Aspic détectives de l’étrange de Thierry Gloris et Jacques Lamontagne

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Suite à l’assassinat sanglant de Kathy Wuthering, naine et devineresse extralucide, l’inspecteur Nimber fait appel à l’illustre détective Auguste Dupin. Les indices sont fort minces mais Dupin est un fin observateur à la logique sans faille. Il pourrait se faire aider par la jeune Flora Vernet qui souhaite devenir son assistante, mais enfin ce n’est qu’une femme, elle n’a pas les capacités.  Fort heureusement pour elle, Flora va rapidement avoir une enquête bien à elle. Un étrange personnage, Hugo Beyle, vient chercher assistance auprès de Dupin. Flora le reçoit et décide de l’aider à retrouver son bien le plus précieux : la montre de son père qui lui a été volée la veille au soir. Aussi éloignées qu’elles semblent l’être, les deux enquêtes ont un lien et nos quatre enquêteurs vont finir par unir leurs forces.2013-10-02 16.02.44Cette bande-dessinée est tout à fait sympathique pour plusieurs raisons. La première tient à son graphisme élégant, fourmillant de détails et nous plongeant rapidement dans l’ambiance du Paris 19ème. La mise en page est également très réussie, utilisant toutes les possibilités comme les gros plans, les double-pages pour une seule scène ou les changements de lieux en une vignette. Les compositions des pages donnent beaucoup de rythme aux enquêtes de Flora et Hugo.

2013-10-02 16.03.42Ensuite, les thèmes abordés sont très riches et les auteurs utilisent toutes la palette du surnaturel : médium, spectres, zombies, loup-garou, pierre philosophale. Une terrible société secrète du crime est également au cœur de cette histoire et va se mêler des enquêtes de nos deux fins limiers.

2013-10-02 16.04.33Les références sont nombreuses et on sent que les auteurs se sont bien amusés à les disséminer dans leur bande-dessinée. J’y ai relevé, sous des formes directes ou détournées, des références à Edgar A. Poe, Emily Brontë, Victor Hugo, Eugène Delacroix, Émile Gaboriau, Lautréamont ou Conan Doyle. Que du beau monde dans ces clins d’œil aux lecteurs !

2013-10-02 16.01.37Les deux premiers volumes d’Aspic forment la première enquête du duo Flora et Hugo qui établissent leur agence à la fin du deuxième. Un troisième volume est déjà disponible et je suppose que l’on y retrouve la fantaisie, l’humour et le rythme de ces deux premiers tomes. Une bande-dessinée fort plaisante pour débuter ces mercredis BD spectraux et halloweenesques !

Les mercredis BD fantastiques de Lou, Hilde et Mango.

Je ne retrouve personne d’Arnaud Cathrine

Verticales

Aurélien Delamare est chargé (forcé plutôt) par ses parents et son frère de régler la vente de la maison familiale en Normandie. Villerville est l’endroit où il a grandi et qu’il a fui à dix-huit ans pour Paris. Aurélien y est devenu écrivain et a évité les retours en Normandie. Il vient de publier un roman qu’il n’aime pas, qu’il ne juge pas nécessaire. Le voyage en Normandie lui évite d’avoir à le défendre dans les médias. En fuite perpétuellement, Aurélien va pourtant prolonger son séjour et enfin affronter les fantômes de son enfance. « Car c’est bien ça dont il s’agit : la maison va être vendue et je donnerais cher pour ne pas avoir à la vider, comme l’on refuserait d’aller à la reconnaissance d’un corps. Je savais ma jeunesse révolue ; aujourd’hui j’ai la tardive et imparable occasion d’en déplorer enfin la disparition. Je n’ai pas vu le temps filer ; écrire, devenir, ne pas se retourner. Et je n’ai pas eu grand mal à laisser cette vie-là où elle était tant qu’elle n’était pas enterrée. La vie sans date butoir. Mais il fallait bien que je me retrouve un jour, comme tout le monde, au seuil d’une affaire classée. »

De nouveau, Arnaud Cathrine explore l’intime et l’histoire personnelle. Aurélien a trente cinq ans, il ne s’est jamais remis de sa rupture avec Junon cinq plus tôt sur la plage de Villerville. Son retour en Normandie va lui permettre malgré lui de faire un bilan et de tenter de refermer ses blessures. Il écrit son journal qui au fur et à mesure s’étoffe et prend la forme d’un véritable livre. Celui qu’il rêvait d’écrire, celui exprimant au mieux son être et son besoin de liberté. Aurélien a toujours suivi les chemins de traverse, s’éloignant de la norme sociale tant souhaitée. Le doute, l’incertitude de la vie d’Aurélien se révèlent plus choisis que contraints. Peut-être une nécessité pour s’ouvrir aux potentiels de la fiction. Aurélien retrouve d’anciens amis ou connaissances sans pouvoir les reconnaître vraiment. Ses rencontres ferment enfin son enfance. Après ces retrouvailles, Aurélien pourra vraiment prendre le large. C’est avec une extrême délicatesse qu’Arnaud Cathrine peint ce trentenaire à la dérive. Une douce mélancolie accompagne le retour aux sources d’Aurélien qui ne devra pas se laisser submerger par elle.

La superbe couverture du roman, photo réalisée par Arnaud Cathrine, caractérise bien l’ambiance du livre : un ciel changeant, une plage presque déserte, une maison imposante et une belle lumière. J’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver Arnaud Cathrine que je n’avais pas lu depuis « Le journal intime de Benjamin Lorca » qui était déjà le portrait d’un écrivain. Celui d’Aurélien Delamare est âpre, sensible et lumineux. Un très bon premier livre de cette rentrée littéraire.

Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles de Gyles Brandreth

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Le 31 août 1889, dans le quartier de Westminster, un homme d’une trentaine d’années, imposant et extrêmement bien habillé, pénètre au 23 Cowley Street. A l’étage, il frappe à une porte et entre dans la pièce. Là gît le jeune Billy Wood, la gorge tranchée et il est entouré de chandelles allumées. L’homme qui découvre le corps n’est autre que le célèbre Oscar Wilde, il donnait des cours de théâtre au jeune garçon. L’auteur irlandais est profondément choqué par sa découverte et décide de mener l’enquête. Il y sera aidé par l’esprit de Sherlock Holmes suite à sa rencontre avec Arthur Conan Doyle, et par Robert Sherard, arrière petit-fils de William Wordsworth et futur biographe de Wilde.

J’ai mis très longtemps à me décider à lire la série de romans policiers de Gyles Brandreth. Les livres de Stephanie Barron où Jane Austen était détective en sont la cause. L’auteur de « Orgueil et préjugés » n’était pas vraiment utilisé, elle n’était pas véritablement incarnée. J’avais peur qu’il en soit de même pour Oscar Wilde. Je m’étais lourdement trompée. Gyles Brandreth est un spécialiste de Wilde et cela se sent. Le dramaturge et auteur irlandais est bien vivant, présent dans les pages de ce roman. Il est plein d’esprit (certains de ses aphorismes sont cités), de malice, élégant et raffiné, généreux avec ses amis. Gyles Brandreth met en valeur l’intelligence de Wilde sans en ôter les obsessions. Il est attiré par la beauté des jeunes hommes, fasciné par la jeunesse après laquelle il court désespérément. Wilde est toujours à la recherche du bon mot pour briller même si cela tombe parfois au mauvais moment. Certes les amoureux d’intrigues policières rythmées y seront pour leur frais. L’enquête est lente, elle se fait sur plusieurs mois et est parfois mise au second plan pour nous laisser découvrir l’intimité de Wilde (notamment sa relation avec sa femme Constance qu’il adorait). Néanmoins les indices et découvertes sont distillés intelligemment pour tenir le lecteur en haleine et lui permettre de ne pas perdre le fil de l’intrigue au profit de la vie de l’auteur. Malgré sa lenteur, j’ai trouvé l’histoire bien ficelée, palpitante jusqu’à la révélation finale à la Hercule Poirot.

J’ai été très agréablement surprise par « Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles ». Gyles Brandreth y rend un bel hommage à Wilde et rend parfaitement l’ambiance de ce Londres fin de siècle et décadent.

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Wilt 1 de Tom Sharpe

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« Chaque fois qu’Henry promenait son chien ou, pour être plus précis, chaque fois que son chien l’emmenait promener ou, pour être exact, chaque fois que Mrs Wilt leur enjoignait de débarrasser le plancher car c’était l’heure de ses exercices de yoga, il suivait invariablement le même chemin. Le chien le prenait docilement, et Wilt suivait le chien.  »
C’est lors de l’une de ces promenades que Henry Wilt se mit à penser aux différentes façons de faire disparaître sa femme Eva. Marié depuis de (trop) nombreuses années, Henry ne supporte plus l’énergie débordante et les activités frénétiques de sa femme. Lui-même est trop passif, enseignant de culture générale à des futurs imprimeurs, gaziers ou bouchers, il se laisse dominer par ses élèves comme par sa hiérarchie. Un peu d’action ne lui ferait pas de mal. Mais on ne contrôle pas toujours les évènements et Wilt va bientôt être au centre de l’attention de toute sa ville ainsi que Judy, poupée gonflable de son état.

Tom Sharpe a eu la mauvaise idée de nous quitter en juin de cette année et Denis a souhaité que nous lui rendions hommage en relisant son œuvre. Je n’avais pas encore eu le plaisir de rencontrer Wilt dont les mésaventures font l’objet de cinq volumes. Ce que lui fait subir Tom Sharpe est totalement loufoque et incongru. Le sous-titre vous en donne un aperçu : « Comment se sortir d’une poupée gonflable. » Vous pouvez maintenant mesurer l’étendue de l’humiliation qui est infligée à Henry Wilt. Heureusement ce dernier pourra prendre sa revanche aux dépens de l’inspecteur Flint qui sera à deux doigts de perdre la raison. Les scènes entre les deux hommes sont les plus drôles du roman. Wilt y laisse exprimer toute son imagination et son sens implacable de la rhétorique. Après tout ce qu’il a subi, il a bien mérité son heure de gloire !

« Wilt 1 » est cocasse, farfelu, Tom Sharpe n’y épargne guère ses personnages et égratigne au passage le système éducatif anglais. C’est amusant, divertissant et hautement conseillé si la morosité vous gagne.

Que le spectacle commence ! de Ann Featherstone

080. Que le spectacle commence

Dans un cabaret minable de Whitechapel au XIXème siècle, Corney Sage se produit chaque soir comme comique et comédien. Un simulacre de tribunal lui vaut du succès et la salle est remplie. Il n’y a d’ailleurs pas que les classes populaires qui fréquentent les lieux, des gentlemen s’y encanaillent. L’un d’eux est très entreprenant avec Bessie, pickpocket et prostituée, et l’entraîne dans la ruelle derrière le cabaret. Leurs ébats se terminent dans le sang, Bessie est brutalement assassinée. Mais ils n’étaient pas seuls dans la ruelle ; Lucy, une comédienne et arnaqueuse, et Corney Sage étaient présents et ont tout vu. Terrifiés, chacun part se cacher loin de Londres.

« Que le spectacle commence !  » fait alterner les journaux intimes de Corney Sage et du meurtrier. On sait donc très rapidement quelle est son identité, Ann Fearthstone a choisi de détourner le « whodunit ». Cette idée originale est renforcée par les identités multiples du tueur. Déguisements, faux-semblants émaillent le roman, ce qui correspond parfaitement au monde du spectacle dans lequel se déroule l’intrigue. C’était une excellente idée de choisir ce milieu peu exploité habituellement et on sent que l’auteur s’est bien documentée. Les mésaventures de Corney nous montrent les différents pans du métier à l’époque victorienne : cabaret, cirque, foire aux monstres…

Malgré cette pointe d’originalité, je suis plutôt restée sur ma faim. Ma déception pourrait se résumer ainsi : pour un roman policier, ça manque singulièrement de suspens ! Entre le début à Whitechapel et la conclusion, l’intrigue se traîne terriblement. Le meurtrier pourchasse mollement Lucy et Corney, d’ailleurs on met un certain temps à comprendre qu’il les poursuit. Il se demande s’il doit les éliminer ou non, pas très virulent notre assassin ! Je vais reprendre le célèbre adage d’Alfred Hitchcock qui se révèle toujours très juste : un bon film (ou livre) à suspens ne  fonctionne que si le méchant est réussi. Et ici ce n’est malheureusement pas le cas. L’idée des différentes identités était intéressante mais l’histoire se délaie dans le quotidien du tueur : ses affres sentimentales (qui font un peu trop penser à Sarah Waters) et la naissance de son enfant. Ce dernier évènement me semble vraiment inutile et n’apporte rien au récit.

J’attendais beaucoup de cette lecture, d’autant plus que ma copine Lou avait adoré. Malgré les points positifs et une bonne reconstitution de la société victorienne, je n’ai pas trouvé ce roman haletant, je m’y suis même ennuyée.

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Absolution de Patrick Flanery

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Sam Leroux a la difficle tâche d’écrire la biographie d’une des grandes figures de la littérature sud-africaine : Clare Wade. Écrivain intimidant et peu accueillant, elle avait toujours refusé que l’on écrive sa vie. Avancée en âge, Clare finit par se laisser faire. Sam, qui revient dans son pays après de nombreuses années passées à New York, souhaite procéder par interviews successifs. Le jeune homme est passionné par l’oeuvre de Clare mais également par son comportement durant l’apartheid. Clare était une progressiste, défendant les droits de l’homme. Il semble néanmoins que son comportement n’ait pas été si clair durant cette période tourmentée de l’Afrique du Sud. D’ailleurs, Clare fait également des recherches sur cette période puisque sa fille Laura s’est engagée dans la lutte armée en 1989. Celle-ci a disparu sans que personne ne sache ce qui lui est arrivé. La vérité sera difficile à trouver pour Clare et Sam.

« Absolution » est le premier roman de Patrick Flanery et il y fait preuve d’une extraordinaire maîtrise. La construction est très travaillée et elle nous donne à voir les évènements de différents points de vue. Il y a le récit de Sam à son retour en Afrique du Sud et celui de Clare au moment où commencent les entretiens. S’ajoutent à ces voix du présent, le dernier roman de Clare intitulé « Absolution » : « (…) un volume de souvenirs fictionnalisés » et le récit des évènements de 1989. A l’intérieur de ces différentes parties, on peut également lire le journal intime de Laura ou des compte-rendus de la commission vérité et réconciliation (CVR). Après un petit temps d’adaptation aux changements d’époques, le roman se lit avec beaucoup de fluidité.

Clare et Sam sont tous les deux à la recherche de la vérité sur un passé qui les lie. Laura est au centre de leur questionnement mais chacun ne détient qu’une part de la vérité qui est obscurcie par bien des secrets. Patrick Flanery nous montre à travers sa construction à quel point la vérité est subjective. Elle l’est d’autant plus dans un pays en reconstruction. La CVR avait pour but de réconcilier les différentes communautés d’Afrique du Sud et de solder les comptes pour repartir sur des bases saines. Mais comment oublier les humiliations, les attentats et emprisonnements politiques ? Les auditions de la CVR ne pouvaient régler des siècles d’une histoire complexe et tourmentée. Les différences ne peuvent s’effacer si facilement. Patrick Flanery, qui n’est pourtant pas sud africain, rend compte de la complexité de ce pays et des oppositions qui y existent toujours. Les blancs riches vivent à Cape Town dans une totale paranoïa. « Entre nous et l’homme à l’extérieur, il y a deux portails – celui entre le jardin et l’allée, et celui qui est à son extrémité – puis il y a la maison elle-même, avec ses alarmes, ses boutons d’appel, son générateur de secours, ses verrous, ses barreaux, son verre renforcé à l’épreuve des balles. »  Cette défiance envers l’extérieur n’est d’ailleurs pas tellement injustifiée car une ville comme Cape Town a un taux très élevé de criminalité. La jolie nation arc-en-ciel n’est encore qu’un lointain rêve.

« Absolution » est un roman riche et passionnant sur un pays au passé douloureux où chacun tente de se reconstruire en cherchant la vérité ou en la recomposant dans la fiction.

Un grand merci à Christelle, Cécile et aux éditions Robert-Laffont pour cette belle découverte.

On s’est déjà vu quelque part ? de Nuala O’Faolain

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« On s’est déjà vu quelque part ? » est l’autobiographie de Nuala O’Faolain (1940-2008). Celle-ci fut rédigée en 2002 et fut le premier livre de l’écrivain qui se tourna ensuite vers la fiction. Ce livre fut un énorme succès à sa sortie comme en témoigne la très émouvante postface. Nuala O’Faolain a reçu des centaines de témoignages d’affection de gens ayant été touchés par sa vie ou ayant connu les mêmes problèmes.

Nuala O’Faolain est la deuxième d’une famille de neuf enfants vivant dans le comté de Dublin. Son père, journaliste, est séduisant, charmant mais peu préoccupé par sa famille. Sa mère se perd dans l’alcool et ne trouve aucun réconfort dans ses enfants. Nuala réussit néanmoins à s’extirper de ce milieu sans argent et sans espoir. C’est l’amour de la littérature qui la porte. Sa mère est une lectrice compulsive et rapidement Nuala le devient à son tour. « J’ai dû voir déjà chez ma mère que lire est un refuge. Qu’on ne peut pas vous atteindre quand vous avez un livre. Bien sûr, dans mon cas, ma mère était le « on ». Tout ce qu’elle me demandait de faire – chercher des brindilles pour démarrer le feu, aller promener le bébé dans la poussette – dérangeait ma lecture. Dans les livres, je trouvais le bien-être et le réconfort. » Cette passion l’amène a l’université de Dublin puis à Oxford. Elle devient journaliste, productrice à la radio puis à la télévision et enfin chroniqueuse à l’Irish Times. Une belle carrière mais qui ne suffit pas à cicatriser les plaies de l’enfance.

Nuala O’Faolain a toute sa vie cherché l’amour : « Des millions de gens, en dehors de moi, ont pensé qu’un autre être humain était ce dont ils avaient besoin pour combler leur vie et pour combler celle de l’autre – que, ensemble, on peut découvrir le meilleur côté du monde et le meilleur de soi-même. »  Élevée dans une Irlande patriarcale, Nuala O’Faolain reste prisonnière de l’idée qu’une femme doit se trouver un homme, un mari. Malgré son indépendance, malgré son féminisme, elle recherche cela. Et ses relations avec le hommes furent loin d’être satisfaisantes. Nuala se désespère, boit beaucoup et finit par ressembler à sa mère. C’est finalement l’écriture de « On s’est  déjà vu quelque part ? » qui la sauve d’elle-même et qui devient un vibrant hommage aux mots et à l’écriture.

Nuala O’Faolain nous livre un très touchant témoignage sur une femme qui cherche sa place dans une Irlande entrant lentement dans la modernité et voulant conserver ses traditions. Une femme d’une incroyable honnêteté, ne cachant rien de ses fêlures, de ses erreurs et de ses joies. Une femme magnifique dont le parcours m’a vraiment émue.

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Les Européens de Henry James

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La Baronne Eugénie Münster est venue s’installer à Boston avec son frère Félix pour y retrouver leur oncle Wentworth. Eugénie a épousé le Prince de Silberstadt, un mariage morganatique réprouvé par le Prince Régnant, son aîné. Ce dernier souhaite rompre ce mariage pour une meilleure alliance. Eugénie a donc fui la vieille Europe pour nouer des liens nouveaux avec sa famille américaine et pourquoi pas trouver un nouveau mari. Les deux Européens vont bousculer les habitudes des puritains américains : « Ils sont sobres et même austères. C’est le genre grave, ils prennent la vie au sérieux. Il doit y avoir chez eux quelque chose qui ne va pas : un mauvais souvenir ou une appréhension. Ce n’est pas le tempérament épicurien. Notre oncle Wentworth est un vieux bonhomme terriblement sévère ; il a l’air de subir le martyre non du feu mais du gel. Nous allons les égayer, nous leur ferons du bien. Il faudra beaucoup les secouer, mais ils sont merveilleusement bons et gentils.

« Les Européens » date de 1878, Henry James a alors 35 ans et n’a commencé à écrire qu’en 1874. Comme dans l’un de ses premiers romans « Roderick Hudson » ou dans son chef-d’œuvre « Portrait de femme », le thème central de ce livre est l’opposition entre la vieille Europe et la toute fraîche Amérique. Eugénie et Félix sont habitués aux raffinements et aux mondanités d’une cour européenne. Eugénie est une femme cultivée, aimant attirer l’attention et fasciner son entourage. Cela ne vas pas sans calcul et elle oscille constamment entre honnêteté et hypocrisie. Sa complexité perturbe quelque peu nos naïfs américains. Félix, quant à lui, porte bien son nom. Il est enjoué, épicurien comme il le dit lui-même dans l’extrait cité plus haut, il s’émerveille de tout et surtout de sa jolie cousine Gertrude. Félix aimerait que sa famille américaine profite des plaisirs de la vie. Mr Wentworth, ses deux filles Gertrude et Charlotte, son fils Clifford, le ministre du culte Mr Brand, Mr Robert Acton et sa sœur Lizzie sont les tenants d’une morale austère. Leurs vies sont des modèles de sobriété et de puritanisme. Le passage sur terre n’est pas un lieu de réjouissances et d’abondance. L’attitude d’Eugénie est presque scandaleuse, toujours à la limite de la sensualité. Le passage entre les deux mondes se fera par Gertrude, éblouie par le charme et la gaieté de Félix. Elle rêve d’ailleurs, de culture et est fatiguée de la tristesse unitarienne.

Malgré son attachement à l’Europe (Henry James se fera naturaliser britannique à la fin de sa vie), l’auteur a une préférence pour la pureté de cette Amérique encore provinciale. Son inclination se sent tout particulièrement dans ses belles descriptions des paysages : « Lorsque, du seuil de la maisonnette où l’on venait de la recueillir si charitablement, elle regarda les champs silencieux, les pâturages, les étangs limpides, les petits vergers rocailleux, il lui sembla ne s’être jamais trouvée au milieu d’un tel calme ; elle y goûta une espèce de plaisir délicat, presque sensuel. Tout ici respirait la bonté, l’innocence, la sécurité ; un bien en sortirait à coup sûr. » Une pureté virginale valorisée par Henry James face à la frivolité européenne.

Ce roman de jeunesse est malgré tout très emblématique de l’œuvre de Henry James. Il est extrêmement plaisant, bien écrit comme toujours et, ce qui est assez inhabituel chez mon cher Henry, léger comme une comédie.

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Le jardin blanc de Stephanie Barron

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Jo Bellamy, une jeune paysagiste américaine, est chargée de copier le jardin blanc de Sissinghurst dans le Kent pour un riche client, Gray Westlake. La propriété de Sissinghurst avait appartenu à Vita Sackville-West, ses descendants et le National Trust continuent à en prendre soin. Avant son départ, Jo fait part de sa joie de travailler au jardin blanc à son grand-père qui malheureusement se suicide le jour suivant. Dans ses papiers, Jo découvre qu’il a vécu à Knole où Vita Sackville-West a grandi et qu’il n’avait pas su protéger une mystérieuse Dame. Le voyage dans le Kent est l’occasion pour Jo d’enquêter sur la jeunesse de son grand-père. En cherchant dans la remise des jardiniers, elle découvre un vieux cahier, un journal intime qui commence le 29 mars 1941. La lecture de ce document fait irrémédiablement penser à Virginia Woolf mais comment cela serait-il possible puisqu’elle s’est suicidée le 28 mars 1941 ?

Stephanie Barron aime à écrire des romans policiers dont les héros sont des auteurs célèbres puisque avant « Le jardin blanc » elle avait fait de Jane Austen un détective. Ici, elle part d’un fait réel, à savoir le laps de temps entre la disparition de Virginia Woolf et la découverte de son corps dans l’Ouse. Imaginer que Virginia ne s’est pas suicidée le 28 mars 1941 mais avait juste quitté Léonard est tout à fait séduisant. Le concept du jardin entièrement blanc pour lui rendre hommage l’est également. L’intrigue construite par Stephanie Barron fonctionne plutôt bien car elle s’est bien documentée sur l’entourage de Virginia Woolf et sur la guerre en Angleterre. On retrouve en effet dans le roman tout le groupe de Bloomsbury, on visite la maison de Vanessa Bell à Charleston, celle des Woolf à Rodmell et on se balade à Oxford et Cambridge. L’auteur fait également des efforts dans la partie journal intime pour retrouver l’esprit et les idées de Woolf, même si faire entendre véritablement sa voix est quasiment impossible. L’histoire (que je ne peux vous dévoiler plus) tient la route et est rythmée par de nombreuses découvertes et péripéties de notre héroïne-jardinière.

Bien sûr il y a des faiblesses dans ce roman. Les découvertes et les raisonnements se font trop facilement, tout s’enchaîne sans peine. Et la vie sentimentale de l’héroïne ne m’a pas beaucoup intéressée. Faut-il obligatoirement rajouter des scènes romantiques pour plaire à un lectorat féminin ? Pas très woolfien comme idée… La scène où nous faisons connaissance avec Gray Westlake est assez calamiteuse mais Stephanie Barron limite quand même par la suite ses élans de sentimentalisme.

Malgré quelques facilités, Stephanie Barron nous offre un divertissement honnête et dans l’ensemble bien construit qui nous promène en Angleterre et fait revivre l’immense Virginia Woolf et la très talentueuse Vita Sackville-West.

Merci à Christelle et aux éditions Nil pour cette lecture.

Les hauts de Hurlevent de Emily Brontë

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C’est sur une lande du Yorkshire balayée par le vent que se trouve la demeure de la famille Earnshaw, le lieu dit est appelé les hauts de Hurlevent. De retour d’une vente de chevaux dans la ville voisine, Mr Earnshaw revient avec une surprise de taille pour ses deux enfants : il ramène avec lui un petit bohémien trouvé sur le marché. Il lui donne un nom : Heathcliff, et le considère comme son fils. La réaction des enfants Earnshaw est diamétralement opposée. Catherine accepte Heathcliff immédiatement et les deux enfants deviennent inséparables. Hindley ne supporte pas ce jeune bohémien que son père privilégie. Malheureusement pour Heathcliff, Mr Earnshaw meurt et Hindley devient le maître de Hurlevent. Heathcliff passe du statut d’enfant de la famille à celui de domestique. Hindley le traite rudement, l’abaisse, l’humilie. « Heathcliff supporta son avilissement assez bien dans les premiers temps, parce que Cathy lui enseignait ce qu’elle apprenait, travaillait et jouait avec lui dans les champs. Tous deux promettaient vraiment de devenir aussi rudes que des sauvages ; le jeune maître ne s’occupait en rien de la manière dont ils se conduisaient, ni de ce qu’ils faisaient, pourvu qu’il ne les vît point. »   La situation s’aggrave pour Heathcliff lorsque Cathy se blesse sur la lande et est recueillie par la famille Linton de Thrushcross Grange. Cathy découvre le raffinement, le luxe et la douceur d’Edgar Linton. Heathcliff est abandonné de tous, sa vengeance sera terrible.

J’avais déjà lu il y a plus de 20 ans ce roman d’Emily Brontë. Je n’osais pas le relire de peur de l’aimer moins. J’avais tort, l’atmosphère sombre et désespérée des hauts de Hurlevent me plaît toujours autant. Le roman d’Emily Brontë est souvent réduit à l’histoire d’amour de Cathy et Heathcliff (c’est d’ailleurs souvent le cas dans les adaptations comme celle de William Wyler qui s’arrête à la mort de Cathy). Certes ces deux-là s’aiment par-delà la mort, s’identifient l’un à l’autre comme des jumeaux. Mais « Les hauts de Hurlevent » est surtout une histoire de vengeance, de haine dévorante. Heathcliff ne se contentera pas de déverser sa colère sur Hindley Earnshaw, Edgar Linton et Cathy. Sa vengeance s’exercera sur leurs descendants. Rien ne semble pouvoir étancher sa rage.

Pour raconter cette histoire tragique, Emily Brontë s’appuie sur les codes du romantisme noir. La demeure des Earnshaw se trouve dans un milieu hostile : une lande soumise aux intempéries et sublimement décrite par l’auteur. La maison est de plus totalement isolée, loin de tout voisinage. Il est question également d’un fantôme, celui de Cathy qui vient hanter Heathcliff. L’originalité d’Emily Brontë se situe tout d’abord dans sa manière de raconter la vie des personnages à travers le prisme de plusieurs narrateurs. Mr Lockwood, le locataire d’Heathcliff, se fait raconter l’histoire par Nelly Dean, sa servante, mais certains passages se font à travers des lettres et lui-même est le témoin direct de nombreuses scènes. Ensuite la violence des sentiments, de l’intrigue est surprenante. Où une jeune fille de pasteur a-t-elle pu inventer le personnage d’Heathcliff ? « Montrez-lui ce qu’est Heathcliff : un être resté sauvage, sans raffinement, sans culture ; un désert aride d’ajoncs et de basalte. »  Un personnage effrayant de sauvagerie, d’animalité, indomptable et tourmenté qui est unique dans la littérature. C’est le cœur du roman, l’âme damnée que l’on plaint, que l’on déteste mais que l’on n’oublie jamais.

« Les hauts de Hurlevent » est un grand roman noir sur un amour passionné et une vengeance terrifiante. La complexité, la violence des sentiments sont marquantes ; tout comme l’est le personnage d’Heathcliff, d’une sauvagerie inouïe. A lire et à relire !

Une lecture commune avec Eliza.