44 Scotland Street de Alexander McCall Smith

Au 44 Scotland Street, nous faisons d’abord connaissance avec Pat, une jeune femme en 2ème année sabbatique (mon rêve…) et qui vient visiter un appartement en colocation. C’est là qu’elle rencontre Bruce, jeune homme séduisant, imbu de sa personne mais dont elle ne peut s’empêcher de tomber amoureuse. Dans l’immeuble, elle croise également Irene et son fils Bertie, enfant précoce obligé de parler italien, de jouer du saxophone alors qu’il rêve de rugby et de trains. Pat se lie d’amitié avec une autre locataire, Domenica, anthropologue et aventurière des tunnels sous-terrains d’Edimbourg. Beaucoup d’autres personnages croiseront le chemin de Pat : Matthew, propriétaire d’une galerie alors qu’il ne connaît rien à l’art, Big Lou, la barmaid dévoreuse de livres après le rachat d’une librairie, Angus Lordie l’excentrique amateur d’art aux dents en or.

Ce sont des tranches de vie de tous ces personnages et bien d’autres que nous conte Alexander McCall Smith. Inspiré par « Les chroniques de San Francisco » de Armistead Maupin, l’auteur écossais décide de faire un pendant édimbourgeois. il publie son récit sous la forme du roman feuilleton dans un quotidien, d’où un livre qui se découpe en courts chapitres.  

La vie au 44 Scotland Street est traitée avec beaucoup d’humour et de légèreté. Les personnages sont bien dessinés, bien caractérisés malgré leur nombre. Certaines scènes sont très réussies comme celle du bal organisé par le patron de Bruce dans un hôtel de luxe. Seulement six personnes sont présentes à ce bal, dont Bruce parti de chez lui en oubliant de mettre un slip sous son kilt ! (peut-être est-ce lui qui a posé pour le logo du mois écossais…) Une intrigue autour d’une oeuvre d’art (un Peploe ?) occupe un certain nombre de personnages et permet de se raccrocher à un fil narratif courant tout le long des chroniques.

Deux Samuel John Peploe, artiste écossais que j’ai découvert grâce à ce livre :

 

« 44 Scotland Street » est un livre plaisant mais dans lequel je me suis ennuyée par moments. Le papillonnage constant entre toutes les personnages même les plus secondaires, m’a un peu lassée. Je n’avais pas envie de les connaître tous (par exemple je me fichais pas mal de la famille du patron de Bruce) et aurais préféré que l’auteur se concentre sur les principaux. Vers le milieu du livre, j’ai été frustrée de passer 100 pages sans Pat à laquelle je m’étais bien attachée. Mais je n’oublie pas que ces courts chapitres étaient destinés à une publication quotidienne, ce qui devait éviter la lassitude.

« 44 Scotland Street » est un divertissement tout à fait sympathique malgré une trop grande galerie de personnages qui alourdit le rythme. Si je lis la suite, je me contenterai d’un ou deux chapitres par jour pour retrouver l’effet roman feuilleton. 

Lu dans le cadre du mois écossais organisé par Cryssilda et Lou.

 

Le nain noir de Walter Scott

Le moment tant attendu est arrivé, je vais vous parler de mon nain écossais ! Pascale, tu vas enfin faire la connaissance de Elshie !

Nous sommes au fin fond des Highlands, dans une province reculée. Hobbie Elliot, un fermier, et son ami Patrick Earnscliff se rencontrent dans la campagne, près d’un lieu nommé Mucklestane-Moor. Ce site est mystérieux et source de légende. On dit qu’une redoutable sorcière habitait les lieux et faisait avorter toutes les brebis et les vaches des fermiers. C’est sur cette lande sauvage que nos deux amis croisent un personnage étonnant : « Plus ils en approchaient, plus il leur paraissait décroître, autant que l’obscurité leur permettait de le distinguer. C’était un homme dont la taille n’excédait pas quatre pieds ; mais il était presque aussi large que haut, ou plutôt d’une forme sphérique qui ne pouvait être que le résultat d’une étrange difformité. » Il s’agit d’Elshie, connu dans le voisinage comme le nain noir. Près du site de Mucklestane-Moor, il se construit seul une maison où il vit retiré du monde et surtout loin des hommes. Ce comportement misanthrope inquiète les fermiers, Elshie est perçu comme maléfique et doté de pouvoirs néfastes. Mais il ne faut pas toujours se fier aux apparences.

« Le nain noir » est le premier Walter Scott que je lisais. Je m’attendais à un roman d’aventures et c’est exactement ce que j’ai trouvé. Le livre regorge de rebondissements et je ne me suis pas ennuyée auprès d’Elshie. Les personnages vivent dans un monde sauvage où les brigands sévissent et pillent les environs. C’est également un pays de croyances, de peurs incontrôlables pour expliquer les phénomènes étranges. La guerre sévit au loin et l’Ecosse se déchire entre les indépendantistes et les pro-anglais. L’ambiance est sombre, la lande inquiétante, les moeurs brutales.

Elshie est un personnage très intéressant. Sa solitude, son rejet des hommes est dû à des déceptions : « Qu’ont en commun ma voix aigre, ma figure hideuse, ma taille mal conformée, avec ceux qui se prétendent les chefs-d’oeuvre de la création ? Quand je rends service, ne le reçoit-on pas avec horreur et dégoût ? Pourquoi donc prendrai-je quelque intérêt à une race qui me regarde et qui m’a traité comme un monstre, un être proscrit ? «  Mais nous découvrirons que Elshie est plein de surprises et beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Il sera au coeur de toute l’intrigue et de son surprenant dénouement.

J’avais choisi ce court roman pour découvrir Walter Scott et j’ai été emballée par cette intrigue et par l’écriture très romanesque. L’atmosphère mystérieuse de la lande écossaise ne pouvait que me plaire. Et finalement mon nain bourru et misanthrope ne l’est pas tant que ça ! N’hésitez pas à faire sa connaissance !

Lu dans le cadre du mois écossais organisé par Cryssilda et Lou (et d’un challenge virtuel sur les nains dans la littérature…).

 

L'étrangleur d'Edimbourg de Ian Rankin

A Edimbourg, une fillette est retrouvée étranglée dans un terrain vague. La police est en alerte maximale. L’inspecteur adjoint John Rébus fait partie de l’équipe qui doit mener les recherches. Celles-ci n’avancent pas beaucoup, les pistes sont extrêmement minces. Malheureusement la première victime ne sera pas la seule à rencontrer le mystérieux étrangleur d’Edimbourg.

Il n’est pas besoin d’en raconter plus sur cette enquête qui n’est pas le coeur du livre de Ian Rankin. C’est d’ailleurs ce qui fait la force et l’originalité de ce polar. L’enquête passe au second plan pendant presque la totalité du livre. Ce qui intéresse Ian Rankin c’est de créer son personnage principal, qui deviendra par la suite récurrent. John Rébus nous est ainsi décrit par l’un de ses collègues : « – Oh, il n’est pas si méchant que ça au fond, mais faut sacrément y mettre du sien pour le trouver sympathique. » Rébus est un personnage solitaire et sombre. Sa femme l’a quitté, sa fille ne vit pas avec lui et il voit très peu son frère (ce qui s’avèrera assez judicieux finalement). Il a beaucoup de mal à communiquer, sauf avec son collègue Jack Morton qui est l’auteur de la phrase citée plus haut. Il faut dire que tous deux partagent un amour immodéré pour la boisson. Rébus écume tous les bars d’Edimbourg la cigarette à la bouche ! L’impassible Rébus laisse par moments tomber ses défenses et nous permet de mieux le cerner. Ian Rankin développe profondément la psychologie de son personnage principal. Beaucoup d’éléments sur lui nous sont délivrés dès cette première enquête. L’intrigue semble être un écrin pour nous présenter Rébus. L’empathie est bien évidemment totale. Le lecteur voit évoluer Rébus dans cette histoire à rebondissements qui finira par être très personnelle pour notre inspecteur adjoint. A la fin de l’enquête, Rébus est en miettes et on se demande bien comment il va tenir jusqu’à la prochaine fois. Le talent de Rankin c’est de nous donner l’envie de retrouver John Rébus très rapidement.

L’autre personnage central c’est la ville d’Edimbourg. Elle est essentielle et très décrite par Ian Rankin. Mais la capitale écossaise n’est pas présentée côté face, « L’étrangleur d’Edimbourg » n’est pas une carte postale pour touristes. C’est une ville sombre, lugubre et interlope qui nous est montrée. Déjà, il y pleut sans discontinuer : « A Edimbourg, la pluie était digne du Jugement Dernier. Elle imprégnait les os, les murs des immeubles et la mémoire des touristes. Elle s’attardait des jours entiers, martelait les flaques au bord des routes et provoquait des divorces – une présence glaciale, meurtrière et envahissante. » Rébus évolue dans cette cité poisseuse, les bas-fonds sont son cadre habituel. Edimbourg réserve le pire comme le meilleur, c’est vraiment la ville du Docteur Jekyll et de Mr Hyde (Ian Rankin évoque à plusieurs reprises le chef-d’oeuvre de Stevenson et parle souvent de littérature : Dostoïevsky, George Eliot, Shakespeare, cet homme a des goûts excellents !). Edimbourg n’est pas juste un décor de fond, elle participe totalement à l’intrigue et à l’atmosphère.

J’ai beaucoup aimé l’ambiance et l’intrigue mises en place par Ian Rankin. Mon seul problème c’est que j’avais découvert le fin mot de l’histoire à la page 170 sur 285, je préfère en général que l’auteur me mène en bateau jusqu’au bout. Mais comme l’enquête n’est pas le plus important dans « L’étrangleur d’Edimbourg », je ne suis pas trop déçue ! L’essentiel c’est John Rébus et j’ai bien envie de savoir ce qu’il va devenir.

Lu dans le cadre du challenge Kiltissime is the world de Cryssilda et Lou.


 

Kiltissime is the world !

A partir d’aujourd’hui débute le mois écossais organisé par Cryssilda et Lou. Si vous avez toujours rêvé de savoir ce qui se tramait sous un kilt, ou si Nessie existait vraiment, ou ce qu’il y avait dans le haggis, ce mois répondra amplement à toutes vos questions. Nous vous parlerons également de littérature, de grands auteurs écossais et de nain misanthrope et bourru.

 

 

Rejoignez-nous du côté de la force obscure des lochs ! Bon mois écossais à tous !

Un crime de Georges Bernanos

A Mégère, les habitants attendent l’arrivée de leur nouveau curé. Celui-ci se fait désirer, il arrive pendant la nuit dans sa nouvelle demeure perdue au fin fond des Alpes. Cette première nuit est mouvementée. Le curé de Mégère se réveille en sursaut après avoir entendu un claquement, comme un coup de pistolet. Il donne l’alerte au village et les recherches commencent aux alentours de la maison du prêtre. C’est dans le parc du château qu’est découvert le corps d’un jeune homme. Encore en vie au moment des recherches, il ne tardera pas à trépasser. Le maire se rend alors au château pour savoir si les habitantes, une dame et ses deux domestiques, ont entendu quelque chose. C’est l’horreur et l’effroi qui les attendent à l’intérieur. La vieille dame a été assassinée. Les notables du village, le maire, le procureur et le curé, tentent d’élucider ce double meurtre. L’héritière, arrière-petite-nièce du mari de la morte, est-elle mêlée à ce terrible crime ?

En 1934, Georges Bernanos a des soucis financiers. Pour renflouer ses caisses, il s’attèle à l’écriture d’un roman policier. A l’époque, comme le précise la postface, Georges Simenon donne ses lettres de noblesse à ce genre populaire. Mais Georges Bernanos ne peut s’empêcher de faire du Bernanos et les thématiques de l’auteur sont bien présentes dans « Un crime ». L’intrigue se déroule dans un village reculé des Alpes, loin de la civilisation. La nature y est âpre, rude et hostile : « Le ciel s’était couvert de nouveau bien que, par chaque brèche un moment ouverte au flanc des brumes, le soleil lançât un bref rayon oblique qui semblait courir d’une extrémité à l’autre de l’immense paysage, ainsi que l’éclair d’un phare. Alors une pluie rageuse crépitait comme une grêle sur les vitres, et s’éloignait de lui. » La nature écrase les hommes chez Bernanos.

C’est dans ce cadre pesant qu’arrive le nouveau curé de Mégère. Comme dans « Le journal d’un curé de campagne » et « Sous le soleil de Satan », il est le personnage principal de ce livre. Comme dans le premier roman, le prêtre est jeune, sans expérience et semble trop sensible pour la rudesse du pays. Mais c’est également un personnage mystérieux, avare de mots et de confidences. Le procureur essaie de se rapprocher du curé et de percer le secret que celui-ci semble cacher.

A travers les deux meurtres, Bernanos évoque également la bassesse de l’être humain. Dans « Le journal d’un curé de campagne », le héros se heurte à l’hostilité, à la lâcheté des villageois. Ici c’est le crime qui montre la noirceur de l’âme humaine. Le procureur évoque la nature du meurtre et de l’homme : « Le crime est rare ; je veux dire le crime qualifié, authentique, tombant sous le coup de la loi. Les hommes se détruisent par des moyens qui leur ressemblent, médiocres comme eux. Ils s’usent sournoisement. Et les crimes d’usure, monsieur, ça ne regarde pas les juges ! » Le pessimisme de Georges Bernanos est bien à l’oeuvre dans « Un crime ».

Et ce sont peut-être les pessimistes qui écrivent les plus grands romans noirs. Car ne nous y trompons pas, « Un crime » est bel et bien un roman policier. C’est une intrigue époustouflante qu’a construite Georges Bernanos. Le lecteur est tenu en haleine jusqu’à la dernière page du livre. Il y a bien un assassin à débusquer et c’est d’ailleurs lui qui nous révèle le fin mot de l’histoire. Je dois reconnaître avoir dû relire le dernier chapitre pour assembler les pièces du puzzle. La fin choisie par l’auteur est totalement surprenante et originale. Et pourtant Bernanos sème des petits cailloux tout le long du récit, nous donne des indices. Le livre terminé, j’ai relu de nombreux passages pour me rendre compte à quel point Bernanos m’avait roulée dans la farine ! L’auteur nous offre une belle énigme à résoudre, il ne bâcle pas sa révélation finale. On sent à travers cela toute l’exigence et la qualité d’un grand écrivain.

« Un crime » est non seulement un bon Bernanos mais également un grand roman noir. Je me suis régalée avec cette intrigue complexe et le style fabuleux de Georges Bernanos.

Un grand merci à Denis et aux éditions Phébus pour cette réédition.

Beaucoup de bruit pour rien de William Shakespeare

Don Pedro d’Aragon revient d’une bataille victorieux avec ses hommes. Il souhaite prendre du repos sur les terres de son ami Leonato, le gouverneur de Messine. Don Pedro est notamment accompagné du jeune Claudio, de son ami Benedick et de son demi-frère John avec qui il s’est récemment réconcilié. L’arrivée de la troupe est l’occasion de réjouissances dans la demeure de Leonato. Claudio est rapidement  séduit par la fille du gouverneur, Hero. Les deux jeunes gens décident de se marier avec l’accord de tous. A part les chamailleries de Beatrice, nièce de Leonato, et Benedick, l’humeur est au beau fixe. Mais cela ne dure pas car John rumine sa vengeance ; la réussite de son frère, le bonheur de Claudio lui sont insupportables. Il va tout mettre en oeuvre pour gâcher la fête.

« Beaucoup de bruit pour rien » date de 1598 et a été publié pour la première fois en 1600. L’intrigue de cette pièce en prose fait s’entrecroiser deux couples : Hero/Claudio et Beatrice/Benedick. Claudio et Hero se plaisent immédiatement. Ils sont jeunes, beaux et pleins de promesses, ils ne pouvaient qu’attirer la jalousie. John s’emploie à détruire leur bonheur en complotant avec ses sbires et en travestissant la vérité. Il réussit à entacher l’honneur de la pure et douce Hero. Le personnage de Claudio est d’ailleurs assez versatile, il remet rapidement en question la pureté de sa jeune fiancée, il est un peu décevant ! Il ne correspond pas à l’idée que l’on se fait d’un jeune amoureux fougueux et d’un amour entier comme le décrit le sublime sonnet 116 de Shakespeare : « l’amour n’est point l’amour s’il change en trouvant ailleurs le changement, ou s’éloigne en trouvant en l’autre l’éloignement. » Claudio mérite-t-il réellement l’amour profond de Hero ?

Le couple le plus intéressant est celui de Beatrice et Benedick. Ils jouent au chat et à la souris durant toute la pièce pour notre plus grand bonheur. Ils font preuve d’un sens de la repartie piquant et réjouissant. Face aux sages Claudio et Hero, ces deux-là nous régalent de leur esprit et de leur ironie. Un exemple de leurs échanges, Benedick à Beatrice : « Puisse mon cheval courir aussi vite que votre langue, et courir aussi longtemps. (…) » Beatrice et Benedick sont bien entendu contre le mariage et se pensent bien éloignés des stupidités de l’amour. C’est sans compter sur la malice de leurs amis qui s’amuseront à les faire tomber dans le piège de Cupidon.

« Beaucoup de bruit pour rien » est une comédie géniale, très rythmée et pleine d’esprit. C’est une pièce qui réserve bien des surprises, des rebondissements puisque l’intrigue est essentiellement basée sur des faux-semblants, des méprises. Un bonheur absolu pour la lectrice que je suis.

     

Le vent dans les saules de Kenneth Grahame

C’est un vent de fraîcheur que fait souffler Kenneth Grahame sur la littérature avec ce roman. Il nous conte les palpitantes aventures de quatre amis : Mr Taupe, Mr Rat, Mr Blaireau et Mr Crapaud. Tout commence lorsque Mr Taupe sort de son terrier pour profiter du printemps. Il rencontre rapidement Mr Rat avec qui il se lie d’amitié. Ce dernier fait découvrir à son compagnon son habitat : la rivière. Mr Taupe s’adapte très rapidement à la vie de Mr Rat, il l’apprécie même énormément : « Mr Taupe n’avait rien entendu de ce qu’on lui avait dit. Absorbé par la nouvelle vie qui s’ouvrait à lui, enivré par le clapotis et le chatoiement du courant, par les bruits, les senteurs de la nature et la lumière du soleil, il laissait traîner une patte dans l’eau tout en s’abandonnant à ses rêveries. Mr Rat d’eau, en bon camarade qu’il était, continuait de ramer sans le déranger. » Au fil de l’eau, nos deux inséparables amis vont croiser le chemin du sage et imposant Mr Blaireau, du pédant et irresponsable Mr Crapaud, d’un bélier mystique, de mulots chanteurs de cantiques de Noël, de loutres et autres animaux de la rivière. Mr Taupe, Mr Rat, Mr Blaireau et Mr Crapaud seront également confrontés à bien des dangers et l’un d’entre eux se retrouvera même en prison ! Mais leur courage est à la hauteur de toutes ces péripéties.

Au départ, les histoires du « Vent dans les saules » étaient destinées à Mouse (surnom du fils de Kenneth Grahame qui se prénommait Alastair). Le caractère de l’enfant était des plus intrépide et son père voulait, à travers le personnage du crapaud, lui montrer qu’il fallait maîtriser sa fougue. Mais, à l’instar des Fables de La Fontaine, le livre de Grahame ne s’adresse pas uniquement aux enfants. L’auteur écossais ne cherche pourtant pas à nous faire la morale. Ce sont leurs vies au quotidien qui nous sont racontées, leurs habitats, l’hibernation, les dangers de la forêt. Malgré l’anthropomorphisme, nos quatre héros ont bien gardé les caractéristiques du règne animal. Il n’en reste pas moins que Kenneth Grahame défend certaines valeurs à travers les aventures de ces personnages. C’est avant tout l’histoire d’une amitié indéfectible, tout d’abord entre Mr Taupe et Mr Rat puis avec les deux autres compères. Ces quatre là ne se quittent plus et sont prêts à tout les uns pour les autres. On le constate avec Mr Crapaud qui ne perd pas ses amis malgré ses trop nombreuses incartades. Quelle exemplaire fidélité les unit tous les quatre !

« Le vent dans les saules » est également un livre hédoniste. Les quatre animaux savent vraiment profiter des joies offertes par la vie. Ils ne se privent d’aucun plaisir, Mr Rat et Mr Taupe organisent des pique-niques en bord de rivière et cuisinent régulièrement pour leurs amis. Ils savourent l’existence dans une nature bienveillante et luxuriante. Kenneth Grahame célèbre la campagne anglaise qu’il aimait tant : « Une brise légère caressait son front brûlant (celui de Mr Taupe), mais les rayons du soleil lui cuisaient le pelage et le joyeux gazouillis des oiseaux résonnait à ses oreilles engourdies par des mois de vie souterraine comme un horrible tintamarre. Gambadant aussitôt sur ses quatre pattes, tout à la joie de vivre et au ravissement du printemps (…), il poursuivit son chemin à travers la prairie jusqu’à la haie qui la bordait. »

« Le vent dans les saules »  est un livre lumineux, jubilatoire. C’est une ode à la joie de vivre, à la nature et à l’amitié. J’ai passé des moments délicieux en compagnie de Mr Taupe, Mr Rat, Mr Blaireau et Mr Crapaud. Ils vivent dans un monde merveilleux qu’on ne peut que leur envier. Et si vous souhaitez voir cet univers, ouvrez l’adaptation en bande dessinée de ce livre qui est très joliment illustré par Michel Plessix.

Un immense merci à Denis et aux éditions Phébus pour cette délicieuse découverte.

Un monde d'amour de Elizabeth Bowen

La propriété de Montefort en Irlande est plongée dans la torpeur. L’été, la chaleur écrasent pour une fois cette région : « C’était le mois de juin, d’un été tel qu’on n’en avait presque jamais vu dans cette Irlande du Sud, stupéfaite elle-même d’être sans nuages, tant cette région était accoutumée aux éveils tardifs, aux aurores humides et nébuleuses. » Les habitants de Montefort sont accablés par la chaleur, l’atmosphère est pesante, encore plus que d’habitude. Lilia, son mari Fred et leurs deux filles vivent là et doivent entretenir la propriété. Celle-ci ne leur appartient pas, c’est celle de tante Antonia. En réalité aucun lien familial ne les unit. Lilia devait épouser le cousin d’Antonia, Guy. Malheureusement il mourut pendant la première Guerre Mondiale et laissa Montefort à Antonia. Cette dernière, attristée par le destin de Lilia, décida de la prendre sous sa coupe et alla jusqu’à lui choisir un nouveau mari. Les vies des deux femmes sont depuis  inextricablement liées et cela ne va pas sans regret ou rancune. Cette situation tendue est brusquement chamboulée par la découverte de lettres d’amour par la fille aînée de Lilia, Jane. Ces lettres dormaient dans le grenier et avaient été écrites par Guy. Mais le nom de la destinataire n’est pas mentionnée. A qui le jeune homme écrivait-il si passionnément avant son départ au front ?

Elizabeth Bowen était passée maître dans l’art d’installer des ambiances pesantes et délétères. Ici il n’y a pas que la chaleur qui étouffe les personnages, leurs souvenirs le font tout autant. La tension entre Lilia et Antonia est sans cesse palpable et pourtant le lien créé entre elles est profond. Leur relation est extrêmement complexe et repose essentiellement sur l’absent : Guy. C’est son fantôme que va réveiller la découverte de Jane. Guy semble revivre à travers ses lettres et hante tout le roman. Chacun se remémore Guy et ce qu’aurait été Montefort s’il n’était pas mort. Chez Lilia et Antonia, ce sont les échos de la jeunesse qui resurgissent. Toutes deux étaient fascinées et amoureuses de Guy, de son enthousiasme, de sa fougue. Même Fred, qui ne l’a pas connu, semble l’admirer. Lilia est celle qui est la plus amère. Le mariage avec Guy lui promettait beaucoup de bonheur, de prospérité, de hauteur sociale. Sa mort semble avoir stoppé net le destin de Lilia, que de possibles envolés !

« L’affux des souvenirs provoque une émotion dont l’intensité vous épuise ; il consume les cellules du cerveau, sinon le corps lui-même. La vérité se met ensuite à ronger la structure affaiblie. » Car la douloureuse évocation du passé ne sera pas vaine. La découverte de Jane va permettre de briser l’immobilisme du présent. Guy n’avait pas dit tout ce qu’il avait à dire le matin de son départ sur le quai de la gare où étaient venues à tour de rôle Lilia et Antonia. Il semble revenu clarifier les choses et libérer l’esprit des deux femmes. La lumière est pour une fois au bout du roman d’Elizabeth Bowen, l’avenir s’ouvre à nouveau pour les femmes de la famille.    

Le talent d’Elizabeth Bowen sait rendre parfaitement la lourdeur de l’atmopshère, en tant que lectrice j’ai ressenti cette pesanteur, ce délitement des corps et des âmes. Le passé, comme une chape de plomb, immobilise les destinées. Comme souvent chez Elizabeth Bowen et les écrivaines de la même époque, ce sont les rêves enfuis qui gâchent la vie des femmes. Moins touchant que « Emmeline » , « Un monde d’amour » reste quand même une bonne démonstration du talent de cette grande dame de la littérature irlandaise.

Un grand merci à Jérôme et aux éditions Points.

La beauté sur la terre de Charles-Ferdinand Ramuz


Peu connu, l’écrivain suisse francophone Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947) est pourtant l’auteur d’une œuvre forte et originale, à l’atmosphère noire et au style poétique.

Ses histoires se déroulent dans les Alpes natales de l’auteur, et mettent en scène des personnages écrasés par un destin funeste comme par les montagnes qui les entourent. « La beauté sur la terre » en est un nouvel exemple. Milliquet, tenancier d’un café dans un village au bord du lac Léman, apprend la mort de son frère, émigré depuis de nombreuses années à Cuba. Ce dernier laisse une orpheline de 19 ans, Juliette, qu’il demande à son frère, dans ses dernières volontés, de recueillir. L’arrivée de la jeune fille, extraordinairement belle, va provoquer un grand trouble dans la petite communauté. Tous les hommes, jeunes ou vieux, la convoitent, les femmes s’en méfient. Non loin vit Urbain, un ouvrier cordonnier, immigré italien et bossu, un joueur d’accordéon dont la musique et la marginalité attirent Juliette.

Après une rixe dans le café, Juliette est chassée de chez son oncle sous la pression de la femme de celui-ci. Elle trouve refuge chez Jules Rouge, pêcheur de soixante ans qui la prend sous sa coupe, heureux de combler sa solitude. Mais Milliquet, pressé par des problèmes d’argent, veut récupérer la jeune fille qui peut lui attirer une nombreuse clientèle. Il met le juge aux trousses de Rouge pour détournement de mineure. Juliette risque de se retrouver dans un orphelinat. Rouge propose alors à la jeune fille de fuir en France. Dans le même temps, d’autres villageois décident d’enlever Juliette pour la mettre en pension chez la tante de l’un deux. De son côté, Urbain décide d’unir leurs deux solitudes et de partir sur les routes avec elle.

« Car est-ce qu’on sait que faire de la beauté parmi les hommes ? » Ramuz interroge la place de la beauté (de la poésie ? de l’art ?) parmi des hommes qui ne rêvent que de la posséder, et par là de l’abîmer. Juliette en est une sorte de figure allégorique, car jamais Ramuz ne nous dit à quoi elle ressemble exactement. Seuls Urbain et Rouge sont capables de la respecter et de la préserver, peut-être parce qu’ils partagent cette solitude qui hante les personnages de Ramuz et les condamne à ne jamais pouvoir s’unir.

Le tragique est au cœur des romans de Ramuz. Ce qui frappe chez cet auteur par-dessus tout, c’est un style incomparable, qui n’est pas sans analogie avec celui de Giono pour ce côté « régionaliste », par ailleurs totalement artificiel (on ne s’exprime pas comme ça dans la Provence de Giono ou la Suisse romande de Ramuz). Ce qui fait illusion, c’est cette façon de « mal écrire exprès » que lui reprochaient tant les critiques, de malmener la syntaxe et la grammaire, de mêler sans transition passé et présent, etc., mais qui crée une langue puissamment évocatrice et lyrique.

Après avoir lu il y a bien longtemps « Jean-Luc persécuté », la lecture de « La beauté sur la terre » m’a plus que jamais donné envie de poursuivre la découverte de l’œuvre de Ramuz, en particulier avec « Derborence », considéré comme son chef-d’œuvre.

 

Un grand merci à Lise des éditions Gallimard.

L'éventail de Lady Windermere de Ernst Lubitsch

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« L’éventail de Lady Windermere » d’Oscar Wilde fut adapté en 1925 par Ernst Lubitsch. Il s’agit d’un film muet. Lubitsch reprend la pièce dans son ensemble, on retrouve les différents actes. Mais certaines scènes sont raccourcies comme la dernière où Mrs Erlynne vient faire ses adieux à Lady Windermere.

Le fait que le film soit muet oblige Lubitsch à rajouter des scènes afin d’expliciter les situations des personnages. Ces scènes sont ultérieures au premier acte de la pièce. Le film s’ouvre, comme pour la pièce, sur le salon de Lady Windermere. Elle reçoit la visite de Lord Darlington qui lui déclare sa flamme. Lady Windermere ne semble d’ailleurs pas indifférente, ce qui expliquera sa fuite plus tard.

La deuxième scène se situe chez Mrs Erlynne où se rend Lord Windermere. C’est un passage très intéressant car il montre déjà la complexité de Mrs Erlynne. Avant l’arrivée de Lord Windermere, elle regarde douloureusement la photo de Lady Windermere. Une fois le mari arrivé, elle n’hésite pourtant pas à le faire chanter et à le menacer de révéler son identité à Lady Windermere. On comprend également que la réputation de Mrs Erlynne est douteuse puisque Lord Windermere prend bien soin de fermer la porte du salon après la révélation de son identité.

La scène suivante est très amusante et confirme la mauvaise réputation de Mrs Erlynne. Tous les personnages se retrouvent aux courses. Mrs Erlynne est dans la ligne de mire de tous, elle est étroitement surveillée à la jumelle.

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Les trois ladies qui accompagnent les Windermere l’observent plus qu’attentivement et cancanent. Le cartel indique alors : « Gossip, gossip, gossip. » ! L’un d’elles en attrape mal aux yeux. Lorsque Mrs Erlynne s’assoit, la femme assise juste derrière chausse ses lunettes pour la voir encore mieux ! Cette scène fort cocasse permet à Lubitsch de retrouver un peu de l’ironie de Wilde. Dans cet épisode, Lord Darlington comprend qu’il existe une relation entre Lord Windermere et Mrs Erlynne. C’est grâce à cela qu’il pourra insinuer le doute dans l’esprit de Lady Windermere.

La dernière scène rajoutée porte sur l’histoire naissante entre Mrs Erlynne et Lord Augustus. Ils se sont rencontrés aux courses et Lord Augustus est totalement sous le charme. Ses visites chez Mrs Erlynne montrent la volonté de cette dernière de regagner un rang dans la société.

Je tiens à souligner la qualité du jeu des deux actrices principales. May McAvoy interprète Lady Windermere avec beaucoup de grâce et de naïveté. Irene Rich joue Mrs Erlynne avec subtilité. De son jeu rejaillissent toute la complexité et l’ambiguïté du personnage.

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Un grand soin a également été apporté aux costumes. Ernst Lubitsch a choisi de placer « L’éventail de Lady Windermere » à l’époque où il le tourne. Les robes et bijoux des années folles sont splendides et élégants. Elles situent socialement nos personnages, nous sommes bien dans la haute société, dans la gentry.

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Ce film de Lubitsch est réellement très plaisant et respectueux de l’oeuvre de Wilde. On perd bien sûr les bons mots de l’auteur mais la qualité des acteurs m’a fait oublier ce désagrément.

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