L’idiot de Fédor Dostoïevski

Trois inconnus se retrouvent dans le même wagon d’un train se dirigeant vers St Pétersbourg. Ces trois hommes vont faire connaissance durant leur trajet. Leurs vies seront inextricablement liées à partir de cet instant : le prince Mychkine, Parfione Semionovitch Rogojine, un jeune marchand, et Lebedev un petit fonctionnaire. Le prince revient d’un long séjour en Suisse où il soignait son épilepsie. De retour en Russie, il va prendre contact avec le général Epantchine dont la femme serait de sa famille. Lors de son voyage en train et de sa visite chez le général, Mychkine entend parler d’une jeune femme d’une beauté extraordinaire : Nastassia Filippovna. Le soir même, elle organise une soirée pour son anniversaire. Le prince Mychkine la rencontre alors et en tombe amoureux. Mais il n’est pas le seul : Gania Yvolguine, le secrétaire du général, veut l’épouser, Rogojine veut l’acheter cent mille roubles, le général aimerait l’avoir comme maîtresse. Les choix de Nastassia Filippovna scelleront les destinées des autres personnages.

« L’idiot » est un immense roman, extrêmement dense et fourmillant de personnages. Il y a tout d’abord le quatuor central dont je reparlerai : le prince Mychkine, Rogojine, Nastassia Filippovna et Aglaïa Ivanovna Epantchine. Et autour d’eux, une myriade de personnages secondaires se déploie. Je tiens à préciser que l’on ne s’y perd pas car les personnages secondaires existent complètement, ce ne sont pas simplement des ombres évoluant autour des héros. Ils ont tous une voix bien déterminée et à ce titre on peut parler de roman choral. C’est d’autant plus vrai que les dialogues sont nombreux. Il y a beaucoup de scènes de groupe où les discussions sont passionnées. Elles se finissent très souvent par l’éclat d’un personnage, par un paroxysme dans son exaltation. Les thématiques abordées, lors de ces rencontres, sont très variées. Mais ce qui en ressort c’est une critique de la société russe. Dostoïevski constate un nihilisme grandissant parmi ses contemporains (c’est ce que reprochait également Lermontov à son héros Petchorine). Lui, le grand croyant, ne peut que déplorer cet abaissement de la spiritualité du peuple russe.

Revenons au coeur du livre, au quatuor amoureux et à celui autour de qui tout ce petit monde tourne : le prince Lev Nicolaevitch Mychkine. Pour Dostoïevski, il est l’image du Christ, un messie épileptique qui va semer le chaos autour de lui. Mychkine est en effet un être pur, humble, naïf, pardonnant à tous. D’où l’impression qu’il peut donner aux autres d’être un idiot alors qu’il s’agit de grandeur d’âme. Celle qui le définit le mieux est Aglaïa : « – Ici, il n’y a personne qui soit digne de ces paroles ! éclatait Aglaïa. Ici, personne, personne ne vaut même votre petit doigt, ni votre intelligence, ni votre cœur ! Vous êtes plus honnête que tous les autres, plus noble, vous êtes meilleur, vous êtes plus gentil, vous êtes plus intelligent ! Ici il y a des gens qui sont indignes de se baisser pour ramasser ce mouchoir que vous venez de faire tomber… Pourquoi vous humiliez-vous donc, pourquoi vous placez-vous plus bas que tous les autres ? Pourquoi avez-vous donc dénaturé ce que vous avez en vous, pourquoi n’avez-vous donc aucune fierté ? »

Face au prince, Rogojine est son double sombre, aussi brun que Mychkine est blond, aussi voyou que le prince est honnête. Les deux hommes se déchirent pour la même femme, la sublime Nastassia Filippovna. C’est l’âme perdue du roman. Rogojine veut la posséder, allant donc jusqu’à l’acheter. Mychkine veut la sauver. Il a de la compassion pour elle, même s’il pense qu’elle est folle et qu’il a peur de son visage. Nastassia aime le prince mais elle refuse de causer sa perte en l’épousant. Son admiration pour lui l’amène à se sacrifier. Au milieu de ce trio se trouve Aglaïa, la fille du général Epantchine. Double de Nastassia, elle est elle-même amoureuse du prince tout en refusant de l’admettre. L’incandescence de leurs sentiments, leurs revirements ne peuvent que les conduire à la tragédie.

L’écriture de Dostoïevski, au rythme épileptique et à l’oralité forte, transcrit magistralement l’exacerbation des sentiments, l’excès si russe des personnages. J’ai été happée par le flux de mots et la puissante incarnation des personnages. Mychkine, à l’instar de Raskolnikov, reste un personnage inoubliable.

Un lecture commune avec ma chère Romanza.

Hiver russe

De grandes espérances de Charles Dickens

Le jeune Pip est orphelin, il vit avec sa sœur et le mari de celle-ci, Joe Gargery. Ce dernier est forgeron et Pip deviendra un jour son apprenti. Ces deux-là sont très proches, très complices face à la brutalité de la sœur de Pip. La petite famille évolue dans un village plongé dans l’humidité et la brume des marais. Un endroit idéal pour les forçats qui s’évadent parfois des pontons où ils sont enfermés. Ce qui vaut une rencontre effrayante et désagréable à Pip, contraint à nourrir un prisonnier en fuite. Passé cet évènement terrifiant, le cours de la vie de notre héros reprend avec le plaisir de bientôt travailler aux côtés de Joe dans la forge.

Une rencontre modifie pourtant les espérances de Pip. Son oncle Pumblechook est locataire de Miss Havisham, une riche femme recluse et mystérieuse. Lors d’un paiement de loyer, celle-ci fait part à Pumblechook de son envie d’avoir la compagnie d’un jeune garçon. Celui-ci pense immédiatement à Pip et espère bien pouvoir tirer des subsides suite aux visites. Pip se rend donc chez Miss Havisham où il découvre un univers totalement figé dans le temps. Il y fait surtout la connaissance d’Estella, la fille adoptive de Miss Havisham. Son amour pour elle change complètement sa destinée.

Charles Dickens écrivit à partir de décembre 1860 « De grandes espérances » pour sa revue « All the year around ». Le roman fut publié en feuilleton jusqu’en 1861 et rencontra un vif succès. Dix ans après « David Copperfield », Dickens choisit de nouveau la narration à la première personne du singulier. Il est vrai que « De grandes espérances » est très imprégné de l’enfance de l’auteur. La région où se situe l’action est celle du Kent, de Gadshill où Dickens a grandi et où il acheta une maison devenu adulte. Lui-même croisait des forçats et leur misère le frappa durablement. La prison de Newgate a un rôle important dans l’intrigue et Dickens enfant avait contemplé cette prison avec des « sentiments mêlés de crainte et de respect » et il soulignait, dans « Les esquisses de Boz », le côté effrayant de la construction qui semblait construite pour enfermer les gens sans aucune chance de les voir ressortir un jour.  Ces références expliquent peut-être l’ambiance mélancolique du livre. « De grandes espérances » est un roman initiatique douloureux. Pip va connaître la fortune, la réussite mais aussi la chute. Ce jeune prolétaire devient un monsieur en sacrifiant son cœur et sa générosité. La vie se chargera de lui faire la leçon. La fin devait être dans la même tonalité mais un ami de Dickens lui conseilla d’achever son roman sur une note plus joyeuse. Il n’en reste pas moins que c’est un sentiment de tristesse qui domine.

La grande force des « Grandes espérances » réside dans sa galerie de personnages tous plus fantasques les uns que les autres. M. Wemmick, travaillant pour le tuteur de Pip, s’est construit un petit château-fort avec pont-levis en plein Londres. Il tire des coups de canon pour amuser son père. Mrs Pocket, totalement perdue dans son monde et insensible à ceux qui l’entourent, demande des nouvelles de sa mère à Pip… Et puis il y a l’incroyable Miss Havisham. Quel formidable témoignage de l’inventivité de Dickens ! Cette femme, délaissée le jour de son mariage, a décidé que le temps devait s’arrêter. Tout est resté intact depuis ce jour fatidique : « Je vis que tout ce qui aurait dû être blanc dans le champ de mon regard l’avait été jadis, mais était aujourd’hui sans lustre, jauni et fané. Je vis que la mariée dans sa robe nuptiale, était flétrie comme la robe et comme les fleurs et qu’elle n’avait plus d’éclat, sinon l’éclat de ses yeux au fond de leurs orbites. Je vis que la robe avait été posée jadis sur le corps arrondi d’une jeune femme, et qu’elle béait à présent sur un corps qui n’était plus qu’os et peau. » Le gâteau de mariage trône toujours sur la table, les horloges sont arrêtées sur l’heure où Miss Havisham apprit que son fiancé ne viendrait pas. Je suis fascinée par ce personnage, l’idée de Dickens est brillante et est l’illustration parfaite de l’idée centrale du roman : les espérances déçues.

Je vous l’ai déjà dit, Charles Dickens est un génie et ce ne sont pas « De grandes espérances » qui me feront changer d’avis ! L’auteur y fait preuve d’une grande sobriété qui convient parfaitement à la tonalité mélancolique du récit. La truculence est moins présente mais l’émotion est bel et bien là. Pip est un beau personnage, profond et infiniment humain.

Le chapeau de M. Briggs de Kate Colquhoun

Le 9 juillet 1864, un évènement fait basculer la tranquillité du royaume de la reine Victoria. En ce fameux été pestilentiel, le chef de gare Benjamin Ames fit une découverte macabre : un compartiment de 1ère classe de la North Londaon Railway est tâché de sang. A l’intérieur, il découvre également un sac de cuir, un chapeau et une canne à lourd pommeau maculé de sang. Après des recherches, le corps d’un homme est trouvé sur les voies. L’homme est sévèrement blessé à la tête et décèdera quelques heures plus tard. Les objets retrouvés dans la compartiment permettent d’identifier la victime, il s’agit de Thomas Briggs, employé de banque à la City. Un homme respectable, très probablement assassiné dans un train, voilà une affaire épineuse qui nécessite une résolution rapide pour calmer les esprits. Les enquêteurs de Scotland Yard ont un point de départ : le chapeau découvert dans le wagon n’est pas celui de M. Briggs. Tout le mystère réside dans cet objet : à qui appartient-il et où se trouve le chapeau de M. Briggs ?

L’historienne Kate Colquhoun s’est emparé de manière magistrale de ce fait divers qui en dit long sur l’époque victorienne. « La mort de Thomas Briggs signifiait que, pour la première fois depuis l’invention du chemin de fer, un meurtre avait eu lieu à bord d’un train anglais. » Le train est l’une des inventions majeures du XIXème siècle et on sait à quel point l’Angleterre y a passionnément adhéré. Il réduit les distances, le transport de marchandises, permet les loisirs et le développement des affaires. Des romanciers comme Charles Dickens en font l’apologie. Mais le train défigure les paysages (c’est une des peurs des habitantes de Cranford dans l’adaptation BBC) et les accidents frappent les esprits (Dickens ne se remettra jamais de son terrible accident à Stappelhurst). L’image du train est déjà fragilisée et le meurtre du banquier va augmenter l’angoisse des Anglais. La sécurité de ce moyen de transport est remis en doute. La rapidité, la brutalité de l’agression stupéfient mais pire que tout : personne n’a rien vu ou entendu. La méfiance s’installe.

Et ce sont des inspecteurs modernes qui sont chargés de enquête. Depuis 1842, existent les premiers détectives. « Encouragée par l’adulation que leur vouaient des auteurs comme Dickens, l’Angleterre s’était largement laissé convaincre de l’intelligence supérieure de ces inspecteurs en civil, perspicaces et obstinés. » De nouvelles techniques se mettent en place. Les faits sont étudiés de manière logique et méthodique. Par exemple, les échantillons de sang sont testés et l’on peut déterminer s’il est d’origine humaine ou non. Ce sont les balbutiements de la police scientifique et on constate d’ailleurs que les résultats priment totalement sur les faits.

L’affaire du meurtre de M. Briggs déchaîne l’opinion publique pour deux raisons. Tout d’abord l’engouement des romans à sensation. Les œuvres de Wilkie Collins et Mary Elizabeth Braddon connaissent un succès fou. Les Anglais aiment se faire peur d’autant plus que leurs livres se terminent toujours par la résolution du mystère et l’arrestation du meurtrier. Le cadre de cette littérature est, comme dans le cas de l’assassinat de la North London Railway, la haute société. Le crime sort littéralement du cadre des romans. La deuxième raison qui a rendu ce fait divers si connu, est le développement de la presse à scandale. Les journalistes s’emparent de l’évènement. Les faits sont analysés, décortiqués quotidiennement de manière pléthorique. Aucun détail morbide n’est épargné et le principal suspect est jugé coupable à la une de tous les journaux bien avant le véritable jugement. Le sensationnel l’emporte rapidement sur la véracité des faits. Ces journaux peu scrupuleux déchaînent la haine de l’opinion publique contre le pauvre suspect qui n’avait dès lors plus aucune chance.

« Le chapeau de M. Briggs » est un livre passionnant et haletant de bout en bout. Ce fait divers illustre parfaitement les évolutions engendrées par le progrès galopant et les peurs inhérentes à celui-ci. Kate Colquhoun nous éclaire intelligemment sur l’époque victorienne et l’incroyable retentissement de ce fait divers.

Le seigneur des porcheries de Tristan Egolf

La petite ville paumée du Midwest nommée Baker ne se remettra jamais du passage de John Kaltenbrunner en son sein. Des récits, des légendes  circulent sur ce personnage hautement controversé. Une chose est néanmoins sûre : John Kaltenbrunner a mis la ville sens dessus dessous. Pire, il fit de Baker une succursale de l’enfer. Mais qui est John Kaltenbrunner ? Pourquoi créa-t-il un tel cataclysme ? Ce sont les torche-collines, les éboueurs, qui racontent l’histoire de cet homme qui changea leur vie.

Je m’en tiens à ce résumé court pour ne pas déflorer le récit et parce qu’il est impossible de synthétiser ce roman foisonnant. Tristan Egolf écrivit son livre à 24 ans. Venu de Pennsylvanie, il ne trouva aucun éditeur aux États-Unis pour publier son premier roman. Il vint en France où il rencontra Marie Modiano qui, avec l’aide de son père, fit éditer le texte de Egolf. Sans le hasard d’une rencontre, la littérature aurait été privée d’un chef-d’œuvre.

« Le seigneur des porcheries » (sous-titré « Le temps venu de tuer le veau gras et d’armer les justes ») est une saga, une fresque consacrée à un anti-héros hors-norme : John Kaltenbrunner. C’est un personnage totalement barré comme presque seule la littérature américaine sait en créer. Kaltenbrunner est le petit cousin d’Ignatius Reilly, le fils caché d’Arturo Bandini. Le livre nous raconte sa vie de poissard à Baker. Les pires calamités vont s’abattre sur lui, une communauté entière semble décidée à lui pourrir la vie. Pourtant Kaltenbrunner ne demande que l’anonymat et la tranquillité. Il est à la fois brillant (à 9 ans il a retapé et est à la tête de la ferme de feu son père) et socialement inadapté. Être à part, il ne pouvait que se faire remarquer et Baker lui fait payer sa différence. Mais ce que Baker n’avait pas senti, c’est l’énergie rageuse qui habite cet homme. Sa vengeance sera inoubliable.

Et comment en vouloir à Kaltenbrunner de vouloir prendre sa revanche sur une bande d’alcooliques bigots et consanguins ? Tristan Egolf trace un portrait au vitriol de cette bourgade rurale. On imagine aisément qu’il s’agit de sa vengeance personnelle sur l’endroit où il a grandi. Un petit exemple des descriptions de Baker : « Année après année, le comté de Green se classe régulièrement parmi les cinq premiers du pays en terme de consommation d’alcool par habitant. Presque tout le monde à Baker boit en vertu d’une nécessité terrifiante. Un jeune homme peut difficilement se faire accepter parmi les adultes avant d’avoir plié au moins un pick-up autour d’un poteau téléphonique dans un état d’hébétude alcoolique. » Inévitablement, les fins de soirées se traduisent par des insultes, des bris de verre et des pommettes amochées.  Une communauté pourrie jusqu’à la moelle, abrutie par l’alcool et la violence qui n’aura pas volé la leçon donnée par John Kaltenbrunner.

Son épopée ne serait pas la même sans la langue de Tristan Egolf. Celle-ci est imagée, puissante et crue. L’auteur utilise avec un humour redoutable les comparaisons et les analogies.

Je le redis, « Le seigneur des porcheries » est un chef-d’œuvre d’imagination, de création et d’écriture. Une fois le livre refermé, il est impossible d’oublier John Kaltenbrunner et l’ouragan qu’il déchaine sur sa communauté dépravée.

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Retour à Killybegs de Sorj Chalandon

« Maintenant que tout est découvert, ils vont parler à ma place. L’IRA, les Britanniques, ma famille, mes proches, des journalistes que je n’ai même jamais rencontrés. Certains oseront vous expliquer pourquoi et comment j’en suis venu à trahir. Des livres seront peut-être écrits sur moi, et j’enrage. N’écoutez rien de ce qu’ils prétendront. Ne vous fiez pas à mes ennemis, encore moins à mes amis. Détournez-vous de ceux qui diront m’avoir connu. Personne n’a jamais été dans mon ventre, personne. Si je parle aujourd’hui c’est parce que je suis le seul à pouvoir dire la vérité. Parce qu’après moi j’espère le silence. » En 2006, alors que sa collaboration avec les services secrets anglais a été révélée, Tyrone Meehan décide de s’expliquer. Il est revenu dans son village natal de Killybegs pour attendre la mort. Il sait qu’il va être exécuté, pas par l’IRA qui a déposé les armes, mais par d’autres, ennemis ou amis.

Sa vie commence dans le petit village de Killybegs au milieu d’une famille nombreuse et d’un père brutal. Un père que Tyrone admire néanmoins pour son amour immodéré de son pays et son courage à le défendre. L’Irlande est toute la vie de Patraig Meehan et il en sera de même pour son fils Tyrone. Ce dernier rejoint l’IRA dès l’âge de 16 ans. Il est de tous les combats, il est mis en prison à de nombreuses reprises sans charge ni procès. Il y est torturé, il y rencontre des frères d’armes comme Bobby Sands. Tyrone Meehan a dédié sa vie à l’Irlande et pourtant un jour il accepte de donner des renseignements au MI5. Pourquoi ?

En 2008, Sorj Chalandon avait écrit « Mon traître » où un luthier français tombait amoureux de l’Irlande, adoptait son combat et rencontrait Tyrone Meehan. « Mon traître » racontait la stupéfaction du français face à la découverte de la trahison de son ami. L’histoire était inspirée de faits réels. Sorj Chalandon a couvert les conflits irlandais en tant de journaliste. Il s’y fait un ami, un frère, Denis Donaldson, qui s’avéra être un traître.

Dans « Retour à Killybegs », Sorj Chalandon poursuit le deuil de son ami et de sa relation avec lui. Il veut faire entendre la voix du traître pour tenter de comprendre. Un homme ne naît ni traître, ni héros, les circonstances l’amènent à choisir son camp. Là c’est la lassitude qui fait baisser les bras de Tyrone Meehan. Sorj Chalandon nous rappelle la violence, la dureté des combats menés : les tortures en prison, les grèves de la faim et de l’hygiène, la présence de l’armée britannique dans les rues, la misère. Tyrone Meehan porte le poids de toute cette souffrance depuis l’enfance et il finit par céder face au chantage des agents de sa majesté. Ce qui est frappant c’est la perversité du gouvernement britannique. Alors que le processus de paix est enclenché, il donne le nom des traîtres pour que la méfiance s’insinue dans le Sinn Féin. Il fallait casser la dynamique de ce parti qui était en passe de devenir le 1er en Irlande. Totalement écœurant comme le reste de leur politique menée avant le cessez-le-feu.

« Retour à Killybegs » est un roman très émouvant sans être dans le pathos. On veut comprendre Tyrone Meehan, on aimerait lui pardonner, on aimerait qu’il ne soit pas tombé dans le piège des britanniques. Sorj Chalandon rend un hommage vibrant et plein d’humanité à son ami, à son combat et à la complexité de l’âme humaine.

Crime et châtiment de Dostoïevski

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Rodion Romanovitch Raskolnikov est habillé de loques, il loue une chambre minuscule dans un des quartiers les plus malfamés de Saint Pétersbourg. Il est « (…) sombre, renfermé, hautain et fier, ces derniers temps (et peut-être bien avant), susceptible et hypocondriaque. (…) Parfois, du reste, il est tout sauf hypocondriaque, mais simplement froid et insensible jusqu’à être inhumain (…). » Cet être peu avenant est pourtant le héros d’un des plus grands chefs d’œuvre de la littérature russe : « Crime et châtiment ». Raskolnikov est une âme rongée par la pauvreté. Il a dû abandonner l’université faute de liquidités et depuis, il ressasse les idées les plus sombres. Une seule issue lui semble possible pour sortir de son marasme : assassiner une vieille usurière pour la voler et recommencer à vivre. Le crime, longuement préparé par le cerveau malade de Raskolnikov, est mis à exécution, mais ne se passe pas comme prévu. La sœur de l’usurière, Lizaveta, rentre plus tôt que prévu et meurt sous les coups de hache de Raskolnikov. Ce dernier s’en sort en apparence, mais son esprit, son âme ne vont plus cesser de le tourmenter.

« Crime et châtiment » raconte la longue rédemption de Raskolnikov, du crime vers le châtiment. Il ne tue pas la vieille usurière uniquement pour l’argent. C’est pour lui également une mise à l’épreuve : va-t-il franchir le pas ? Ce crime est très intellectualisé chez Raskolnikov. Il distingue les êtres supérieurs des êtres inférieurs, les premiers pouvant faire couler le sang des seconds si la nécessité les y oblige. Pourquoi un être comme Napoléon est-il admiré alors qu’il a fait couler autant de sang ? Parce que c’est un génie et Raskolnikov pense en être un également. L’ennui, c’est que notre jeune homme ne digère pas ses actes aussi bien qu’il l’avait pensé. Il ne peut se défaire de son crime, il est obsédé par lui. Ce qui est pour lui en contradiction avec son idée du génie, ce qui le dévore d’autant plus. Le chemin suivi par Raskolnikov lui apprendra à devenir tout simplement humain.

Cette résurrection de Lazare ne se fait pas seulement par la réflexion, mais surtout grâce aux gens qui l’entourent. Dostoïevski compose une fabuleuse galerie de personnages pour accompagner son héros vers la lumière. On ne peut tous les citer car ils sont nombreux, mais les plus importants sont Razoumikhine, la mère et la sœur de Raskolnikov, et surtout Sonia. Cette dernière vit également dans la misère la plus noire, devant se prostituer pour aider sa famille. Mais, son âme a su rester pure ; c’est sans conteste le plus beau personnage du roman. Humble, généreuse, douce, c’est la force de ses sentiments qui tirera notre Lazare de son tombeau psychologique. Ce sont tous ces personnages qui rendent Raskolnikov si touchant. Tant d’amour l’entoure, tant de fidélité que cet être-là ne peut pas être entièrement mauvais.

Tous ces personnages si parfaitement dessinés sont bien évidemment une des forces de « Crime et châtiment ». Mais il y a aussi l’écriture si puissamment évocatrice de Dostoïevski. André Markowicz, excellent traducteur, parle dans sa postface de la pesanteur qui nous écrase durant tout le roman. L’écriture de Dostoïevski rend parfaitement l’oppression qui accable Raskolnikov, le poids de la pauvreté puis du crime qu’il porte sur les épaules. Mais, toute la population des quartiers pauvres de Saint Pétersbourg semble totalement appesantie par la misère et l’alcool. Et ces gens parlent beaucoup, énormément même. « Crime et châtiment » est rempli de dialogues et de monologues fiévreux et exaltés. Ce qui nous donne notamment de splendides face-à-face entre Raskolnikov et le commissaire Porphiri Petrovich.

Les personnages et l’écriture de Dostoïevski sont habités, possédés par la soif de vivre. Malgré les épreuves, la pauvreté, rien ne semble plus important que de vivre. J’ai été bien entendu captivée par tous ces destins, par cette langue hypnotique. C’est tout simplement ce que j’appelle la Littérature, avec un grand « L ».

   

Le vent dans les saules de Kenneth Grahame

C’est un vent de fraîcheur que fait souffler Kenneth Grahame sur la littérature avec ce roman. Il nous conte les palpitantes aventures de quatre amis : Mr Taupe, Mr Rat, Mr Blaireau et Mr Crapaud. Tout commence lorsque Mr Taupe sort de son terrier pour profiter du printemps. Il rencontre rapidement Mr Rat avec qui il se lie d’amitié. Ce dernier fait découvrir à son compagnon son habitat : la rivière. Mr Taupe s’adapte très rapidement à la vie de Mr Rat, il l’apprécie même énormément : « Mr Taupe n’avait rien entendu de ce qu’on lui avait dit. Absorbé par la nouvelle vie qui s’ouvrait à lui, enivré par le clapotis et le chatoiement du courant, par les bruits, les senteurs de la nature et la lumière du soleil, il laissait traîner une patte dans l’eau tout en s’abandonnant à ses rêveries. Mr Rat d’eau, en bon camarade qu’il était, continuait de ramer sans le déranger. » Au fil de l’eau, nos deux inséparables amis vont croiser le chemin du sage et imposant Mr Blaireau, du pédant et irresponsable Mr Crapaud, d’un bélier mystique, de mulots chanteurs de cantiques de Noël, de loutres et autres animaux de la rivière. Mr Taupe, Mr Rat, Mr Blaireau et Mr Crapaud seront également confrontés à bien des dangers et l’un d’entre eux se retrouvera même en prison ! Mais leur courage est à la hauteur de toutes ces péripéties.

Au départ, les histoires du « Vent dans les saules » étaient destinées à Mouse (surnom du fils de Kenneth Grahame qui se prénommait Alastair). Le caractère de l’enfant était des plus intrépide et son père voulait, à travers le personnage du crapaud, lui montrer qu’il fallait maîtriser sa fougue. Mais, à l’instar des Fables de La Fontaine, le livre de Grahame ne s’adresse pas uniquement aux enfants. L’auteur écossais ne cherche pourtant pas à nous faire la morale. Ce sont leurs vies au quotidien qui nous sont racontées, leurs habitats, l’hibernation, les dangers de la forêt. Malgré l’anthropomorphisme, nos quatre héros ont bien gardé les caractéristiques du règne animal. Il n’en reste pas moins que Kenneth Grahame défend certaines valeurs à travers les aventures de ces personnages. C’est avant tout l’histoire d’une amitié indéfectible, tout d’abord entre Mr Taupe et Mr Rat puis avec les deux autres compères. Ces quatre là ne se quittent plus et sont prêts à tout les uns pour les autres. On le constate avec Mr Crapaud qui ne perd pas ses amis malgré ses trop nombreuses incartades. Quelle exemplaire fidélité les unit tous les quatre !

« Le vent dans les saules » est également un livre hédoniste. Les quatre animaux savent vraiment profiter des joies offertes par la vie. Ils ne se privent d’aucun plaisir, Mr Rat et Mr Taupe organisent des pique-niques en bord de rivière et cuisinent régulièrement pour leurs amis. Ils savourent l’existence dans une nature bienveillante et luxuriante. Kenneth Grahame célèbre la campagne anglaise qu’il aimait tant : « Une brise légère caressait son front brûlant (celui de Mr Taupe), mais les rayons du soleil lui cuisaient le pelage et le joyeux gazouillis des oiseaux résonnait à ses oreilles engourdies par des mois de vie souterraine comme un horrible tintamarre. Gambadant aussitôt sur ses quatre pattes, tout à la joie de vivre et au ravissement du printemps (…), il poursuivit son chemin à travers la prairie jusqu’à la haie qui la bordait. »

« Le vent dans les saules »  est un livre lumineux, jubilatoire. C’est une ode à la joie de vivre, à la nature et à l’amitié. J’ai passé des moments délicieux en compagnie de Mr Taupe, Mr Rat, Mr Blaireau et Mr Crapaud. Ils vivent dans un monde merveilleux qu’on ne peut que leur envier. Et si vous souhaitez voir cet univers, ouvrez l’adaptation en bande dessinée de ce livre qui est très joliment illustré par Michel Plessix.

Un immense merci à Denis et aux éditions Phébus pour cette délicieuse découverte.

La guerre et la paix de Leon Tolstoï

Me voilà devant une tâche des plus ardues : résumer « La guerre et la paix », le chef-d’oeuvre de Leon Tolstoï. L’oeuvre est tellement foisonnante, romanesque qu’il est difficile de la réduire à quelques phrases. Il me faut néanmoins tenter de relever le défi.

L’histoire se déroule de 1805 à 1813 durant les guerres opposant Napoléon Bonaparte à la Russie. Plongées dans ce chaos politique, plusieurs familles se croisent : les Rostov, les Bolkonski, les Bézoukhov, les Kouraguine pour ne parler que des personnages majeurs. Leurs vies, leurs destins se lient, se délient au gré des réceptions, des bals et des champs de bataille. La fresque de Tolstoï est bien entendu centrée sur l’aristocratie russe et l’évolution de ses membres face à la violence et la cruauté de la guerre.

Leon Tolstoï a écrit plusieurs versions de « La guerre et la paix ». Le roman fut d’abord publié dans la revue « Le messager russe » de 1865 à  1866. Puis il parut dans les Oeuvres en six volumes en 1868-1869 et c’est la version la plus couramment utilisée. Les éditions Points proposent une version datant de 1873, l’action est centrée sur la période des guerres napoléoniennes contrairement à la version précédente qui allait jusqu’en 1820. Tolstoï a considérablement réduit ses pensées philosophiques et a rendu son histoire plus palpitante.

« La guerre et la paix » raconte la quête d’identité, de sens des personnages principaux. Pierre Bézoukhov est assez emblématique de cette recherche et du roman car il est souvent le porte-parole de Leon Tolstoï. Pierre est un jeune aristocrate qui choque ses contemporains en soutenant Bonaparte. L’héritage faramineux de son père change sa vie. Mais pas forcément en bien car Pierre est un grand naïf : « Après l’ennui de la solitude qu’il avait éprouvé dans la vaste demeure de son père, Pierre se trouvait dans l’état de bonheur d’un jeune homme qui aime tout le monde et qui ne voit que le bon côté de chacun. » Il épouse Hélène Kouraguine qui ne voit que son argent. Ce mariage tourne vite au désastre. Pierre se tourne vers la franc-maçonnerie, s’essaie au socialisme et ne trouve sa voie qu’après un séjour en prison.

Natacha Rostov cherche également son chemin durant tout le roman, elle est une toute jeune femme lorsque le lecteur fait sa connaissance. Elle est très vive, très enthousiaste et frivole. Natacha est un personnage par moment assez agaçant à cause de son inconséquence. Elle veut vivre le grand amour, ressentir de grandes émotions et change donc fréquemment d’objet de désir. Son jeune âge explique son comportement et les évènements se chargeront de la faire mûrir.

Andreï Bolkonski est pour moi le plus beau personnage du roman. C’est celui qui va le plus évoluer, le plus changer durant l’histoire. C’est, au début du roman, un aristocrate hautain et méprisant. La haute société l’ennuie, il délaisse sa femme. Ravi de partir sur le champ de bataille, il pense enfin s’accomplir mais la réalité des combats lui fait revoir ses priorités. Andreï est admirable d’honneur, d’abnégation et d’intelligence.

Comme je le disais précédemment, Pierre est la voix de Leon Tolstoï. L’auteur fait passer des messages politiques notamment à propos du sort des paysans, des moujiks qui lui tenait tellement à coeur. Pierre veut les libérer, les soigner et les éduquer. On sait que Tolstoï, l’aristocrate, passa la fin de sa vie à accomplir ce rêve, habillé lui-même en moujik. Les idées de Tolstoï se ressentent également dans l’importance de la nature qui est souvent source de réflexion et d’émerveillement. « On le ramassa et on le jeta sur la civière. Nikolaï Rostov se détourna comme s’il cherchait quelque chose, il regarda l’horizon, l’eau du Danube, le ciel, le soleil. Le ciel lui paraissait tellement beau et bleu, calme et profond ! Le soleil qui déclinait était si brillant et solennel ! L’eau du lointain Danube scintillait d’un éclat si vif et si tendre ! Et les montagnes qui bleuissaient au loin, au-delà du Danube, le monastère, les vallons mystérieux, les pinèdes inondées de brouillard jusqu’à la cime des arbres, étaient plus belles encore… là-bas, tout ne semblait que calme et bonheur. »

Je crois que je pourrais encore vous parler longtemps de ce roman magnifique. Je voudrais encore insister sur deux points. Tout d’abord le style de Tolstoï est d’une grande fluidité, les 1239 pages du livre coulent sans peine. Ensuite il ne faut pas vous laisser intimider par les scènes de batailles qui sont fabuleuses. Je n’oublierai pas de sitôt la bataille d’Austerlitz, la prise de Smolensk ou celle de Moscou. « La guerre et la paix »est une splendeur, chaque personnage y est finement traité et analysé, un bonheur total de la page 1 à la page 1239.

Une lecture commune avec Isil , Vounelles , Lamalie, Stéphanie, Madame Charlotte, Emma, Cryssilda et Erzie mais toutes n’ont pas encore fait leurs devoirs !!!

 

La prisonnière de Marcel Proust

Après de nombreux atermoiements, je me décide à parler de mon écrivain français favori : l’immense Marcel Proust. Intimidée par son génie, je craignais de ne pas être capable de rendre compte de celui-ci et de mon admiration sans borne. Poussée dans mes retranchements par mon co-blogueur et par une autre proustienne avertie, je me lance, advienne que pourra ! Dans la cathédrale du temps proustienne, « La prisonnière » est en cinquième position. C’est un volume assez particulier de « La Recherche du temps perdu » puisqu’il se déroule en grande partie en huis clos. Le narrateur, tombé amoureux d’Albertine sur une plage de Balbec, l’invite à vivre chez lui à Paris. Il est alors totalement dévoré par les affres de la jalousie. 

Dans ce tome quelque peu différent, j’ai retrouvé les grandes thématiques proustiennes. Car comme le narrateur, Marcel, l’explique à Albertine à propos de la musique de Vinteuil, on retrouve des phrases types chez les grands artistes : « Et repensant à la monotonie des œuvres de Vinteuil, j’expliquais à Albertine que les grands littérateurs n’ont jamais fait qu’une seule œuvre, ou plutôt réfracté à travers des milieux divers une même beauté qu’ils apportent au monde. » (C’est tout à fait le cas de Proust qui a écrit une seule œuvre découpée ensuite en divers volumes). Au centre de ce récit est bien entendu la vie amoureuse du narrateur. Celle-ci est extrêmement complexe et jamais satisfaisante. Le narrateur a longuement désiré Albertine à Balbec, son imaginaire était imprégné de l’image de cette fraîche jeune fille. Une fois Albertine conquise, l’amour et le désir se sont éteints. Ce qui n’empêche pas le narrateur d’être dévoré par la jalousie : « Sans me sentir le moins du monde amoureux d’Albertine, sans faire figurer au nombre des plaisirs les moments que nous passions ensemble, j’étais resté préoccupé de l’emploi de son temps (…). » Seule la jalousie réussit à ressusciter l’envie de posséder Albertine, le possible désir des hommes ou des femmes (la pire torture pour le narrateur) réactive l’amour. Cette situation pénible pour Marcel se prolonge durant tout le roman car il ne peut se résoudre à quitter Albertine à cause de sa faiblesse de caractère que l’on peut qualifier de procrastination ou d’indécision. On sait que le narrateur a beau s’appeler Marcel, il ne s’agit pas vraiment de Proust. Néanmoins, Albertine semble fortement inspirée de Alfred Agostinelli qui fut le secrétaire et l’amant de Proust. Ce dernier gardait précieusement Agostinelli dans ses appartements boulevard Haussmann et le surveillait de près. La fin d’Albertine sera dans « Albertine disparue » la même que celle d’Agostinelli qui s’est écrasé avec son avion en 1914. 

Une partie essentielle dans la vie du narrateur de « La Recherche du temps perdu », ce sont les mondanités dans la haute société. Au milieu de « La prisonnière », on assiste à une réunion chez M. et Mme Verdurin. M. de Charlus, frère du duc de Guermantes, a organisé une soirée musicale afin d’introniser Charles Morel, son amant et également violoniste virtuose. J’aime toujours beaucoup ces scènes dans le beau monde. Malgré son admiration pour ces hauts personnages et notamment les Guermantes, le narrateur nous les présente avec beaucoup d’ironie et il est vrai que c’est un monde extrêmement cruel (malgré les dorures et les bonnes manières). C’est très visible ici. M. de Charlus, tout à son plaisir de présenter Morel, en oublie totalement que la réception se passe chez Mme Verdurin. La Patronne n’est saluée par aucun invité et vit très mal cet affront. Elle fait en sorte alors de séparer Morel de M. de Charlus. Ce personnage qui a pu nous sembler terrifiant et hautain dans les volumes précédents, nous paraît ici bien pathétique et son indéfectible amour pour Morel le rend profondément touchant. Et c’est aussi la force de Proust de nous rendre humains ces personnages qui peuvent au départ nous paraître bien détestables. 

Ce qui me plaît également beaucoup chez Marcel Proust, c’est la présence constante de l’art. Il évoque d’ailleurs tous les arts, aussi bien Baudelaire, Mme de Sévigné, Thomas Hardy, que Wagner, Stravinsky, que Vermeer, Bellini, Mantegna. Dans « La prisonnière », le narrateur et Albertine discutent longuement de l’œuvre de Dostoïevski, ce qui nous offre plusieurs fabuleuses pages d’analyse de son œuvre ! La vie et l’art s’entremêlent perpétuellement dans les textes de cet esthète pour mon plus grand bonheur. Une vie sans art n’est pas une vie, ni pour Proust ni pour moi.

Enfin, je ne peux pas terminer sans vous parler du style de Proust. Ses longues phrases sont souvent décriées ; d’aucuns les trouvent indigestes. Pour ma part, je les trouve envoûtantes, précieuses et subtiles. Il faut se laisser emporter, bercer par le flot des mots. Il faut les relire, les déguster, apprécier leur incroyable richesse. Un extrait l’exprimera mieux, le narrateur rêve de partir dans la plus fantasmagorique des villes : Venise. « Aussi bien, pas plus que les saisons à ses bras de mer infleurissables, les modernes années n’apportent point de changement à la cité gothique, je le savais, je ne pouvais l’imaginer, ou, l’imaginant, voilà ce que je voulais, de ce même désir qui jadis, quand j’étais enfant, dans l’ardeur même du départ, avait brisé en moi la force de partir : me trouver face à face avec mes imaginations vénitiennes, contempler comment cette mer divisée enserrait de ses méandres, comment les replis du fleuve Océan, une civilisation urbaine et raffinée, mais qui, isolée par leur ceinture azurée, s’était développée à part, avait eu à part ses écoles de peinture et d’architecture – jardin fabuleux de fruits et d’oiseaux de pierre de couleur, fleuri au milieu de la mer qui venait le rafraîchir, frappait de son flux le fût des colonnes et, sur le puissant relief des chapiteaux, comme un regard de sombre azur qui veille dans l’ombre, pose par taches et fait remuer perpétuellement la lumière.»

L’œuvre de Proust est foisonnante et l’on pourrait en parler pendant des jours entiers. J’espère vous avoir fait passer un peu de ma passion pour lui et vous avoir donné envie de le lire ou de le relire. 

Jude l’obscur de Thomas Hardy


Jude Fawley, le héros du chef-d’œuvre de Thomas Hardy « Jude l’obscur », ne connaît qu’une vie d’erreurs, de renoncements et de malheurs. Enfant, il devient rapidement orphelin et doit déménager à Marygreen où une tante acariâtre se voit dans l’obligation de l’héberger. Le jeune Jude se doit de travailler pour aider sa tante, mais le garçon a déjà de plus hautes idées en tête. Un maître d’école lui a donné le goût des livres et du savoir. Jude souhaite intégrer un collège à Christminster, élever son esprit afin de changer sa vie. Il se donne beaucoup de mal, étudie sans relâche le latin et le grec, tout en apprenant le métier de tailleur de pierres. Sa volonté qui semblait sans faille se heurte vite à la réalité, à la nature profonde de l’homme. Jude est incapable de résister aux attraits de la belle Arabella et le mariage scelle son destin. Le rêve de savoir s’efface devant les besoins matériels. Le mariage ne dure pas, mais marque définitivement la vie de Jude. Le bonheur lui échappe sans cesse, même lorsqu’il croit l’avoir trouvé avec sa cousine Sue ; le sort ne fait que s’acharner contre lui. 

Thomas Hardy traite de sujets modernes et ses deux personnages principaux, Jude et Sue, ont des aspirations trop en avance pour leur époque. Jude ne pense qu’à étudier, il a soif de savoir et espère ainsi sortir de sa condition. Son envie de s’élever, de sortir de la pauvreté par l’école est une évidence pour nous aujourd’hui. Ce n’est bien entendu pas le cas à l’époque victorienne. Les ouvriers regardent Jude comme un illuminé et se moquent de ses aspirations. Vouloir sortir de leur monde est pris comme une lubie et ils méprisent Jude qui se pense plus intelligent. Les collèges de Christminster le rejettent également à sa demande d’admission ; il reçoit cette réponse : « Monsieur. J’ai lu votre lettre avec intérêt, et jugeant d’après votre propre description que vous êtes un ouvrier, je me permets de penser que vous aurez bien plus grande chance de réussir dans la vie en demeurant dans votre sphère et en restant fidèle à votre métier plutôt qu’en adoptant une nouvelle voie. C’est donc ce que je vous conseille. » Chacun doit rester à sa place dans cette société très hiérarchisée ; vouloir changer de milieu est impensable.

Sue est également en avance sur son temps, ses idées sur le couple sont à contre-courant. Elle refuse d’épouser Jude alors qu’ils vivent ensemble et ont des enfants. Elle revendique la liberté dans le couple et considère le mariage comme une prison. Sue ne veut appartenir à personne ; le mariage pour elle n’a rien à voir avec les sentiments. La tante de Sue et Jude l’explique bien : « Les Fawley ne sont pas faits pour le mariage : cela ne tourne jamais bien pour nous. Il y a quelque chose dans notre sang qui n’accepte pas d’être contraints à faire ce que nous subirions volontiers librement. » Mais, Sue aussi doit revenir sur ses idéaux.

Car Thomas Hardy était un grand pessimiste ; la fatalité frappe toujours ses personnages. Jude renonce à ses idéaux car il est impossible de s’extraire de sa classe, mais également à cause des femmes. Jude est un être très charnel, très sensuel qui ne peut résister à leur attrait. Avant d’arriver à Christminster, son rêve de collège est réduit à néant par son mariage avec Arabella. Il se voit ensuite devenir prêtre, mais l’amour de Sue est plus fort : « Il aurait beau jeûner et prier dans l’intervalle, l’humain était plus puissant en lui que le divin. » Jude devra d’ailleurs payer bien cher pour ses faiblesses trop humaines. La société victorienne ne peut supporter les aspirations du jeune couple. Le fait qu’ils ne soient pas mariés est rapidement connu et l’opprobre s’abat sur eux. Ils sont alors dans l’obligation de changer souvent de villes jusqu’au terrible et implacable drame.

Je le redis, « Jude l’obscur » est un chef-d’œuvre de la littérature anglaise. J’étais totalement en empathie avec Jude et Sue, si modernes, si humains. Le drame de Jude Fawley fait penser aux tragédies antiques. Son destin semble tout tracé ; la fatalité ne l’épargne pas. Le lecteur souffre avec lui de ce déterminisme terrible de l’ère victorienne. Ce livre montrant les déchirements de l’âme humaine est tout simplement magistral. 

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