Tout ce que nous allons savoir de Donal Ryan

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Melody Shee est enceinte de douze semaines. Mais son mari, Pat, n’est pas le père. Lorsqu’il l’apprend, il quitte immédiatement son domicile. Melody ne lui avoue pas tout, le père est un jeune homme de 17 ans, qui fait partie des gens du voyage et à qui elle apprenait à lire. Le désespoir, la colère vont gagner Melody. Elle est hantée par le souvenir de sa mère et de sa meilleure amie défuntes, par ses violentes disputes avec Pat qui ont gangréné leur mariage. Même la bienveillance de son père n’arrive pas à la sortir de cette spirale de pensées négatives. Les choses vont commencer à changer après la rencontre de Melody avec Mary, qui fait également partie de la communauté des gens du voyage.

« Tout ce que nous allons savoir » est un roman à l’ambiance sombre, pesante. Melody écrit son journal de grossesse et elle y retranscrit sa rage, sa culpabilité, le poids de sa solitude depuis le départ de son mari. Elle est rongée par son passé qui a dès le départ empoisonné ses relations avec Pat, son mariage n’avait aucune chance de durer. Elle n’est d’ailleurs pas très aimable Melody, elle repousse brutalement tout ce qui pourrait la rendre heureuse. A travers la vie de Melody, mais aussi celle de Mary, Donal Ryan souligne la difficulté d’être une femme mariée sans enfant dans une petite ville irlandaise puritaine. Les jugements sont vite rendus et bizarrement, tout est toujours de la faute des femmes. La colère de Melody n’en est que plus compréhensible et sa douleur touche le lecteur.

« Tout ce que nous allons savoir » est un portrait de femme puissant, saisissant, habité par la détresse mais qui nous offre une fin lumineuse.

Traduction Marie Hermet

Autobiographie, mémoires d’une recluse d’Elisavet Moutzan-Martinengou

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Elisavet Moutzan-Martinengou (1801-1832) est probablement la première écrivaine de la Grèce moderne. Mais ses nombreux écrits furent négligés, non publiés avant de disparaître définitivement dans un tremblement de terre en 1953. Le seul texte, qui nous soit parvenu, est son autobiographie publiée par son fils en 1881. Il fit des coupes dans le texte, c’est pourquoi celui-ci ne commence que lorsque Elisavet a 8 ans. C’est à partir de cet âge que s’applique pour elle une tradition rétrograde de l’île de Zakyntos où elle est née. Pour protéger l’honneur des jeunes filles, ces dernières sont enfermées chez elle et ne sortent même pas pour aller à l’église. A cette époque, la réclusion des femmes est seulement appliquée par quelques familles aristocratiques. Et comme si l’enfermement ne suffisait pas, seul le père leur adresse la parole, les autres hommes de la famille ne le font quasiment jamais.

Bien évidemment, les femmes ont un accès très limité à l’éducation. Mais Elisavet a soif de connaissance, les livres deviennent son refuge. Des religieux complètent ce que sa mère avait commencé à lui apprendre. Elisavet a des capacités hors norme : elle apprend l’italien, le grec ancien, traduit des textes d’une langue à l’autre, écrit des fables, des tragédies. Ce que montre son autobiographie, c’est que Elisavet Moutzan-Martinengou a rapidement conscience de son talent. Elle réfléchit au devenir de ses œuvres, s’interroge sur la possibilité de les faire publier.

Elisavet veut poursuivre son travail et elle rejette totalement l’idée du mariage. C’est pourquoi elle demande à entrer dans un monastère, ce que son père refuse. Elle a du subir le sort de toutes les femmes de l’île : un mariage arrangé auquel elle ne survivra pas puisqu’elle meurt après avoir donné naissance à son premier enfant.

L’autobiographie d’Elisavet Moutzan-Martinengou est un texte un peu austère, comme l’aura été la vie de son autrice. Mais c’est un témoignage unique sur une jeune fille recluse, habitée par l’écriture, à l’esprit vif et remarquablement consciente du triste sort réservé aux femmes.

Traduction Lucile Arnoux-Farnoux

Encabanée de Gabrielle Filteau-Chiba

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Anouk décide de quitter Montréal pour s’installer dans une cabane rustique au Kamouraska. « J’ai aimé cet endroit dès que j’y ai trempé les orteils. La rivière et la cabane au creux d’une forêt tranquille. Je pouvais posséder toute une forêt pour le prix d’un appartement en ville ! Toute cette terre, cette eau, ce bois et une cachette secrète pour une si maigre somme…alors j’ai fait le saut. » Dans cette nature sauvage et rude, Anouk apprend les bases de la survie et les tâches quotidiennes occupent tout son temps : couper du bois, faire fondre la neige pour avoir de l’eau, alimenter le feu de cheminée, surveiller les animaux sauvages, etc… Pour les moments de doute, la jeune femme est venue accompagner de quelques livres notamment de poésie. Heureuse de vivre loin du chaos, du brouhaha de la ville, Anouk ne regrette que la présence d’un compagnon à ses côtés.

Gabrielle Filteau-Chiba s’est inspirée de sa propre expérience puisqu’en 2013, elle s’est elle-même encabanée. Le texte est court et se présente comme un journal de bord de sa vie retirée du monde. « Encabanée » est le premier volet d’une trilogie engagée pour la défense de la nature. L’autrice parle du bonheur d’un retour à la frugalité, de la liberté retrouvée, du silence apaisant et la beauté des paysages. « Il y avait aussi ce silence qui laissait place la nuit à la chorale d’animaux sauvages et au bruissement des feuilles de peupliers faux-trembles. Des milliards d’étoiles et un bout de chandelle pour seul éclairage. Les plus belles saisons de ma vie ont commencé ici, à créer en ce lieu un îlot propre à mes valeurs. Simplicité, autonomie, respect de la nature. Le temps de méditer sur ce qui compte vraiment. Le temps que la symphonie des prédateurs la nuit, laisse la place à l’émerveillement. » Gabrielle Filteau-Chiba n’idéalise pas non plus ce qu’elle a vécu. Les difficultés, la rudesse des conditions climatiques ne sont pas occultées dans le texte.

« Encabanée » est le récit d’un retrait du monde, un isolement volontaire au cœur de la nature sauvage. Gabrielle Filteau-Chiba, comme son personnage Anouk, est allée au bout de son engagement écologique et nous fait partager son expérience dans un texte fort et sincère.

Une arche de lumière de Dermot Bolger

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« A 46 ans, la plupart des femmes mariées choisissaient le compromis amer de la sécurité, se retiraient derrière un mur protecteur de fumée de cigarettes, de silence et de piété. Même dans les unions les plus dénuées d’amour, elle avait vu des femmes s’accrocher tristement aux conventions et à la respectabilité apparente, comme elle l’avait fait avant que ses enfants deviennent grands. »  En ce jour de Pâques 1949, commence la nouvelle vie d’Eva Fitzgerald. Après plus de vingt ans de mariage, elle reprend sa liberté, même si le divorce est impossible en Irlande à cette époque. Avec peu de moyens, elle se construit une vie unique et singulière : elle ouvre un atelier de peintures pour enfants à Dublin, s’essaie à l’écriture en Espagne, visite Tanger, le Kenya, soutient son fils en revenant à Londres avant de s’installer dans une caravane au fin fond de la campagne irlandaise. Cette dernière habitation est appelée L’arche par la petite-fille d’Eva parce qu’elle accueille animaux et humains ayant besoin de réconfort.

Dermot Bolger nous offre un formidable roman et rend hommage à une femme qu’il a côtoyée et qui lui a donné le courage de persévérer dans l’écriture. Eva est une figure hors-norme, qui va à l’encontre de ce que la société irlandaise attend d’une femme mariée qui vient de la haute société. Sa mère lui avait dit le jour de son mariage. « Quoique la vie te réserve, promets-moi de te battre bec et ongles pour le droit au bonheur. » Et malgré les tragédies qui émaillent sa vie, elle s’accroche à ce précepte et aux plaisirs simples de la vie.

Comment ne pas s’attacher à ce personnage fascinant, épris de liberté absolue et d’une générosité exemplaire ? Son engagement, son empathie, son écoute me font regretter de ne pas avoir pu la rencontrer et partager avec elle une tasse de thé.

Dans « Toute la famille sur la jetée du paradis », Dermot Bolger racontait l’histoire d’une famille d’aristocrates protestants, celle d’Eva Fitzgerald. Après avoir refermé « Une arche de lumière », je n’ai qu’une envie : retrouver cet incroyable personnage et la délicatesse de l’écriture de Dermot Bolger.

Les lanceurs de feu de Jan Carson

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Belfast, été 2014, des incendies volontaires embrasent la ville. Les autorités paniquent, n’arrivent pas à circonscrire ce mouvement violent. Ces Grands Feux sont d’autant plus inquiétants que la parade orangiste du 12 juillet arrive à grand pas. « Entre le soleil et le foot, on estime en général que le Douze de cette année sera particulièrement superbe. La plupart espèrent que les Grands Feux ne vont pas se mettre en travers de leurs réjouissances. D’autres gardent une vieille tendresse pour la violence. Ils ne cracheraient pas sur une bonne petite émeute, si l’occasion se présentait. Ils regardent les nouvelles chaque soir, en espérant que tout cela va germer à temps pour le grand jour. » Dans ce Belfast chaotique, deux pères sont rongés d’inquiétude pour leur progéniture qu’ils pensent promis à la violence, à la destruction.

« Les lanceurs de feu » de Jan Carson est un roman très singulier. L’autrice mélange des pages très réalistes avec un côté fantastique. La partie plus réelle concerne Sammy Agnew, ancien paramilitaire loyaliste, qui a échappé à la prison une fois la paix signée. Mais la violence le rattrape en la personne de son fils Mark. L’autre veine du roman est pris en charge par Jonathan Murray, médecin, effacé, incapable de vivre pleinement sa vie après une enfance solitaire. Il réussit néanmoins à avoir une relation avec une créature mythique qui lui donnera une petite fille. Celle-ci risque de déclencher le chaos et Jonathan ne sait pas comment faire pour l’éviter.

J’avoue avoir un peu moins accroché à la partie surnaturelle. Malgré ce petit bémol, le roman reste fascinant, étrange. Il explore la paternité, l’héritage que l’on laisse à ses enfants entre nature et culture, la culpabilité. Jan Carson signe également de sublimes pages sur sa ville, Belfast. Elle dresse le portrait d’une ville fébrile, toujours sur la qui-vive, intranquille malgré le traité de paix. La violence des ainés pèse toujours sur les épaules des plus jeunes.

« Les lanceurs de feu » de Jan Carson est un roman intrigant, un peu déstabilisant mais d’une grande originalité et inventivité.

La promesse de Damon Galgut

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1986, Rachel Swart décède des suites d’un cancer. Amor, sa fille cadette de 13 ans, doit quitter son pensionnat pour rejoindre la ferme familiale à Pretoria. Elle y retrouve son père Manie et sa sœur Astrid. Son frère Anton, qui fait son service militaire, les rejoindra plus tard. L’enterrement de Rachel est une source de très forte tension dans la famille. Les Swart sont des Afrikaners et Rachel avait du renoncer à la religion juive pour épouser Manie. A la fin de sa vie, elle a souhaité rejoindre son culte d’origine. Manie ne pourra pas reposer auprès de son épouse lorsque la mort le frappera. S’ajoute à cela une promesse que Manie a faite à Rachel sur son lit de mort : donner à leur domestique noire Salomé l’entière propriété de la petite maison où elle loge. Une fois sa femme disparue, Manie oublie vite ce qu’il lui a promis. Malheureusement pour lui, Amor a entendu la promesse faite par sa mère et elle compte bien obliger son père à la tenir.

« La promesse » de Damon Galgut a obtenu le Booker Price 2021 et on comprend pourquoi à la lecture de ce roman virtuose. Nous suivons la famille Swart de 1986 à 2018 au travers de quatre enterrements. Chacun est l’occasion de rassembler les membres de cette famille dysfonctionnelle aux liens distendus. Son histoire est le miroir de celle de l’Afrique du Sud et chaque décès se déroule à un moment important : la coupe du monde de rugby organisée et gagnée par le pays, l’investiture du président Thabo Mbeki, la démission du président Jacob Zuma. La nation arc-en-ciel, comme Manie, ne tient pas ses promesses. La fin de l’Apartheid donnait beaucoup d’espoir mais lorsque le roman s’achève la commission Vérité et Réconciliation est mise en place pour revenir sur les exactions du passé. Les scandales de corruption se multiplient, le constat est bien triste.

Ce qui rend ce roman aussi brillant est le choix narratif de Damon Galgut. Il adopte les points de vue de l’ensemble des personnages, glissant d’une voix à l’autre avec une incroyable fluidité. Cette forme narrative m’a fait penser au stream of consciousness de Virginia Woolf et notamment à son roman « Les vagues ». Tous les personnages, les principaux comme les plus secondaires, ont droit à la parole et à l’expression de leurs sentiments, de leur histoire. S’ajoute à ce dispositif, un narrateur omniscient qui s’adresse à nous et fait preuve d’une ironie cinglante. Dans ce récit grave, ces interventions sarcastiques sont des respirations bienvenues.

« La promesse » est un roman captivant, remarquablement construit et qui m’a totalement séduite.

Traduction Hélène Papot

Sous le signe des poissons de Melissa Broder

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Lucy travaille sur sa thèse, consacrée à Sappho, depuis neuf ans sans parvenir à y mettre un point final. Après huit ans, sa relation amoureuse avec Jamie arrive dans une impasse. Lucy lui propose de faire une pause, ce qu’elle ne sait pas, c’est que celle-ci va durer. Le doute, la dépression commencent à la gagner et les questionnements existentielles se multiplient. « Moi-même, j’entretenais un rapport très compliqué avec le vide, l’absence, le néant. Parfois je n’avais qu’une envie, combler ce vide, par crainte qu’il me dévore vivante ou me tue. Mais d’autres fois je brûlais d’y finir totalement annihilée – un effacement magnifique et silencieux. L’envie d’être escamotée. » Pour l’aider à surmonter cette période difficile, sa sœur lui propose de venir garder sa maison et son chien Dominic à Los Angeles pendant qu’elle part en voyage. Lucy devra également participer à un groupe de femmes qui, comme elles, ont des difficultés affectives. La jeune femme accepte cette proposition.

« Sous le signe des poissons » est le premier roman de Melissa Brider qui avait auparavant écrit des poèmes et un texte autobiographique. Elle est également très active sur les réseaux sociaux où elle met en scène ses ébats sexuels. Dans son roman, le sexe tient une place essentielle. L’héroïne ne semble pas faire la part des choses entre l’amour et le sexe. Sa terreur de la solitude la pousse à multiplier les rencontres. Ces scènes sont crûment décrites, détaillées et notre héroïne s’y montre souvent ridicule ! Elles donnent d’ailleurs parfaitement le ton du roman : déjanté, cynique et surtout très drôle. Les relations amoureuses en prennent un coup sous la plume de Melissa Broder et sont totalement désacralisées.

Ce qui fait le sel de « Sous le signe des poissons », ce qui en fait sa singularité, c’est également la manière dont l’autrice mélange un réalisme, une franchise sur l’état des sentiments, des désirs de Lucy avec une part de fantastique. Je ne peux pas en dévoiler trop, mais ce qui arrive à l’héroïne est inattendu, surprenant et rajoute à la fantaisie débridée du roman.

Intrigant, original, dingue et atypique, voilà ce qui pourrait qualifier le premier roman de Melissa Broder qui j’espère va continuer de nous surprendre dans la suite de son œuvre.

Traduction Marguerite Capelle

La gitane aux yeux bleus de Mamen Sánchez

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A Madrid, le moral de Berta Quiñones, directrice de la revue littéraire Librarte, n’est pas au beau fixe. Atticus Craftsman, fils du propriétaire anglais du journal, est venu en Espagne pour faire cesser la publication. Librarte n’est plus rentable malgré les efforts de Berta et de ses quatre salariées. Fortement attachées à leur travail, les cinq femmes ne veulent pas baisser les bras et elles imaginent un plan leur permettant de gagner du temps et de sauver leur revue. Mais tout ne va pas se passer comme elles l’ont imaginé.

« La gitane aux yeux bleus » est un livre qui éloigne la grisaille et dont l’intrigue est totalement réjouissante. Elle va prendre la forme d’une enquête policière plein de rebondissements. Le ton est virevoltant, bondissant et très humoristique. Le décalage entre la retenue anglaise et l’exubérance espagnole y est pour beaucoup. La famille Craftsman rencontrera quelques difficultés à s’adapter et à trouver en Espagne un earl grey digne de ce nom ! Les personnages du roman sont très attachants, à commencer par les cinq journalistes de Librarte aux tempéraments flamboyants et pour qui, leur travail, est également une source d’autonomie, d’indépendance. Le reste de la galerie de personnages est à l’avenant : haut en couleur et terriblement sympathique.

« La gitane aux yeux bleus » est un roman plein de fantaisie et de drôlerie, entrainant comme un air de flamenco. Un vrai régal !

Traduction Judith Vernant

La papeterie Tsubaki d’Ogawa Ito

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Hatoko, 25 ans, revient à Kamakura après avoir vécu plusieurs années au Canada. Sa grand-mère, qui l’a élevée, vient de mourir. Elle était la propriétaire de la papeterie Tsubaki que Hatoko a décidé de reprendre. Mais la jeune femme ne sera pas seulement vendeuse d’articles de papeterie, elle sera également écrivain public comme sa grand-mère. Cette dernière avait enseigné l’art de la calligraphie, d’écrire pour les autres à Hatoko depuis son plus jeune âge.

« La papeterie Tsubaki » est un roman qui possède énormément de charme, dans lequel on se sent bien et qui procure de l’apaisement. Nous suivons Hatoko au fil des saisons, au fil des demandes de ses clients : cartes de vœux, faire-part de mariage, de divorce, lettre d’adieu, mot de réconfort ou d’encouragement. L’écrivain public est confronté à toutes les situations de la vie, joyeuses comme douloureuses, et doit se mettre dans la peau de ceux qui lui demandent de l’aide. Sa grand-mère lui expliquait l’importance de ce travail : « (…) Mais tu sais, il y a des gens incapables d’écrire une lettre malgré tous leurs efforts. Être écrivain public, c’est agir dans l’ombre, comme les doublures des grands d’autrefois. Mais notre travail participe au bonheur des gens et ils nous en sont reconnaissants (…). »

Ce qui est très beau dans le travail d’Hatoko, c’est le soin apporté à chaque détail des lettres : le type de papier, d’écriture, de plume, d’encre, même le timbre devient un élément significatif dans le message que Hatoko souhaite adresser. La beauté du geste, des matériaux utilisés enchante et apporte beaucoup de délicatesse au texte d’Ogawa Ito. S’ajoutent à cela les rituels, les fêtes qui rythment l’année (celui de la cérémonie de l’adieu aux lettres m’a beaucoup plu) mais également les plaisirs d’un bon repas que l’on partage avec ses amis.

« La papeterie Tsubaki » est un délicieux hommage à l’art d’écrire, au plaisir d’utiliser de la belle papeterie et au sens du partage.

Traduction Myriam Dartois-Ako

C’est ainsi que cela s’est passé de Natalia Ginzburg

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« Il m’avait demandé de préparer le thermos pour le voyage. Je suis allée à la cuisine où j’ai fait le thé, j’y ai mis le lait, le sucre et je l’ai versé dans le thermos, j’ai vissé à fond le petit gobelet et je suis retournée dans le bureau. C’est alors qu’il m’a montré le dessin. J’ai pris le revolver dans le tiroir de son bureau et j’ai tiré. J’ai tiré dans les yeux. Il y a si longtemps déjà que je pensais le faire une fois ou l’autre. » Suite à cet acte terrible, la narratrice va marcher sans but dans les rues de Turin. Elle se remémore sa rencontre avec son mari, leurs années de mariage et ce qui l’a amenée à accomplir l’irréparable.

Avec « C’est ainsi que cela s’est passé », je découvre la grande écrivaine italienne Natalia Ginzburg. Son court roman est le récit d’un naufrage annoncé. Pas de coup de foudre ou de passion au commencement de ce couple, la narratrice, qui ne sera jamais nommée, est une jeune femme seule : (…) ma vie me paraissait si vide et mélancolique. » N’ayant jamais connu l’amour, elle ne tarde pas à en éprouver pour cet homme plus âgé qui s’intéresse à elle. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que ses sentiments ne pourront jamais être réciproques. Quatre années de mariage l’attendent où l’indifférence, la distance vont prendre la place de la tendresse et de l’affection.

Un mariage qui est basé sur le mensonge et qui interroge la place de la femme. Nous sommes dans les années 50 dans une Italie post-fascisme. La narratrice travaille comme enseignante tant qu’elle n’est pas mariée mais, comme sa mère, elle devient ensuite femme au foyer. Son milieu bourgeois ne semble lui offrir aucune autre possibilité. Seule son amie Giovanna reste libre de toute attache. Ce qui ne s’avèrera pas très satisfaisant non plus. Les conventions sociales sont bien loin d’accepter des femmes non mariées.

D’une écriture sèche, sans lyrisme, Natalia Ginzburg dissèque les sentiments d’une jeune femme qui a perdu ses illusions après quatre ans de mariage.

Traduction Georges Piroué