La nuit retrouvée de Lola Lafon et Pénélope Bagieu

C’est l’anniversaire d’Hélène et pour fêter ça ses trois enfants sont venus dans sa maison des Landes. La soirée se déroule à merveille entre bulles de champagnes, taquineries et jeux de société. La cinquantaine passée, Hélène apprécie sa vie calme, bien ordonnée (à 20h15 précises il faut sortir la chienne et les verres ne doivent pas être dépareillés !) Pourtant, sa fille a souvent l’impression que sa mère est au bord des larmes. Hélène se remémore alors le premier été après son divorce, le premier été qu’elle passait seule avec ses enfants en bas âge. Un été qui aurait pu changer totalement sa vie.

Lola Lafon et Pénélope Bagieu unissent leurs talents pour nous raconter une vie en retrait ou un secret est enfoui depuis tant d’années. Hélène a choisi le bonheur de ses enfants plutôt que le sien. On ne sent pas de regrets chez elle mais une nostalgie profonde. Ce qui est touchant, c’est ce qu’elle cache de son histoire à sa fille. Malgré les années, elle reste pudique sur ses sentiments. Cela rend le personnage d’Hélène très touchant. Les premières pages de la bande dessinée montrent à quel point elle s’est dédiée à ses enfants et qu’elle a créé un lien très fort avec eux. Les couleurs vives, chaleureuses de Pénélope Bagieu, sa mise en page, qui alterne grandes cases et zooms sur certains détails ou gestes, servent parfaitement cette histoire tendre et émouvante.

La vie entière de Timothée de Fombelle

« J’écris ces mots. J’invente des allées inconnues, des places, des bals, des forêts. Je cours loin devant moi. J’invente l’endroit où nous attend tout ce qu’on ne vivra jamais. Il est minuit. J’écris vite parce que les lignes sont des années. »  1944, dans sa chambre parisienne, Claire attend Blanche, son chef de réseau. Depuis treize mois, la jeune femme de 19 ans tape « les feuilles volantes » qu’il vient lui dicter à 17h presque chaque jour. Au fur et à mesure, Claire est tombée amoureuse de cet homme dont elle ne connaît pas le véritable nom. Ce soir, il est en retard. Elle ne doit pas l’attendre au-delà de trente minutes. Pourtant, Claire ne quitte pas son appartement. Pour conjurer le danger ou faire advenir ce dont elle rêve, elle imagine la vie qu’ils auront tous les deux après la guerre : les enfants, les amis, les vacances, les saisons qui passent, la vieillesse. « je veux être vieille avec une écharpe rose le soir pour aller dîner. Je veux avoir eu le temps d’oublier. » 

Les soixante-dix-sept pages du dernier roman de Timothée de Fombelle contiennent bel et bien une vie entière. Lui, accoutumé à de belles sagas romanesques, nous offre ici un bijou de concision. Dans ce court texte se mélangent avec fluidité le passé, le présent et le futur de Claire. Timothée de Fombelle passe d’un temps à l’autre pour englober la vie de son personnage, ses aspirations, ses rêves, tous les détails et sensations qui composent le quotidien. Le temps presse, le danger la guette et pourtant Claire se laisse porter par son imaginaire, par son amour pour cet homme qu’elle connait à peine. Le texte, qui résulte de ses rêveries, est bouleversant, imprégné par l’urgence de la situation.

Timothée de Fombelle fait décidément partie de mes écrivains préférés. Qu’il écrive pour les enfants ou pour les adultes, son écriture reste délicate, précise et sensible.

Renard 8 de George Saunders

Lors de l’une de ses balades, Renard 8 tombe sous le charme d’un son merveilleux : « (…) une voix d’Umin, qui fesait des mauts. » Il revient chaque soir écouter les histoires que les grands racontent aux plus petits pour s’endormir. A force, Renard 8 se met à apprendre la langue des humains de façon phonétique. Ils les trouvent d’ailleurs fort sympathiques et aimerait en savoir plus sur leur monde. Mais bientôt, Renard 8 et ses amis voient leur environnement modifié. La forêt est rasée et la nourriture vient rapidement à manquer.

« Renard 8 » est une courte fable écrit par George Saunders en 2018 et elle est très joliment illustrée par Chelsea Cardinal. L’histoire de Renard 8 débute de façon charmante. C’est un personnage très curieux et rêveur. Il n’hésite pas à explorer le monde des humains notamment un centre commercial. Mais sa naïveté sera bien punie quand il comprendra qu’ils peuvent se révéler cruels et destructeurs. Car l’histoire de Renard 8 est aussi celle de notre impact sur la nature et ses habitants. La grande originalité du conte de George Saunders est l’écriture phonétique de la langue des humains par Renard 8. Cela apporte beaucoup d’humour et rend notre héros très attendrissant.

« Renard 8 » est un petit livre délicieux, drôle, grave mais aussi plein d’espoir et de tendresse. Ecoutons ce que nous disent les renards !

Traduction Agatha Crandall

Ecarlate de Christine Pawlowska

« Jamais, jamais je ne deviendrai adulte. Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas possible. Jamais je ne deviendrai comme ces écrasantes grandes personnes qui oppressaient mon enfance par la sécheresse de leurs raisonnements. » Ainsi s’ouvre l’unique texte de Christine Pawlowska publié en 1974 au Mercure de France et réédité par les Editions du sous-sol accompagné par la biographie de Pierre Boisson « Flamme, volcan, tempête. Un portrait de Christine Pawlowska ». Ecrit sous forme de fragments, ce récit d’apprentissage rend compte des sentiments ardents, intenses d’une jeune femme qui refuse de grandir et de s’assagir. Qu’elle parle de la détestation de sa mère, son amour pour son amie Melly, rien n’est tiède chez Christine Pawlowska. « Mais moi, j’aimais le feu, je l’aimais  jusqu’à la brûlure, j’aimais l’amour jusqu’à la plaie et le vie jusqu’à la mort. Moi, je n’étais pas raisonnable. » Son récit est poignant, habité par une pulsion de vie puissante et une mélancolie tenace quand l’amour l’abandonne.  Elle veut vivre pleinement, que la vie soit douleur ou fulgurance. Le texte de Christine Pawlowska vibre d’une sincérité, d’une passion déchirante, il porte en lui l’absolu de la jeunesse.

« Ecarlate » fut un succès à sa sortie et son autrice fut saluée comme un talent prometteur. Malheureusement, ce texte incandescent fut le seul publié par Christine Pawlowska et c’est ce qui a poussé le journaliste Pierre Boisson a enquêté sur elle. J’espère lire très bientôt son travail qui nous apprend plus sur la vie de cette autrice.

Prélude à la goutte d’eau de Rémi David

France, 2050, alors que les canicules se multiplient, la société Dolomont décide de s’approprier un iceberg pour le déplacer du pôle au Maroc. Là-bas, l’eau douce sera revendue à un prix exorbitant. Samira, une jeune juriste, cherche une faille pour faire chuter l’empire créé par Erik Dolomont. Pour ce faire, elle a fondé le cabinet Axolotl, spécialisé dans l’eau, avec une avocate. La défense de l’environnement ne semble pourtant pas être la seule chose qui anime Samira dans son combat contre Dolomont. Son acharnement, son envie de vengeance remontent à plus loin, aux années 2040 au Maroc.

Je découvre Rémi David avec son dernier roman que j’ai dévoré. Sa dystopie nous transporte de 2040 à 2060, en France, au Maroc et en Suède à la suite de Samira. La question climatique ouvre le roman avec le déplacement de l’iceberg dans un monde qui suffoque. A qui appartient la nature ? La loi n’a pas de réponse à cette question et Dolomont profite de ce vide juridique. L’auteur nous rappelle que cette interrogation ne tient pas de la science-fiction puisque certains états ont déjà tenté d’y répondre (par exemple, la Nouvelle Zélande qui a accordé la personnalité juridique à la rivière Whanganui en 2017).

Le roman ne s’arrête d’ailleurs pas à cette thématique et nous montre un monde rongé par l’ultralibéralisme : privatisation de l’hôpital, des transports, des prisons, de la police, de l’université, etc… La migration climatique a débuté et les conditions pour rejoindre les pays européens sont ignobles et terrifiantes. Le monde de Dolomont est celui de l’argent roi qui donne tous les droits et tous les pouvoirs. Comme souvent dans les dystopies, la société inventée par Rémi David n’est qu’un reflet accentué de la nôtre.

Magnifiquement écrit, « Prélude à la goutte d’eau » est un roman haletant qui aborde de nombreux sujets et qui a été une très belle découverte.

Ballet shoes de Noel Streatfeild

Matthew Brown, surnommé Great Uncle Mathew, est un explorateur qui collectionne les fossiles. Il a d’ailleurs acheté une maison à Cromwell Road pour les entreposer. Comme il ne cesse de parcourir le monde, il a laissé sa demeure aux soins de la veuve de son neveu, sa fille Sylvia et sa nurse Nana. La maison se remplissant très rapidement, il est demandé à GUM d’arrêter de ramener des fossiles. Il change donc de collection et rapporte des bébés de ses voyages ! Il sauve Pauline de la noyade, Petrova est orpheline et son père la lui confie avant de disparaitre, la mère de Posy, une danseuse, n’a pas les moyens de la garder. Les trois enfants vont prendre le nom de Fossil et vont grandir à Londres bien entourées malgré les difficultés financières de la famille.

« Ballet shoes » a été publié en 1936, le roman de Noel Streatfeild est un classique de la littérature jeunesse qui a été adapté plusieurs fois. Le roman comporte des illustrations qui ont été réalisées par Ruth Gervis qui était la sœur de l’autrice. Le chapitre d’ouverture est formidable de drôlerie et de fantaisie. GUM est un personnage excentrique et généreux mais nous ne le retrouvons qu’à la fin du roman. Après son départ (son absence durera de nombreuses années), Sylvia va avoir la charge des trois enfants. Ses difficultés financières sont très présentes dans le roman :  le fait de compter chaque dépense, de faire des économies notamment sur les vêtements sont au cœur du quotidien de la famille. Mais Noel Streatfeild nous montre un groupe de femmes plein de ressources. Sylvia va louer des chambres et les locataires vont bientôt former une famille très solidaire, ce qui très touchant.

Pauline, Petrova et Posy présentes des dispositions artistiques qui les amènent à suivre les cours d’une académie spécialisée. Cela leur permettra de travailler dès l’âge de 12 ans et d’aider Sylvia. L’autrice nous montre ainsi les coulisses des spectacles, des auditions. Les trois filles ont des personnalités très fortes et très bien dessinées. Pauline est une actrice née et est très généreuse, Posy est certaine de son talent de danseuse et peut sembler imbue d’elle-même. Mais celle qui m’a le plus intéressée, c’est Petrova qui a des aspirations bien différentes des jeunes filles de son époque puisqu’elle aime la mécanique et veut devenir pilote d’avion !

« Ballet shoes » est un roman plein de charme où l’entraide a une place importante et où les femmes (il y a peu d’homme dans le roman) apprennent à se débrouiller, à être indépendantes. J’ai lu ce roman en anglais mais il existe également en français sous le titre « Le serment des sœurs Fossil » aux éditions Novel.

Les fantômes de Rome de Joseph O’Connor

Rome, février 1944, la ville est toujours occupée par les troupes de Paul Hauptmann, chef de la Gestapo. Les alliés ont débarqué à quelques kilomètres de là et ils commencent à bombarder Rome. Leur progression est néanmoins lente. Le groupe de résistants du père Hugh O’Flaherty opère toujours depuis le Vatican en se faisant passer pour une chorale. Mais le Chœur commence à se disperser : Enzo Angelucci est retourné auprès de sa famille, Delia Kiernan et sa fille Blon ont rejoint l’ambassade d’Irlande. Les autres membres s’entassent au Vatican et les opérations, nommées Redimenti, se révèlent de plus en plus dangereuses. Hauptmann, voyant l’arrivée des alliés, devient de plus en plus féroce. Il réquisitionne le palais de la Contessa Giovanna Landini, proche de Hugh O’Flaherty et nargue le peuple romain.

« Les fantômes de Rome » est le deuxième volet de la trilogie de Joseph O’Connor consacrée à ce groupe de résistants qui a œuvré au sauvetage et à l’évasion de fugitifs, de prisonniers et de juifs. Nous avions laissé le Chœur en décembre 1943 après un Redimento périlleux et nous les retrouvons ici, le jour du mercredi des Cendres, à un moment de fragilité. Joseph O’Connor choisit cette fois de mettre en lumière Giovanna Landini, une aristocrate qui n’hésite pas à s’enfuir par les égouts, à patauger dans la boue ou à se déguiser en homme. Pour le lecteur, c’est un réel plaisir de retrouver les personnages de « Dans la maison de mon père » qui viennent tous de milieux très différents mais qui font preuve d’un courage et d’une générosité exemplaires.

Outre cette formidable galerie de personnages, j’ai retrouvé dans ce tome ce qui faisait la force du premier  : un récit haletant qui s’accélère dans les derniers chapitres, une construction maîtrisée qui fait des aller-retours entre 1944 et les années 60 au travers de mémoires et d’interviews des membres du chœur. Et puis, il y a Rome, celle des ruelles étroites, des passages secrets dans les palazzi, des tunnels, des ruines et des cimetières où les fugitifs peuvent trouver refuges. L’âme de la ville, de ses habitants qui jettent des briques sur les soldats allemands, est parfaitement rendue par Joseph O’Connor.

Comme dans « Dans la maison de mon père », « Les fantômes de Rome » est un roman addictif qui nous fait sans cesse craindre le pire pour ses personnages si plein de bravoure et d’audace. Vivement la suite !

Traduction Carine Chichereau

Le berger de l’Avent de Gunnar Gunnarsson

Le premier dimanche de l’Avent, Benedikt se prépare à prendre la route pour se rendre dans les montagnes. Chaque année, il s’y rend pour ramener les moutons égarés. Il ne part pas seul, il est accompagné dans son périple par son chien Leo et son bélier Roc. Ils vont de ferme en ferme jusqu’à atteindre des contrées sauvages où des abris de fortune les attendent. La neige recouvre tout, un calme profond règne sur les paysages. Pourtant, quelque chose inquiète Benedikt. « Cependant, il ne peut libérer son esprit d’une sorte de pressentiment. Ni le ciel, ni la terre ne lui paraissent de bon augure. Il s’enfonce lourdement dans la neige molle, il grimpe la pente dans ce qui reste de lumière du jour, sans pouvoir trouver le calme. Il connait trop les signes du mauvais temps. Aurait-il du rester chez lui ? »

« Le berger de l’Avent » est une novella d’une soixantaine de pages qui nous immerge dans les paysages rudes et hostiles de l’Islande. Benedikt est un homme simple, humble, de 54 ans et qui a fait 27 fois ce voyage de l’Avent. Sa détermination, malgré les difficultés rencontrées, force l’admiration et rend le personnage immédiatement touchant. Son lien puissant avec la nature et ses animaux l’est également. Gunnar Gunnarsson réussit à rendre le caractère de chacun des animaux : Roc est sérieux, fiable et courageux, Leo est fougueux et est le seul capable de retrouver son chemin, même pendant une tempête. Durant son périple, Benedikt réfléchit au chemin parcouru, aux rêves qu’il a du enfouir, au sens de la vie et à celui de la période de l’Avent.

« Le berger de l’Avent » est un texte qui semble simple mais il recèle une grande beauté, une poésie et une profondeur qui accompagnent le lecteur même une fois la lecture achevée.

Traduction Gérard Lemarquis et Maria S. Gunnarsdottir

Rebecca de SunnyBrook de Kate Douglas Wiggin

Rebecca Randall, 10 ans, est envoyée par sa mère chez ses tantes Jane et Miranda à Riverboro dans le Maine. La famille Randall est lourdement endettée depuis le décès du père. Ce départ soulagera sa mère et permettra à Rebecca d’avoir une éducation. Jeremiah Cobb, qui est venu la récupérer à la diligence, découvre une enfant très vive : « Sous ses sourcils délicats brillaient deux étoiles noires, qui renvoyaient une lumière intense, chargée d’une curiosité insatiable pour tout ce qui l’entourait. Ce regard semblait transpercer les gens. Il était impossible de le satisfaire » Ses tantes pensaient recevoir la calme et posée Hannah, l’ainée de la fratrie Randall, et elles se retrouvent avec une jeune fille énergique et remuante. La cohabitation avec la rigide Miranda va se révéler difficile.

« Rebecca de Sunnybrook » a été publié en 1903 et c’est un classique de la littérature jeunesse américaine appréciée par Jack London ou Mark Twain. Le roman n’est pas sans évoquer « Anne of Green Gables », le destin des deux jeunes filles est proche. Rebecca est une enfant immédiatement attachante, pétillante, lumineuse et pleine d’imagination. Ses qualités attirent l’attention et lui permet de lier de solides amitiés : Emma Jane qui l’admire et poursuivra ses études à ses côtés, Jeremiah Cobb qui tombe sous son charme en premier, M. Aladin qui l’aidera à s’accomplir. Kate Douglas Wiggin décrit toute une petite communauté qui va être marquée (positivement bien-sûr !) par l’arrivée du tourbillon Rebecca. Ce qui m’a également beaucoup plu, c’est le réalisme de cette histoire. L’autrice ne cache pas la pauvreté de la famille de Rebecca ou de celle des Simpson, la douleur de l’arrachement de la jeune fille à sa maison et aux paysages qu’elle apprécie mais Kate Douglas Wiggin souligne également l’importance de l’éducation pour les filles à la fin du 19e siècle.

Après avoir été enchantée par la lecture des « Enfants du chemin de fer » d’Edith Nesbit, j’ai découvert avec délice le roman d’apprentissage de Kate Douglas Wiggin. Merci aux éditions Novel de nous permettre de découvrir ces grands classiques de la littérature jeunesse.

Traduction Jacques Martine

Nourrices de Séverine Cressan

Une nuit de pleine lune, Sylvaine est réveillée par de petits coups de bec brefs et répétés sur la fenêtre. Attirée par ce bruit incessant et insistant, elle quitte sa demeure pour s’enfoncer dans la forêt. L’Appel de l’oiseau l’amène jusqu’à une clairière où elle découvre un bébé abandonné. « Un minuscule nourrisson de quelques heures est posé au sol, serré dans un morceau de vieille toile fine. Sa tête repose sur un mince carnet à la couverture mordorée. Sylvaine s’accroupit, se penche vers le nouveau né. Celui ci la fixe de ses yeux couleur de nuit, intensément, sans ciller. » Sylvaine, qui est nourrice, emporte l’enfant chez elle. Depuis le sevrage de son fils, Jehan, elle allaite une petite fille de la Ville prénommée Gladie. La petite est fragile et un matin elle ne se réveille pas. Sylvaine décide alors de remplacer Gladie par l’enfant de lune pour sauver sa réputation.

Le premier roman de Séverine Cressan est à la fois un roman social et un conte. Aucun lieu, aucune date ne sont mentionnés, plaçant ainsi l’histoire de Sylvaine dans un cadre indéfini. Le merveilleux, le fantastique font des apparitions dans son quotidien comme en témoigne la scène d’ouverture où la nourrice découvre l’enfant de lune. La nature, sa puissance, l’instinct animal sont présents tout au long du récit.

La narration se construit à deux voix : celle de Sylvaine et celle du carnet retrouvé auprès de l’enfant dans la forêt. Les deux soulignent la violence subie par les femmes (notamment le viol des domestiques que ce soit dans des appartements cossus ou dans des fermes) et la domination des hommes. Les nourrices, qui sont souvent des personnages secondaires de la littérature, sont ici mises en lumière par Séverine Cressan. L’exploitation du corps des femmes, la monétisation de leur lait maternel sont très bien documentées. De nombreux intermédiaires profitent de la pauvreté des nourrices. Malgré la dureté de la vie de Sylvaine, Séverine Cressan montre qu’il reste de la place pour la sororité, la tendresse et la transmission.

« Nourrices » est un premier roman très réussi qui questionne la notion d’instinct maternel tout en mettant au premier plan des femmes invisibilisées.