L'instinct d'Inez de Carlos Fuentes (Blogoclub)

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« L’instinct d’Inez » de Carlos Fuentes traite de deux histoires d’amour en parallèle. La première est contemporaine et la seconde remonte à la nuit des temps.

1999, Salzbourg, Gabriel Atlan-Ferrara a 92 ans et va diriger pour la dernière fois le « Faust » de Berlioz. Au crépuscule de sa vie, le chef-d’orchestre réfléchit au temps qui a passé, à ce qu’a été sa vie. « Un sceau de cristal qui contenait peut-être tous les souvenirs de la vie, mais dont la matière était aussi fragile que ces souvenirs, était-il un objet dangereux? En le regardant, posé ainsi sur son trépied devant la fenêtre, entre la ville et lui, le vieil homme se demanda si la perte de ce talisman de verre signifierait aussi la perte de la mémoire. «  Le « Faust » n’est pas pour rien dans cette évocation de la mémoire, cette oeuvre est intimement liée à une cantatrice : Inez. C’est d’ailleurs cette dernière qui a offert le sceau de verre à Gabriel. Ils se sont rencontrés à trois reprises, à chaque fois lors d’une représentation de « Faust » en 1940, 1949 et 1967. Ils se sont aimés sans pouvoir rester ensemble, empêchés par les forces obscures du destin.

Parallèlement se développe une autre histoire, celle de a-nel et ne-il à une époque préhistorique. Une histoire d’amour qui se développe en des temps difficiles au milieu d’une société archaïque. a-nel et Inez semblent être la même personne, ou l’une est l’ancêtre de l’autre. Le cycle de la vie se rejoue sans cesse avec les mêmes êtres à des époques différentes. La mémoire est au centre de cett oeuvre de Carlos Fuentes, « L’instinct d’Inez » semble être une méditation mélancolique sur la vie et la mort. « Mais en son for intérieur, il se disait : Notre vie est un recoin transitoire dont le sens est de faire exister la mort. Nous sommes le prétexte à la vie de la mort. La mort rend présent tout ce que nous avions oublié de la vie. » Il faut souligner que Carlos Fuentes a dédié son livre à son fils mort en 1999.

Je dois avouer être restée totalement extérieure à cette histoire. J’ai notamment été totalement rebutée par les chapitres concernant le couple préhistorique. Ces passages sont très symbolistes et je n’en ai pas compris la signification. « C’est ce que lui dira son instinct. La « chose perdue » sera un ancien village qui sera toujours pour elle à venir, il n’a jamais déjà été, il sera déjà parce qu’elle y connaîtra le bonheur qu’elle n’a pas perdu, mais qu’elle y retrouvera.  » Ce type de phrases est pour moi absolument abscons, à la limite de l’ésotérisme. Ces chapitres coupent l’histoire de Gabriel et d’Inez qui me semblait nettement plus intéressante et se suffisant à elle-même.

Ma première (et dernière?) rencontre avec l’auteur mexicain n’a pas été une réussite. J’espérais découvrir grâce à ce livre un nouvel univers, un nouvel auteur, mais je n’y ai trouvé que de l’ennui.

Ferdydurke de Wiltold Gombrowicz (Blog-o-trésors)

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Voilà bien une œuvre unique, un livre déroutant et inclassable, considéré par certains comme un chef-d’œuvre de la littérature du 20ème siècle.

Jojo Kowalski, le narrateur, a trente ans mais se voit reprocher par son entourage son immaturité. Et ce n’est pas le livre qu’il a écrit sur le sujet qui l’a fait admettre dans le monde des adultes, bien au contraire. Alors qu’il ressasse ses réflexions débarque Pimko, professeur cultivé et pédant, qui le traite en enfant et l’enjoint de le suivre à l’école. Incapable de s’opposer, Jojo se retrouve au milieu d’écoliers dont aucun ne semble remarquer son âge véritable.

Commence alors pour lui une expérience absurde pour un homme de trente ans, celle de l’infantilisation, que Gombrowicz appelle également « rapetissement », ou « rétrécissement ». L’adulte, c’est l’être qui a un contour social et psychologique net, qui possède une forme précise. Or Jojo, qui reconnaît son immaturité et l’accepte, refuse de se laisser imposer de l’extérieur une forme quelconque. Alors que les adultes n’ont de cesse de le renvoyer à sa jeunesse et de chercher à lui imprimer leur style, lui lutte constamment pour se défaire de leur emprise. Se dessine d’ailleurs au passage une critique acerbe de l’enseignement, de la culture, des mœurs et des rapports sociaux, tous moyens par lesquels les adultes conforment la jeunesse.

Le corps tient une grande place dans « Ferdydurke ». En témoignent ces deux concepts inventés par Gombrowicz, et répétés tout au long du récit : la « gueule » (« faire une gueule » à quelqu’un, c’est l’influencer, lui imposer sa forme), et le « cucul » (notre côté puéril). Ainsi que le concours de grimaces des écoliers, ou les mollets de la jeune Zuta (signes de sa modernité). Le corps est à la fois cette matière malléable par laquelle se manifeste notre intellect, et le moyen par lequel se forme notre intellect.

Avec « Ferdydurke », Gombrowicz a voulu rompre avec la forme traditionnelle du roman : pas de progression logique, juste trois épisodes entrecoupés de deux digressions n’ayant apparemment pas de lien avec le reste, mais qui permettent d’éclairer son propos. Autre signe de cette rupture : le titre, qui ne renvoie à rien dans le texte et ne signifie rien. Je vois dans cette construction le signe de l’immaturité revendiquée de Gombrowicz.

Il m’a fallu du temps pour rentrer dans ce livre, tant il bouleverse les codes. Mais l’humour omniprésent, le grotesque des situations et la réflexion sous-jacente ont fini par m’accrocher. Je ne peux m’empêcher de le rapprocher, sans trop me l’expliquer, de « Voyage au bout de la nuit » ou de « Don Quichotte ».

Avec cet anti-« roman d’initiation », Gombrowicz cherche à nous montrer que les hommes ne sont en fait que de grands enfants, et que la maturité n’est qu’une posture, donc une imposture. Les adultes eux-mêmes, dans « Ferdydurke », ne finissent-ils pas par tomber le masque (lors de ces bouffonnes scènes de bagarre qui ponctuent chaque épisode)?  Finalement, peut-être la vraie maturité consisterait-elle à admettre la part d’immaturité qui existe en chacun de nous : « Il faudra de grandes inventions, des coups puissants assénés sur la cuirasse de la Forme par des mains nues, il faudra une ruse inouïe et une réelle honnêteté de pensée, et un extrême affinement de l’intelligence, pour que l’homme, débarrassé de sa raideur, puisse concilier en lui la forme et l’absence de forme, la loi et l’anarchie, la maturité et la sainte immaturité ». Un grand livre.

Pan de Knut Hamsun

Le lieutenant Glahn écrit, deux ans après les faits, ce qu’il lui est arrivé en 1855 dans le Nordland. A l’époque, il est installé dans une hutte, au coeur de la forêt, retiré du monde. Il y vit avec son chien Esope et passe ses journées à la chasse ou à la pêche. « Je vivais dans la forêt, j’étais le fils de la forêt. (…) Certes non, je n’étais pas chasseur uniquement pour tirer, mais pour vivre dans la forêt. Là je me trouvais bien. (…) Dans la forêt je ne m’interdisais rien, je pouvais m’étendre sur le dos et fermer les yeux si je voulais, je pouvais aussi dire ce que je voulais. » Glahn est totalement libre, en harmonie avec la nature et loin des contraintes de la civilisation.

Malheureusement pour lui, son calme ne dure pas et sa paix est rompue par une femme : Edvarda. Glahn est tout de suite séduit par la jeune femme et tente à tout prix de la conquérir. Il quitte plus souvent la forêt, participe à des pique-nique, des bals pour se rapprocher d’Edvarda. Celle-ci semble charmée par le lieutenant et son côté sauvage, elle l’encourage jusqu’à ce que ce dernier soit éperdu d’amour. « S’il m’était donné de l’avoir pour femme je la servirais plus inlassablement qu’aucun autre ne pourrait le faire, et même si elle se montrait indigne de moi, si elle imaginait d’exiger de moi l’impossible, je ferais tout ce que je pourrais et même plus que je ne pourrais et je me réjouirais de ce qu’elle fût mienne. »

Hélas Glahn est tombé dans le piège d’Edvarda qui réduit les hommes à un amour servile pour mieux les rejeter par la suite. Elle ne cesse de souffler le chaud et le froid sur le lieutenant qui finit par ouvrir les yeux sur son aimée. Edvarda se laisse courtiser par deux autres hommes, elle est capricieuse, infantile et changeante.  Glahn tente de l’oublier dans les bras d’Eva, une femme simple et amoureuse. Mais l’ombre d’Edvarda continue de planer au-dessus de lui jusqu’au drame.

Knut Hamsun a écrit « Pan » à Paris en 1894 en réaction à l’écrivain à la mode Guy de Maupassant. « Pan » est la réponse du Norvégien au « Notre coeur » du Français. Hamsun trouve le roman de Maupassant superficiel, bâclé et considère donc qu’il faut le réécrire avec plus de gravité.

« Pan » est un concentré de passions humaines, un concentré de douleur et de drame. Glahn se perd dans son amour total, puis dans son désespoir. Toute sa personne est réduite à néant par la girouette Edvarda. J’admire la finesse de Knut Hamsun dans le traitement psychologique de ses personnages qui sont tous d’une grande complexité.

Le roman de Hamsun est aussi une ode au Nordland, à la nature. La vie de Glahn est au début paisible, heureuse car encadrée par la nature. Les descriptions de la forêt sont élégiaques et on souhaiterait que le lieutenant Glahn n’en soit jamais sorti. « A cette heure, un éclat féérique revêtait les champs et la forêt, le soleil s’était couché et teignait l’horizon d’une lumière rouge, onctueuse, qui s’étalait comme de l’huile. Le ciel était de toutes parts ouvert et pur, je regardais fixement dans cette mer de clarté, et c’était comme si je me trouvais face à face avec le fond du monde et comme si mon coeur s’y sentait chez lui et battait à l’unisson. » 

Emmeline d'Elizabeth Bowen

Emmeline Summers est une jeune femme de 25 ans, grande, mince et à l’air angélique. Elle est copropriétaire d’une agence de voyage à Londres pour laquelle elle travaille beaucoup. Elle vit dans un maison dans Oudenarde Road avec sa belle-sœur Cecilia. Le frère d’Emmeline, Henry, est mort d’une pneumonie un an après son mariage avec Cecilia. Cette dernière vit encore douloureusement cette soudaine disparition et elle sent « (…) avec impatience ce vide créé par Henry comme s’il était sorti pour revenir et restait trop longtemps parti. » Cecilia est une jeune veuve de 29 ans, charmante, pétillante et pleine d’humour. Elle aime la compagnie, sort et invite beaucoup mais ne pense pas à se remarier. Cecilia reste sur la défensive, la mort d’henry reste bien présente et sa vie ne connaît plus que les plaisirs immédiats.

Lady Waters, qui par ses deux mariages est à la fois la tante de Cecilia et la cousine d’Emmeline, ne peut tolérer de laisser ces deux jeunes filles sans mari. Elle s’emploie donc à inviter Cecilia et Emmeline dans sa demeure afin de leur faire rencontrer de jeunes hommes. En réalité les deux femmes n’ont pas besoin de l’entremise de Lady Waters pour avoir des soupirants. Chacune d’elle a un courtisan dévoué auprès d’elle. Julian Towers est un jeune homme fortuné qui ne rêve que d’épouser Cecilia. Celle-ci, dans son refus de souffrir à nouveau, ne voit en Julian qu’un ami. Il va jusqu’à la demander en mariage mais Cecilia refuse.

La situation est fort différente pour Emmeline. Elle fréquente un jeune avocat à l’avenir brillant, Mark Linkwater. Emmeline est totalement sous le charme de Markie, elle en tombe rapidement amoureuse. Ils passent beaucoup de temps ensemble, partent à Paris où Emmeline doit passer un accord avec une agence de voyage en vue d’un partenariat. La question du mariage est abordée entre eux mais vite mise de côté. Emmeline n’est pas une femme que l’on envisage d’épouser, elle est trop exaltée, trop exigeante pour faire une bonne épouse. Elle s’investit follement dans son agence de voyage et Markie ne comprend pas cette volonté de carrière. Bientôt il s’éloigne d’elle à regrets ; « elle aurait pu exploiter son charme plus avant ; si elle avait tenu bon jusqu’à ce qu’il fût fou d’elle, il l’aurait certainement épousée ; qu’elle n’eût pas mis le mariage en marché lui semblait incroyable. » Emmeline voit son monde vaciller peu à peu. Son amour ne souhaite plus la voir, son agence de voyage souffre de nouvelles concurrences et Cecilia ne semble plus si réfractaire au mariage. Que peut devenir Emmeline seule ? Son destin ne semble pouvoir se terminer que dans le drame. Elizabeth Bowen écrit « Emmeline » en 1932, les femmes commençaient à être plus indépendantes notamment grâce à un travail. Emmeline est pourtant allée trop loin dans sa libération. Elle est copropriétaire de son agence de voyage, donne beaucoup de temps pour que cela marche, elle conduit et ne se voit pas comme une épouse. Elle espère pouvoir continuer à vivre dans sa maison avec sa belle-sœur tout en fréquentant Markie. Mais Emmeline est trop en avance sur son temps. Cecilia ne voit finalement son avenir que dans le mariage et a toutes les qualités pour cela. « L’aspect de Cecilia, les yeux baissés, l’air doux et soumis exacerbait en Julian un désir violent et conjugal d’abattre les barrières et d’oublier tout souci. La sollicitude, la tendresse sont des sentiments sincères et étroits, ce sont ceux qui font la sécurité du foyer. »

Markie, qui se veut moderne, préfère renoncer à Emmeline s’il ne peut l’épouser. Lady Waters ne supporte quant à elle pas qu’Emmeline sorte des conventions de son milieu, elle ne peut fréquenter un homme sans son accord et seulement dans le but de s’unir avec lui. Tout pousse Emmeline au désespoir dans cette société où les sentiments ne sont rien au regard des bonnes mœurs.

Elizabeth Bowen donne une grande importance aux lieux, aux paysages qu’elle décrit avec une extrême délicatesse. « Le ciel emplissait l’arche de lumière, la haie, avec ses jeunes feuilles ardentes, était la brûlante verdeur de mai. Elle courba vers elle une feuille dentelée, délicatement veinée et au travers regarda le soleil. Le bout de ses doigts était translucide : dans ses veines et dans celles de la feuille coulait le printemps. » Ou bien encore : « Ce brouillard transparent sur le jardin était un délice. Le jour, tel un magnolia, semblait dormir encore dans ses pétales repliés. » Ces descriptions donnent une tonalité très poétique au roman. Elizabeth Bowen se sert de cette écriture ciselée également pour décrire les sentiments de ses personnages qui sont décryptés dans leur moindre mouvement.

« Emmeline » est un joli roman plein d’amertume sur les femmes en ce début de XXème siècle : celles qui suivent le modèle de leurs aînées, celles qui sont en avance sur leur temps et qui doivent se sacrifier sur l’autel des conventions sociales.

les vestiges du jour de Kazuo Ishiguro

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Mr Stevens est majordome au domaine de Darlington Hall. A l’occasion de son premier voyage sur la côte anglaise, il se remémore sa vie de serviteur de luxe. Le voyage se situe en 1956 mais la majeure partie des souvenirs se situe entre les deux guerres mondiales. Mr Stevens part à la rencontre de l’ancienne intendante du domaine, Miss Kenton, avec l’intention de lui proposer du travail.

Mr Stevens a une haute opinion de son métier de majordome et des qualités nécessaires pour faire un excellent serviteur. Il explique que la principale qualité à avoir est la dignité mais on comprend rapidement qu’il s’agit ici d’un effacement total. Le majordome doit effacer sa personnalité et être entièrement dévoué à son employeur. Stevens était effectivement fier de servir Lord Darlington et ses hôtes prestigieux. Lord Darlington tenta de jouer un rôle important après guerre. Il trouvait le traité de Versailles trop drastique et craignait que celui-ci ne soit la cause d’un nouveau conflit européen. A partir de ce constat juste, Lord Darlington va finir par se fourvoyer à force de compromis. C’est le cas quand il décide de renvoyer deux femmes de chambre juives. Miss Kenton est scandalisée par cette idée alors que Stevens lui répond : « Miss Kenton, je suis étonnée de vous voir réagir de cette manière. Je ne devrais pas avoir à vous rappeler que professionnellement, nous ne devons pas nous soumettre à nos penchants et à nos sentiments, mais aux vœux de notre employeur. » Lord Darlington est par ailleurs traîné dans la boue après guerre pour ses amitiés troubles sans que Stevens ne change jamais d’avis sur son honneur.

Darlington Hall a depuis changé de propriétaire, il s’agit désormais d’un riche américain à la recherche des coutumes aristocratiques anglaises. Stevens doit s’habituer à de nouvelles mœurs et notamment à l’humour américain. Stevens, coincé dans son costume rigide, ne sait y répondre et se force à apprendre l’art de la boutade !

Stevens, entièrement dévoué à ses divers employeurs, est passé à côté de sa vie personnelle. Il l’a sacrifiée à sa haute opinion de son devoir professionnel. Son père,majordome lui-aussi, était venu finir sa carrière à Darlington Hall. Il s’éteint même dans l’auguste demeure sans que cela ne perturbe le travail de son fils. Ce soir-là a lieu une réunion importante et Stevens prend à peine le temps de monter voir son père à l’agonie. Quand celui-ci meurt, on assiste à ce dialogue entre Miss Kenton et Stevens : « -Voulez-vous monter le voir ? – Je suis très occupé pour le moment, Miss Kenton. Dans un petit moment peut-être. – Dans ce cas, Mr Stevens, me permettez-vous de lui fermer les yeux ? – Je vous en serais très reconnaissant, Miss Kenton. »

Il en est de même pour sa relation avec Miss Kenton qui est amoureuse de Stevens sans que celui-ci ne s’en rende compte. Stevens n’a privilégié que son travail, sa distance respectueuse face aux autres et se pense heureux ainsi. Pour lui un majordome doit « (…) habiter son rôle, pleinement, absolument ; on ne peut le voir s’en dépouiller à un moment donné pour le revêtir à nouveau l’instant d’après. »

Son voyage vers Miss Kenton est l’occasion pour lui de revenir sur cette vie dépourvue de sentiments et d’émotions. Mr Stevens se rend compte de ce qu’il a manqué, de cette vie qu’il n’a pas su saisir. Ses retrouvailles avec Miss Kenton est pleine de regrets non formulés. « Les vestiges du jour » est un roman emprunt de tristesse. C’est le récit d’un gâchis, celui de la vie de Stevens emprisonné dans la tour d’ivoire de ses principes.

Ce roman sensible a été adapté au cinéma par James Ivory en 1993 avec dans les rôles titres Anthony Hopkins et Emma Thompson tous deux bouleversants.

La société des vagabonds de Harry Martinson

La figure du vagabond en littérature traîne avec elle tout un imaginaire poétique et romantique. Si la poésie est bien présente dans le livre de Harry Martinson (1904-1978), ce n’est pas par romantisme que les vagabonds qu’il met en scène ont pris la route. Nous sommes à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, en Suède. Les transformations économiques et sociales induites par la percée du capitalisme industriel forcent à l’émigration vers l’Amérique un million de Suédois, et jettent sur les routes des dizaines de milliers d’autres. Certains resteront vagabonds, préférant mendier leur nourriture et un abri pour la nuit plutôt que de grossir les rangs des forçats du travail obligatoire. Leurs motivations ne sont pas précises, ils se sentent poussés par une sorte d’instinct à mener cette existence marginale et à refuser la vie des « honnêtes gens » : Dans tous les pays il existe des milliers de gens qui ne veulent pas de la réalité de la majorité. Ils n’y voient qu’enfer et damnation. Et ils prennent la route, quoique ce soit également un enfer de crainte et de blâmes. Mais ils le font quand même. Ils partent malgré tout. Par malice et par esprit de rébellion, à défaut d’autres motifs.

La vie sur le trimard n’est pas de tout repos. Le vagabond est un être instable et inquiet. Ses joies sont éphémères et sa liberté est toute relative. Il doit subir les reproches et les humiliations de la société pour prix de sa mendicité. Il risque les travaux forcés lorsqu’il est pris plusieurs fois à vagabonder par les policiers. Mais son plus grand problème c’est la peur, cette peur qu’il inspire au sédentaire et qui le force à se détourner des gens lorsqu’il en croise sur sa route, cette « peur exagérée que les gens aient exagérément peur de lui ». Malgré tout il lui arrive parfois, rarement, de rencontrer au détour du chemin des âmes accueillantes et compréhensives, surtout parmi les vieux, les malades, les isolés, autres marginaux comme lui.

Ce livre n’est pas un roman, plutôt une succession de tableaux sur la vie des vagabonds. On y croise entre autres Bolle l’ancien ouvrier cigarier, Sandemar le globe-trotter intellectuel, Poussière des Chemins le fataliste, Axne le vagabond malgré lui. Ils ont en commun de rejeter l’hypocrisie de la société bourgeoise et de fuir le travail vécu comme une torture. Ils sont paresseux non par désir de jouissance mais par défi, « par malaise », « par impuissance », « ils bravent le travail en le refusant ». De l’apathie comme révolte.

Harry Martinson sait de quoi il parle. Fils de petits commerçants, abandonné par sa mère veuve alors qu’il avait six ans, il s’embarque à l’âge de seize ans et parcourt toutes les mers pour gagner sa vie. Il va exercer toutes sortes de boulots sur mer comme sur terre, avant de commencer à publier des poèmes dans les journaux. Son œuvre poétique et en prose se nourrira de cette vie d’errance et de travail. Rattaché à la génération des écrivains prolétariens, Martinson a reçu le prix Nobel de littérature en 1974.

L'héritage d'Esther de Sandor Marai

Sandor Marai est un écrivain hongrois, né en 1900 à Kassa et qui se donna la mort en 1989 à San Diego. Il fut contraint de quitter son pays en 1948 sous la pression du régime communiste. « L’héritage d’Esther » est un court roman publié en 1939 et qui condense les thématiques et le style de Marai.

Esther vit à l’écart du monde dans une maison menaçant de tomber en ruines. Son univers se réduit à quelques personnes : Nounou qui vit avec elle et est entré dans la famille d’Esther très jeune, Laci le frère, Endre et Tibor les amis qui l’ont tous deux demandée en mariage sans succès. Toute cette petite troupe se retrouve tous les dimanches dans la vieille maison et la vie d’Esther est rythmée par les habitudes. Mais l’annonce d’une visite va tout bouleverser, il s’agit du retour de Lajos parti depuis de longues années. Il fut camarade d’université de Laci, fit la cour à Esther avant d’épouser sa sœur, Selma. Lajos est voleur et un menteur, il doit de l’argent, a fait des promesses à tout le monde. Il a totalement dépouillé Esther de son argent, de son amour, de sa vie. Et le voilà de retour comme si tout était oublié. Chacun se remémore les travers de Lajos mais une fois celui-ci arrivé, tous sont de nouveau hypnotisés par son charisme, sa prestance. Esther est comme les autres, elle ne résiste pas à Lajos. Pire, elle se retrouve accusée par lui et par sa fille de les avoir abandonnés à la mort de Selma. Esther ne se défend pas, elle est comme une somnambule face aux accusations. Lajos est venu pour une bonne raison : prendre à Esther la seule chose qui lui reste, sa maison. Et ce qui semble impensable arrive, Esther renonce à tout pour cet homme qui a ruiné sa vie, car ce qui a été commencé doit être achevé.

Le personnage d’Esther semble frappé par la fatalité, élément toujours si présent chez les romanciers d’Europe de l’Est. Elle a abdiqué son droit à la vie au profit de celui de Lajos.

Le monde étroit et austère d’Esther nous est rendu par l’écriture sèche de Sandor Marai. La psychologie de chaque personnage est nette et rapidement dessinée. Le drame qui se joue dans ce presque huit-clos est inéluctable et l’atmosphère est lourde dès le départ. L’auteur excelle dans les face-à-face où les personnages confrontent leur vision du passé. Esther est une victime et accepte de le rester jusqu’au bout. Ce petit livre est un beau diamant, mais un diamant noir où le malheur semble la seule manière de vivre.

Pnine de Vladimir Nabokov

Timofeï Pavlovitch Pnine, la cinquantaine, est un savant russe qui enseigne dans une université aux Etats-Unis. Il a immigré en 1940, après un long séjour à Paris où il avait trouvé refuge après la révolution bolchevique. Ce n’est pas pour ses talents de pédagogue qu’il est employé par cette université (il y donne des cours de russe, alors qu’il est titulaire d’un doctorat de sociologie et économie politique), mais plutôt pour son excentricité qui détonne dans le milieu universitaire : « Pnine, cependant, en dépit de ses lacunes très réelles, gardait un charme dont le Dr Hagen son défenseur convaincu, affirmait aux membres du Conseil d’Administration de l’université de Waindell qu’il constituait un de ces précieux articles d’importation pour quoi il valait la peine de payer le prix en devises fortes ». On se moque de lui, on ne le prend pas au sérieux, mais on l’aime, en particulier ses étudiants, « en raison de ses digressions », de ses « bagatelles autobiographiques », de ses « vagabondages nostalgiques en anglais balbutié » . Car Pnine ne maîtrise pas très bien l’anglais non plus.

De plus, il est affublé d’un physique difficile : « Idéalement chauve, bronzé par le soleil et rasé de frais, il commençait de façon plutôt impressionnante par ce vaste dôme brun, ces grosses lunettes à monture d’écaille […], cette lèvre supérieure simiesque, ce cou massif et ce torse d’athlète[…], mais pour se terminer de façon un peu décevante par une paire de jambes maigres… » Si l’on ajoute à cela des attitudes comiques et une tendance certaine à la distraction et à la maladresse, un personnage lunaire et comique prend forme sous nos yeux.

Cependant, Pnine n’est pas qu’un personnage ridicule. Il sait faire preuve de beaucoup de grandeur d’âme. En particulier lorsqu’il accepte d’ « adopter » le fils de son ex-femme, qu’elle a eu juste après l’avoir quitté et lui avoir joué un bon tour. Car c’est avant tout un homme bon et sensible, nostalgique de son passé, alors même que la vie ne l’a pas épargné. Erudit et humble, rêveur, débonnaire, déraciné, Pnine est un perpétuel inadapté et un éternel exilé dont la vie semble vouée à l’échec. C’est le genre de type dont on dirait de nos jours, avec ironie, « il est gentil ». Il l’est effectivement, dans la meilleure acception du mot, ce qui le rend, à mes yeux, attachant.

J’ai beaucoup aimé ces pages douce-amères où peu à peu la mélancolie l’emporte. La scène finale est d’ailleurs très émouvante. Même s’il ne s’agit pas, à mon avis, du meilleur livre de Nabokov, j’ai pris beaucoup de plaisir à retrouver son style unique, à la fois érudit et léger.