Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson

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« La dernière caisse est une caisse de livres. Si on me demande pourquoi je suis venu m’enfermer ici, je répondrai que j’avais de la lecture en retard. » C’est l’une des nombreuses raisons qui ont poussé Sylvain Tesson dans une cabane au bord du lac Baïkal où il resta durant six mois. « Dans les forêts de Sibérie » est le journal de ce voyage immobile. Lassé du bruit du monde, des mondanités et des courses à faire, Sylvain Tesson cherche la solitude, le silence pour reconquérir le temps qui passe. « Pour parvenir au sentiment de liberté intérieure, il faut de l’espace à profusion et de la solitude. Il faut ajouter la maîtrise du temps, le silence total, l’âpreté de la vie et le côtoiement de la splendeur géographique. L’équation de ces conquêtes mène en cabane. »

Après avoir beaucoup voyagé, Sylvain Tesson veut trouver la sérénité dans une vie sobre qui se concentre sur des gestes simples : pêcher, se balader autour du lac, lire, boire de la vodka, observer la nature et ses habitants. Parfois, Sylvain Tesson part à la rencontre de ses lointains voisins pour ne pas se couper totalement de la compagnie des hommes. L’auteur décrit avec acuité les mouvements de la nature, les effets de l’hiver. Il n’en oublie pas la nature humaine, l’absurdité de nos vies contemporaines qui nous entrainent dans un rythme effréné et débilitant.

Le choix de Sylvain Tesson ne peut être appliqué à chacun, il n’y a d’ailleurs aucune volonté d’exemplarité dans son récit. Il n’est jamais moralisateur, le repli loin du monde est sa solution personnelle pour dompter le passage du temps et reprendre possession de ses pensées. La contemplation lui permet de se retrouver, l’âpreté de la vie en Sibérie le dépouille de ses oripeaux d’homme occidental moderne. La lecture de ce journal apaise, ces méditations sur notre temps apporte du recul et donne à réfléchir.

« Dans les forêts de Sibérie » est le récit limpide d’un retrait du monde, d’une parenthèse pour arrêter le temps et s’offrir une méditation sur la société dans laquelle nous évoluons. Un livre nécessaire, intelligent à la plume brillante. Et « tant qu’il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu.« 

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Tu sais ce qu’on raconte… de Gilles Rochier et Daniel Casanave

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Tu sais ce qu’on raconte, le môme Gabory est de retour en ville. C’est ainsi que débute la rumeur. Chacun pense l’avoir vu. Chacun a un avis sur la raison qui l’a fait partir : un accident de la route qui a coûté la vie à une adolescente. Le fils Gabory est-il responsable ou non ? Que revient-il faire alors que sa famille n’habite plus dans la région ? Les questions se multiplient, la rumeur enfle, la tension monte de plus en plus.

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« Tu sais ce qu’on raconte… » est une formidable bande-dessinée qui démonte le mécanisme de la rumeur. L’excellente idée de cette BD est de faire parler les habitants de la ville d’une seule et même voix. Chaque propos d’un habitant poursuit ou rebondit sur ce qu’a dit le précédent. Chacun a un avis définitif sur la question et tient à l’exprimer aux autres même s’il ne connaît rien à l’affaire. Les propos contradictoires montrent à quel point la rumeur est alimentée par les fantasmes, les peurs, les aigreurs des uns et des autres. La rumeur prend la place de la vérité et emporte tout sur son passage. Les protagonistes de l’affaire ne sont plus là mais qu’importe, cela n’empêche personne de parler. C’est d’autant plus symptomatique dans une petite ville de province. Tous les habitants se connaissent plus ou moins. Chacun pense connaître la vie de ses voisins.

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Avec une palette de tons réduits et un dessin rapide, « Tu sais ce qu’on raconte… » fait mouche. La tension monte progressivement et nous tient en haleine. La bande-dessinée se lit rapidement, trop même car j’aurais aimé qu’elle dure plus longtemps tant son ton est juste.

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Lagos lady de Leye Adenle

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Guy Collins est un journaliste londonien envoyé au Nigéria pour suivre les élections. Un soir, il sort dans un bar malgré les avertissements donnés à l’hôtel. Il aurait dû les écouter puisqu’à l’extérieur est découvert le corps d’une prostituée. Elle a été jetée dans le caniveau et ses seins ont été tranchés. La police arrive sur les lieux et embarque tous les témoins dont le pauvre Guy. C’est une femme qui vient le sortir de là. Anaka travaille dans une association qui vient en aide aux prostituées. L’aide d’un journaliste serait la bienvenue. Anaka va demander à Guy d’enquêter avec elle sur le meurtre de la femme mutilée.

« Lagos lady » est un premier roman et il mêle tous les ingrédients d’un bon polar : la corruption, les trafics en tout genre, une police à la limite de la légalité, des bas-fonds plus noirs que noirs, des héros téméraires, un rythme haletant et une critique sociétale. Leye Adenle laisse à voir une société nigériane totalement gangrenée par l’argent et par une terrifiante violence. Tout semble permit pour s’enrichir et obtenir du pouvoir. La place des femmes est également au centre du roman. Pour s’en sortir, pour aider leurs familles, les filles n’ont pas le choix : elles se prostituent. La prostitution étant hypocritement interdite au Nigéria, les filles vivent dans l’illégalité et à la merci de tous. Le constat de Leye Adenle est glaçant, toutes les couches de la société, des notables aux petits malfrats, participent à la violence de la société nigériane.

« Lagos lady » a néanmoins quelques défauts. Leye Adenle a construit un roman extrêmement foisonnant avec de très nombreux personnages. C’est un peu trop, certaines histoires se rajoutent au mille-feuilles sans apporter grand chose à l’intrigue principale. Un peu d’épure aurait donner plus de fluidité au récit. De même, était-il bien nécessaire de faire naître une histoire d’amour dans tout ce chaos ? Leye Adenle n’assumait-il pas la noirceur de son histoire et souhaitait-il l’adoucir ? Cela m’a paru totalement superflu et inutile à l’intérêt du roman.

« Lagos lady » est un premier polar plutôt convainquant et prometteur malgré les trop nombreuses ramifications de son intrigue.

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Il était une fois l’inspecteur Chen de Qiu Xiaolong

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L’inspecteur Chen a grandi au temps de la Révolution culturelle sous Deng Xiaoping. Il a vu son père accusé, sa famille plus basse que terre. Chen apprendra à se plier aux ordres de l’Etat. C’est ainsi qu’il se retrouve assigné à un poste de traducteur au commissariat de police. Il se consacre sagement aux tâches qu’on lui assigne jusqu’à ce que le meurtre d’un commerçant ne le fasse réagir. L’affaire réveille les souvenirs de son père et de l’humiliation qu’il a vécu. Le simple gratte-papier va peu à peu se muer en détective.

« Il était une fois l’inspecteur Chen » est le dixième livre où Qiu Xialong met en scène l’inspecteur Chen. Ici, il s’agit plus d’un recueil de nouvelles que d’un roman. Au cœur du livre se trouve la première enquête de Chen. Il y développe son intuition, apprend à enquêter, à interroger. L’histoire en elle-même est intéressante et bien menée. Elle souligne bien l’ambiance délétère de la Chine de cette époque, le climat de suspicion permanent. Une Chine où il ne faut ni s’élever socialement, ni intellectuellement.

Le reste des nouvelles dresse le portrait de cette Chine populaire qui, sous couvert d’égalité, humiliait, anéantissait des individus et leur famille. Ces textes dévoilent également la personnalité de l’inspecteur Chen marqué par son enfance et aimant passionnément la cuisine de son pays. N’ayant jamais lu de roman de Qiu Xiaolong, je n’ai pas vraiment été captivée par ces différents textes. Même si les nouvelles donnent à voir un aspect historique et terrible de Shanghai, tout cela manque singulièrement d’enquête et de suspens.

« Il était une fois l’inspecteur Chen » est plus un portrait de la Chine populaire qu’un polar. L’aspect historique est certes intéressant mais je conseillerais ce livre en priorité aux admirateurs de l’inspecteur Chen.

 

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Bâtard de Max de Radiguès

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L’histoire débute dans un snack où April vient acheter des tacos pour elle et son fils Eugene. Mais un homme dans la file d’attente la reconnaît et l’appelle « May ». April fuit le snack pour retrouver son fils dans un motel où ils se sont installés. Il faut faire les bagages et décamper dare-dare. April et Eugene sont recherchés par la police de plusieurs états. Ils ont en effet participé à un braquage d’envergure : cinquante-deux banques à la même heure le même jour. Mais il semble que la police n’est pas la seule à poursuivre la jeune femme. L’un des braqueurs semble vouloir garder l’ensemble du butin pour lui seul et élimine tous les autres. Commence alors une cavale pour April et Eugene qui doivent sauver leur peau.

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« Bâtard » est une bande-dessinée en format poche au dessin épuré et tout en noir et blanc. J’ai beaucoup apprécié le contraste entre la douceur du dessin, tout en aplats, et la violence de ce qu’il raconte. April et Eugene sont poursuivis par des hommes dangereux, qui ont comme seul but de les tuer. April n’hésite d’ailleurs pas utiliser cette même violence pour se défendre. Elle s’avère assez extrémiste. Max de Radiguès nous donne à lire une bande-dessinée rythmée, extrêmement fluide à lire. Il utilise des principes assez cinématographiques avec des gros plans, des dessins qui occupent une double-page. Cela donne des moments d’accélération à son intrigue.

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Même si « Bâtard » est bel et bien un polar, Max de Radiguès n’a pas oublié de traiter la psychologie de ses personnages. La relation entre April et Eugene est au cœur de la bande-dessinée et elle s’avérera complexe et très étrange. Je me suis très rapidement attachée à ces deux personnages au parcours cabossé.

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« Bâtard » est une bande-dessinée très prenante, très bien rythmée et dont l’intrigue est parfaitement construite.

 

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Le jour d’avant de Sorj Chalandon

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Le 27 décembre 1974, un coup de grisou tue quarante deux mineurs à la fosse St Amé de Liévin-Lens. Un 43ème meurt de ses blessures en janvier 1975. Il s’appelait Joseph Flavent. Son frère, Michel, ne se remettra jamais de son décès. Il vénérait son frère et ne supporte pas que celui-ci ne soit pas comptabiliser parmi les morts de la mine. Joseph n’a pas eu droit à l’enterrement collectif et aux honneurs de la République. Peu de temps après, le père de Joseph et Michel se suicide et laisse un message à son fils cadet : « Venge-nous de la mine ». Michel, qui a 16 ans au moment du drame, passe sa vie à recueillir des informations sur les dysfonctionnements de la mine. La catastrophe aurait pu être évitée et les responsables de la mine auraient du être jugées pour négligence. Michel, devenu adulte, est prêt à prendre sa revanche sur les Houillères.

Les livres de Sorj Chalandon sont des colères, des rages qu’il met en mots. « Le jour d’avant » est un hommage, une stèle dressée pour rendre justice aux mineurs de la fosse St Amé. Grâce à de très nombreux détails, à un travail documentaire fouillé, nous prenons conscience du quotidien des mineurs, de la dureté de leurs conditions de travail mais également de la solidarité qui existait entre eux. Il y avait beaucoup de dignité chez ses ouvriers qui aimaient leur travail et leur horizon de terrils. Les quarante deux mineurs morts sont à imputer à l’avidité des directeurs de la mine et c’est ce que dénonce avec force Sorj Chalandon.

Mais ce roman comporte également un pan psychologique très marqué. Le héros, Michel Flavent, s’avère plus complexe qu’il n’y parait au départ. C’est un homme détruit par la mort de son frère et qui a l’esprit durablement perturbé. Et Sorj Chalandon écrit un formidable roman sur la culpabilité, celle qui ronge le cœur comme la rouille et qui aveugle. Un sentiment qui écrase tout sur son passage et décide de toute une vie. La psychologie de Michel est finement analysée et amène Sorj Chalandon à prendre son lecteur par surprise pour donner encore plus d’épaisseur à son roman.

C’est à nouveau avec une écriture sèche, sans maniérisme que Sorj Chalandon réussit à nous émouvoir. « Le jour d’avant » est un mélange de colère, de tristesse, c’est un bel hommage rendu à l’ensemble des mineurs qui ont laissé leurs vies au fond de la mine : ceux morts dans la fosse St Amé et ceux morts à petit feu de silicose.

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Souvenirs de la marée basse de Chantal Thomas

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« De même que Colette écrit de Sido, sa mère, qu’elle a deux visages : son visage de maison, triste, et son visage de jardin, radieux, ma mère a deux visages : son visage de maison, obscur, et son visage de natation, lumineux. » Au travers de courts chapitres, Chantal Thomas évoque la personnalité de sa mère, Jackie. Du grand canal de Versailles où elle plongea, à Nice en passant par Arcachon, Jackie ne pense qu’à nager. L’eau, la mer, l’élément où elle peut évoluer librement et où elle peut tout oublier. Jackie est un personnage énigmatique, mystérieux pour sa petite fille. Elle est une femme au foyer qui étouffe, qui ne supporte pas le poids de son quotidien d’épouse et de mère. La natation est comme une fuite perpétuelle, comme un contre-point à une vie ennuyeuse. Chantal et sa mère n’arrivent pas à communiquer, il y a un mur de silence entre elle. Peut-être la mélancolie de Jackie l’empêche-t-elle d’être proche, d’être affectueuse. Mais Jackie a transmis à sa fille sa passion pour l’eau et la natation. Un goût commun qui les lie malgré tout. Le seul moment où la communication semble possible entre elles deux est paradoxal. Chantal Thomas vit alors à New York et elle échange de très nombreuses cartes postales avec sa mère.

En plus d’être un somptueux portrait de sa mère, « Souvenirs de la marée basse » est également le récit de l’enfance de Chantal Thomas. C’est un texte qui parle des découvertes de l’enfance, des choses qui fondent la personnalité de l’auteur : la plage, l’infinie beauté de la mer, la sensualité des sensations, la beauté de l’instant, l’émerveillement face à une amie à l’imagination fertile. Les images, les émotions semblent intactes dans l’esprit de l’auteure. Des réminiscences, des souvenirs qu’elle semble chérir et qu’elle nous livre aujourd’hui pour notre plus grand plaisir. Il faut souligner la suprême élégance de la plume de Chantal Thomas, l’infinie délicatesse de sa prose.

« Souvenirs de la marée basse » est un livre magnifique : évocation de l’enfance, de la figure de la mère, de la liberté offert par l’eau et la natation. Un livre mélancolique et lumineux à la fois.

Le fleuve des brumes de Valerio Varesi

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« Une eau fine glissait doucement du ciel. On apercevait avec difficulté le réverbère du cercle nautique à travers les gouttes qui tombaient, en dansant, sur la digue principale du fleuve : rien d’autre qu’un fanal pour les chalands des sableurs qui naviguaient dans le noir, de mémoire. » La pluie d’hiver fait grossir le Pô dans la région de Mantoue. Dans une petite ville au bord du fleuve, les anciens du cercle nautique surveillent la montée des eaux. Ils attendront le dernier moment pour évacuer. Une chose les intrigue : la péniche du vieux Tonna circule sur le Pô. La lumière de la cabine est allumée mais l’on n’aperçoit personne à la barre. La péniche semble dériver. A quelques kilomètres de là, le commissaire Soneri est appelé à l’hôpital où un vieil homme s’est défenestré. Le commissaire n’est pas convaincu qu’il s’agisse d’un suicide. L’homme qui vient de mourir se nommait Decimo Tonna. Il s’agit du frère du marinier dont la péniche dérive sur le fleuve. Ce dernier est d’ailleurs introuvable. Les deux disparitions ne semblent pas pouvoir être une coïncidence.

Le commissaire Soneri est le héros récurrent d’une série de romans qui n’avait pas encore été traduite en français. Le commissaire est un personnage un brin mutique, opiniâtre face à sa hiérarchie et au juge d’instruction, il suit son idée quoiqu’il advienne. Ce qui rend le personnage sympathique est son amour pour la cuisine, les vins italiens. Dans ce roman, il passe beaucoup de temps dans une auberge où sont servis des plats traditionnels qui ravissent les papilles de notre commissaire.

Si vous aimez les polars au rythme frénétique, au suspens insoutenable, passez votre chemin. « Le fleuve des brumes » déroule lentement son intrigue. Le rythme du roman se cale sur celui du Pô. Celui-ci est vraiment un des personnages du livre. Il irrigue les pages du livre, Valerio Varesi a l’art de décrire, de faire sentir une atmosphère. La brume, l’humidité nous encerclent au fil des pages.

L’enquête est classique, sa source remonte à la République de Salò, mais il est très plaisant de voir évoluer le commissaire Soneri dans le brouillard hivernal de la vallée du Pô.

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Point cardinal de Léonor de Récondo

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Mathilda est installée au volant de sa voiture après une soirée au Zanzi Bar. Au son de la voix de Melody Garbot, Mathilda se déshabille. Elle redevient Laurent, marié à Solange et père de deux enfants. Sans se l’avouer, depuis toujours, Laurent se sent étranger à son corps. Mais ce dernier a fini par se rebeller. Laurent était perclus de douleurs inexpliquées. Pour se soulager, il se met à faire du sport, du vélo à haute dose. « Il reprenait son corps en main, les effets étaient grisants. Muscles affinés, peau tendre et surtout jambes épilées. Quand Solange l’avait vu sortir de la salle de bains les jambes rasées, elle l’avait regardé, éberlué. Il avait justifié son geste par la prise au vent – oui, même en salle, avait-il ajouté, et la transpiration se répartit mieux, tu sais. C’est comme ça, dans la famille des cyclistes. Elle s’était gentiment moquée de lui, il n’y avait prêté aucune attention. Maintenant, il ne se rase plus, il s’épile à la cire. Ses molettes luisants et lisses lui procurent, quand il se caresse, une sensation de plaisir indéfinissable, une vague chaude qui le plonge au plus profond de son enfance, quand tout lui semblait encore possible. » L’évidence s’impose petit à petit à Laurent : il est une femme. Mais, son être véritable vit encore dans la clandestinité et derrière les murs du Zanzi Bar. un jour, Solange découvre un long cheveu blond sur Laurent. Elles s’imagine qu’il la trompe, le suit et découvre l’existence de Mathilda.

Léonor de Récondo s’est attaquée à un sujet délicat et risqué. Mais son écriture limpide, sa subtilité à étudier les réactions des uns et des autres font de ce roman une réussite. Les mots accompagnent la mue de Laurent. Léonor de Récondo instaure un jeu subtil entre les pronoms personnels masculin et féminin. Ce jeu entre les deux personnalités de Laurent ouvre d’ailleurs le roman de façon remarquable avec cette scène de dépouillement dans la voiture.

Laurent est un personnage complexe. Il a la certitude absolue d’être une femme et sa détermination s’exprime clairement. Mais il souhaite également continuer à être un père et il ne semble pas vouloir perdre Solange. Une fois la décision prise d’être véritablement une femme, Laurent ne se cache plus, il assume totalement sa transformation et il pense que l’évidence va s’imposer à tous naturellement. Et ce qui est intéressant dans le roman de Léonor de Récondo, c’est qu’elle n’oublie pas l’entourage de Laurent. Son évidence à être une femme est une violence inouïe pour sa femme, ses deux enfants et ses collègues. L’auteure saisit chaque mouvement de l’âme : l’incompréhension, la colère, le rejet, la compassion. Elle réussit à rendre toute la complexité d’une telle situation.

Le corps est encore une fois au cœur du roman de Léonor de Récondo comme dans « Pietra viva » et « Amours ». Le corps impose ses désirs avec force, bouleversant tout sur son passage. La plume limpide de l’auteure rend compte des émotions de chacun et ne cache rien de la violence pour chacun que représente la renaissance de Laurent. Un livre sobre, lumineux sur ce problème d’identité si délicat.

Heurs et malheurs du sous majordome Minor de Patrick de Witt

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Lucy Minor espère que quelque chose arrive dans sa vie. Mal-aimé, il passe son temps à réinventer la réalité, à l’embellir pour se donner un rôle important. C’est donc sans regret qu’il quitte sa ville natale lorsqu’on lui propose de travailler au château des Von Aux. Après un voyage en train, Lucy est accueilli au château par le majordome M. Olderglough. Le jeune homme sera placé sous ses ordres. Une seule autre personne fait partie du personnel : Agnès, la cuisinière. Lucy découvre un endroit extrêmement étrange et lugubre. Il est au service du comte mais M. Olderglough lui déconseille de le rencontrer. La ville, se situant au bas du château, n’est également pas sans surprise. Lucy y fait la connaissance de deux voleurs invétérés, de soldats combattant pour une raison inconnue et surtout de la charmante Klara. Il en tombe éperdument amoureux et rentre ainsi en concurrence avec Adolphus à qui elle est promise.

L’univers déployé par Patrick de Witt est extrêmement original et singulier. Son roman mélange les genres. Il tient à la fois du conte façon frères Grimm, du roman gothique et du roman initiatique. Les aventures rocambolesques, les rencontres avec des personnages ubuesques et improbables vont rythmées le récit de Patrick de Witt. Le lecteur et Lucy lui-même vont de surprise en surprise, l’ennui n’est pas de mise au château Von Aux ! « Heurs et malheurs du sous-majordome Minor » m’a fait penser aux aventures de Candide. Lucy, comme le héros de Voltaire, devra braver de nombreux obstacles pour conquérir et garder son amoureuse.

Le roman est constitué de courts chapitres rendant le récit rythmé, dynamique. A la manière du conte de Voltaire, Patrick de Witt écrit une parodie farfelue et éminemment drôle. On peut y voir également une certaine influence de la littérature anglaise tendance Tom Sharpe. L’absurde n’est jamais loin chez Patrick de Witt.

« Heurs et malheurs du sous-majordome Minor » m’a permis de découvrir la plume originale et fantasque de Patrick de Witt. Je ne tarderai pas à lire son précédent roman « Les frères Sisters » qui est en cours d’adaptation par Jacques Audiard.