Allah n'est pas obligé de Ahmadou Kourouma

Le jeune Birahima est le narrateur de « Allah n’est pas obligé » d’Ahmadou Kourouma. Sa vie commence bien mal, son père meurt lorsqu’il est enfant et sa mère est cul-de-jatte suite à une infection. Birahima est totalement livré à lui même et devient rapidement un enfant de la rue : « Avant de débarquer au Liberia, j’étais un enfant sans peur ni reproche. Je dormais partout, chapardais tout et partout pour manger. Grand-mère me cherchait des jours et des jours : c’est ce qu’on appelle un enfant de la rue. J’étais un enfant de la rue. »  Sa mère ne tarde pas à rejoindre son mari et Birahima se retrouve orphelin. Malheureusement sa grand-mère est trop âgée pour s’occuper de lui. L’enfant est confié à sa tante qui habite au Liberia et il doit la rejoindre par ses propres moyens. En route, il rencontre Yacouba, un féticheur, marabout, multiplicateur de billets. Tous deux vont chercher la tante à travers le Liberia puis la Sierra Leone et se retrouveront confrontés à la dure réalité des guerres tribales.

« Allah n’est pas obligé » est un livre marquant à cause de l’incroyable violence décrite par Ahmadou Kourouma. Les guerres tribales ravagent le Liberia et la Sierra Leone. Les populations sont décimées en fonction de leur appartenance à telle ou telle ethnie ou tribu. Elles sont les otages des luttes entre bandes rivales. Les chefs de tribu prennent le pouvoir à tour de rôle, l’instabilité règne en maître sur ces pays. Bien entendu le but de ces rivalités est le contrôle des matières premières et donc de l’argent. Le Liberia possède des mines d’or, de diamants qui ne profitent jamais au peuple qui se meurt de pauvreté.

Pour posséder les mines, les chefs de tribus emploient la violence, la torture. L’un d’eux coupe les mains, les bras (et parfois plus…) des salariés d’une mine d’or pour en prendre la tête. Ces sales besognes sont le plus souvent effectuées par des enfants-soldats. Birahima devient rapidement l’un d’entre eux. Il s’en réjouit même lorsqu’on lui annonce qu’il se rend au Liberia : « Là-bas, il y avait la guerre tribale. Là-bas, les enfants de la rue comme moi devenaient des enfants-soldats qu’on appelle en pidgin américain d’après mon Harrap’s small-soldiers. Les small-soldiers avaient tout et tout. Ils avaient des kalachnikov. Les kalachnikov, c’est des fusils inventés par un Russe qui tirent sans arrêter. Avec les kalachnikov, les enfants-soldats avaient tout et tout. Ils avaient de l’argent, même des dollars américains. » Birahima, orphelin et pauvre, n’a d’autre choix pour survivre que de devenir un meurtrier. On reste effarés devant la cruauté des destins de ces enfants qui n’ont droit à aucune innocence. Comment une société peut-elle se sortir de la misère alors que ses enfants sont sacrifiés ?

Ce récit terriblement réaliste m’a plu mais deux choses m’ont empêché d’être totalement conquise. Ahmadou Kourouma prend grand soin de nous décrire les situations politiques et les successions des chefs de tribu. Ces passages sont à mon goût trop longs et finissent par nous embrouiller totalement. De plus, le récit de Birahima est raconté en « p’tit nègre » comme il le dit lui-même et les précisions politiques sont faites dans un français classique. On perd alors la voix de Birahima, de l’enfance. Dans le même registre, notre jeune narrateur tente, avec l’aide de nombreux dictionnaires, d’employer un vocabulaire châtié. Ces mots sont alors suivis de parenthèses explicitant leur sens. Le procédé fait sourire au départ mais sa répétition est vraiment lassante.

Malgré ses quelques défauts, le roman de Ahmadou Kourouma reste saisissant. Le destin de ces enfants-soldats est d’une cruauté sans mesure. Un avenir démocratique au Liberia ou en Sierra Leone semble improbable tant la violence et la cupidité y dominent.

 

La Dame de pique et Les récits de feu Ivan Petrovitch Belkine de Pouchkine

« La Dame de pique et les Récits de feu Ivan Petrovitch Belkine » est un ensemble de six nouvelles écrites à Boldino à différents moments de la vie d’Alexandre Pouchkine. Cette forme courte lui permet de s’essayer à des genres très variés et de laisser les vers pour la prose.

« La Dame de pique » est la nouvelle la plus longue du roman et c’est celle que j’ai préférée. Hermann est au début de la nouvelle un jeune homme très responsable et qui se refuse à jouer au pharaon (un jeu de hasard très populaire en Russie) avec ses amis : « – Le jeu me passionne dit Hermann. Mais mon état m’interdit de sacrifier le nécessaire à l’espoir d’acquérir le superflu. » Lors d’une de leurs parties, l’un des camarades d’Hermann explique que sa grand-mère est capable de deviner la sortie de trois cartes gagnantes d’affilée. Lorsque l’on sait que l’on peut doubler ses mises au pharaon, le secret de la vieille dame est extrêmement lucratif. Hermann devient totalement obnubilé par cette idée et veut à tout prix connaître ce secret. La nouvelle semble au départ bien ancrée dans la réalité mais elle bascule rapidement dans le fantastique. Hermann se laisse aller entièrement à l’obsession d’amasser de l’argent mais il finit hanté par la folie de ses actes.

Dans « Les récits de feu Ivan Petrovitch Belkine », on trouve une autre nouvelle fantastique. Il s’agit du « Marchand de cercueils ». Le marchand en question convie à sa pendaison de crémaillère tous ses anciens clients, tous les trépassés pour lesquels il a travaillé. Lorsque cette boutade devient réalité, le marchand se trouve bien mal à l’aise. Contrairement à « La Dame de pique » qui se termine tragiquement, cette nouvelle est cocasse et le fantastique sert la comédie.

« La demoiselle paysanne » emprunte également le ton de la comédie mais ici nous sommes du côté de Marivaux ou de Molière. Lisa, fille d’un grand propriétaire terrien, se déguise en paysanne pour approcher et séduire le fils du propriétaire voisin, Alexeï. Les quiproquos se multiplient comme dans toute comédie romantique mais bien entendu tout finit bien.  Du moins on le suppose car, pour éviter tout lieu commun, Pouchkine achève ainsi sa nouvelle : « Le lecteur m’épargnera, je pense, l’inutile devoir de lui conter le dénouement. »

« La tempête de neige » reprend le thème des amours contrariées de manière plus tragique. Deux jeunes amoureux doivent se marier en cachette de leurs parents. Malheureusement pour eux, une tempête de neige se déchaîne le soir de leur rencontre et bouleverse leurs vies.

« Le maître de poste » est la nouvelle la plus déchirante. Le personnage principal fait partie de la lignée des hommes humiliés et offensés qui peuplent la littérature russe. Un brave maître de poste vit dans son relais avec sa fille adorée Dounia. Elle est douce, serviable et très belle. Un hussard, s’arrêtant lors d’un voyage, est sous le charme de Dounia et la kidnappe en repartant. Le père, au désespoir, fait tout pour retrouver sa fille qu’il découvre à St Pétersbourg. Le hussard le traite avec mépris et lui jette de l’argent pour que le maître de poste débarrasse le plancher. Il ne lui reste alors que son chagrin.

Je termine par « Le coup de pistolet » qui m’a beaucoup plu et qui entre en résonance avec la vie de Pouchkine puisqu’il y est question de duel. Le héros de la nouvelle, Silvio, est un immense tireur mais il semble se dégonfler lorsqu’il s’agit de défendre son honneur. En fait, Silvio cherche un homme qu’il a épargné lors d’un duel quelques années auparavant. Silvio veut sa revanche. On aimerait que Pouchkine ait rencontré un personnage si magnanime et si honorable.

Ce recueil de nouvelles est un régal, les récits sont très variés et très bien construits. Pouchkine réussit toujours à surprendre son lecteur, chaque nouvelle se termine par un rebondissement, un retournement de situation. Le terme utilisé en quatrième de couverture est très juste, les nouvelles de Pouchkine sont de véritables « miniatures » de roman. Le talent de l’auteur s’exerce dans tous les genres et c’est à chaque fois une réussite. 

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La guerre et la paix de Leon Tolstoï

Me voilà devant une tâche des plus ardues : résumer « La guerre et la paix », le chef-d’oeuvre de Leon Tolstoï. L’oeuvre est tellement foisonnante, romanesque qu’il est difficile de la réduire à quelques phrases. Il me faut néanmoins tenter de relever le défi.

L’histoire se déroule de 1805 à 1813 durant les guerres opposant Napoléon Bonaparte à la Russie. Plongées dans ce chaos politique, plusieurs familles se croisent : les Rostov, les Bolkonski, les Bézoukhov, les Kouraguine pour ne parler que des personnages majeurs. Leurs vies, leurs destins se lient, se délient au gré des réceptions, des bals et des champs de bataille. La fresque de Tolstoï est bien entendu centrée sur l’aristocratie russe et l’évolution de ses membres face à la violence et la cruauté de la guerre.

Leon Tolstoï a écrit plusieurs versions de « La guerre et la paix ». Le roman fut d’abord publié dans la revue « Le messager russe » de 1865 à  1866. Puis il parut dans les Oeuvres en six volumes en 1868-1869 et c’est la version la plus couramment utilisée. Les éditions Points proposent une version datant de 1873, l’action est centrée sur la période des guerres napoléoniennes contrairement à la version précédente qui allait jusqu’en 1820. Tolstoï a considérablement réduit ses pensées philosophiques et a rendu son histoire plus palpitante.

« La guerre et la paix » raconte la quête d’identité, de sens des personnages principaux. Pierre Bézoukhov est assez emblématique de cette recherche et du roman car il est souvent le porte-parole de Leon Tolstoï. Pierre est un jeune aristocrate qui choque ses contemporains en soutenant Bonaparte. L’héritage faramineux de son père change sa vie. Mais pas forcément en bien car Pierre est un grand naïf : « Après l’ennui de la solitude qu’il avait éprouvé dans la vaste demeure de son père, Pierre se trouvait dans l’état de bonheur d’un jeune homme qui aime tout le monde et qui ne voit que le bon côté de chacun. » Il épouse Hélène Kouraguine qui ne voit que son argent. Ce mariage tourne vite au désastre. Pierre se tourne vers la franc-maçonnerie, s’essaie au socialisme et ne trouve sa voie qu’après un séjour en prison.

Natacha Rostov cherche également son chemin durant tout le roman, elle est une toute jeune femme lorsque le lecteur fait sa connaissance. Elle est très vive, très enthousiaste et frivole. Natacha est un personnage par moment assez agaçant à cause de son inconséquence. Elle veut vivre le grand amour, ressentir de grandes émotions et change donc fréquemment d’objet de désir. Son jeune âge explique son comportement et les évènements se chargeront de la faire mûrir.

Andreï Bolkonski est pour moi le plus beau personnage du roman. C’est celui qui va le plus évoluer, le plus changer durant l’histoire. C’est, au début du roman, un aristocrate hautain et méprisant. La haute société l’ennuie, il délaisse sa femme. Ravi de partir sur le champ de bataille, il pense enfin s’accomplir mais la réalité des combats lui fait revoir ses priorités. Andreï est admirable d’honneur, d’abnégation et d’intelligence.

Comme je le disais précédemment, Pierre est la voix de Leon Tolstoï. L’auteur fait passer des messages politiques notamment à propos du sort des paysans, des moujiks qui lui tenait tellement à coeur. Pierre veut les libérer, les soigner et les éduquer. On sait que Tolstoï, l’aristocrate, passa la fin de sa vie à accomplir ce rêve, habillé lui-même en moujik. Les idées de Tolstoï se ressentent également dans l’importance de la nature qui est souvent source de réflexion et d’émerveillement. « On le ramassa et on le jeta sur la civière. Nikolaï Rostov se détourna comme s’il cherchait quelque chose, il regarda l’horizon, l’eau du Danube, le ciel, le soleil. Le ciel lui paraissait tellement beau et bleu, calme et profond ! Le soleil qui déclinait était si brillant et solennel ! L’eau du lointain Danube scintillait d’un éclat si vif et si tendre ! Et les montagnes qui bleuissaient au loin, au-delà du Danube, le monastère, les vallons mystérieux, les pinèdes inondées de brouillard jusqu’à la cime des arbres, étaient plus belles encore… là-bas, tout ne semblait que calme et bonheur. »

Je crois que je pourrais encore vous parler longtemps de ce roman magnifique. Je voudrais encore insister sur deux points. Tout d’abord le style de Tolstoï est d’une grande fluidité, les 1239 pages du livre coulent sans peine. Ensuite il ne faut pas vous laisser intimider par les scènes de batailles qui sont fabuleuses. Je n’oublierai pas de sitôt la bataille d’Austerlitz, la prise de Smolensk ou celle de Moscou. « La guerre et la paix »est une splendeur, chaque personnage y est finement traité et analysé, un bonheur total de la page 1 à la page 1239.

Une lecture commune avec Isil , Vounelles , Lamalie, Stéphanie, Madame Charlotte, Emma, Cryssilda et Erzie mais toutes n’ont pas encore fait leurs devoirs !!!

 

La maison du splendide isolement de Edna O'Brien

Irlande. Un homme s’est échappé des mains de la gendarmerie royale et de l’armée britannique. Pour eux, cet individu, McGreevy, est un dangereux terroriste, pour ses compagnons c’est un patriote héroïque. McGreevy trouve refuge dans une maison isolée où habite une femme âgée, Josie. Le roman d’Edna O’Brien confronte ces deux vies, ces deux solitudes. Josie est seule depuis de nombreuses années, elle ressasse son passé au fil des jours. Jeune femme, elle a tenté de fuir la misère de l’Irlande en travaillant aux Etats-Unis. Mais la vie outre-Atlantique est difficile pour les immigrants et Josie finit par rentrer au prix de son émancipation. Car une fois en Irlande, Josie n’a d’autre choix que de se marier. Et elle, qui rêvait d’autres choses, est forcément déçue par cette union. Son mari est un paysan, rustre et violent. Mais il meurt dans un accident en partie causé par Josie. Alors malgré son amertume due au mariage, elle est rongée par la culpabilité. Elle revient inlassablement depuis toutes  ces années sur ces évènements. Et voilà cet homme inconnu qui force son hospitalité. Ce McGreevy décrit comme dangereux par la radio, qui s’est évadé plusieurs fois, tournant en ridicule les forces de police. Cet homme taciturne se laisse découvrir petit à petit, enlève son armure pour laisser voir sa souffrance et son immense solitude. Edna O’Brien sait parfaitement rendre la psychologie, les états d’âme de ces personnages. Ce sont eux qui nous parlent, les voix intérieures de chacun s’entrecroisent, se succèdent sans transition. Nous entendons également celles des gendarmes et surtout un en particulier qui se questionne sur l’engagement de McGreevy.

« La maison du splendide isolement » est bien entendu un livre sur les combats en Irlande. Cette guerre larvée qui ne dit pas son nom et qui oppose les Irlandais entre eux. McGreevy et les gendarmes sont de la même nationalité et pourtant ils s’affrontent. Ils ont pourtant appris la même histoire à l’école : « Miss McCloud leur parlait de batailles et d’insurrections, d’immenses batailles et de moins grandes, de la forge du forgeron qui forgeait les piques et les fusils, de la fuite tragique des Comtes, la fine fleur de la noblesse d’Irlande, contraints de s’enrôler dans les armées d’Europe, puis des années noires, 47 et 48, la mort rampante, les femmes arrachant l’herbe pour nourrir leurs enfants, les hommes décimés se traînant jusqu’aux élevages de bestiaux dans l’espoir de rapporter à leur famille une pinte de sang de boeuf.  » Alors qui sont les vrais patriotes ? Les gendarmes qui souhaitent que leur pays connaisse un peu de paix ou McGreevy qui veut libérer son pays du joug anglais ? Le roman d’Edna O’Brien pose aussi la question du sang versé pour la cause. Josie se demande si les idéaux de justice, d’identité de McGreevy valent le sang versé. « La maison du splendide isolement » montre bien le clivage qui partage le peuple irlandais et la culpabilité qui accompagne le combat armé.

L’écriture d’Edna O’Brien est poétique et lyrique. Elle parle formidablement bien de la campagne irlandaise, chaque page sent la tourbe. La construction par enchevêtrement des récits est très réussie et permet au lecteur de rentrer progressivement dans les pensées de chaque personnage.Un beau roman sur les souffrances de l’Irlande.

 

Vos jours sont comptés de Miklos Banffy

« Oui, on mangeait davantage, on buvait davantage qu’ailleurs dans ces agapes savamment organisées, et tous y tenaient des propos plus vifs, plus joyeux, comme pour oublier une menace qui rôdait alentour dans le noir ». En 1904, sûre de sa puissance et de sa grandeur, l’aristocratie hongroise se dépense en fêtes et réceptions somptueuses. Bals, dîners, parties de chasse, courses hippiques, rien n’est trop beau pour montrer sa richesse, raffermir les liens sociaux, projeter de nouvelles alliances qui perpétueront la fortune et renforceront le prestige. Fascinée par sa propre représentation, la bonne société hongroise ne voit pas, ou ne veut pas voir, les signes annonciateurs de la déliquescence de l’empire austro-hongrois. 

Le pays est alors en proie à des soubresauts politiques. L’empire vit depuis 1867 sous le régime de la Double-Monarchie (Autriche et Hongrie). Au parlement hongrois, la lutte est âpre entre partisans de l’empire, autonomistes, gauchistes et représentants des minorités. Si la plupart des députés sont favorables à une autonomie accrue de la Hongrie, ils tiennent avant tout à conserver leurs privilèges d’aristocrates. Les subtilités des crises politiques qui agitent constamment le pays m’ont parfois échappé, mais elles ne constituent que l’arrière-plan de l’histoire, comme un révélateur du climat de l’époque. 

On suit particulièrement deux personnages, Balint Abady et Laszlo Gyeroffy, cousins et amis d’enfance, issus de cette noblesse de Transylvanie qui tente de faire oublier son statut de provinciale. Balint vient de se faire élire comme député indépendant. Il revient au pays, après deux ans passés à l’étranger comme attaché d’ambassade, pour administrer son domaine. Bien que progressiste, il dirige tout d’une main ferme, en grand seigneur. Laszlo, lui, est devenu orphelin très jeune. Il vient d’abandonner ses études de droit auxquelles le destinait son tuteur, pour étudier la musique et devenir un grand musicien. Il souffre d’un complexe vis-à-vis de sa famille qui le considère comme un membre de seconde zone. Leurs amours malheureuses avec Adrienne, amie de Balint, jeune femme mal mariée, et Klara, jeune fille idéaliste, constituent la trame principale de l’intrigue. 

«  (…) l’individu est mené par son psychisme et sa mentalité, par ses inclinations et ses manques, par ses actes et ses omissions. Le premier pas, en apparence indifférent, que nous faisons sur le sentier du destin nous conduit vers des conséquences inexorables, et nous ne pouvons plus nous arrêter, jusqu’au jour où le sort, qui nous attend au coin du bois, s’abat sur nous comme dans la tragédie grecque ». Splendeur aristocratique, passions contrariées, intrigues matrimoniales, luttes de pouvoir, dettes d’argent, affaires d’honneur, l’auteur mêle avec brio les éléments classiques du drame de la Belle Epoque. La corruption des puissants comme des faibles, la condition d’un peuple asservi à ses maîtres, l’alcool, le jeu complètent le tableau d’un empire courant à sa perte. 

Miklos Banffy (1873-1950) était lui-même issu d’une grande famille de Transylvanie, pays dont il nous offre des descriptions somptueuses. Son talent de conteur est indéniable. Il était appelé le « Tolstoï de Transylvanie ». Avec sa multitude de personnages secondaires et son sens du récit, « Vos jours sont comptés » possède en effet le souffle des grands romans. Publié en 1934, le livre fut oublié puis redécouvert en 1999. L’histoire se poursuit avec « Vous étiez trop légers » et « Que le vent vous emporte », les deux autres volets de sa « Trilogie transylvaine ». Une fresque éblouissante.

Les Golovlev de M. E. Saltykov-Chtchédrine

« A côté de ces familles favorisées par le sort, il en existe un grand nombre d’autres, aux représentants desquelles les pénates domestiques n’apportent dès le berceau qu’une éternelle infortune. Subitement, telle une invasion de poux, les désastres, les vices s’abattent sur cette famille et commencent à la dévorer de tous côtés. Ils répandent dans tout son organisme, pénètrent jusqu’à la moelle et rongent les générations, l’une après l’autre. (…) C’est une fatalité de cette sorte qui pesait sur la famille Golovlev. »

Arina Petrovna Golovlev, soixante ans, administre d’une main de fer la propriété de son mari, « homme frivole adonné à la boisson ». Elle est volontaire, sévère, inflexible, avare. Elle entretient des relations conflictuelles avec ses trois fils. L’aîné, Stépane, surnommé « Stepka le Nigaud », paresseux et frivole, incapable de garder un emploi, vit en parasite. Paul, le dernier, est falot, « apathique et morose, incapable d’agir ». Enfin Porphyre, le cadet, que Stepka appelle « Judas » ou « Sangsue » est un être retors, hypocrite et pinailleur, dont tous les actes et pensées sont tendus vers un seul but : faire main basse sur la fortune familiale. Il y avait également une fille, mariée sans le consentement de ses parents puis abandonnée par son mari, qui a laissé à sa mort deux jumelles, Anna et Liouba, désormais à la charge d’Arina.

Lorsque débute le roman, Stépane, tel le fils prodigue, revient au bercail après qu’il a lamentablement dilapidé l’avance sur son héritage que lui avait consentie sa mère, comme une aumône. Elle décide de réunir ses deux autres fils, pour décider de son sort. On assiste dès lors, mi-amusé mi-horrifié, à la chute sur une vingtaine d’années de la maison Golovlev, minée par l’avidité, l’égoïsme et la veulerie. Cette histoire ne serait que sinistre si l’auteur n’y avait introduit une bonne dose de bouffonnerie. Ainsi de Porphyre déversant sur ses interlocuteurs des flots de paroles oiseuses et stupides à bases de préceptes moraux et religieux qui finissent par briser la résistance des plus récalcitrants. « Les Golovlev » fait  penser aux « Ames mortes » de Gogol pour son sens du grotesque, et à cet autre chef-d’œuvre, « Oblomov » de Gontcharov, pour l’évocation d’une campagne russe suintant l’ennui et la léthargie.

Le récit se fait plus funeste à mesure qu’il approche du dénouement, les protagonistes sombrant peu à peu dans la folie. Ils symbolisent cette Russie des grands propriétaires décadente, engluée dans la nostalgie de sa splendeur passée. De profonds bouleversements sociaux, en particulier l’abolition du servage en 1861, ont changé la donne. Le constat est amer, mais les personnages sont réjouissants, outrageusement cupides et mesquins, se débattant en vain dans le vide qu’ils ont eux-mêmes créé. Il ressort de tout cela une impression de farce tragique, ou de tragédie bouffonne, c’est selon. Le plaisir du lecteur en tout cas ne faiblit jamais, et qu’en soient remerciées au passage les éditions Sillages, jeune maison spécialisée dans les textes épuisés ou inédits de grands noms de la littérature. Saltykov-Chtchédrine (1826-1889), auteur méconnu (ou oublié ?), méritait amplement cette redécouverte.  

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Les Dukay de Lajos Zilahy

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Istvan Dukay est le chef d’une famille de l’aristocratie hongroise. Sa femme, la comtesse Menti, est autrichienne et descend des Habsbourg. Leurs possessions sont immenses et au début du roman de Lajos Zilahy, la famille revient sur ses terres au château d’Ararat après la chute de la République. Cette immense résidence nous apparaît comme une demeure de rêve, de conte de fées : »En face de l’entrée principale, au milieu d’un bassin bordé de pierres de couleur, un jet d’eau s’élançait, dont les arabesques perlées et diaprées atteignaient la hauteur du deuxième étage. Un paon déroulait sa traîne somptueuse au bord du bassin tandis que des perroquets verts, perchés sur des balançoires de cuivre, entonnaient un choeur rauque et qu’un danois noir et fauve, les oreilles coupées, s’immobilisait, pétrifié à la vue des nouveaux arrivants (…). Devant le château, des massifs de fleurs flamboyaient au soleil de midi, et l’air était rempli de fragrances douces et lourdes. L’ensemble paraissait tellement étonnant, tellement irréel ! Avec ces trois étages, l’immense château, ramassé et massif émergeait fièrement dans l’éclatante lumière, et ses persiennes, d’un rouge pompéien fané, tranchaient sur la monotonie des murs jaune d’ocre. » Nous sommes juste après la première guerre mondiale, les Dukay vivent dans le luxe et leur richesse semble infinie. Lajos Zilahy nous raconte la saga de cette famille, ballottée par les soubresauts de l’histoire, jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale.

Cette aristocratie cosmopolite ne comprend pas que son monde est sur le déclin. Le comte Dukay pensait que la première guerre mondiale ne durerait que quatre ou cinq semaines. Son seul embarras était de ne pouvoir aller dans son appartement parisien pour pavoiser sur les Champs-Elysées avec ses nouveaux costumes. Les choses changent, évoluent sans que Istvan Dukay n’en ait conscience, son monde existait avant lui et doit se poursuivre après. La République hongroise a été un premier avertissement, le premier évènement à ébranler les bases de l’aristocratie. Le peuple commence à prendre conscience des siècles de servage subis pour le bien-être des aristocrates. Le monde de ces derniers se resserre, se rétrécit au fur et à mesure que l’Histoire avance. Lajos Zilahy nous annonce, comme un mauvais augure, l’avenir des Dukay et notamment du château d’Ararat qui sera saccagé pendant la seconde guerre mondiale. Le présent des Dukay est ainsi entâché par leur futur déclin. L’auteur laisse transparaître par moments la terrible décrépitude de cette famille, qui est celle d’une classe sociale mais aussi d’un empire que ne cesseront de regretter des écrivains comme Joseph Roth ou Sandor Marai.

Les enfants d’Istvan Dukay accompagnent les différents moments de l’Histoire. L’aînée des filles, Kristina, se sacrifie tout entière à la monarchie depuis qu’une voyante lui a dit : « Et un jour, vous tiendrez entre vos mains le coeur du roi. » Croyant au départ qu’elle épouserait l’héritier du trône de François-Joseph, elle finit en réalité par le suivre en exil à Madère. Kristina le suit jusqu’à sa mort en tant qu’infirmière. Mais c’est essentiellement à la deuxième fille du comte, Zia, que s’intéresse Lajos Zilahy. Elle représente l’avenir, l’avancée de l’Histoire. Zia est la seule à sentir le crépuscule de l’aristocratie. Sa gouvernante, la vivante et affectueuse Mme Couteaux, lui a expliqué ce qu’était la Révolution française et ses raisons. Zia comprend alors que toute la munificence des Dukay devra un jour se payer. Ouverte et intelligente, Zia rejoint les idées communistes par amour et par conviction. Elle symbolise concrètement la fin de l’Empire austro-hongrois. Le dernier enfant Dukay, Janos, ouvre la fin du roman vers un avenir sombre. N’ayant pas eu la chance d’être élevé par une Mme Couteaux, il devient nazi mais ce nouveau drame de l’Histoire fait sans doute l’objet du deuxième volume de la trilogie de Lajos Zilahy.

« Les Dukay » est le formidable récit d’une chute, d’un déclin annoncé. Lajos Zilahy choisit de nous raconter la fin de l’empire austro-hongrois par la saga de la famille. Ce sont les vies des enfants qui priment sur l’Histoire. Le ton du livre n’est pas mélancolique, comme chez Sandor Marai, tant la fin est inéluctable. Cette aristocratie au panache insensé ne pouvait que plier face au vent de l’Histoire. J’ai quitté néanmoins avec tristesse ces personnages si finement ciselés par Zilahy mais ce n’est que pour mieux les retrouver dans « L’ange de la colère ».

Neige de Orhan Pamuk

Le thème du blogoclub était ce mois-ci les prix Nobel de littérature, j’ai choisi de lire « Neige » de Orhan Pamuk qui était dans ma PAL depuis des lustres. Jusque là, j’avais remis la lecture de ce roman que l’on m’avait chaudement recommandé et je n’avais pas tort d’attendre car je n’ai pas été emballée.

Le poète turc Ka revient dans la petite ville de Kars après plusieurs années d’exil en Allemagne. Le journal Cumhuriyet l’envoie dans cette ville afin qu’il rédige un reportage sur des jeunes femmes portant le foulard qui se sont suicidées récemment. Pour Ka, il s’agit d’un prétexte lui permettant de retrouver Ipek qu’il avait connue à la faculté. De nombreux évènements politiques et météorologiques vont perturber le retour au pays du poète.

L’aspect politique du roman m’a au départ séduite. On saisit bien la terrible ambivalence qui existe au sein de la nation turque. S’affrontent en permanence la République laïque symbolisée par la figure tutélaire d’Atatürk et le fanatisme religieux qui gagne du terrain. La réconciliation de ces deux courants semble impossible et inquiète quant à l’avenir du pays. Malheureusement mon manque de connaissance de l’histoire et de la culture turques a limité ma compréhension de la suite du roman. A la suite d’une pièce de théâtre et à cause de la neige qui bloque les communications, une sorte de coup d’état a lieu dans la ville de Kars. Je dois avouer ne pas avoir compris tous les tenants et les aboutissements de cet évènement complexe mêlant à la fois la troupe de théâtre et des militaires voulant se débarrasser de certains islamistes avant les élections. La violence est en tout cas le point commun entre les deux camps qui s’affrontent.

L’autre problème que j’ai rencontré avec le roman de Orhan Pamuk, c’est mon peu d’intérêt pour le personnage central : Ka. J’ai trouvé ce personnage trop indécis, trop flottant, ne sachant pas vraiment ce qu’il voulait et de quel côté il devait se ranger. Il m’a paru également extrêmement égoïste au milieu du chaos qui gagne petit à petit la ville. Seules comptent l’écriture de ses poèmes et sa volonté d’emmener Ipek en Allemagne. Peut-on uniquement se préoccuper de son propre bonheur lorsque autour de nous tout s’écroule ? C’est ce que choisit de faire Ka et je trouve cela assez déplaisant. Autant dire que l’empathie n’a pas fonctionné !

Je termine sur une note positive : l’écriture d’Orhan Pamuk est vraiment très belle et très évocatrice. Je l’ai bien ressenti à propos de la neige qui recouvre toute la ville et le roman : « La neige tombait lourdement à très gros flocons. Dans sa lenteur, dans sa plénitude et dans sa blancheur bien perceptible par cette lumière bleuâtre dont on ne savait pas précisément d’où elle venait dans la ville, il y avait une force rassurante, une grâce qui laissèrent Ka émerveillé. » Mon avis est donc fort mitigé et j’ai eu beaucoup de mal à arriver au bout de cette lecture.

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The Commitments de Roddy Doyle & Alan Parker

« The Commitments » est le premier tome de la trilogie de Barrytown. Roddy Doyle a inventé ce quartier de Dublin et nous fait partager le quotidien de ses habitants. Dans ce premier volet, il est essentiellement question de musique. Jimmy Rabbitte est un fin connaisseur, il achète tous les magazines spécialisés, revient toujours de ses virées en ville avec un disque sous le bras. Il est du coup en avance sur ses copains, il écoute de la soul alors que les autres en sont encore à Frankie Goes to Hollywood ! Lorsque ses amis lui parlent de fonder un groupe, Jimmy est tout de suite partant. Le hic c’est qu’il ne sait jouer d’aucun instrument… Mais ce qui prime c’est l’envie et l’enthousiasme. D’ailleurs Jimmy ne fait pas jouer les musiciens qu’il auditionne, il se contente de leur demander leurs influences musicales ! Car il a une idée bien précise sur ce que devra être son groupe : les Commitments seront les premiers à jouer de la soul dublinoise ! Et pourquoi de la soul ? Parce que la soul est la musique du peuple, parce que la soul est la musique des noirs et que « les Irlandais sont les noirs de l’Europe, les Dublinois sont les noirs de l’Irlande et les Dublinois du Nord sont les noirs de Dublin ».

Nous partageons ensuite le quotidien de cette bande de bras cassés qui savent tout juste tenir leurs instruments. Ils progressent pourtant au fil des séances et des conseils du seul vrai musicien de la troupe : Joey Les Lèvres qui a joué pour les Beatles et James Brown. Peu importe pour lui que les Commitments jouent mal puisque la soul est une musique démocratique, populaire, que tout le monde peut s’approprier. C’est une musique révolutionnaire que les Commitments rendent au peuple dublinois. L’influence irlandaise est bien affirmée puisque les chansons sont adaptées à ce contexte. C’est notamment le cas de « Night train » de James Brown qui fait un véritable tabac dans sa version dublinoise !

Les situations sont toutes extrêmement cocasses et les répétitions sont très souvent épiques. Je me suis régalée à suivre les aventures de ce groupe fantasque. Le livre est très rythmé et l’humour prédomine dans les situations comme dans les dialogues. C’est le cas lors de leur premier concert où sont réunis leurs amis et leurs familles. Malgré le fort quotient sympathie du public, Mickah, le videur officiel du groupe, passe son temps à forcer les gens à applaudir et à crier « Une autre » ! Un autre grand moment d’anthologie (et ce livre en est bourré) est une discussion à propos de Dean, le saxophoniste du groupe. Joey Les Lèvres est très inquiet suite à un solo et Jimmy lui en demande la raison :

« – Il m’a avoué qu’il écoutait du jazz

– Et alors?

Le jazz est l’antithèse de la soul. »

Rien de pire pour Joey Les Lèvres que le jazz, cette musique froide, intellectuelle et élitiste. Il exècre Charlie Parker, Dizzy Gillespie et Miles Davies !

« The Commitments » est une lecture extrêmement réjouissante. Les personnages sont très attachants et leur enthousiasme est réellement communicatif. Un livre qui donne une furieuse envie d’écouter James Brown, Otis Redding et Marvin Gaye en boucle !

Une fois lu le formidable premier tome de la trilogie de Roddy Doyle, précipitez-vous sur l’adaptation de Alan Parker. Le film est très fidèle au roman. L’ambiance de grand foutoir des répétitions et des fins de concert est parfaitement respectée. Les acteurs sont tous excellents et ils correspondent exactement à l’image que je m’étais faite des personnages. Je décerne une mention spéciale à deux acteurs : Robert Arkins qui interprète Jimmy Rabbitte avec un grand naturel et Andew Strong, l’insupportable Deco, qui a une voix absolument incroyable. Car bien sûr le gros avantage du film sur le livre c’est de pouvoir entendre les chansons. Le moment de bravoure du film est d’ailleurs l’interprétation par les Commitments de « Try a little tenderness ». Quelle interprétation extraordinaire ! Otis Redding aurait été enchanté par une telle prestation.

Alan Parker ne s’est néanmoins pas contenté de suivre le livre de Roddy Doyle. Tout d’abord, il a rajouté l’arrière-plan sociétal. On découvre les rues du Dublin ouvrier, pauvre avec ses marchés parallèles, ses agences pour l’emploi. Ensuite il a rajouté des scènes pour épaissir certains personnages. C’est le cas de Steven, le pianiste et étudiant en médecine. On le voit notamment se confesser d’avoir des pensées impies en regardant les choristes et de chanter sans cesse « When a man loves a woman » de Marvin Gaye. Le prêtre lui-même le corrige en lui disant que cette chanson est de Percy Sledge ! On retrouvera Steven à la fin auscultant la gorge d’un patient au rythme du « Fa fa fa  » de Otis Redding. Dans le livre, l’entourage de Jimmy est assez inexistant, dans le film il est doté d’un père fan d’Elvis Presley et chantant à la moindre occasion. Colm Meaney interprète le père de Jimmy, on le reverra dans les deux autres volets de la trilogie : « The snapper » et « The van » de Stephen Frears. Tous ces rajouts s’accordent parfaitement à l’ambiance et à l’histoire.

Mon seul bémol concerne la fin du film. Alan Parker a choisi un très classique « que sont-ils devenus? » pour clore son histoire. Cette séquence est tout à fait sympathique mais j’ai préféré la fin du roman qui est vraiment très drôle.

C’est donc une adaptation très réussie, j’ai passé de nouveau un excellent moment avec The Commitments, le seul et unique groupe de soul dublinoise !

L'affaire Maurizius de Jakob Wassermann

Etzel Andergast a seize ans. Il n’a pas vu depuis dix ans sa mère, chassée de la maison pour adultère. Son père, procureur, est un homme froid, austère, qui ne montre pas d’affection à son fils. Convaincu du caractère sacré de la loi et de l’ordre, il applique à l’éducation de son fils les mêmes principes rigoureux qu’au rendu de la justice. Dix-huit ans auparavant, il a fait condamner à la prison à vie un jeune homme, Léonard Maurizius, pour le meurtre de sa femme dont il s’est toujours dit innocent. Le père de Maurizius demande au procureur une révision du procès, ce que ce dernier a toujours refusé. Etzel trouve là une occasion de se confronter à son père, pour satisfaire son sens aigu de la justice, et pour d’autres motifs plus obscurs. Il quitte la maison paternelle pour chercher la vérité. Cette rébellion ouverte d’Etzel ébranle l’édifice moral de son père et l’amène à reconsidérer l’ « affaire Maurizius ». 

Léonard était un jeune professeur brillant et promis à un bel avenir. Après avoir couru d’aventure en aventure, il se marie avec une femme d’une quarantaine d’années, Elli, qui doit lui apporter la stabilité. Mais surgit dans la vie du couple Anna Jahn, la jeune sœur d’Elli, femme envoûtante et froide, belle et distante. D’abord réservés voire hostiles, les rapports entre Anna et son beau-frère se nouent peu à peu en attirance, puis en amour, au désespoir d’Elli. Un soir d’octobre 1908, Elli est abattue devant Léonard d’une balle, dans leur jardin, alors qu’Anna est dans la maison. Sur les lieux se trouve un autre personnage, Grégoire Waremme, intellectuel dilettante, charismatique et mondain influent, introduit dans la vie des Maurizius par Anna avec laquelle il entretient une relation ambiguë. La culpabilité de Léonard a été formellement établie lors du procès, malgré zones d’ombre et incohérences. 

La vérité éclatera à la fin du roman, à la manière d’un polar classique. Mais ce qui capte l’attention du lecteur, c’est la psychologie des deux « enquêteurs » (Etzel et le procureur) et la révélation progressive des relations entre les quatre acteurs du drame au coeur du livre. Waremme, apparemment le moins concerné, semble tirer les ficelles. C’est cet homme, qui détient la clé du mystère, que part retrouver Etzel. Les confrontations homériques, faites de séduction équivoque et d’hostilité latente, entre un Etzel faussement ingénu et un Waremme diabolique comme sur le point de le « dévorer » à chaque instant, sont l’un des moments forts du livre. 

Les entrevues entre le procureur Andergast et Léonard Maurizius, dans sa cellule, en sont un autre. Andergast, tenaillé par le doute pour la première fois de sa carrière, n’en sortira pas indemne. Le témoignage de Léonard révèle sa part de responsabilité dans le drame. La multiplication des points de vue (Léonard, son père, Waremme) sur l’affaire relativise la notion même de culpabilité. Ce qui amène aux questions soulevées par le livre : dans une vie en société, ne sommes-nous pas tous coupables ? un être humain a-t-il le droit d’en juger un autre ? qu’est-ce que la justice, est-elle possible, peut-on espérer l’atteindre jamais ? Ce roman intense et passionnant n’apporte pas de réponse. Même si l’action se situe dans le contexte particulier de l’Allemagne après la Grande Guerre, peu avant l’émergence du nazisme, ces questions n’en sont pas moins toujours d’actualité. Et sans doute à jamais.

« L’affaire Maurizius » est le premier volet d’une trilogie qui comprend également « Etzel Andergast » et « Joseph Kerkhoven ».