Les orageuses de Marcia Burnier

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« Ce qu’elles voulaient, c’était des réparations, c’était se sentir moins vides, moins laissées-pour-compte. Elles avaient besoin de faire du bruit, de faire des vagues, que leur douleur retentisse quelque part. » Mia, Nina, Lila, Inès et Lucie ont toutes subi des violences sexuelles. Face à l’inertie et à la lenteur du système judiciaire, elles ont décidé de se faire justice. Elles veulent retrouver leurs agresseurs pour qu’ils prennent la mesure de leurs actes et ainsi reprendre confiance. Des dégâts matériels, pas physiques, mais qui laissent une trace durablement dans l’esprit des hommes qui les ont brutalisées. Il faut que la peur change de camp.

« Les orageuses » est le premier roman de Marcia Burnier et il fut également le premier livre de fiction de la collection Sorcières des éditions Cambourakis. Ce court texte est marquant, c’est un cri de rage et de colère. L’ouverture est un coup de poing puisqu’elle nous plonge dans la tête d’Inès après son agression. C’est vers Mia qu’elle se tourne ensuite. La sororité est très forte dans ce roman. Les jeunes femmes se soutiennent, se réconfortent et surtout elles se comprennent. Leur force, c’est d’être ensemble.

« Les orageuses » est bien évidemment un roman engagé qui sensibilise sur le devenir des victimes. L’empathie que l’on ressent pour les héroïnes nous permet de mieux appréhender leur questionnement sur la justice, sur les réparations (sous quelle forme ? la vengeance rabaisse-t-elle ?), sur la façon de se reconstruire et de continuer à vivre. Leurs propos sont souvent radicaux, à la hauteur de leur souffrance. Le corps a une place essentielle dans le texte, il n’oublie rien des agressions et il est le lieu de toutes les angoisses et peur. Il a autant besoin de réparation que l’esprit. Le récit est âpre mais il permet la réflexion.

« Les orageuses » est un premier roman très réussi, à l’écriture saisissante, emprunte de la rage de ses héroïnes.

Après minuit de Gillian McAllister

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Minuit le 30 octobre 2022, Jen Brotherhood attend le retour de son fils Todd, 18 ans. Son mari, Kelly, trouve qu’elle s’inquiète trop et remonte se coucher. Vers 1h, Jen est soulagée de voir apparaître la silhouette de son fils dans la rue. Elle se rend soudainement compte que son fils n’est pas seul, un homme se rapproche de lui. Avec horreur, elle voit Todd poignarder l’inconnu. La police intervient rapidement et emmène Todd, qui assume son acte, au commissariat. Jen ne peut pas croire ce qu’il lui arrive. En tant qu’avocate, elle compte se battre pour son fils et pour comprendre ce qu’il a fait. Lorsqu’elle se réveille le lendemain matin, Todd est dans sa chambre et non au commissariat. Jen découvre alors qu’il est 8h du matin le 28 octobre 2022.

« Après minuit » est un thriller original et ingénieux qui tient ses promesses jusqu’à sa dernière page. On suit Jen dans son retour en arrière qui progresse lentement puis s’accélère en lui faisant sauter des mois entiers. L’héroïne du livre doit, dans le passé, élucider un crime qui n’a pas encore eu lieu. Au fur et à mesure de son retour en arrière, elle va apprendre à mieux connaître ses proches. Se mêle à cela une forte culpabilité, celle d’être une mauvaise mère et celle de n’avoir pas été assez présente. Comme beaucoup de femmes actives, Jen s’interroge sur la place de son travail par rapport à sa vie privée. Peut-elle corriger ses erreurs dans sa boucle temporelle et sont-elles vraiment la cause du meurtre ?

Le roman est particulièrement bien construit, la question des voyages temporelles est parfaitement utilisée (comment faire comprendre que l’on a déjà vécu ces journées, comment se comporter lorsque l’on sait que le lendemain nous plongera dans le passé).

« Après minuit » est un véritable page-turner qui réserve de nombreuses surprises à ses lecteurs et dont l’intensité ne faiblit pas.

Traduction Clément Baude

Tumeur ou tutu de Léna Ghar

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Tumeur ou tutu (tu meurs ou tu tues) sont les deux options qui s’offrent à la narratrice pour pouvoir continuer à vivre. Depuis l’âge de trois ans, elle cherche à déterminer, à nommer son profond mal-être. Sa famille semble un modèle vue de l’extérieur. Ses parents, qu’elles surnomment Swayze et Novatchok, son demi-frère Grandoux et son petit frère Petit Prince forment en réalité une cellule familiale dysfonctionnelle. La mère est institutrice, elle adore les enfants sauf les siens qu’elle rabroue, humilie et frappe. Le père fait comme si rien ne se passait. Comment grandir, se construire dans un tel environnement ?

Léna Ghar a écrit un premier roman surprenant et singulier. L’histoire de la narratrice se fait par fragments de l’an 3 à l’an 27. Pour s’échapper, la petite fille s’invente un langage bien à elle : les surnoms des membres de sa famille, la praison pour désigner l’endroit où elle vit, les spartiates qui sont les humains qu’elle ne connaît pas, les paladins pour les proches et amis. L’autrice développe beaucoup d’inventivité pour nous plonger dans la psyché de cette enfant maltraitée.

Tout le roman est un monologue intérieur mais cette voix est parasitée par celle de la mère, brutale et odieuse, ou celle des autres membres de la famille, des amis. « Mes paladins ne gaspillent jamais leurs mots, ils ne cèdent pas à la polentase vaseuse à pleurer des spartiates. On est pareils, on n’a pas le bon neurone, on ne comprend que ce qui est irréfutable : les nombres. Je m’endors plus facilement depuis que je sais qu’en maths il n’y a qu’une seule réponse à chaque question. » Voilà une autre forme de langage qu’utilise Léna Ghar pour transcrire la voix de sa narratrice. Elle transforme le monde en équations, en problème à régler mathématiquement pour essayer de la comprendre et tenter de trouver sa place dans l’humanité.

Inventivité du langage, trouvailles formelles , tout est mis en œuvre par Léna Ghar pour nous faire ressentir la profonde blessure, le trauma d’une enfant maltraitée. « Tumeur ou tutu » est un premier roman très original et audacieux sur un sujet difficile.

Les pizzlys de Jérémie Moreau

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Nathan, un jeune parisien, est chauffeur Uber et il s’épuise au volant pour subvenir aux besoins de sa famille. Il élève seul sa sœur Zoé et son frère Étienne suite au décès soudain de leur mère. Un jour, il prend en charge Annie, une vieille femme qui se rend à l’aéroport pour rejoindre sa terre natale, l’Alaska. Voilà quarante ans qu’elle l’a quittée pour vivre à Paris. Nathan s’endort au volant pendant sa course et provoque un accident. Personne n’est heureusement blessé mais la voiture est inutilisable. Le jeune homme n’avait même pas fini de la payer. Il sombre dans le désespoir et son avenir semble sans issue. Annie lui propose une porte de sortie surprenante : la fratrie va venir avec elle en Alaska le temps que Nathan remette sa vie et ses idées en place. Entre les jeux vidéos et leurs téléphones, Zoé et Étienne ne sont pas emballés par l’idée d’être coupés du monde au fin fond de l’Alaska.

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Jérôme Moreau nous donne à lire avec « Les Pizzlys » une fable écologique où les mythes et légendes sont très présents. Nathan, Zoé et Étienne se reconnectent à la nature, aux animaux notamment par le biais de leurs rêves. Le fantastique habite cette terre ancestrale. Mais l’Alaska n’est pas qu’une terre rêvée, elle est frappée par le changement climatique. Annie ne retrouve pas le village où elle a grandi. Les hommes ont déserté le lieu. La fonte des glaces modifie les paysages, les oiseaux migrateurs partent deux mois en avance, les grizzlys et les ours polaires s’accouplent pour donner des pizzlys.

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Ce qui fait la force et l’originalité de cette bande-dessinée est son travail sur la couleur. Rose, vert, violet dominent l’ensemble, des couleurs d’aurore boréale qui renforcent le côté onirique de l’intrigue. Cela donne des pages plastiquement magnifiques qui captivent le regard.

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« Votre « homme » a marché sur la lune, mais il ne sait plus habiter la terre« , c’est ce que Jérémie Moreau veut nous montrer dans sa bande-dessinée où il aborde le thème de l’écologie, d’un retour à la nature. Son travail graphique, surtout le choix des couleurs, m’a totalement séduite.

Les Tyson de May Sinclair

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Après une vie passée à l’étranger, Nevill Tyson, 36 ans, revient en Angleterre pour hériter de la vaste propriété de son oncle à Drayton Parva, une petite ville proche de Londres. Ce fils de tailleur ne doit sa réussite à personne d’autre qu’à lui-même et son héritage lui permet d’assouvir pleinement son ambition sociale. Rapidement, Nevill épouse Molly qui a 19 ans et une beauté renversante. « Mme Nevill Tyson ! Elle était une illusion et une distraction de la tête aux pieds ; sa beauté était pour vos sens une promesse que son intellect ne pouvait tenir. » Dans une petite ville comme Drayton Parva, les commérages vont bon train et les Tyson font un sujet idéal pour les habitants. Le couple n’est pas très bien assorti et Molly sait pertinemment que l’affection de son mari repose sur sa beauté (l’intérêt de leurs voisins également). Que se passera-t-il lorsque sa beauté se fanera ?

Après le fabuleux « Vie et mort de Harriett Frean » et l’excellent « Les trois sœurs », je retrouve avec grand plaisir May Sinclair et j’ai à nouveau été séduite par ce roman publié en 1898. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la romancière ne fait pas de cadeau à ses personnages (c’était déjà le cas avec Harriett Frean). La pauvre Molly est cruellement dépeinte comme une très belle potiche sans cervelle, très décorative et fascinante à regarder. Ce qu’elle désire réellement n’a que peu d’importance. Nevill est très versatile dans son amour pour Molly ; il fluctue tout au long du roman. May Sinclair, qui était suffragette, interroge bien évidemment la place de la femme, mais également l’institution du mariage. Pour des questions de respectabilité, Nevill se sent obligé de se marier. Dans cette histoire, Nevill, même s’il est peu aimable, est également à plaindre. Il voulait s’élever, quitter son milieu social d’origine, mais il comprendra, dans la douleur, que l’argent n’achète pas tout. Ses origines modestes restent un frein et il ne sera jamais vraiment accepté à Drayton Parva.

Comme dans ses autres romans, May Sinclair analyse finement et de manière poussée la psychologie de ses personnages. Ils ont une véritable épaisseur et leurs destinées, forcément tragiques, ne peuvent laisser le lecteur indifférent.

Après mes deux premières lectures de May Sinclair, j’espérais que d’autres traductions suivraient. La publication des « Tyson » m’a donc ravie : l’acuité du regard de May Sinclair, sa critique de la société patriarcale, son traitement sans concession des personnages sont à nouveau au rendez-vous dans ce roman.

Traduction Leslie De Bont

Histoire d’une enfant de Vienne de Ferdinand von Saar

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Au printemps 1870, le narrateur, un écrivain reconnu, assiste à un mariage dans sa ville de Dobling. La jolie Elise Schebesta, qu’il courtisa lorsqu’il était jeune, épouse un jeune homme ayant une entreprise de bois prospère . Le couple vécut quelques années heureux, du moins vu de l’extérieur. Car Elise Schebesta finit par abandonner son mari et ses deux enfants pour fuir avec son amant Leo Röber. Le narrateur aura des nouvelles de la jeune femme au fil des années de façon directe ou indirecte. Il sut ainsi que sa situation passa de la pauvreté à l’opulence grâce aux talents de spéculateur de son nouveau compagnon. Il apprit également qu’Elise, devenue Elsa, s’était lancée dans une carrière littéraire. Sa situation semble florissante, mais cela ne semble pas la rendre heureuse.

Après avoir publié “Le Lieutenant Burda”, les Editions Bartillat poursuivent la réédition de l’œuvre de Ferdinand von Sarr avec “Histoire d’une enfant de Vienne”. Comme dans le précédent roman, l’histoire d’Elise-Elsa nous est racontée par un tiers, ici un écrivain qui est le double de l’auteur. Le thème d’un monde qui touche à sa fin, qui change irrémédiablement, est au cœur de cette nouvelle. Elise en est le symbole. Elle a quitté une situation stable, bourgeoise pour suivre son amant. Elle est vue dans le roman comme une femme moderne, indépendante (dans une certaine mesure), qui abandonne le modèle traditionnel de la famille et se moque des conventions. Son livre, très autobiographique, se révèle très intime, très scandaleux. Le narrateur apprécie peu la modernité, l’attitude trop désinvolte, frivole d’Elise et la vulgarité de son texte. Il aurait aimé la protéger contre les dangers de cette modernité qu’il voit s’emparer de Vienne. La ville est en pleine rénovation urbaine (Dobling va devenir un arrondissement de la capitale autrichienne) ; le pouvoir de l’argent et des spéculateurs grandit depuis le krach boursier de 1873. Une mutation qui sera cruelle pour certains.

La monarchie autrichienne agonisante a permis à Ferdinand von Saar d’écrire des nouvelles saisissantes, sombres et aux personnages tourmentés que j’ai pris grand plaisir à découvrir.

Traduction Jacques Le Rider

Cinq heures vingt-cinq

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A Sittaford House, dans la région du Dartmoor, Mrs. Willett et sa fille Violet reçoivent quelques invités. Tous sont des voisins car les environs sont recouverts d’une épaisse couche de neige. Pour passer le temps, les hôtesses, installées depuis peu dans la région, proposent une séance de spiritisme. A 5h25, un terrible message venu de l’au-delà va plonger tout le monde dans l’effroi : le capitaine Trevelyan, propriétaire de Stafford House, serait mort. Le meilleur ami de celui-ci, le major Burnaby, se précipite dehors pour prendre des nouvelles du capitaine et le retrouve mort dans son bureau. L’inspecteur Narracott va mener l’enquête et il découvre immédiatement que Trevelyan a été assassiné. Il possédait une fortune colossale et l’un de ses neveux, James Pearson, est soupçonné. Sa fiancée, Emily Trefusis, refuse de le croire coupable et va enquêter en parallèle de l’inspecteur Narracott.

Il n’y a pas de personnage récurrent dans ce roman d’Agatha Christie et pourtant il a été adapté pour la télévision pour la série des Miss Marple. Ce n’est pas tellement étonnant car l’intrigue se déroule dans une toute petite communauté rurale où les commérages vont bon train. L’ouverture du roman m’a beaucoup fait penser à « Meurtre à l’anglaise » de Cyril Hare où les personnages étaient coincés dans un manoir en raison de la neige. Agatha Christie n’a pas choisi le huis-clos pour son intrigue mais la difficulté de se déplacer a bien évidemment son importance. Le rythme de « Cinq heures vingt-cinq » est un peu lent (peut-être également un effet de la neige) et son charme tient beaucoup au personnage d’Emily Trefusis. La jeune femme est très volontaire, dynamique et audacieuse. Un peu l’inverse de son fiancé qui semble beaucoup plus fataliste. Son enquête nous permet de découvrir une belle galerie de personnages qui bien sûr ont tous quelque chose à cacher !

« Cinq heures vingt-cinq » n’est pas le plus palpitant et le plus réussi des romans d’Agatha Christie. Mais ses personnages et l’atmosphère enneigée lui donnent beaucoup de charme et en font une lecture très plaisante.

Traduction Elisabeth Luc

Le Lieutenant Burda

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Le Lieutenant Burda approchait de la trentaine, il était un officier respecté, digne, un peu austère et très à cheval sur la question de l’honneur. Son allure était tout particulièrement soignée. « Le soin raffiné et en quelque sorte caché qu’il prenait de sa présentation, cela va s’en dire, était en dernier ressort étroitement lié à son souci d’impressionner l’autre sexe le plus favorablement possible et de ce point de vue, cela va également de soi, Burda se considérait comme irrésistible. Non qu’il fît de quelque manière étalage de cette conviction, ou qu’il se vantât de ses conquêtes comme certains parmi nous ne manquaient de le faire, il observait plutôt la plus grande discrétion en la matière et seuls quelques symptômes pouvaient le laisser entendre. » Le Lieutenant Burda, malgré son origine petite-bourgeoise, ne regardait que les femmes de l’aristocratie. C’est ainsi qu’il s’éprit d’une princesse de la haute société, une passion impossible.

Je découvre, avec cette nouvelle, la plume de Ferdinand von Saar (1833-1906) qui est souvent comparé à Maupassant. L’intrigue nous est racontée par un tiers, un autre officier qui partagea l’appartement de Burda à Vienne. Celui-ci voit peu à peu son ami perdre pied avec la réalité. Burda croit à la réciprocité de son amour, il en perçoit des signes partout. Le personnage s’aveugle, plonge dans la paranoïa et le délire de persécution.

« Le Lieutenant Burda » se déroule dans la première moitié des années 1850, dans une société viennoise engoncée dans ses traditions et dans une hiérarchie rigide. Les militaires, qui ont précédemment sauvé le pays, sont peu considérés, leurs soldes sont modestes. Il n’y a donc aucune chance pour qu’une princesse aussi prestigieuse puisse s’intéresser à notre pauvre lieutenant. La monarchie autrichienne, qui arrive bientôt à sa fin, s’accroche à ses principes comme l’explique parfaitement bien Jacques Le Rider, également traducteur du texte, dans sa riche postface.

Malheureusement méconnu en France, Ferdinand von Saar mérite d’être lu. On peut saluer le travail des Editions Bartillat qui nous permettent de découvrir l’écriture élégante, le pessimisme profond et le réalisme de cet auteur autrichien.

Traduction Jacques Le Rider

De rien ni de personne de Dario Levantino

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Rosario, 15 ans, habite Brancaccio, un quartier populaire de Palerme. Ses parents l’envoient dans un lycée d’un quartier huppé. Étant donné son origine sociale, il ne s’y fait aucun ami. Fils unique, solitaire, Rosario s’intéresse essentiellement à la littérature et à la mythologie. L’adolescent se découvre des talents comme gardien de but, comme son grand-père dont il porte le prénom. C’est dans le club de son quartier, le Virtus Brancaccio, qu’il va pratiquer le football. Mais ses dons vont lui attirer la colère de ses coéquipiers qui n’hésiteront pas à la brutaliser. Le fait de séduire la petite amie de l’autre gardien de but ne va pas améliorer sa côte de popularité.

« De rien ni de personne » est le premier roman de Dario Levantino, le deuxième tome de sa trilogie vient d’être publié en français. Ce roman d’apprentissage montre un passage à l’âge adulte difficile et douloureux. Ses relations avec ses camarades sont compliquées, Rosario n’est accepté nulle part. Il est également confronté aux mensonges de son père qui tient un magasin de sport où il vend des produits dopants. Il rentre tard, délaisse son épouse. Rosario ne semble jamais pouvoir rendre fière son père. Il a en revanche une magnifique relation avec sa mère faite de compréhension et de tendresse. Même ses premiers émois se passent dans la douleur.

Dario Levantino décrit avec beaucoup de réalisme la ville de Palerme, loin des clichés, entre splendeur et misère. « Brancaccio. Un avortement urbain, un non-lieu. Que venez-vous faire ici, stupides touristes ? Moi, qui y ai grandi en revanche, je marche avec assurance, je ne regarde pas les rues, je m’oriente à l’instinct. Des effluves de graisse, de poussière, d’oignon frit. Une odeur subtile, qui ronge, qui me connaît, celle de la mer. »

« De rien ni de personne » est un très beau premier roman réaliste dont le personnage principal, Rosario, est touchant et attachant.

Traduction Lise Caillat

Un espion à Canaan de David Park

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Michaël Miller, ancien diplomate, passe sa retraite paisiblement sur la côte Est des États-Unis. Un jour, il reçoit un DVD par la poste qui va le replonger quarante ans en arrière. En 1973, après la fin de ses études, il se retrouve en poste à Saïgon. Il est principalement employé pour des traductions, il reste loin du terrain et profite des réceptions données par ses compatriotes. Mais la situation est en train de basculer, la ville va bientôt tomber aux mains du Viêt-Cong et sombrer dans le chaos. Dans cette période troublée, Michaël croise la route d’Ignatius Donovan qui le recrute pour des missions de la CIA. Le jeune homme timide va devoir se confronter à la dure réalité de la guerre ce qui sera source de regret et de culpabilité pour le reste de ses jours.

« Voyage en territoire inconnu », le premier roman traduit en français de David Park, m’avait séduite et émue. « Un espion en Canaan » nous propose un univers très différent, nous sommes ici plutôt du côté de Graham Greene et d’un roman d’espionnage mélancolique. Au cœur du livre est la confrontation entre deux hommes aux caractères et expériences opposés. Michaël arrive sans expérience à Saïgon, il ne possède que le savoir appris dans les livres. Ses idéaux vont se heurter violemment à l’attitude de Donovan, plus brutal et rude (une scène d’interrogatoire, extrêmement réussie, souligne parfaitement l’opposition des deux hommes). Mais où placer la morale en temps de guerre ? Donovan n’était-il pas plus réaliste dans sa manière d’agir ? « Un espion en Canaan » interroge la notion de culpabilité, de rédemption que cherchera Michaël toute sa vie. « Toutes nos vies devraient peut-être s’accompagner d’une ultime repentance – repentance pour les choses qu’on regrette, pour toutes les fois où on n’a pas été à la hauteur. Pour avoir été trop souvent timoré et avoir vécu sous la férule d’autrui. Pour les fois où on a mal agi, même si on continue de se trouve des excuses pour ces manques. »

« Un espion à Canaan » est le portrait subtil de deux âmes prises dans la tourmente de l’Histoire et la culpabilité qui découle d’une telle période. C’est également celui de la chute de Saïgon, de son délitement parfaitement décrit par David Park.

Traduction Cécile Arnaud