
Irene et Gary vivent en Alaska depuis trente ans sur les rives de Skilak Lake. Ils y ont élevé leurs deux enfants : Rhoda et Mark qui sont maintenant adultes. Arrivé à ce stade de sa vie, Gary fait le point et décide de réaliser un vieux rêve : construire une simple cabane de bois pour vivre en communion avec la nature sauvage. Irene sait que les différents projets de son mari sont toujours tombés à l’eau mais elle sait aussi que refuser la cabane c’est mettre fin à leur mariage. Les regrets, l’amertume des deux époux se révèlent dès le début de la construction. Gary est insatisfait de sa vie et trouve refuge dans son idéal de retour aux sources. Irene refuse de vivre dans une cabane en bois mais ne peut supporter d’être abandonnée.
Plus l’hiver approche, plus la cabane se construit et plus la tension monte entre Irene et Gary. Rhoda assiste impuissante à l’affrontement de ses parents. Son couple part aussi à la dérive et son frère Mark a pris ses distances depuis longtemps. Tout semble lentement se déliter sous le ciel lourd de cette péninsule d’Alaska.
Après « Sukkwan Island », on retrouve la puissance de l’écriture et le pessimisme terrible de David Vann. La thématique semble la même : un retour à la vie sauvage dans un territoire inaccessible et l’affrontement de deux personnages. Mais « Désolations » est plus ample, plus complexe. Irene et Gary ne sont pas seuls sous la loupe de l’écrivain, d’autres intrigues se développent autour d’eux. Cela permet non seulement d’enrichir l’histoire mais également de donner plus d’épaisseur à Irene et Gary. Cette idée de cabane focalise tous les reproches qu’ils ont à se faire, chacun pensant l’autre responsable de la faillite de leurs vies. « Gary était le champion des regrets. Chaque jour en naissait un nouveau, et c’était peut-être ce qu’Irene aimait le moins. Leur vie entière mise en question. Le regret une chose vivante, un lac au fond de lui. » Irene ne peut affronter cette situation, elle a l’impression de revivre la séparation de ses propres parents. Elle fuit donc, elle s’enferme dans des migraines terribles et incompréhensibles pour la médecine. La douleur d’Irene augmente au fur et à mesure du livre. Elle écrase le lecteur et devient presque palpable. L’atmosphère du livre est extrêmement tendue, presque étouffante. L’écriture de David Vann nous fait ressentir tout cela avec une grande acuité. La tragédie semble inéluctable.
Comme dans son premier roman, la nature a une place essentielle dans la construction de l’intrigue. Les paysages de l’Alaska sont grandioses, imposants mais aussi hostiles. Les éléments peuvent très rapidement se déchaîner et c’est ce qui arrive au début du roman lorsque Irene et Gary chargent les rondins pour la cabane : « Alors ils continuèrent à charger et la pluie se rapprocha, une ombre blanche sur l’eau. Un rideau, une ligne de grain, mais les premières gouttes et le vent frappaient toujours en premier, invisibles, précédant tout ce qu’elle pouvait apercevoir. C’était toujours une surprise pour Irene . Ces derniers instants volés. Puis le vent se renforça, la ligne de grain s’abattit et les gouttes tombèrent, lourdes, énormes, insistantes. » David Vann se sert de la nature comme d’un révélateur de la psychologie de ses personnages. Les paysages rudes, désolés mettent Irene et Gary face à eux-mêmes, face à leurs échecs et leurs contradictions. Ils révèlent aussi leur violence.
C’est encore une fois un roman saisissant, glaçant que nous offre David Vann. Je trouve « Désolations » encore plus puissant, plus abouti que « Sukkwan Island ». C’est maintenant une certitude, David Vann est un très grand écrivain.
Un grand merci à Cryssilda et Bibliofolie, ainsi qu’aux éditions Gallmeister.




























