Bilan livresque et cinéma d’octobre

octobre

Sept livres m’ont accompagnée durant le mois d’octobre et certains sont des merveilles :

-J’ai retrouvé avec grand plaisir Hadrien Klent et son personnage Emilien Long dans « La vie est à nous » dont le propos est toujours aussi réjouissant ;

-« Yellowface » de Rebecca F. Kuang à la narration maligne mais qui s’est révélé moins accrocheur que ce que j’espérais ; 

-J’ai découvert les trois premiers textes de Gabriella Zalapi qui forment une passionnante et subtile biographie familiale et dont le deuxième volet, « Willibald », a été un gros coup de cœur pour moi ;

-Autre coup de cœur de ce mois d’octobre, « La petite bonne » de Bérénice Pichat d’une construction et d’une sensibilité remarquables ;

-« Long Island » de Colm Toibin qui nous fait retrouver avec grand plaisir les personnages de « Brooklyn ». 

J’ai vu huit films durant le mois d’octobre dont voici mes préférés :

Souleymane

Souleymane n’a jamais le temps de souffler. Livreur à vélo, il pédale comme un fou dans les rues de Paris pour faire le plus de courses possibles. Le jeune guinéen sans papiers sous-loue le compte d’un autre qui doit lui reverser une petite part de ses commissions. Mais Souleymane doit sans cesse le relancer. Il a besoin de cet argent pour payer l’homme qui lui a écrit son « histoire », celle qui lui permettra d’obtenir ses papiers lors de son audition à la préfecture. En attendant cette date, Souleymane pédale, court après le car qui l’emmène chaque soir au centre social où il passe la nuit.

« L’histoire de Souleymane » est un film immersif, jamais la caméra ne quitte Souleymane. Le spectateur est en apnée de bout en bout jusqu’à la bouleversante scène finale où enfin Souleymane est assis, posé lors de son entretien à la préfecture. Le film est tendu, stressant tant la vie du jeune homme peut basculer en un clin d’œil (une commande refusée par une cliente par exemple). Il se bat, se débat pour rester digne, pour gagner le droit de travailler légalement, contre la moquerie des policiers, les rebuffades d’un restaurateur. Abou Sangaré incarne de manière remarquable Souleymane, il est formidablement émouvant et pour cause car cette histoire est très proche de la sienne. Un film humaniste, réaliste à ne pas manquer.

The outrun

A presque 30 ans, Nora revient s’installer chez sa mère dans les îles Orcades. Après avoir fui une famille dysfonctionnelle en raison de la bipolarité du père, la jeune femme quitte Londres où elle fait des études de biologie. L’alcool a peu à peu ravagé sa vie, son couple. Elle retrouve ses parents divorcés, son père vit seul dans une caravane et est berger, sa mère s’est réfugiée dans la foi. Les relations entre les membres de cette famille restent tendues et difficiles. Une opportunité va s’offrir à Nora : la Société Royale de Protection des Oiseaux lui propose d’aller observer le « roi caille » sur une île encore plus sauvage. Elle se retrouve quasiment coupée du monde, au milieu d’une nature rude et hostile.

Saoirse Ronan est à l’origine de ce projet d’adaptation de « L’écart » d’Amy Liptrot. La réalisatrice Nora Fingscheidt magnifie le texte avec des choix de réalisation pertinents. La rédemption du personnage principal est racontée de façon déstructurée, son passé et ses excès, sa plongée dans l’alcool apparaissent par brimes. Le personnage se dévoile petit à petit. La beauté infinie des paysages, l’apaisement qu’ils procurent, contrebalancent les images douloureuses du passé. Sur cet archipel du nord de l’Écosse, la réalisation se fait sensorielle, les bruits notamment sont essentiels et enveloppent le personnage. Saoirse Ronan est extraordinaire, époustouflante dans le rôle de Nora. « The outrun » est l’intense récit d’une guérison dans des paysages à couper le souffle et servi par une actrice extrêmement talentueuse.

Et sinon :

  • « Le robot sauvage » de Chris Sanders : Le robot Rozzoum 7134, dite « Roz » est envoyé sur une île sauvage. Étant un robot de services, Roz cherche une mission à remplir. Mais elle ne fait qu’effrayer les animaux qui peuplent l’île. Suite à un accident, elle se retrouve avec un œuf orphelin. Un oisin, nommé Joli-bec, en sort et Roz trouve alors un but : apprendre à nager et à voler à Joli-bec pour qu’il puisse rejoindre les autres oies au moment de la migration. Elle sera aider par un malin et sympathique renard. Les studios Dreamworks nous offre un magnifique récit d’apprentissage. Les décors luxuriants et magnifiques de  l’île sont peints et se mélangent parfaitement avec les animations en 3D. L’histoire est celle de l’apprentissage aussi bien de Joli-bec que de Roz mais aussi des autres animaux qui doivent apprendre à cohabiter pour survivre. « Le robot sauvage » est également une belle fable écologiste sur l’importance de la conservation de la nature (tout en ne cachant pas la dure loi de la chaine alimentaire). Des personnages attachants, de belles techniques d’animation, « Le robot sauvage » est une belle réussite.

 

  • « Barbès little Algérie » d’Hassan Guerrar : Malek s’installe à Barbès pendant la crise du covid. Sa boutique d’informatique est fermée et il essaie de travailler de chez lui en prodiguant des conseils à distance. Lui, qui a coupé les ponts avec sa famille restée au pays, il se retrouve au cœur de la communauté algérienne. Il finit par créer des liens avec les figures du quartier. Bientôt son neveu débarque pour passer un entretien à la Sorbonne. Son oncle le prend sous son aile d’autant plus que le dealer du quartier s’intéresse à lui. Hassan Guerrar montre à merveille la vie de Barbès, la gouaille de ses habitants, la solidarité mais aussi les petites magouilles et les grands trafics. Il y a beaucoup de chaleur, d’humour dans ce film même si un drame s’y  déroule. Les figures du quartier sont attachantes et Sofiane Zermani est absolument formidable dans le rôle de Malek.

 

  • « Sauvages » de Claude Barras : Kéria, 11 ans, recueille un bébé orang-outan qu’elle nomme Oshi. Sa mère a été tuée par des ouvriers de l’exploitation forestière qui est en train de s’attaquer à la forêt de Bornéo. La jeune fille va être encore plus sensibilisée à ce problème avec l’arrivée de son cousin Selaï, issu d’une famille nomade du peuple penan. Ses parents veulent le protéger du conflit qui les opposent à ceux qui détruisent leur territoire. « Sauvages » est le deuxième film d’animation de Claude Barras, « Ma vie de courgette » était une merveille de délicatesse. Il montre la découverte par Kéria de ses origines et des combats de sa mère trop tôt disparue. Le film n’est pas manichéen puisque la modernité de s’y oppose pas forcément à la nature sauvage et sa préservation. Parfois la technologie peut aider ! En plus de la beauté de la nature qu’il faut défendre, « Sauvages » parle de liens familiaux avec beaucoup de sensibilité.
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  • « Miséricorde » d’Alain Guiraudie : Jérémie est de retour dans son village des Cévennes. Il est revenu pour assister à l’enterrement du boulanger, qui a été son patron. Le jeune homme s’installe chez la veuve du défunt, Martine. Il revoit d’anciens camarades de classe comme le fils du défunt qui finit par s’inquiéter de son séjour prolongé chez sa mère. Les films d’Alain Guiraudie sont déstabilisants. « Miséricorde » fait penser au « Théorème » de Pasolini. Jérémie vient perturber la vie de son paisible village et réveille le désir de tous les habitants (prêtre compris !). Il n’a d’ailleurs pas besoin d’être assouvi et fonctionne surtout à sens unique. Sa présence dérange également et un meurtre sera commis dans les bois. Mais l’intrigue ne tourne pas au tragique, l’humour pince-sans-rire, l’amoralité et le fantasque restent de mise. Étrange, surprenant, perturbant, « Miséricorde » confirme le talent singulier d’Alain Guiraudie.

 

  • « Quand vient l’automne » de François Ozon : Vivant depuis longtemps à la campagne, Michelle est une retraitée pleine d’énergie, qui aime à se balader avec son amie Marie-Claude, à aller à la messe et surtout à recevoir son petit-fils. Sa fille Valérie vient justement lui emmener pour les vacances. Malheureusement, le repas se termine mal puisque Valérie finit à l’hôpital après avoir mangé les champignons cuisinés par sa mère. Leur relation était déjà tendue, l’incident jette de l’huile sur le feu. « Quand vient l’automne » a une ambiance chabrolienne, venimeuse comme les champignons cueillis par Michelle. Le drame couve, le trouble s’installe petit à petit autour de Michelle qui semble pourtant une grand-mère respectable et paisible. Hélène Vincent joue à merveille l’ambiguïté de son personnage, aussi rassurante qu’inquiétante. Michelle a choisi sa famille avec Marie-Claude et son fils sorti de prison, loin de la cruauté de sa propre fille. Thriller aux airs de chronique familiale, le dernier film de François Ozon séduit tout en souffrant de quelques longueurs.

 

  • « Lee Miller » d’Ellen Kuras : Un journaliste, dont on comprend rapidement son lien avec celle qu’il a en face de lui, interroge Lee Miller sur son parcours. Il s’attarde surtout sur la période de la deuxième guerre mondiale où la photographe décida de rejoindre le front pour le documenter. Le destin fascinant et incroyable de Lee Miller valait bien un biopic et on comprend la volonté de Kate Winslet de la remettre en lumière. Elle produit le film et interprète la farouche ténacité de la photographe. Le film est très didactique, trop classique pour cette femme si libre. Rien à reprocher à Kate Winslet mais la narration manque de subtilité, tout est très appuyé et certains moments sont gênants (celui où Lee Miller parle des violences sexuelles dont elle fut la victime enfant tombe comme un cheveu sur la soupe). Tant mieux si le film permet à un large public de découvrir le travail de la photographe mais Lee Miller méritait mieux.

 

 

 

 

Yellow face de Rebecca F. Kuang

Yellowface

June Hayward et Athena Liu se sont connues à Yale et sont toutes deux écrivaines. Mais elles ne rencontrent pas le même succès. Athena est devenue la nouvelle étoile montante de la littérature américaine dès son premier roman alors de June a connu un échec avec le sien. Les deux jeunes femmes continuent néanmoins à se fréquenter. Alors qu’elles passent une fin de soirée chez Athena, celle-ci s’étouffe avec un morceau de pancake. June essaie de l’aider, appelle les secours mais son amie décède devant ses yeux. Choquée par l’évènement, Elle n’en oublie pas pour autant de s’emparer du manuscrit qui traine sur le bureau. Il s’agit du prochain roman d’Athena, et si June se l’appropriait ?

Dans « Yellowface », Rebecca F. Kuang évoque avec férocité le monde de l’édition américaine, en décortique les rouages et en souligne la cruauté pour ceux qui ne rencontrent pas le succès. L’autrice aborde également le thème de l’appropriation culturelle (le dernier roman d’Athena parle des travailleurs chinois pendant la 1ère guerre mondiale et June est blanche), le rôle des réseaux sociaux et des haters qui peuvent ruiner une réputation en quelques posts.

« Yellowface » ne s’est pas révélé aussi accrocheur que je l’espérais et je lui ai trouvé quelques longueurs. Ce qui est néanmoins très intéressant est le personnage de June qui est la narratrice de l’intrigue et n’est bien entendu pas fiable du tout.  Elle justifie ses actes durant tout le roman, arrivant à nous faire compatir à ses malheurs. Sans remords, June traverse les évènements avec une incroyable arrogance et est un personnage totalement détestable !

Rebecca F. Kuang parle dans son roman de thématiques très actuelles concernant le monde éditorial au travers d’un thriller plutôt malin bien qu’un peu long.

Traduction Michel Pagel

Ironopolis de Glen James Brown

Ironopolis

« Teeside était une ville de métallurgistes à l’époque, Ironopolis, on l’appelait : plus de 40 000 personnes à la fleur de l’âge qui travaillaient dans les forges, et le ciel rougeoyait toute la nuit. Par contre le boulot était rude. » Mais au fil du temps, des décisions politiques, les forges ont été démantelées plongeant les habitants dans la précarité. Les logements sociaux ne sont plus entretenus, la ville périclite. Et d’ailleurs, des promoteurs immobiliers ont décidé de racheter les vieux bâtiments pour en construire de plus modernes et surtout plus chers. Les anciens habitants vont devoir quitter la ville.

« Ironopolis » est le premier roman foisonnant et passionnant de Glen James Brown. Au travers de six chapitres, chacun dédié à un personnage, il raconte cette ville ouvrière sur plusieurs générations. S’entremêlent les histoires du caïd de la cité, de sa femme et de son fils, d’une coiffeuse accro aux courses de lévriers, d’un jeune homme découvrant l’Acid House, du libraire ambulant. Les histoires intimes de chacun se répondent, s’entrelacent au travers des lieux, des évènements marquants (accidents dans le puits de l’usine en ruines des eaux usées, disparition de jeunes filles). Au travers de ces vies, se dessine l’architecture d’Ironopolis, la mémoire du lieu.

« Non. Comme je le disais, je suis juste un mordu d’histoire locale. De l’histoire du logement social, pour être précis. Mais ça me fait de la peine que la cité soit détruite. Une fois que l’on brise une communauté, sa culture et ses histoires -ses histoires orales-, tout est perdu. J’essaie de faire ma part pour la préserver. » Le projet d’écriture de Glen James Brown est contenu dans cette phrase. Il veut souligner la richesse de ces lieux souvent méprisés et ignorés. Le folklore local est incarné dans le roman par Peg Powler, une sorte de sorcière qui vit dans la rivière et qui fait le lien entre les six personnages. Elle va elle aussi disparaître lorsque la cité ouvrière n’existera plus. Ironopolis est certes une ville fictive mais elle ressemble à toutes les villes anglaises qui se sont effondrées après une désindustrialisation massive. L’auteur raconte ce lieu, qui ressemble à celui où il a grandi, avec beaucoup de tendresse pour ses habitants.

« Ironopolis » est un premier roman à la construction époustouflante qui mélange les genres : réalisme social, fantastique, roman noir, interviews, lettres. Glen James Brown réussit avec brio son entrée en littérature en rendant hommage aux cités ouvrières du nord de l’Angleterre.

Traduction Claire Charrier

La vie est à nous d’Hadrien Klent

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Nous avions laissé Émilien Long, Prix Nobel d’économie et auteur du « Droit à la paresse au XXIème siècle, tout juste élu président de la République. On le retrouve trois ans plus tard et il n’a pas déçu ses électeurs. Il a inventé le mot co-liberté pour définir son nouveau pacte social : 15 heures de travail par semaine qui permettent aux français de profiter de la vie et de donner de leur temps, s’ils le souhaitent, à des associations, des hôpitaux, etc… L’agriculture va devenir entièrement bio, ne sont utilisés que des logiciels libres, le budget de la Défense a baissé au profit de celui de la Santé. « Enfin il n’y a plus de divergence entre les problèmes posés et les solutions appliquées. Enfin l’action concorde avec la théorie. Enfin on peut croire au fait qu’on avance dans la bonne direction. » Mais Émilien ne compte pas s’arrêter là et la semaine qui l’attend sera décisive. Il veut faire adopter une résolution à l’ONU pour que les autres pays adoptent la co-liberté. Un référendum doit également avoir lieu en France pour désacraliser le pouvoir présidentiel et que celui-ci s’incarne, non plus en une personne providentielle, mais en six.

« La vie est à nous » est le récit de cette semaine pleine de tension pour Émilien Long. Hadrien Klent rend concret le programme de son héros et mieux que cela il le rend plausible. Il faut dire que son propos s’appuie sur de très nombreuses références : le Front Populaire de Léon Blum, Louise Michel, René Dumont, l’anarchie, William Morris, etc… L’auteur propose d’ailleurs une riche bibliographie à la fin de son roman. Hadrien Klent souligne à quel point ce changement de société est difficile. Déconstruire le libéralisme, l’idée que le travail n’est pas le centre de la vie ne plaît pas à tout le monde. Les adversaires conservateurs d’Émilien, que l’on verrait bien chroniqueurs sur une certaine chaîne d’infos, sont enragés et détestables. A l’heure où d’anciens ministres veulent augmenter le temps de travail ou supprimer des jours fériés, lire Hadrien Klent fait un bien fou, même si l’utopie d’Émilien semble bien loin de pouvoir se réaliser un jour.

La suite de « Paresse pour tous » est tout aussi réjouissante, enthousiasmante malgré la morosité de l’actualité et le manque de réflexion, de projection de notre personnel politique.

Antonia de Gabriella Zalapi

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Antonia est mariée à Franco, un bourgeois de Palerme qu’elle n’aime pas. Ils ont eu un fils, Arturo, qu’elle voit à peine car il est élevé par une nurse possessive. « Mon mariage n’est pas celui que j’espérais. Depuis la naissance d’Arturo, il y a huit ans, les attentions de Franco se sont effilochées. Il se regarde dans la glace le matin, ajuste sa mèche, sa cravate, et part travailler en me saluant une fois sur deux. J’ai été d’une naïveté grotesque en l’épousant. Je suis simplement supposée obéir, entretenir la maison et superviser l’éducation de notre fils. Rien de plus. Je suis sa subordonnée, son obligée. » Antonia étouffe dans cette vie corsetée. A la mort de sa grand-mère, elle hérite d’une importante somme d’argent, de meubles et de six appartements à Florence qui pourront lui permettre de ne plus dépendre financièrement de son mari. Elle reçoit également une boîte contenant de vieilles lettres et de vieilles photos qui la replongent dans ses souvenirs.

« Antonia-Journal 1965-1966 » est le premier roman de Gabrielle Zalapi qui est une artiste plasticienne. Elle a d’ailleurs rajouté au texte des photos de sa collection personnelle. Le roman est composé des fragments du journal de son héroïne qui ne trouve sa place ni en tant qu’épouse, ni en tant que mère. Replonger dans ses souvenirs d’enfance va lui permettre de se réapproprier son histoire mais aussi son corps. Née d’une mère juive d’origine autrichienne et d’un père italo-britannique mort pendant la seconde guerre mondiale, Antonia fut ballotée de pays en pays, repoussée par sa mère pour finalement être envoyée loin d’elle chez sa grand-mère paternelle. Comment aimer lorsque l’on ne l’a pas été soi-même ? Le puzzle de sa mémoire se reconstitue et l’aide à se libérer du poids de son passé et des conventions sociales.

« Antonia » est le journal d’une émancipation qui questionne la place de la femme, la maternité et la transmission de génération en génération. En 150 pages d’une infinie délicatesse, une vie nous est révélée par brimes, ellipses. Gabriella Zalapi a depuis écrit deux autres textes qui poursuivent le travail de ce premier roman : « Willibald » et « Ilaria ».

Absolution d’Alice McDermott

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1963, Patricia arrive à Saïgon où son mari vient d’être nommé. Anciennement institutrice à Harlem, elle découvre la vie privilégiée des expatriés et les mondanités auxquelles elle se doit de participer. C’est lors d’une garden-party qu’elle fait la connaissance de l’énergique Charlene, épouse accomplie et mère de trois enfants. Rapidement, cette dernière embarque Tricia dans l’un de ses projets caritatifs : faire coudre des ào dài pour poupées Barbie et les vendre aux femmes de la communauté américaine de Saïgon. L’argent récolté servira aux œuvres bienfaisance de Charlene qui distribue des cadeaux dans les hôpitaux aux enfants brûlés par le napalm ou dans les léproseries. Tricia se laisse emporter par le tourbillon d’activités de Charlene, s’en s’interroger sur ce qui sourd dans le pays ou sur la moralité de son amie. Soixante ans plus tard, elle peut avoir le recul nécessaire pour mieux comprendre ce qu’elle a vécu.

Dans « Absolution », Alice McDermott revient sur un moment important de l’Histoire américaine, juste avant le chaos, juste avant l’assassinat du président catholique et pro-américain sud-vietnamien Ngô Dinh Diêm, juste avant celui de JF Kennedy. Ce point de bascule, l’autrice choisit de le montrer du point de vue des femmes, des épouses des diplomates, des salariés de l’administration américaine, des militaires. Celles qui sont invisibilisées par l’Histoire, qui estiment n’avoir joué aucun rôle important. Alice McDermott inverse les rôles, les maris et leur fonction sont quasiment invisibles dans son roman. La place de la femme est alors réduite à la sphère domestique : être une bonne épouse, être très présentable dans les soirées, être une mère. Que faire quand on ne peut remplir l’un de ces rôles ?

Ce qui est intéressant dans la narration d' »Absolution », c’est qu’elle est faite soixante ans plus tard au travers des lettres que Tricia adresse à Rainey, la fille de Charlene. Elle a donc une compréhension différente des évènements sans pour autant chercher le pardon. Elle veut seulement recontextualiser leurs actions, faire comprendre sa naïveté de l’époque. D’ailleurs Alice McDermott ne juge à aucun moment ses personnages, elle analyse très finement leurs psychologies, leur culpabilité face aux évènements.

Alice McDermott est une écrivaine discrète de la littérature américaine qui mériterait d’être plus dans la lumière tant son écriture délicate et précise réussit à rendre les ambivalences, les zones grises de ses personnages.

Traduction Cécile Arnaud

L’imposture de Zadie Smith

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Fin 19ème, Eliza Touchet est gouvernante chez son cousin par alliance William Ainsworth. Après avoir été mariée pendant trois ans, son mari avait kidnappé leur fils et tous deux sont ensuite morts de la scarlatine. Heureusement pour elle, son cousin décida de l’héberger. Jeune femme intelligente et déterminée, elle va également devenir la correctrice de ses romans, de qualité moyenne, et elle va côtoyer de grands écrivains dans le salon de William comme Charles Dickens et William Makepeace Thackeray. Au fil des années, Eliza reste auprès de la famille Ainsworth (elle sera très intime de Frances, la première femme de William mais de lui également !) même si la deuxième Mrs Ainsworth n’est pas à son goût. Elle vient en effet d’un milieu populaire et manque de finesse. Les deux femmes vont néanmoins se rapprocher à l’occasion d’un procès qui fit grand bruit : celui pour usurpation d’identité du supposé Sir Roger Tichborne qui était censé avoir péri en mer.

« L’imposture » est le premier roman historique de Zadie Smith qui s’amuse avec le roman victorien. Elle éclate la narration avec des aller-retours dans le temps, passant cent pages sur le destin de Mr Bogle ancien esclave jamaïcain, avec des chapitres courts, très courts parfois. Les personnages du roman sont fascinants. William Ainsworth (1805-1882) est aujourd’hui totalement oublié mais son roman « Jack Sheppard » s’est, à l’époque,  vendu davantage que « Oliver Twist ». Eliza Touchet est la véritable héroïne de ce roman, son esprit brillant, ses positions modernes et son ironie irriguent les 540 pages de « L’imposture ».

Outre celle mise en avant par le procès de Sir Roger, de nombreuses supercheries sont mises au jour dans le roman. Au cœur de celui-ci est l’abolition de l’esclavage, tout en sachant que les grandes fortunes de l’aristocratie anglaise repose sur les plantations de sucre et notamment en Jamaïque. Eliza, écossaise et femme, sait ce que veut dire être un citoyen de seconde catégorie. Mais au travers de Mr Bogle, elle découvre des vies plus humiliées que la sienne. Qui mieux que Zadie Smith pouvait évoquer toutes les hypocrisies de l’Angleterre victorienne et ses tabous notamment sur les liens qui unisse ce pays avec la Jamaïque.

« L’imposture » est un roman foisonnant à l’image des romans victoriens qu’il pastiche. Le sujet principal en est le passé colonial de l’Angleterre mais aussi le parcours d’une héroïne attachante et son chemin vers l’écriture.

Traduction Laëtitia Devaux

Girlfriend on Mars de Deborah Willis

mars

Amber et Kevinse connaissent depuis l’école primaire de Thunder Bay. Devenus adultes, ils sont venus s’installer à Vancouver. Leur appartement se situe en sous-sol est est surchauffé en raison de leur plantation de cannabis. Kevin souhaitait devenir scénariste mais il a fini par n’obtenir que des rôles de figurants. Amber était promise à un bel avenir comme gymnaste mais une chute a mis fin à ses rêves. Elle vit de petits boulots malgré ses connaissances poussées en sciences de l’environnement. Le couple végète ce qui ne semble pas gêner Kevin. En revanche, Amber commence à s’ennuyer et cherche à se sentir plus vivante. C’est pourquoi, elle s’inscrit au casting de MarsNow, une émission de téléréalité qui entend choisir le couple idéal pour aller sur Mars. Un aller sans retour pour ceux qui seront les heureux gagnants. Kevin, qui ne peut s’imaginer vivre sans Amber, est bouleversé par cette nouvelle.

Le premier roman de Deborah Willis réinvente de manière originale la façon de raconter une histoire d’amour. Les chapitres alternent entre le point de vue de Kevin et ce que vit Amber dans son émission. Nos deux amoureux ont été fragilisés dans leur enfance : elle par un père obsédé par la religion et le fait qu’elle devienne une championne, lui par une mère dépressive et possessive. Ils se sont appuyés l’un sur l’autre pour aller mieux mais cela ne suffit plus à Amber.

L’histoire d’amour des deux personnages s’inscrit sur un mal-être profond : éco-anxiété, consumérisme à outrance, recherche de célébrité à tout prix. Le sentiment d’inutilité, d’impuissance amène Kevin à se replier sur lui-même, tandis qu’Amber décide de fuir ses angoisses en allant explorer une autre planète. « Girlfriend on Mars » est une satire ironique qui épingle les contradictions de nos sociétés. Notre planète brûle mais la solution serait d’aller coloniser l’espace plutôt que de trouver des solutions pour réduire la pollution.

Le premier roman de Deborah Willis est très divertissant et nous propose une manière originale de parler du couple

Traduction Clément Baude

D’acier de Silvia Avallone

D-acier

« Ça veut dire quoi, grandir dans un ensemble de quatre barres d’immeubles d’où tombent des morceaux de balcon et d’amiante, dans une cour où les enfants jouent à côté des jeunes qui dealent et des vieilles qui puent ? Quel genre d’idée tu te fais de la vie, dans un endroit où il est normal de ne pas partir en vacances, de ne pas aller au cinéma, de ne rien savoir du monde, de ne pas feuilleter les journaux, de ne pas lire de livres, où la question ne se pose même pas ?  » C’est dans cet environnement, via Stalingrado à Piombino, qu’ont grandi Anna et Francesca. A 13 ans, les deux inséparables amies profitent de la plage, de l’été, de la légèreté de la drague. Une saison pour essayer d’oublier la fumée des aciéries, les pères absents ou violents, les voisines qui tombent enceinte à 16 ans. En face de Piombino se trouve l’île d’Elbe, prospère et touristique, qui fait rêver les deux amies. Arriveront-elles à fuir la via Stalingrado ?

« D’acier » est le premier roman de Silvia Avallone, sorti en 2010, et il était grand temps que je le découvre. Un parfum de désenchantement plane sur le roman et sur le destin des deux adolescentes si pressées de devenir adultes. L’insouciance du début, de l’été et de la sensualité des corps, ne peut effacer complètement ce qui fait leur quotidien :  la pauvreté, la brutalité sociale. Silvia Avallone raconte la perte de l’innocence, le passage à l’âge adulte arrivé trop tôt. Le poids du déterminisme social semble bien lourd pour les frêles épaules d’Anna et Francesca.

La beauté et la puissance d’évocation de l’écriture de Silvia Avallone, le réalisme social cru et rude qu’elle décrit m’ont totalement embarquée et séduite.

Traduction Françoise Brun

Bilan livresque et cinéma de septembre

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Comme toujours, septembre est synonyme de ralentissement de mon rythme de lecture, qui n’est déjà pas bien élevé en temps normal ! Voici les quatre livres lus :

-« Girlfriend on Mars » de Deborah Willis qui est un premier roman et qui revisite le thème du couple en envoyant l’un des deux protagonistes sur Mars ! L’autrice était présente au Festival America et elle est absolument charmante !

-« Absolution » d’Alice McDermott qui nous plonge dans le Saïgon de 1963 auprès de femmes de diplomates ou autres hauts gradés de l’administration américaine. La plume de l’autrice, également présente au festival de Vincennes, fait encore une fois merveille dans l’analyse fine et sensible de la position de ses femmes d’expatriés avant la catastrophe. 

-« La route » de Manu Larcenet qui est la formidable adaptation du roman de Cormac McCarthy. Le dessinateur rend parfaitement l’ambiance du roman, les dessins sont glaçants et extrêmement sombres.

-« Ironopolis » de Glen James Brown qu’il était tant que je sorte de ma pal ! La présence de l’auteur au festival America était l’occasion rêvée pour le faire. Foisonnant, original, surprenant, ce premier roman, qui parle de la crise des logements sociaux, est une réussite. 

J’ai compensé mon faible rythme de lecture par sept séances au cinéma dont voici mes deux préférés du mois : 

Emilia Perez

Rita est avocate à Mexico. Son patron exploite honteusement ses talents. En manque de reconnaissance, elle aimerait pouvoir changer de vie. Dans une ruelle, elle se fait kidnappée par les hommes du puissant narcotrafiquant Manitas Delmonte. Il veut l’engager pour organiser sa transition d’homme en femme. L’avocate doit trouver un chirurgien, trouver un refuge pour la famille de Manitas, lui établir de nouveaux papiers et transférer son argent sur de nouveaux comptes. Le criminel fera croire à sa mort pour renaitre en Emilia Perez. 

Le projet de Jacques Audiard était plus que périlleux : raconter le changement de sexe d’un dangereux narcotrafiquant sous forme de comédie musicale et uniquement dans des décors de studio. Dans la deuxième partie, on frôle même la telenovela. Jacques Audiard ne s’embarrasse pas de réalisme et sa mise en scène nous embarque totalement. La musique de Camille et de Clément Ducol se fond parfaitement dans l’univers proposé par le réalisateur. La chanson « El mal », interprétée par le personnage de Rita dans une immense salle de réception, est un sommet de mise en scène. Les actrices, qui ont reçu le prix d’interprétation à Cannes, participent grandement à la réussite du film. Zoé Saldaña, Selena Gomez et surtout Karla Sofia Gascon qui a elle-même changé de sexe et joue à la fois Manitas et Emilia. Elle apporte la véracité et la profondeur nécessaires à un tel personnage. Thriller, mélo, comédie musicale, « Emilia Perez » est tout cela à la fois, l’équilibriste Jacques Audiard nous propose là un très grand spectacle.

Tatami

Championnat du monde de judo, une délégation iranienne arrive en car. A son bord, la très déterminée Leïla qui est accompagnée par son entraineuse Maryam. Les premiers combats de Leïla se déroulent très bien et la jeune femme semble être en mesure de remporter la médaille d’or. Mais Maryam reçoit un appel de la République islamique. Leïla doit se retirer de la compétition car elle risque de devoir affronter la judokate israélienne ne demi-finale ou en finale. Leïla refuse d’abandonner au risque de mettre en danger ses proches restés en Iran.

« Tatami » a été écrit et réalisé par un israélien, Guy Mattiv,  et une iranienne, Zar Amir Ebrahimi qui a elle-même fui son pays. Ils ont choisi un noir et blanc expressionniste pour accentuer la tension de leur intrigue. Le lieu participe également à cette atmosphère oppressante, il s’agit d’un bâtiment de l’époque soviétique aux couloirs labyrinthiques. Le suspens se développe en temps réel avec une alternance de scènes sur le lieu de la compétition où Leïla est surveillée et intimidée par des hommes du régime, et des scènes en Iran auprès de son mari et de son fils. Même les scènes de combat contribuent à la tension, tout semble menaçant. Arienne Mandi est formidable dans le rôle de la judokate : combative, enragée, au bord de la crise de nerfs. Face à elle, Zar Amir Ebrahimi joue une entraineuse plongée en plein dilemme et en plein doute. « Tatami » est un thriller politique haletant et parfaitement mis en scène. 

Et sinon :

  • « A son image » de Thierry Peretti : Antonia est photographe de mariage. Après l’un d’eux, elle rentre chez elle, s’endort au volant et sa voiture file tout droit vers le précipice. Son histoire est ensuite racontée par fragments. C’est son parrain, un prêtre, qui lui a offert un appareil photo lorsqu’elle était adolescente. Elle en a fait son métier en étant photoreporteur à Corse matin. Elle s’y ennuie à couvrir les fêtes de village ou les tournois de pétanque. Elle couvre aussi les conférences de presse du FLNC dont son amoureux fait partie. Antonia n’est pas dupe de ces démonstrations de virilité et de violence. Questionnant les évènements de son île, son métier, la jeune femme décide de partir à Vukovar durant le siège de la ville. J’avais beaucoup aimé le roman de Jérôme Ferrari dont est tiré le film de Thierry de Peretti. « As on image » a une tonalité mélancolique puisque son héroïne périt dès les premières images. Antonia est un très beau personnage féminin, avide d’indépendance et en quête de sens. Elle évolue dans une société fortement patriarcale et marquée par la violence du FLNC. Antonia reste observatrice des affrontements, suit sa propre voie. Le film est sobre, proche du documentaire. D’ailleurs, les acteurs sont tous non professionnels. 

 

  • « Le procès du chien » de Laëtitia Dosch : Avril, une avocate, a l’habitude de défendre les causes perdues. Mais cette fois, elle compte bien gagner sa prochaine affaire. Elle se présente sous la forme d’un chien nommé Cosmos par son maître Dariuch. L’animal a mordu au visage la femme de ménage portugaise de son maître. Ce dernier refuse de voir son compagnon euthanasié. Avril va donc demander au juge d’assimiler Cosmos à une personne et non à une chose comme cela est défini dans le code civil. S’ensuit un procès qui va faire grand bruit. Le premier film de Laëtitia Dosch est à son image : fantaisiste, énergique et tendre. Le procès de Cosmos interroge les rapports de l’homme à l’animal, le spécisme avec légèreté et humour. François Damiens, en maître malvoyant, Jean-Pascal Zadi, en dresseur de chien, Anne Dorval, en avocate teigneuse de la défense, nous réservent des numéros d’acteurs hilarants. Le film n’est pas sans maladresse mais le tourbillon Laëtitia Dosch emporte tout sur son passage. Et le chien Cosmos est absolument craquant !      

 

  • « Les barbares » de Julie Delpy : Paimpont, petite bourgade bretonne, se prépare à accueillir des réfugiés ukrainiens. Au grand désespoir du maire et de certains habitants ce ne sont pas des ukrainiens, très demandés, mais des syriens qui vont arriver dans la commune. L’envie d’aider est soudainement beaucoup moins forte… J’apprécie beaucoup la fantaisie et l’énergie de Julie Delpy que l’on retrouve dans cette comédie grinçante. Elle force le trait pour accentuer l’humour avec des personnages gratinés : l’institutrice bien pensante, le plombier macho et raciste, l’épicière qui picole pour oublier les infidélités de son mari. Les acteurs, Sandrine Kiberlain, Laurent Laffite, Mathieu Demy, India Hair, Julie Delpy herself, semblent beaucoup s’amuser et nous transmettent leur plaisir de jouer. La réalisatrice assume un happy end qui donne de l’espoir et fait du bien dans la morosité ambiante.

 

  • « Ma vie ma gueule » de Sophie Fillière : Barberie Bichette, que tout le monde appelle Barbie, ne va pas bien. Elle gâche ses talents de poétesse dans une agence de pub, elle s’est éloignée de ses enfants et son thérapeute ne semble pas beaucoup l’aider. La solitude, la dépression finissent par l’envoyer dans un hôpital psychiatrique. Mais le voyage de Barberie ne s’arrêtera pas là. « Ma vie ma gueule » est le dernier film de Sophie Fillière dont elle n’a pas pu superviser le montage. Barbie est un double de la cinéaste et certaines scènes en deviennent très émouvantes. Agnès Jaoui incarne parfaitement ce personnage fantasque, au bord du gouffre et qui répond qu’elle se trouve moche lorsqu’on lui demande comment elle va. Le film manque un peu de rythme mais pas d’espoir et de sensibilité. 
  • Septembre sans attendre » de Jonàs Trueba : Après 15 ans de vie commune, Ale et Alex vont se séparer et ils souhaitent organiser une grande fête à cette occasion avec leurs amis et familles. L’incrédulité frappe leur entourage tant ils étaient fusionnels même dans le travail puisqu’Alex jouait dans les films de sa compagne. L’idée de départ fait penser aux comédies de remariage américaines et il y a beaucoup de joie et de malice dans le film de Jonàs Trueba. Le réalisateur s’amuse également avec des mises en abime entre son travail et le film réalisé par Ale. Au fil de l’intrigue, une certaine mélancolie s’immisce dans le quotidien des personnages, les souvenirs partagés remontent à la surface. Et malheureusement, un certain ennui s’installe également ce qui m’a empêchée de totalement apprécier « Septembre sans attendre ».