle. Le banc, qu’il choisit sous les marronniers, commençait à être baigné par la lumiere. Émile se penchait un peu tout en lisant pour sentir cette douce chaleur. Elle pénétrait les couches de vêtements et le réconfortait. Il avait bien besoin de cette dose de bien-être. Sa promenade du matin était une pause nécessaire, le soleil lui donnait l’occasion de la prolonger un peu. Ce n’est pas que les nouvelles du monde étaient tellement réjouissantes mais Émile aimait à se tenir au courant. Cela lui donnait l’impression de toujours faire partie du monde.

Il n’y avait pas grand monde ce matin dans le parc. D’habitude, Émile voyait passer quelques coureurs matinaux qui se défoulaient avant de rejoindre leurs bureaux en costume cravate. Étonnant de voir le parc si vide à 9h30, c’était reposant de n’entendre que les stridulations joyeuses des oiseaux. Ah mais c’est vrai que c’est le début des vacances, Mme Daugier lui avait dit la semaine dernière qu’elle prendrait la deuxième semaine et qu’une autre infirmière passerait s’occuper de Lucette.

A propos de Mme Daugier, il était temps qu’il se remette en route. Elle avait d’autres patients à voir. Il serait bien resté encore un peu au soleil Émile. Mais il ne pouvait plus laisser Lucette toute seule. Elle était capable de sortir de l’immeuble et elle ne pourrait pas revenir toute seule. En plus de ne plus se souvenir de l’adresse, elle commençait à ne plus se souvenir de son nom. Elle donnait son nom de jeune fille. Émile se sentait las. Il ne savait pas combien de temps il allait encore tenir, Mme Daugier ne pouvait pas rester plus d’une heure par jour. Émile se dit alors que la question ne se posait pas aujourd’hui, qu’il pouvait encore rester avec sa Lucette et qu’il était grand temps maintenant d’aller la retrouver.

une-photo-quelques-mots-atelier-décriture-en-ligne-300x199

Une photo, quelques mots (211ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

dfba1fbb-7d97-450d-ba8f-d5d7e7c8b030© Manue

L’eau fraîche ruisselait sur tout le corps de Shanti. Les gouttes parcouraient un chemin sinueux le long de ses bras, de ses jambes avant de s’écraser sur la pierre du temple. Shanti sentait son corps se détendre petit à petit. Les douleurs de son cou, de son dos s’apaisaient. Il aimait ce moment de purification de son corps et de son âme. Il aimerait pouvoir rester sous l’eau plus longuement, se délasser plus durablement.

Shanti était arrivé la veille au soir à Katmandou. Il avait achevé un nouveau trek dans les hautes vallées himalayennes et déposé son groupe à leur hôtel. Il imaginait ces touristes en train de se prélasser dans leurs lits confortables, fiers et heureux d’avoir « fait » l’Himalaya. Shanti avait gravi ses flancs tant de fois qu’il ne pouvait les compter. Il avait parfois l’impression de faire corps avec la montagne, de lui appartenir.

Shanti s’était épuisé, son corps peinait de plus en plus à porter les sacs, les vivres. Les douleurs s’installaient, s’incrustaient partout. Il aimerait tant retourner définitivement dans la vallée de Langtang, rester avec sa famille et enfin pouvoir profiter de ses enfants qui grandissaient sans lui. Mais Shanti n’avait pas encore gagné assez d’argent pour assurer leur avenir.

Alors, il déplia lentement son corps noueux, se sécha et se rhabilla. Shanti était attendu dans l’après-midi. Un autre groupe arrivait pour s’émerveiller de la beauté de l’Himalaya.

une-photo-quelques-mots-atelier-décriture-en-ligne-300x199

Une photo, quelques mots (208ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

paris-la-belle© Leiloona

Ce soir, la lumière était surprenante. Paris revêtait un voile bleu nuit. L’horizon s’enflammait pour célébrer la fin de la journée. L’atmosphère était douce, propice à la flânerie. Marc décida de marcher jusqu’au pont de Bir-Hakeim où il rattraperait sa ligne de métro. Il devait traverser tout Paris pour rejoindre son appartement à Nation. Mais ce soir, il avait envie de prendre son temps, de souffler un peu avant de retrouver la foule des travailleurs fatigués, énervés et pressés de rejoindre leurs pénates.

Ce soir et les autres soirs, cela faisait maintenant une semaine que Marc rechignait à rentrer chez lui. Il s’attardait plus que de coutume au travail, marchait le long des quais, faisait des détours pour des achats dispensables. Affronter le regard courroucé de Claire lui était devenu insupportable. Recommencer ad nauseam la même dispute était au-dessus de ses forces.

Oui, il savait qu’il passait trop de temps au travail et pas assez avec elle. Oui, il était trop fatigué le week-end pour avoir une vie sociale. Et non, il ne souhaitait pas aborder la question d’un enfant. C’était une période charnière dans sa vie professionnelle, ne pouvait-elle pas le comprendre ? N’avait-il pas le droit d’être ambitieux ? Il n’étaient ensemble que depuis quatre ans après tout. Ils avaient bien le temps de s’engager dans la construction d’une famille.

Marc ruminait toujours en marchant vers Bir-Hakeim. Sa culpabilité lui faisait mal au ventre. Il était bien conscient de ne pas répondre aux attentes de Claire. Il passa, à regret, sur la borne magnétique sa carte de transport. Il suivit le flot des autres passagers, s’installa sur un strapontin et attendit le terminus les yeux et l’esprit dans le vague.

Il finit par arriver au bout de la ligne, plus moyen d’esquiver. Il grimpa lentement jusqu’à leur étage, ouvrit la porte et ne trouva qu’obscurité et silence. Marc appela Claire et n’entendit que sa propre voix. Dans la chambre, seules ses propres affaires étaient encore présentes. Après la surprise, Marc sentit monter un sentiment dont il eut honte : du soulagement.

une-photo-quelques-mots-atelier-décriture-en-ligne-300x199

Une photo, quelques mots (207ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

julien-ribot© Julien Ribot

Soixante-dix ans que je n’avais pas foulé cette terre, que mes yeux ne s’étaient pas posés sur ce paysage. Soixante-dix ans, cela semble bien long et pourtant chaque détail est resté gravé dans ma mémoire. Et rien n’a changé dans ce petit coin de campagne de l’ouest. Je suis née ici, j’ai grandi ici jusqu’à l’âge de quinze ans. Je suis arrivée au bout de mon voyage. Il me fallait boucler la boucle.

Cet arbre, j’espérais bien qu’il serait toujours là. J’ai toujours aimé voir sa silhouette dénudée se découper sur le ciel blanc de l’hiver. Ce chêne m’a toujours semblé protecteur. Pendant soixante-dix ans, il a conservé mon secret, notre secret.

Nous étions quatre sœurs, j’étais l’avant dernière. Nous aidions notre mère dans les travaux de la ferme. Notre père n’y participait pas à cause de sa jambe raide. Celle-ci ne l’empêchait pas de boire, de passer ses journées au café. Elle ne l’empêchait pas non plus d’être violent. C’est surtout sur ma mère qu’il frappait, il la traitait d’incapable, de fainéante alors qu’elle tenait la ferme à bout de bras. Il n’avait pas besoin de lever la main sur nous, le voir faire avec notre mère nous passait le goût de la rébellion. Aussi, la nuit lorsqu’il venait dans le lit de l’une d’entre nous, nous ne disions rien, nous ne nous débattions pas.

Jeanne avait pour le moment été épargnée. C’était la petite dernière, elle venait d’avoir treize ans. Une vraie poupée de porcelaine au teint diaphane, aux boucles blondes, lumineuse qui enchantait tous ceux qui la croisaient. Elle était notre préférée. Lorsque nous avons vu les regards appuyés de notre père sur les formes naissantes de Jeanne, nous avons su qu’il fallait enfin que nous réagissions.

Un jour, notre mère est allée vendre des légumes dans la ville voisine et elle en profitait pour rendre visite à une cousine chez qui elle passerait la nuit. Le moment était venu. Nous avons attendu la nuit tombée et nous l’avons fait boire. Les verres se succédaient les uns après les autres, l’étourdissant de plus en plus. En le caressant, en le cajolant, nous l’avons entraîné vers la grange. Nous avions préparé une grande bâche en plastique. C’est sur elle que nous le fîmes tomber. Sur elle que chacune d’entre nous lui asséna un coup de couteau.

Je ne sais pas où nous avons trouvé la force de trainer son corps jusque dans les champs. La rage et la fureur décuplaient nos forces. Et c’est derrière le grand chêne que nous avons enterré son corps. Personne ne s’est jamais mis à sa recherche. C’était la fin de la guerre, mon père était soupçonné de marché noir, il était loin de n’avoir que des amis dans la région. Je ne sais pas si ma mère nous a un jour soupçonné. Elle n’en a jamais rien dit. Une chape de silence s’est abattu sur notre famille.

Six mois après cette nuit, j’ai quitté la maison pour un apprentissage en couture. Je suis ensuite rapidement montée à Paris pour y trouver du travail et Jeanne m’y a rejoint. Mes deux autres sœurs ont également quitté la ferme. Nous n’y retournions pas. Chacune a construit sa vie loin de nos souvenirs. Et pourtant mes trois autres sœurs ont choisi d’être enterrées dans notre village. C’est pour ça que je suis de retour, pour que nous soyons à jamais réunies.

une-photo-quelques-mots-atelier-décriture-en-ligne-300x199

Une photo, quelques mots (206ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

KOT© Kot(images)

La journée fut fructueuse pour Sam. Il la passa aux courses, au Yonkers raceway, comme tous les samedis depuis des années. Aujourd’hui, il n’avait pas perdu d’argent, il en avait même gagné un peu. Une satisfaction qui le faisait sourire alors qu’il attendait son bus pour rejoindre son appartement dans le Bronx. Il avait gardé, dans la poche de sa veste, le journal du matin. Il le sortit pour jeter un coup d’œil aux nouvelles locales. Un encart arrêta son regard. Un texte de quelques lignes encadré par un mince filet noir. L’annonce d’un décès : celui de Henry Mercer à l’âge de 75 ans, il était pleuré par sa veuve Felicia. Felicia Mercer… sa Felicia…

Ce prénom plongea Sam dans de douloureux souvenirs. Cela faisait presque trente ans qu’il n’avait pas vu Felicia, son ex-femme. Ils avaient été présentés par un ami commun lors d’une soirée. Il se rappelait parfaitement de la première fois où il avait vu Felicia. Cette petite rouquine, à la peau de porcelaine constellée de tâches de rousseur et au sourire ravageur, lui avait fait forte impression dès son entrée dans la pièce. Quelque chose d’infiniment lumineux se dégageait d’elle. Sam, qui détestait le sentimentalisme, devait bien reconnaître que les débuts de leur histoire ressemblait à un roman à l’eau de rose ! Ils se marièrent rapidement et c’est là que tout bascula. Leurs amis ne trouvèrent rien de mieux que de leur offrir une lune de miel à Las Vegas. Pourquoi ne les avaient-ils pas envoyés à Hawaï ou à Malibu ? N’importe où mais pas à Las Vegas. Qu’y-a-t-il d’autre à faire là-bas à part écumer les casinos ? Sam n’avait jamais véritablement joué mais à Las Vegas, au milieu des machines à sous, des tables de craps, des roulettes, la fièvre s’était emparée de lui. Irrésistible, incontrôlable, Sam ne pouvait plus s’arrêter. En dix jours de voyage de noces, il n’avait dîné que deux fois avec sa jeune et délicieuse épouse. Un désastre…

Au retour, malheureusement, la fièvre n’était pas tombée. L’adrénaline sécrétée au moment des paris était une drogue qui jamais ne laissait l’âme de Sam en paix. Pourtant, il était conscient du mal qu’il faisait à Felicia. Toujours absent, vidant inlassablement leur compte en banque et leur livret d’épargne, Sam s’enfonçait toujours plus. Perdre lui donnait toujours plus envie de jouer, de se refaire, de forcer la chance et son destin. La coupe fut pleine pour Felicia lorsqu’il mit en gage leurs deux alliances. Il n’essaya pas de la retenir et ne tenta jamais de la revoir. Il avait assez gâché sa vie.

Et aujourd’hui, elle réapparaissait dans sa vie. Un signe, c’était forcément un signe. L’annonce de décès comportait une adresse, il n’eut aucun mal à trouver son numéro. Mais oserait-il la recontacter ? Il avait changé, les courses étaient sont seul vice aujourd’hui et il jouait toujours peu. Il attendit quinze jours pour l’appeler :

« Allo ?

– Felicia ?

– Oui, elle-même. Qui est à l’appareil ?

– C’est Sam, Sam Arlen.

– Je n’ai connu qu’un seul Sam. Comme c’est étrange de t’entendre après toutes ces années. Comment vas-tu ?

– Oh, ça va, on fait aller. Mes condoléances pour ton mari.

– Merci, je vois que tu n’as pas perdu l’habitude d’éplucher le journal !

– Les habitudes ont la vie dures !

– Toutes les habitudes ?

– Non, pas toutes. Certaines ont fini par passer. Dis, est-ce que l’on pourrait se voir pour discuter. Je ne suis pas très à l’aise avec le téléphone.

– Bien sûr, veux-tu passer chez moi demain après-midi ?

– Avec plaisir.

– Mon immeuble est juste à côté de la station de bus Greyhound après le pont de Brooklyn. On dit 15h ?

– Parfait, à demain Felicia ! »

Sam sentait son cœur bondir dans sa cage thoracique. Il fallait faire vite : donner un coup de fer à son plus beau costume, aller chez le coiffeur, rendre présentable ce que l’âge avait fait de lui. Le lendemain arriva très vite malgré la nuit blanche passée à se tourner et se retourner en imaginant leurs retrouvailles. Sam ne tenait plus en place chez lui. Il partit tôt, descendit au pont de Brooklyn, flâna un peu. Tout lui paraissait plus net, plus vif. Tout semblait neuf, lumineux à ses yeux. Une sensation d’ivresse, de joie totale l’habitait.

A l’approche de 15h, il se dirigea vers la rue de Felicia. Il ne pouvait s’empêcher de sourire comme un gamin. Les yeux rivés vers l’immeuble, il essayait de deviner quelle fenêtre était celle de Felicia. En traversant, Sam ne vit pas le bus Greyhound qui sortait de la station, il ne vit pas non plus le chauffeur paniqué qui essaya de freiner mais n’y arriva pas à temps.

une-photo-quelques-mots-atelier-décriture-en-ligne-300x199

Une photo, quelques mots (204ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

image11© Ada

Je connais chaque recoin de cette chambre, chaque spirale du dessin de la moquette, chaque pli du rideau, chaque étagère de l’armoire, chaque marque sur le mobilier. Tout m’est profondément familier. Cela fait dix ans que je viens dans cette chambre d’hôtel. Quatre à cinq fois dans l’année, nous nous retrouvons ici, dans la même chambre. On dit que les marins ont une femme dans chaque port. Je suis l’une d’entre elles.

Je n’ai jamais osé lui demander combien d’autres femmes l’attendaient aux autres escales. Le temps était trop précieux, chaque minute avec lui comptait. Il valait mieux les passer à s’aimer qu’à se disputer. Un accord tacite entre nous : pas de question sur nos vies respectives en dehors des moments que nous passions ensemble. Sauf que moi, je ne vivais que pour ces heures passées au creux de son épaule. Le reste de ma vie me paraissait fade en comparaison, comme une photo aux couleurs passées.

Dix ans à essayer de ne rien espérer d’autre de cet homme. Dix ans à l’attendre, à guetter l’arrivée de son cargo. Dix ans à me réveiller dans cette chambre, après trois jours passés avec lui, et à trouver les draps froids à côté de moi. Dix ans à regarder par la fenêtre son bateau lentement s’éloigner au large. Dix ans… Comment ai-je pu supporter cette situation aussi longtemps ?

Aujourd’hui, ma patience est à bout. Je ne peux plus continuer. Son odeur, la chaleur de ses bras, son rire éclatant, sa bouche pulpeuse me manqueront. Mais aujourd’hui, je fuis pour me sauver, pour m’offrir une autre vie. Aujourd’hui, c’est lui qui trouvera des draps froids et le vide à ses côtés.

une-photo-quelques-mots-atelier-décriture-en-ligne-300x199