Sans toucher terre d’Antti Rönkä

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« Une semaine plus tard, je m’appuie au dossier du siège et contemple les lumières qui défilent à la fenêtre tandis que le car démarre. Je souris prudemment en songeant à l’automne qui s’achève, semestre qui devait marquer le commencement de ma nouvelle vie. Rien n’a commencé. Humainement, je n’ai pas progressé. Ça ressemble plutôt à une régression. » Récemment bachelier, Aaro s’est précipité dans une grande ville pour poursuivre ses études à l’université. Il fuit une ville où tout le monde se connaît et où il a été harcelé pendant toute sa scolarité. Mais aussi sa famille, à laquelle il n’a rien avoué de ses souffrances, où il se sent très seul. Il a notamment beaucoup déçu son père en abandonnant les compétitions d’athlétisme où il excellait à la course. Trop de pression sur les épaules de ce jeune homme qui est si mal dans sa peau. L’anonymat de la ville ne change rien à son mal-être et à ses difficultés à créer des liens. L’alcool, les médicaments et des dépenses effrénées n’empêcheront pas Aaro de devoir faire face à la réalité.

Le premier roman d’Antti Rönkä est une plongée vertigineuse dans les pensées de son héros qui se méprise. Le récit se fait à la première personne. Aaro ne ne supporte pas. Il se recoiffe quinze fois par jour, s’achète des vêtements hors de prix, mais se trouve toujours aussi laid. Ses pensées, étouffantes, virent souvent à la paranoïa vis-à-vis des comportements et propos des autres. Il est tellement obsédé par lui-même, tellement aliéné par ses propres pensées que les autres n’ont pas de place. Et c’est tout le paradoxe de ce personnage qui voudrait pourtant aller vers les autres. On aimerait parfois l’arrêter, le secouer pour le sortir de ses questionnements, tergiversations incessantes. Le texte d’Antti Rönkä n’est d’ailleurs pas si sombre qu’il n’y paraît ; il y a aussi beaucoup d’autodérision chez Aaro.

« Sans toucher terre » est le premier roman saisissant d’Antti Rönkä qui nous raconte le difficile passage à l’âge adulte d’un jeune homme qui se déteste.

Traduction Sébastien Cagnoli

Le champ des soupirs d’Elspeth Barker

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Écosse, milieu du 20ème siècle, le corps de Janet, 16 ans, est retrouvée au pied de l’escalier du manoir familial d’Auchnasaugh. La jeune fille était née pendant la guerre à Édimbourg et fut élevée durant ses premières années dans le presbytère édouardien de son grand-père paternel. Aînée de sa fratrie, Janet se retrouve rapidement seule en raison de son caractère particulier et de son amour pour la nature et les animaux qu’elle trouve plus fiables et moins cruels que ses congénères. Auchnasaugh est un lieu isolé, mal entretenu, entouré d’une nature sauvage que la jeune fille adore. Un endroit loin de tout qui répond parfaitement à ses envies de poésie, d’histoires tourmentées. En dehors du manoir, notamment au pensionnat, Janet est dans l’incapacité de s’adresser aux enfants de son âge ; elle est rejetée, s’isole encore plus et se réfugie dans les livres.

« Le champ des soupirs », publié en 1991, est l’unique roman d’Elspeth Barker et il est extrêmement singulier. L’ouverture du roman pourrait être trompeuse, le meurtre de Janet ne donne pas lieu à une enquête pour découvrir le coupable. Le texte, très autobiographique, est avant tout le portrait d’une jeune fille qui cherche sa place dans sa famille et dans le monde. Elle ne peut pas se conformer aux attentes de la société : sa mère la voudrait coquette et apprêtée alors qu’elle déteste ça, au pensionnat on l’oblige à faire du sport alors qu’elle n’aime que les livres et l’étude. Malgré l’incompréhension de tous, Janet ne se compromet jamais, ne cède sur rien de ce qui constitue sa personnalité. Roman initiatique, ambiance gothique, hommage à la beauté de la nature écossaise, l’histoire de Janet est tout cela à la fois. L’écriture d’Elspeth Barker est saisissante d’élégance, d’une beauté sombre qui m’a fait penser à Edgar Alan Poe.

« Le champ des soupirs » nous plonge dans la courte existence d’une jeune fille peu ordinaire, farouche, intelligente qui préfère la compagnie de Shakespeare, de Keats et des animaux à celle de ses proches. L’univers du roman d’Elspeth Barker mélange les genres avec aisance et nous offre un moment de lecture atypique.

Traduction Jean Esch

Miss Marple, douze nouvelles inédites

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Miss Marple, l’un des personnages emblématiques d’Agatha Christie, est à l’honneur dans ce recueil de douze nouvelles inédites écrites par des autrices contemporaines comme Kate Mosse, Val McDermid, Naomi Alderman ou Leigh Bardugo. « D’une manière générale, Jane Marple n’était guère différente de celle qu’elle avait été dans sa jeunesse. Elle arborait les mêmes gestes alertes, à la manière d’un oiseau, les mêmes yeux inquisiteurs et pétillants, la même aura d’intelligence tout aussi discrète que vraisemblablement redoutable. » Et c’est également le cas dans les douze nouvelles, on retrouve bien le personnage imaginé par Agatha Christie. Jane Marple est toujours cette discrète vieille dame qui tricote sans cesse, toujours à l’affût des commérages et avec un sens de la déduction exceptionnel. Comme dans les livres originels, elle passe totalement inaperçue alors que rien ne lui échappe. Il n’y a que la dernière nouvelle, « La disparition » écrite par Leigh Bardugo, où le choix final de Miss Marple me semble s’éloigner du personnage.

L’ensemble est très plaisant à lire et les nouvelles fonctionnent parfaitement. Les intrigues sont très variées, il n’y a d’ailleurs pas forcément de meurtres dans chacune d’entre elles. Les amoureux de la charmante vieille dame apprécieront les clins d’œil et références aux textes d’Agatha Christie (comme la nouvelle de Val McDermid intitulée « The second murder at the vicarage/Encore un meurtre au presbytère » » en écho avec « L’affaire Protheroe/The murder at the vicarage »). Ce qui est amusant, c’est que beaucoup des autrices ont voulu dépayser Miss Marple et elle voyage à New York, Hong Kong, la côte Amalfitaine, Cape Cod. Une véritable aventurière ! Mais il le faut reconnaître, je crois que je la préfère dans le cadre d’un petit village anglais comme dans « Le mystère du sol acide » de Kate Mosse ou « Crime champêtre » de Lucy Foley. Les pittoresques villages anglais font partie du charme des intrigues ayant pour personnage principal Jane Marple.

Je ne suis en général pas attirée par les reprises de personnages, je n’ai par exemple jamais lu les livres de Sophie Hannah avec Hercule Poirot. Néanmoins, je suis contente de m’être laissée tenter par ce recueil de nouvelles qui retranscrit parfaitement l’essence de Jane Marple.

Traduction Fabienne Gondrand

Les Vanderbeeker – On reste ici ! de Karina Yan Glaser

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La famille Vanderbecker réside dans la 141e rue dans un quartier paisible de Harlem. Le père a toujours vécu dans ce secteur. En dehors de son travail de réparateur informatique, il est également l’homme à tout faire de l’immeuble qui appartient à M. Beiderman qui loge au 3ème étage. Le vendredi 20 décembre, les parents doivent annoncer une triste nouvelle à leurs cinq enfants. M. Beiderman ne souhaite pas renouveler leur bail et ils doivent quitter leur appartement avant la fin du mois. Les jumelles Isa et Jessie, Oliver, Jacinthe et la cadette Laney sont outrés et n’ont pas l’intention de se faire mettre dehors. Ils élaborent un plan pour que M. Beiderman ait envie de les garder. Ils vont se faire apprécier du vieil homme ! Le problème, c’est qu’il ne sort quasiment jamais de chez lui, qu’il ne supporte pas le bruit (la pauvre Isa doit jouer du violon dans la cave) et qu’il est pour le moins acariâtre. La mission s’annonce compliquée pour la fratrie Vanderbecker.

J’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce roman jeunesse juste avant Noël. La famille Vanderbecker est très attachante, chacun de ses membres est très incarné : Isa la musicienne qui rêve d’être invitée au bal des 4èmes, Jessie le garçon manqué, Oliver le seul garçon de la fratrie, Jacinthe la timide couturière et Laney qui veut faire des câlins et des bisous à tout le monde. La famille est très implantée dans son quartier, très appréciée des autres voisins et commerçants. Cela donne envie de faire leur connaissance ! Le roman de Karina Yan Glaser est vraiment charmant, drôle et touchant également car Monsieur Beiderman ne s’est pas retiré du monde pour rien.

Le premier tome des aventures de la famille Vanderbecker est vraiment parfait pour la période de Noël et l’intrigue n’est jamais mièvre. J’espère ne pas attendre trop longtemps pour le second volet.

Traduction Nathalie Serval

Bilan 2023

2023 s’achève, il est donc tant de revenir sur mon année de lecture et de salles obscures. Mon nombre de livre est en baisse par rapport aux deux dernières années avec 102 livres dont huit bande-dessinée. Et voici le classement de mes livres préférés :

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1- « Le retour du soldat » de Rebecca West : un petit bijou de la littérature anglaise qui explore avec délicatesse et douceur les sentiments d’une famille marquée par la première guerre mondiale.

2- « Anna Thalberg » d’Eduardo Sangarcia : singulier, oppressant, envoûtant, à la forme originale, le premier roman d’Eduardo Sangarcia est une éclatante réussite.

3- « Le roitelet » de Jean-François Beauchemin : une histoire de profonde fraternité, d’émerveillement face à la beauté de la nature racontée dans une langue incroyablement poétique, juste et lucide.

4- « Vie et mort d’Harriett Frean » de May Sinclair : la vie d’une femme enfermée par son milieu social mais dont les travers et les défauts ne sont pas oubliés, l’acuité psychologique du portrait est remarquable.

5- ex-aequo : « Les enfants Opperman » de Lion Feuchtwanger et « L’amour » de François Bégaudeau : rien ne réunit ces deux livres à part le talent de leurs auteurs. Le roman de Lion Feuchtwanger est nécessaire, édifiant et d’une lucidité implacable. Celui de François Bégaudeau réussit de manière remarquable à raconter la vie d’un couple en moins de cent pages. Brillant et bouleversant.

Je voulais également revenir sur une série qui me passionne et qui ne faiblit pas en qualité : « Les chroniques de la cour carrée » de Tristan Saule. L’auteur publie un roman chaque année autour d’un habitant de ce quartier défavorisé. « Mathilde ne dit rien », « Héroïne » et « Jour encore, nuit à nouveau » sont les trois premiers volets de ce projet singulier qui nous plonge dans une atmosphère sombre et tendue. Les personnages se croisent, se recroisent, passent du premier au second plan au travers des trois romans. Le prochain, « Et puis, on aura vu la mer » sortira en février 2024, j’ai hâte.

Côté bande-dessinée, j’ai découvert cette année le talent de Paulina Spucches au travers de ses deux premiers albums : « Vivian Maier, à la surface d’un miroir » et « Brontëana ». Elle y met en lumière le travail et le talent de deux artistes remarquables qui restèrent longtemps dans l’ombre. Le trait vif, les couleurs flamboyantes et le découpage original des pages m’ont fait adoré ces deux bande-dessinées.

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Comme j’ai choisi six livres pour résumer mon année 2023, j’ai également choisi six films parmi ceux que j’ai eu le plaisir de voir. En début d’année, arrivait le nouveau film de Damien Chazelle « Babylon », 3h10 d’hommage flamboyant et explosif au cinéma, un régal ! J’ai également été envoûtée par l’originalité, la poésie du « Règne animal » de Thomas Caillet, la noirceur de « Burning days » d’Emin Alper et l’incroyable maîtrise de Justine Trier dans « Anatomie d’une chute ». Au cœur de l’été, j’avais eu le plaisir de voir deux films en avant-première qui ont marqué mon année de cinéma : « Entre les lignes » d’Eva Husson qui a su rentre parfaitement la délicatesse et la mélancolie du « Dimanche des mères » de Graham Swift et « Le procès Goldman » de Cédric Kahn qui rend la fièvre d’une époque et qui résonne avec notre époque. Arieh Worthalter y est exceptionnel.

Profitez bien de ce dernier jour de 2023 et on se retrouve en 2024 pour une nouvelle année placée sous le signe de la littérature et du cinéma !

Christmas in Exeter Street de Diana Hendry et John Lawrence

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C’est la veille de Noël et les premiers à arriver dans la maison d’Exeter Street, où habite la famille Mistletoe, sont les quatre grands-parents. Deux belles chambres ont été préparées à leur attention. Puis ce sont les amis des enfants qui viennent s’installer au grenier. L’oncle Bartholomew leur fait également la surprise de débarquer d’Australie. Au fur et à mesure de la soirée, la maison se remplit avec des invités plus ou moins attendus : le vicaire et sa famille qui ont vu le toit de leur maison s’envoler, les voisins qui veulent participer à la petite fête, des inconnus qui sont tombés en panne de voiture. La famille Mistletoe regorge d’ingéniosité pour réussir à caser tout le monde ! Et chacun est arrivé avec un présent (un arbre de Noël, de la confiture de cranberry, des chapeaux en papier, des crackers, etc…) qui sera très utile pour le lendemain. Mais le père Noël  réussira-t-il à n’oublier personne ?

« Christmas in Exeter Street » est un album plein de charme. L’ambiance est chaleureuse dans la maison des Mistletoe à l’image des dessins de John Lawrence. Ce qui le rend vraiment attachant, c’est son petit brin de folie. Les invités de la maison d’Exeter Street vont vraiment passer la nuit dans des endroits étranges comme le dessus de la cheminée ou le vaisselier ! Une magnifique double page montre la maison en coupe et ses habitants endormis. L’album de Diana Hendry est habité par l’esprit de Noël : le sens du partage, la générosité, la joie. Tout le monde est accueilli à bras ouverts à Exeter Street !

« Christmas in Exeter Street » est un album délicieux, amusant et parfait pour se mettre dans l’esprit de Noël.

Les choses de la mort de Celia Fremlin

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Imogen est veuve depuis deux mois. Son mari, Ivor, était un historien de l’Antiquité très réputé et il s’est tué dans un accident de voiture. Imogen se fait peu à peu à son nouveau statut qui ne cesse de jeter  un froid en société. Elle y est aidée par Edith, sa voisine, veuve également qui est très prodigue en conseils sur la manière de vivre son deuil. Imogen réalise qu’il va être dorénavant difficile de se retrouver seule. D’ailleurs, pour les fêtes de fin d’année, toute la famille d’Ivor s’invite pour lui tenir compagnie. Ce sont non seulement ses enfants et leur famille qui s’installent mais également la deuxième épouse d’Ivor ! Tout ce beau monde ne semble pas pressé de quitter les lieux… Et pour couronner le tout, Imogen reçoit un coup de fil en pleine nuit l’accusant d’avoir assassiné son mari. Suite à cela, des évènements étranges se déroulent dans la maison, des objets sont déplacés, réapparaissent alors qu’ils étaient au grenier.

Le résumé du roman de Celia Fremlin donne une bonne idée de ce qui s’y joue. D’un côté, il y a beaucoup d’humour, d’esprit, d’ironie dans cette réunion familiale pour les fêtes de fin d’année. Imogen ne s’ennuie pas entre Robin, aussi égocentrique que l’était son père et sans situation, Dot et sa famille qui envahit chaque instant de la vie de sa belle-mère et Cynthia, l’extravagante ex-femme d’Ivor. Les fêtes de fin d’année sont animées pour Imogen et cela est réjouissant à lire.

De l’autre côté, un suspens se met en place à bas bruit durant tout le roman pour éclater dans les derniers chapitres. « Les choses de la mort » m’a par moments fait penser aux « Diaboliques » d’Henri-Georges Clouzot. Comme je le disais précédemment, des objets sont déplacés, notamment les manuscrits d’Ivor. Le mort semble réinvestir sa demeure pour déstabiliser sa veuve. Par petites touches, au milieu de la comédie familiale, Celia Fremlin place des éléments plus proches du thriller, du roman noir. L’intrigue est très habilement menée et la tournure qu’elle prend à la fin surprend le lecteur bien installé jusqu’à présent au coin du feu.

Je découvre avec ce livre Celia Fremlin, qui, comme Cyril Hare dont je vous parlais récemment, faisait partie du Detection Club. Ingénieux, drôle, étonnant, « Les choses de la mort » me donne envie de découvrir d’autres romans de cette autrice.

Traduction Michel Duchein

La bonne Lady Ducayne de Mary Elizabeth Braddon

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Bella Rolleston est une jeune femme pauvre qui vit avec sa mère dans un petit logement londonien. Après un mariage malheureux, Mrs Rolleston a du se mettre à travailler pour subvenir à ses besoins et à ceux de son enfant. A 18 ans, Bella ne veut plus être une charge pour sa mère adorée et elle cherche à se placer comme demoiselle de compagnie. Son peu d’expérience et de qualification complique grandement sa recherche d’emploi. Dans l’agence, où elle a présenté sa candidature, elle va avoir la chance de rencontrer Lady Ducayne. Cette dame, très âgée, recherche une jeune personne en excellente santé pour passer l’hiver en Italie à ses côtés. Le salaire sera également plus élevé que ce qu’espérait Bella. Impossible donc de refuser une telle proposition. En Italie, la jeune femme est éblouie par la beauté des paysages et par la libéralité de Lady Ducayne qui ne lui demande que peu de travail. Les choses prennent un tour inquiétant  lorsque Bella apprend que les deux dames de compagnie précédentes de Lady Ducayne sont mortes après un mois au service de la vieille dame. Elle-même se sent étrangement lasse…

Je n’avais pas lu Mary Elizabeth Braddon depuis plusieurs années, j’ai donc craqué pour la publication de cette nouvelle aux éditions Corti. En la lisant, l’histoire de Bella m’a semblé familière…je l’avais déjà lue en anglais en 2010 avec ma comparse Lou ! Mary Elizabeth Braddon s’amuse ici à revisiter (et à médicaliser !) le mythe du vampire. Il faut dire que la spécialité de cette autrice victorienne était plutôt le roman gothique ou le roman à suspens. Ici le surnaturel prend une tournure très moderne.

Bien entendu, cette nouvelle évoque également la condition des femmes et les différences flagrantes entre les classes sociales. La pauvre Mrs Rolleston s’est retrouvée bien démunie après l’abandon de son mari. La modernité de ce petit texte réside également dans les propos concernant le mariage. Bella ne rêve en aucun cas d’un foyer confortable, elle ne souhaite que soulager sa mère. Quant au jeune médecin, croisé en Italie, peu lui importe que la femme qu’il aime soit riche ou pauvre. Une réaction bien loin des valeurs de la société victorienne !

« La bonne lady Ducayne » est une nouvelle où Mary Elizabeth Braddon détourne de manière originale le mythe du vampire ce qui est fort plaisant et amusant.

Traduction Jacques Finné

L’amour de François Bégaudeau

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Alors que Jeanne n’a d’yeux que pour le séduisant Pietro, un joueur de l’équipe de basket de la petite ville de Vendée où ils habitent, elle rencontre par hasard Jacques. Il est le fils du maçon qui réalise les travaux dans l’hôtel où travaille Jeanne. Et c’est avec lui qu’elle va passer les cinquante prochaines années. Des années qui l’amèneront à devenir secrétaire de direction chez Michelin, lui à être paysagiste à son compte. Ils auront un enfant, Daniel, qui deviendra ingénieur. Jeanne aimera durant tout ce temps les jeux de lettres et les chansons de Richard Cocciante, tandis que Jacques fabriquera des maquettes d’avions et de fusées, et cultivera des tomates. Cinquante ans de vie à deux, d’un amour discret, sans passion dévorante, mais avec une tendresse infinie. En 90 pages, François Bégaudeau réussit le tour de force de nous raconter toute la vie commune de ces deux personnages. Avec sobriété, pudeur, il évoque le quotidien qui forge cet amour. Il n’est peut-être pas flamboyant mais infiniment touchant par les attentions de chacun, les gestes tendres, mais aussi par les petites chamailleries qui sont comme un rituel. Mêmes les grands écarts n’entameront pas la relation nouée par Jeanne et Jacques au fil des années et de l’habitude.

Le roman de François Bégaudeau est également un formidable texte sur le temps qui passe, qu’il réussit à rendre très concret par les objets (la pendulette qui se transmet de génération en génération) et les évolutions technologiques. « Avec le temps, comme les amis de l’un sont les amis de l’autre, les sorties personnelles se font rares. Les sorties tout court. Les téléphones sont à touches, les bouteilles de soda en plastique, les mouchoirs en papier, les têtes d’hommes nues, les machines à coudre envolées, le papier peint suranné, les baguettes tradition, les wagons non-fumeurs, les shorts de foot longs, et Jeanne et Jacques préfèrent le plus souvent lambiner pieds nus sur la moquette qu’ils ont choisie épaisse et vert d’eau. » Un condensé de vie, en un paragraphe, c’est brillant.

Fluide, bouleversant, « L’amour » est le portrait d’un couple, d’un milieu social, d’une vie, sublimé par la plume de François Bégaudeau. Un bijou.