L’inconnu de Cleveland de Thibault Raisse

Cleveland

Le 30 juillet 2002 à Eastlake, banlieue de Cleveland, est retrouvé le corps inanimé de Joseph Chandler. L’homme de 64 ans semble s’être suicidé d’une balle dans la bouche en se regardant dans le miroir de sa salle de bain. Le corps est dans un état de décomposition très avancé, ce qui empêche tous prélèvements ou prise d’empreintes. Joseph Chandler vivait en ermite depuis dix-sept ans dans son appartement de location mais il n’a développé aucun lien avec les autres locataires de la résidence. Plus étrange : aucune empreinte n’est retrouvée dans son logement ou sa voiture. La police découvre qu’une coquette somme d’argent est disponible sur ses comptes en banque. Est alors lancée une recherche d’héritier et c’est ainsi que l’on découvre que l’homme décédé à Eastlake ne s’appelait pas Joseph Chandler. Il a usurpé l’identité d’un enfant mort à l’âge de huit ans dans un accident de voiture avec ses parents en 1945. Qui était donc cet homme et qu’avait-il donc à cacher ?

Thibault Raisse, journaliste d’investigation, nous fait revivre cette enquête qui piétine, tombe dans les cold cases et est finalement rouverte des années après grâce aux progrès scientifiques. Le fait divers est fascinant et le récit est absolument captivant. « L’inconnu de Cleveland » se lit comme un roman policier qui nous tient en haleine de la première à la dernière page. Thibault Raisse a fait un gros travail d’investigation, son texte est extrêmement précis et méticuleux.

Ce qui est également très intéressant dans ce livre, c’est que l’auteur replace le fait divers dans son contexte historique et politique. Il nous raconte la désindustrialisation de Cleveland et son déclin dans les années 60 puis sa renaissance dans les années 90 grâce à l’industrie médicale et à l’arrivée de LeBron James dans les années 2000. Une ville, et surtout la banlieue d’Eastlake, qui permet de vivre totalement hors des radars pendant de longues années sans que personne ne s’intéresse à vous. Il y a une adéquation parfaite entre le lieu de vie de Joseph Chandler et sa volonté de passer inaperçu.

« L’inconnu de Cleveland » se dévore, le solide travail documentaire de Thibault Raisse rend le livre passionnant, haletant et nous permet de découvrir un fait divers incroyable.

Maud Martha de Gwendolyn Brooks

Maud Martha

« Maud Martha » est le premier et unique roman de Gwendolyn Brooks publié en 1953. Elle fut la première femme noire à obtenir le Prix Pulitzer de poésie en 1950. Largement autobiographique, ce roman est constitué de trente quatre chapitres, trente quatre fragments de la vie de Maud de l’âge de sept ans à l’âge adulte. Le texte raconte par ellipses la vie d’une enfant de la classe ouvrière noire de Chicago dans les années 20, 30 et 40. Maud grandit dans une famille soudée, elle envie la beauté de sa sœur, elle devient adulte, se marie, emménage dans un appartement kitchenette, aime les précieuses traditions comme Noël, Halloween et Pâques, elle devient mère à son tour. Au travers de ces chapitres, qui sont chacun une histoire en soi, Gwendolyn Brooks retrace le parcours d’une femme forte malgré les doutes ou les difficultés. Depuis l’enfance, Maud veut montrer aux autres la meilleure version d’elle-même. « Ce qu’elle voulait, c’était offrir au monde une bonne Maud Martha. Telle était l’offrande, la parcelle d’art, qui ne pouvait venir de nulle autre que d’elle-même. » Elle fait face à la pauvreté, comme au racisme (le père Noël qui refuse de prendre dans ses bras une enfant noire, la reconnaissance ressentie par Maud après la visite d’un camarade blanc, elle et son mari qui sont les seuls noirs dans une salle de cinéma) mais elle reste droite.

Il y a beaucoup de lucidité dans ces moments de vie qui sont toujours emprunts de poésie. « Mais ce qu’elle voyait surtout, c’étaient des pissenlits. Des joyaux jaunes pour tous les jours, constellant la robe verte et rapiécée de son jardin. A leur beauté sage, elle préférait leur aspect ordinaire, car elle trouvait que leur banalité reflétait la sienne, et qu’il était rassurant qu’une fleur puisse aussi être une chose quelconque. » Gwendolyn Brooks sublime, magnifie le quotidien par son écriture sensible, sensorielle et poétique. Chaque instant, chaque détail minuscule compte et a de la valeur.

« Maud Martha » est le portrait vivant, évocateur d’une femme noire qui sait apprécier les petits riens de l’existence et l’instant présent. Un roman magnifique, tant sur le fond que sur la forme, touchant et drôle.

Traduction Sabine Huynh

Bilan livresque et cinéma de juin

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La douzième édition du mois anglais vient de se terminer et, sur les onze livres prévus au départ, j’ai pu en lire dix. Il me reste uniquement à relire « Raison et sentiments » de Jane Austen, ce que j’espère faire cet été. Mes lectures furent variées et excellentes dans l’ensemble. Mon grand coup de cœur du mois va « Au retour du soldat » de Rebecca West, un bijou de délicatesse et d’une grande profondeur. Encore un grand merci à ma chère Lou avec qui j’ai toujours plaisir à organiser ce mois anglais et aux nombreux participants.

Et côté cinéma, j’ai eu l’occasion de voir six films dont mon préféré est le suivant :

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1970-72, Madagascar, les militaires français sont toujours là alors que l’île est indépendante depuis 1960. Thomas et sa famille y vivent dans une sorte de paradis illusoire. Les militaires font comme si leur présence allait de soi alors que la révolte gronde. C’est la fin d’une époque que montre Robin Campillo qui s’inspire ici de son enfance. Ce qui est très réussi dans son film, c’est que l’histoire nous est racontée à hauteur d’enfant. Thomas voit et entend tout (dans sa caisse de déménagement dans le jardin, derrière la porte en verre dépoli de la cuisine) même s’il ne comprend pas toujours les situations auxquelles il assiste. Des séquences très amusantes, mettant en scène son héroïne préférée Fantômette, montrent que l’imaginaire du garçon est déjà en marche.

Mais le film n’est pas que le récit de la fin de l’occupation coloniale à Madagascar, c’est également le récit de la fin d’un couple, de l’émancipation de la mère de Thomas. « L’île rouge » est un film vibrant sur le souvenir, sur l’émancipation et la naissance d’un cinéaste.

Et sinon :

  • « Fifi » de Jeanne Aslan et Paul Saintillan : Fifi vit dans une famille pauvre et totalement dysfonctionnelle. Pour s’évader de ce quotidien pesant, elle s’installe dans la maison vide d’une copine partie en vacances avec ses parents. Mais le frère aîné de la copine revient passer l’été à Nancy. Le premier film de Jeanne Aslan et Paul Saintillan est plein de charme et de délicatesse. Rien de spectaculaire dans ce film, seulement des moments partagés entre l’adolescente et le jeune homme indécis dont tous deux se souviendront longtemps. Pour interpréter cette jolie partition, deux jeunes comédiens qui m’ont déjà impressionnée dans d’autres œuvres : Céleste Brunnquell (En thérapie) et Quentin Dolmaire (OVNI(s)).
  • « Le processus de paix » de Ilan Klipper : Marie et Simon ont deux enfants, une vie  bien installée socialement. Elle anime une émission de radio de sexologie féministe pendant que lui enseigne le conflit israélo-palestinien à l’université. Tout devrait aller pour le mieux mais ils ne se supportent plus. Voilà une comédie française réussie aux dialogues vifs, aux situations cocasses et qui ne prend pas ses spectateurs pour des idiots. La qualité du casting est à la hauteur : Camille Chamoux, solaire et volontaire, Damien Bonnard, lunaire et angoissé. Et les seconds rôles sont tous soignés : Ariane Ascaride en mère juive déjantée, Jeanne Balibar totalement libérée, Quentin Dolmaire, jeune stagiaire que rêve de croquer Jeanne Balibar.
  • « Sick of myself » de Kristoffer Borgli : Signe est serveuse dans un café. Son petit ami est un artiste à l’ego démesuré qui ne cesse de tirer la couverture à lui. Mais il n’est pas le plus égotiste des deux. Signe est prête à tout pour connaître son heure de gloire. Elle multiplie les tentatives pour attirer l’attention et trouve enfin ce qui va la rendre célèbre : elle prend des médicaments qui vont la défigurer, ce qu’elle fera passer pour une maladie de peau. Le film de Kristoffer Borgli est tout à fait dans l’esprit de Ruben Östlund : excessif, cruel et surtout critique envers notre époque égocentrique. C’est un véritable jeu de massacre entre Signe et son petit ami, les dialogues sont cinglants. Le couple est le lieu de toutes les bassesses comme le montrait également Ruben Östlund dans « Snow therapy ». C’est décapant comme les scandinaves savent si bien le faire.
  • « Wahou » de Bruno Podalydès : Le dernier opus de Bruno Podalydès est un film à sketches autour de deux agents immobiliers interprétés par Karine Viard et Bruno Podalydès himself. Tout se déroule autour de deux biens : un appartement moderne à louer dans « le triangle d’or de Bougival » et l’autre est une belle maison bourgeoise avec au fond du jardin la ligne de RER. Comme toujours chez le réalisateur, le film est drôle et plein de tendresse pour ses personnages (mention spéciale au couple fantasque joué par Sabine Azéma et Eddy Mitchell). C’est bien écrit, bien interprété, tout cela nous donne une comédie charmante avec une pointe de nostalgie.
  • « Indiana Jones et le cadran de la destinée » de James Mangold : cinquième et dernier volet des aventures de notre archéologue préféré, cet opus revivifie le mythe avec un film rythmé par de nombreux rebondissements, rempli de clins d’œil aux films précédents et une Phoebe Waller-Bridge malicieuse et ironique. Une durée de deux heures aurait sans doute été suffisant mais ne boudons pas les adieux de l’un des personnages les plus sympathiques d’Hollywood.

La ferme de cousine Judith de Stella Gibbons

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A 20 ans, Flora Poste devient orpheline, ses parents ont succombé à la grippe espagnole. Malheureusement, son père ne lui a laissé que cent livres de rente annuelle. Contrairement à ce que lui conseille son amie Mrs Smiling, Flora n’a aucune intention de suivre une formation pour gagner sa vie. Elle préfère écrire aux membres de sa famille pour qu’ils l’hébergent. C’est ainsi que la jeune femme va déménager dans le Sussex dans la ferme de sa cousine Judith Starkadder. L’endroit, nommé Froid Accueil, est morne et mal entretenu. La famille se révélera singulière et étrange. Flora décide alors de reprendre en main la vie de ses cousins.

« La ferme de cousine Judith » est le premier roman de Stella Gibbons, édité en 1932. Le point de départ du roman m’a beaucoup plu. Les discussions de Flora avec son amie, concernant son avenir, sont très réussis et pétillants de drôlerie. Je m’attendais ensuite à une comédie sur l’inadéquation de la jeune urbaine en milieu rural. Mais Stella Gibbons s’oriente vers le conte, comme elle a pu le faire avec « Le célibataire », et Flora se transforme en bonne fée pour les membres de la famille Starkadder. Tout va d’ailleurs se résoudre avec un brin de facilité. La galerie de personnages aurait sans doute mérité d’être plus travaillée. Certains personnages sont des silhouettes vaguement dessinées mais d’autres sont plus réussis (comme Mr Mybug qui veut absolument que « Les hauts de Hurlevent » aient été écrit par Branwell Brontë !). Stella Gibbons fait d’ailleurs de nombreux clins d’œil à la littérature anglaise et notamment à Jane Austen. Flora Poste a un côté entremetteuse à la Emma Woodhouse.

« La ferme de cousine Judith » m’a un peu moins séduite que les autres romans de Stella Gibbons que j’ai pu lire jusqu’à présent. Malgré un excellent début, des personnages surprenants, je l’ai trouvé moins caustique et moins réjouissant que les autres. Il n’en reste pas moins une lecture très plaisante.

Traduction Iris Catella et Marie-Thérèse Baudron

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Dernière nuit à Soho de Fiona Mozley

Soho

Soho reste un quartier populaire, mixte socialement et ethniquement. Les bordels y côtoient les brasseries françaises sans que cela ne pose de problème à ses habitants. Agatha Howard, riche héritière d’un père aux affaires louches, compte bien effacer de la carte de Londres ce quartier bohème. Elle y possède plusieurs immeubles et cherche un moyen d’expulser ses locataires. Parmi eux, on trouve Precious, une prostituée, qui vit avec son amie Tabitha ; Robert, ancien homme de main du père d’Agatha, qui partage sa vie entre le pub et le bordel ; Lorenzo qui accompagne Robert dans ses soirées alcoolisées et voudrait devenir acteur ; Cheryl et Kevin qui sont SDF et qui vivent au sous-sol ; Glenda qui travaille dans une agence immobilière. Leurs vies vont se croiser autour de la défense des anciens immeubles du quartier.

Après nous avoir entrainés sur les terres rurales du Yorshire dans son saisissant premier roman, Fiona Mozley place son histoire au cœur de Londres. Deux univers totalement différents et opposés mais l’autrice aborde dans ses deux romans la confrontation entre classes sociales. Ici, on voit la gentrification galopante de Soho qui, comme toujours, déplace les classes les plus défavorisées à la périphérie des villes. En les perdant, le quartier va également voir disparaitre sa singularité, son âme et va s’uniformiser. Mais Precious et sa bande n’ont pas l’intention de se laisser faire et les choses ne se passeront pas totalement comme le prévoyait Agatha.

Le roman est peuplé de nombreux personnages, parfaitement caractérisés pour que le lecteur s’y retrouve, qui vivent à la marge. Fiona Mozley noue également plusieurs fils narratifs sans pour autant perdre de vue le point de départ du roman. Tout cela se lit avec beaucoup de facilité et de plaisir.

« Dernière nuit à Soho » confirme le talent de Fiona Mozley et sa capacité à se renouveler. Vivement le prochain !

Traduction Laëtitia Devaux

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La princesse Priscilla s’est échappée d’Elizabeth Von Arnim

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Priscilla est la troisième fille du Grand-Duc de Lothen-Kunitz, une province riante aux paysages verdoyants et splendides. Dans ce cadre féérique, la jeune et belle princesse s’ennuie. Elle rêve d’une vie simple, loin de la lourdeur du protocole. Cette envie de liberté lui vient des nombreuses lectures conseillées par M. Fritzing, précepteur de Priscilla et bibliothécaire en chef du Grand-Duc. Le jour où son père lui annonce qu’il lui a trouvé un mari, la princesse décide de s’enfuir avec son fidèle Fritzing et une servante. Ils vont s’installer dans le Sommerset, dans un petit village nommé Symford. Le charme de la campagne anglaise opère et Priscilla est enchantée par ce qu’elle découvre. Mais descendre l’échelle sociale, se mettre à la hauteur des gens ordinaires, n’est pas si simple pour notre princesse qui commet rapidement des impairs.

« La princesse Priscilla s’est échappée » a été publié en 1905 et il a été écrit comme un conte pour les enfants d’Elizabeth Von Arnim. Il est donc différent des œuvres de l’autrice que j’ai déjà lues. Mais je me suis régalée tant Elizabeth Von Arnim raconte son histoire avec humour et ironie. Le décalage entre les envies de Priscilla et sa nouvelle vie donne lieu à de nombreuses scènes cocasses (elle veut vivre humblement mais exige trois salles de bain dans son cottage !). Nos deux fuyards ne sont pas non plus très doués pour masquer leur identité et ils ne se sont pas beaucoup consultés avant de s’en inventer une nouvelle. Les quiproquos et les mésaventures s’enchainent allant parfois jusqu’au drame.

J’ai beaucoup apprécié les apartés de l’autrice qui commente et moque les faits et gestes de notre princesse. « Je raconterai sans commenter – ou plutôt, j’essayerai, car j’aime beaucoup ajouter mon grain de sel ! » Effectivement, elle n s’en prive pas pour le plus grand plaisir de son lecteur.

Roman original dans l’œuvre d’Elizabeth Von Arnim, « La princesse Priscilla s’est échappée » est une friandise acidulée, piquante et totalement réjouissante.

Traduction Clotilde Jannin

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Une saison pour le sombres de R.J. Ellory

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1969, Henri Devereaux a trouvé du travail dans la ville minière de Jasperville, au nord-est du Canada. Il s’y installe avec sa femme, le père de celle-ci, leurs deux enfants : Juliette, 10 ans, et Jacques 3 ans. Un troisième enfant naitra dans cette ville reculée et hostile. Les conditions de vie y sont difficiles et rendent certains fous. En 1972, un drame va rendre la vie à Jasperville encore plus pesante. La jeune Lisette Roy est retrouvée morte avec de très profonde blessures. Certains pensent à un ours ou à un loup. D’autres pensent au wendigo, un esprit maléfique qui se serait emparé d’un homme selon un mythe indien. D’autres jeunes filles seront retrouvées mortes sans que la police ne trouve d’explication valable. Une chape de plomb écrase Jasperville. Dès qu’il sera en âge de le faire, Jacques fuira la ville en sachant qu’un jour ou l’autre le passé le rattraperait.

R.J. Ellory nous propose avec « Une saison pour le sombres » un roman à la construction maîtrisée et haletante. Elle se développe autour de deux époques : celle où Jacques Devereaux va devoir revenir à Jasperville et se replonger dans les drames qui ont marqué la ville ; celle de l’époque de l’installation de sa famille jusqu’à sa fuite. Ce retour vers le passé montre à quel point la famille de Jacques a souffert durant cette période et les dégâts profonds sur plusieurs de ses membres. L’auteur s’intéresse ici essentiellement à la psyché de ses personnages. Celle de Jacques est particulièrement approfondie. A la dimension traumatisante des disparitions de jeunes filles, s’ajoutent la culpabilité et le pardon. Jacques a en effet laissé des personnes chères derrière lui lorsqu’il est parti. La question de la monstruosité est également abordée. Elle semble tellement impensable, inimaginable que les mythes prennent la place de la vérité. Personne ne veut la regarder en face.

« Une saison pour les ombres » est un grand roman d’atmosphère. R.J. Ellory rend parfaitement le froid glacial, l’isolement profond de cette communauté. Les hivers sont tellement rudes qu’il est quasiment impossible d’y vivre. Aucun répit n’est offert. « L’hiver, d’une froideur à pénétrer jusqu’aux os, durait huit mois. Des semaines pouvaient s’écouler sans que le soleil se montre. L’été des nuées de mouches et de moustiques s’abattaient sur la ville tel un fléau, puis le soleil ne se couchait jamais. Située à dix kilomètres à tout casser du Labrador, la ville n’était pas accessible par la route principale. Ni d’ailleurs aucune route. »

Le dernier roman de R.J. Ellory est prenant, son atmosphère est sombre et oppressante.

Traduction Etienne Gomez

Les enquêtes de Jane Austen : un voleur au bal de Julia Golding

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Cassandra Austen est conviée à un bal dans son ancienne école de Reading. Hors de question pour elle d’y aller seule, sa jeune sœur Jane devra l’accompagner malgré les relations tendues qu’elle entretenait avec la directrice. Lorsque les deux sœurs arrivent à leur ancienne pension, les choses ont l’air d’avoir bien changé, il manque du personnel partout. Les domestiques semblent avoir déserté le domaine mais la directrice Mme La Tournelle semble faire comme si de rien n’était. Les sœurs Austen font la connaissance de nouvelles pensionnaires : Miss Elinor Warren, Miss Marianne Warren et leur cousine Lucy Palmer. Elinor et Marianne vivaient en Inde jusqu’à ce que leur père décide que leur éducation devait se faire ne Angleterre. A part Jane qui déteste danser, les jeunes filles ont hâte d’assister au bal. Elinor a d’ailleurs apporté ses plus beaux bijoux pour éblouir la compagnie. Elle n’aurait sans doute pas du se parer de ses plus beaux atours.

J’avais beaucoup apprécié le premier tome des enquêtes de Jane Austen qui se lisait avec grand plaisir. Julia Golding s’est ici amusée avec les personnages de « Raison et sentiments ». On y retrouve Elinor, Marianne, Miss Palmer, Brandon mais également Willoughby qui est fidèle à lui-même ! Les clins d’œil ont amusants. Le personnage de Jane Austen est toujours aussi savoureux et son humour piquant.

Julia Golding veut sensibiliser son jeune lectorat sur différents thèmes : la colonisation, l’esclavage, les discriminations. Le faire au travers d’une intrigue sympathique et bien ficelée est certainement le moyen idéal.

Ce tome 2 des enquêtes de Jane Austen reste une lecture plaisante même si mon cœur balance un peu plus pour le tome 1.

Traduction Emma Troude-Beheregaray

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La fracture de Nina Allan

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Le 16 juillet 1994, Julie Rouane, 17 ans, disparaît dans la banlieue de Manchester. Elle avait quitter sa famille pour rejoindre une amie, aller à un barbecue. Mais personne ne la vit ce jour-là. Malgré les investigations de la police, aucune trace ne fut découverte. La disparition mystérieuse de Julie laisse des traces dans sa famille. Sa mère et son père se séparèrent et ce dernier continua à explorer toutes les pistes imaginables. Selena, la sœur cadette de Julie, ne quitta pas la région, s’empêchant inconsciemment d’être heureuse. « L’idée de choisir un avenir au lieu d’accepter simplement celui qui s’offrait à elle était…quoi ? Egoïste, déplacée, immorale même. Elle avait de la chance d’avoir un avenir, quel qu’il soit. » Mais vingt ans après la disparition de Julie, Selena reçoit le coup de fil d’une femme se présentant comme sa sœur. Elle semble savoir des choses que seule Julie pouvait connaître.

« La fracture » de Nina Allan est pour le moins surprenant et déstabilisant. A plusieurs reprises, « Pique-nique à Hanging Rock » est mentionné. Comme j’ai apprécié le livre et le film, le roman de Nina Allan partait sur d’excellents auspices. Mais d’un seul coup, le roman bascule totalement dans son mode narratif et dans son genre. J’avoue avoir eu quelques difficultés à passer le cap, à traverser la fracture avec les personnages. Il faut néanmoins s’accrocher car l’inventivité, l’imagination de Nina Allan réservent bien des surprises à ses lecteurs. Elle insère dans son récit des articles de journaux, des rapports scientifiques, des extraits de romans ou de guides, etc… Tout se mélange avec aisance et questionne la frontière entre la réalité et la fiction. L’autrice détaille également très bien l’état psychologique des différents membres de la famille. Dans une situation comme celle-ci, que serait-on prêt à croire ?

Je ne peux malheureusement pas vous en dire beaucoup plus sur ce roman pour ne pas gâcher la lecture de ceux qui seraient tentés de le découvrir. Si vous le faites, soyez prêts à être désarçonnés.

Traduction Bernard Sigaud

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La position de la cuillère de Deborah Levy

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« La position de la cuillère » est un recueil d’une trentaine de textes qui, pour la plupart, ont été publiés dans des journaux. Ce sont de courts textes d’analyse ou de critique littéraires (comme le chapitre sur « La bâtarde » de Violette Leduc ou celui consacré à l’œuvre de J.G. Ballard) mais également des écrits plus personnels (le livre s’ouvre sur une lettre à sa mère). Ces derniers sont sans doute ceux que j’ai le plus appréciés tant ils m’ont rappelé la formidable autobiographie en mouvement qui a permis à la France de découvrir véritablement le talent de Deborah Levy. Des textes comme « Des citrons à ma table » nous entraine dans son quotidien  qu’elle sait si bien sublimer, dans son histoire familiale. « C’est réjouissant de voir un saladier de citrons ensoleiller un matin d’hiver anglais avec son étonnante palette de jaunes. » On perçoit le monde différemment en lisant Deborah Levy, ne pas porter de chaussettes dans ses chaussures devient chez elle un profond signe de liberté et de légèreté.

Lire Deborah Levy, c’est comme retrouver une amie avec qui on aime converser de mille sujets. Son intelligence, son érudition et son humour sont un régal. Dans ce recueil, figurent des thématiques qui lui sont chères : les femmes artistes qu’elles soient écrivaine (Virginia Woolf et Sylvia Plath sont souvent citées), photographe ou peintre ; la relation mère-fille ; la psychanalyse ; le passé qui revient et nous habite. Deborah Levy nous pousse à la curiosité, à découvrir la poétesse Hope Mirrless, la peintre Paula Rego, l’essayiste Elizabeth Hardwick, l’autrice Ann Quinn ou la photographe Francesca Woodman. « C’est l’aventure de l’écriture que d’aller toujours plus profond, puis de remonter à la surface, ce qui fait de nous des experts en surfaces et en profondeurs. » C’est sans aucun doute l’effet produit sur son lecteur par « La position de la cuillère ».

Mon texte préféré est sans conteste « Une bouchée de Bloomsbury », Russel Square ou la mélancolie d’un jardin public en novembre. Tant de délicatesse et de poésie en si peu de mots m’ont totalement enchantée.

La pensée de Deborah Levy est toujours vivifiante et réjouissante. Certains textes m’ont moins parlé que d’autres mais l’ensemble est passionnant à découvrir.

Traduction Nathalie Azoulai

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