Bilan livresque et cinéma d’août

Dix livres m’ont accompagnée durant le mois d’août :

-le bouleversant et douloureux « Gioconda » de Nikos Kokantzis, 

-mon premier roman de la rentrée littéraire, le très réussi et très attendu « Nous serons tempête » de Jesmyn Ward,

-« Toi » le très bel hommage de Hélène Gestern à sa splendide chatte blanche,

-ma deuxième lecture de la rentrée littéraire est un premier roman à l’écriture ciselé, imagée et poétique, il s’agit de « L’entroubli » de Thibault Daelman,

-« Le veuf noir du Grand Canyon » de Vincent Manilève parce que j’aime décidément beaucoup cette collection Society de 10/18,

-ma troisième lecture de la rentrée littéraire fut « Éclaircie  » de Carys Davies, un excellent roman qui nous transporte dans une ile au nord de l’Ecosse au 19ème siècle,

-mon coup cœur du mois va au deuxième roman de Michelle Gallen « Du fil à retordre », une fresque social et un récit d’émancipation teintés de désespoir et d’un humour caustique,

-j’ai également découvert l’écrivain indien Rabindranath Tagore avec son très beau « Chârulatâ »,

-j’ai retrouvé Elizabeth Jane Howard avec « A petit feu », un roman parfait pour l’été puisqu’il nous emmène sur la  Côte d’Azur et en Jamaïque, mais qui est loin d’être aussi léger qu’il n’y paraît au départ,

-enfin, j’ai lu le délicieux recueil de Marco Martella « Fleurs » où l’auteur s’amuse follement à brouiller les frontières entre fiction et réalité. 

Côté cinéma, j’ai vu sept films durant le mois d’août dont voici mes préférés : 

Myriam est une militante obstinée des droits des femmes. Le pouvoir iranien l’a mise en prison. Mais en raison de ses problèmes de santé, Myriam est autorisée à sortir pendant sept jours pour effectuer des examens médicaux. A sa sortie, elle découvre que son frère et sa mère ont organisé son évasion du pays à travers les montagnes. De l’autre côté, en Turquie, l’attendent son mari et ses deux enfants qui ne l’ont pas vue depuis six ans et qui se sont exilés en Allemagne.

Le formidable film d’Ali Samadi Ahadi souligne l’incroyable courage des opposants iraniens et notamment celui des femmes depuis le mouvement Femme, vie, liberté. Pendant tout le trajet vers sa famille, Myriam questionne son engagement et la possibilité de l’exil. Que doit-elle faire passer en premier ? Sa famille ou son combat ? Peut-elle être une opposante crédible et efficace si elle quitte son pays ? Elle en parlera avec ses enfants et surtout sa fille adolescente, en colère contre sa mère absente. « Sept jours » est un film poignant, intense, Myriam est superbement interprétée par Vishka Asayesh, qui a elle-même choisi l’exil, tout comme Ali Samadi Ahadi.

Hugo, 19 ans, enfile sa plus belle chemise pour recevoir sa petite amie Queen, dans la maison familiale sur une ile de l’Atlantique. Le garçon est timide, réservé et il n’en revient pas d’avoir réussi à conquérir une fille aussi belle, lui qui un an plus tôt était en surpoids. Queen est originaire de Toulon, elle est esthéticienne, porte des robes sexy et des ongles interminables. Elle assume son look avec naturel, à un très bon cœur et s’émerveille de tout. Les vacances à deux auraient pu se dérouler sans nuage mais Hugo recroise des connaissances, issues d’un milieu bourgeois. On sent qu’Hugo à toujours voulu faire partie de leur groupe et il cherche par tous les moyens à devenir leur ami. 

Le premier film d’Aurélien Peyre est une formidable réussite. L’histoire, qui se déroule devant nous, est d’une immense cruauté. Hugo est habité par la honte, celle de son ancien corps, celle de son milieu social qui n’est pas au niveau de celui de ses amis et enfin de Queen, jugée trop populaire, trop cagole par ces bougeois snobs. Au lieu de profiter de sa solaire et ravissante petite amie, Hugo préfère se conformer au moule imposé par ceux qui le considère à peine. Le jeune homme est incarné par le formidable Félix Lefebvre, dont j’avais déjà admiré le talent dans « Été 85 » de François Ozon. Il faut également souligner celui d’Anja Verderosa, splendide et attachante Queen. « L’épreuve du feu » se revele être un conte moral aussi amer que douloureux pour ces deux protagonistes principaux. 

Et sinon :

  • « En boucle » de Junta Yamaguchi : A Kibune au Japon, le temps va s’arrêter à 13h58 ou plutôt il va reculer à 13h56. Les employés et les clients de cette auberge au bord de l’eau vont se retrouver bloqués dans une boucle temporelle de deux minutes. Mais leur conscience n’est pas prisonnière de la boucle et chacun se souvient de ce qu’il fait. Mais que peuvent-ils faire en si peu de temps ? Certains règlent leur compte, d’autres s’avouent leur amour, un autre se suicide pour expérimenter la mort pour son prochain livre, une autre tente désespérément de réchauffer du saké à la cuisine, un autre cherche une explication. « En boucle » n’est pas le premier film à plonger ses personnages dans une répétition temporelle mais son originalité tient à la durée très courte de la boucle. Cela donne une frénésie comique aux différentes scènes, les personnages doivent sans cesse se dépêcher pour accomplir une action. C’est truculent et ça se termine comme un épisode du Doctor Who ! 
  • « Sally Bauer » de Frida Kempff : Suède, 1939, Sally est la mère célibataire d’un petit Lars dont le père, danois, a déjà une femme et des enfants. La famille de Sally accepte mal cette situation et lui rappelle sans cesse ses devoirs maternels. Sa mère l’oblige à s’inscrire dans une école pour devenir une bonne ménagère. Mais Sally n’a qu’une idée en tête : traverser la Manche à la nage. Le film de Frida Kempff réinvente un peu l’histoire de la nageuse Sally Bauer (1908-2001). Mais il remet en lumière l’exploit de cette jeune femme qui traversa la Manche en 1939, quelques jours avant le début de la seconde guerre mondiale. La reconstitution est très classique mais l’actrice principale, Josefin Neldén, est totalement habitée par son rôle. 

Cet été, des films des deux premières décennies de la carrière de Claude Chabrol ont été repris sur grand écran et j’en ai profité pour voir ou revoir les œuvres suivantes :

  • « Que la bête meure » : Sur la place d’un petit village breton, un jeune garçon est brutalement percuté par une voiture fonçant à vive allure. L’enfant meure et son père, Charles Thénier, s’effondre de douleur; Après une dépression de plusieurs mois, il se jure de retrouver et de tuer l’assassin de son fils. « Que la bête meure » est redoutablement bien construit, Chabrol y joue perpétuellement avec la fiction et l’ambiguïté. Charles Thénier est écrivain et il note tout dans son carnet qui aura un rôle performatif dans l’intrigue et un rôle décisif dans le dénouement. Le film va rapidement se centrer sur l’affrontement entre Charles et l’assassin présumé de son fils, un garagiste ayant réussi en affaires. Ce dernier est incarné par le génial Jean Yanne : vulgaire, grossier, ignoble, brutal, sa famille le déteste et il le lui rend bien. Face à lui, Michel Duchaussoy est l’incarnation de la colère, de la vengeance sous un masque d’impassibilité. Un jeu de chat et de la souris s’installe où le cynisme, la lâcheté, la rouerie auront partie prenante. Un sommet d’ironie et de tragédie.
  • « La femme infidèle » : Charles, Hélène et leur fils vivent en banlieue parisienne dans une luxueuse maison. Leur vie respire un bonheur paisible et bourgeois. Charles travaille à Paris pendant que sa femme reste à la maison. Il la surprend un jour en plein mensonge. Il craint l’adultère et engage un détective privé pour suivre Hélène. Le point de départ du scénario est très classique. Mais nous sommes chez Claude Chabrol et la singularité du film s’affirme à partir de la rencontre entre le mari (Michel Bouquet incarnation parfaite du bourgeois chez Chabrol) et l’amant (Maurice Ronet toujours charmeur). La scène entre les deux hommes est surréaliste et se termine mal pour l’amant. Le mari se débarrasse du corps avec une maladresse risible. Débute alors un drame psychologique et une étonnante alliance silencieuse entre Charles et Hélène (Stéphane Audran, frivole et langoureuse) quand la police débarque chez eux. L’ambiguïté de leur relation fait tout le sel de ce film qui sait surprendre son spectateur. 
  • « Juste avant la nuit » : Charles vit à Versailles avec son épouse Hélène et leurs deux enfants. Sa maison a été construite par son meilleur ami François. L’épouse de ce dernier est la maîtresse de Charles et elle aime les jeux sexuels violents. Lors de l’un d’eux, son amant l’étrangle. La police ne remonte pas jusqu’à lui, personne ne le soupçonne. Mais Charles est dévoré par la culpabilité. « Juste avant la nuit » est le pendant de « La femme infidèle ». Les personnages portent les mêmes prénoms et sont interprétés par les mêmes acteurs : Stéphane Audran et Michel Bouquet. Il est également question d’adultère mais cette fois, c’est le mari qui trompe sa femme (mais c’est toujours Michel Bouquet qui assassine !). Cette fois, Charles ne cherche pas à masquer son crime mais il veut au contraire le révéler à tout le monde. Le personnage est une sorte de Raskolnikov qui ne sera en paix que lorsque son crime sera puni alors que ni sa femme, ni son ami ne veulent le dénoncer. Briser sa jolie famille et le vernis des apparences n’est pas envisageable. L’ordre établi doit rester intact et c’est ce qui fait froid dans le dos dans ce drame feutré. 

Toi d’Hélène Gestern

Avec « Cézembre », le nom d’Hélène Gestern a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux et j’avais très envie de découvrir sa plume. J’ai choisi de le faire avec un texte court, « Toi », qui parle de sa chatte persane Mimi. Ce superbe félin blanc est entré dans sa vie dix ans auparavant par son jardin. A l’heure où Mimi souffre de diabète et demande beaucoup de soins et d’attention, Hélène Gestern décide d’écrire sur ce lien particulier et fort qu’elles ont créé. « J’ai compris que c’est maintenant qu’il faut que j’écrive. Maintenant que tu es encore là, chaude, douce, fatiguée, mais vivante, bien vivante. Péremptoire quand tu régales tes croquettes, épuisante quand tu me réveilles la nuit, merveilleuse de patience quand je t’injecte ton insuline, gracieuse dans ton sommeil abandonné, émouvante quand tu te promènes dans le jardin d’à côté, bouleversante quand tu me rejoins le soir sur le lit et que tes yeux doux et dorés rencontrent les miens pendant que tu ronronnes très fort, frottes ton front contre mon visage et pétris les draps du bout de tes pattes. » Sans anthropomorphisme, Hélène Gestern parle avec délicatesse de l’amour profond, tendre qui s’est noué au fil des années avec son animal de compagnie. Elle évoque également la douleur de le voir vieillir, de le savoir malade et les contraintes qui y sont liées, mais par-dessus tout de la peur de la séparation. 

« Toi » a inauguré la collection Le bar de la Sirène imaginée par Maud Simonnot aux éditions du Seuil. Le livre, très élégant avec sa couverture métallisé, comporte entre ses pages quelques photos de Mimi et de sa maîtresse. Hélène Gestern rend un bel hommage à sa chatte qui touchera profondément les amoureux et les propriétaires de chats (mais pas seulement !). 

Nous serons tempête de Jesmyn Ward

Annis a grandi sur la propriété du maître qui a violé sa mère et dont elle est la fille illégitime. Alors qu’elle est encore enfant, sa mère est vendue à un autre propriétaire. Bientôt, ça sera le tour d’Annis et de son amie Safi. Un groupe d’esclaves va ainsi entamer une longue et difficile marche vers les plantations de la Nouvelle-Orléans. Pour ne pas sombrer, la jeune fille repense à sa mère, son courage, ses leçons pour se battre avec un bâton ou pour apprendre à reconnaître les plantes. Elle se souvient également des récits de sa mère concernant sa grand-mère Aza, guerrière du roi du Dahomey. Annis évoque son esprit qui sait faire éclater les orages.

« Nous serons tempête » est un roman qui était très attendu puisque Jesmyn Ward, double lauréate du National Book Award, n’avait pas publié depuis six ans. Son nouveau roman m’a rappelé certaines thématiques traitées dans son superbe « Chant des revenants ». Dans les deux textes, l’autrice mélange le fantastique, les fantômes et le réalisme. « Nous serons tempête » nous conte l’histoire de plusieurs générations de femmes enlevées, exploitées, brutalisées mais qui puisent leur force dans leurs racines, dans leur histoire. Comme dans son roman précédent, Jesmyn Ward souligne également la persistance de la violence faite aux noirs dans les états du sud des États-Unis, une douleur qui se perpétue de mère en fille.

L’originalité du roman tient à la présence des esprits qui interagissent avec Annis, la guident et la soutiennent. Ils peuvent avoir pris l’apparence de sa grand-mère ou être des émanations de la terre. Ce dialogue cosmique se fait dans une langue exigeante. J’ai mis un peu de temps à rentrer dans le roman avant de me laisser emporter par le souffle et le lyrisme de Jesmyn Ward.

L’attente pour retrouver Jesmyn Ward fut longue mais elle en valait la peine. Elle signe ici un roman puissant, à l’écriture envoûtante.

Traduction Charles Recoursé

Gioconda de Nikos Kokantzis

Adolescent à Thessalonique au moment de l’occupation allemande, Nikos connait ses premiers émois amoureux. Il succombe au charme de sa voisine Gioconda, d’un an sa cadette. Alors que l’atmosphère devient de plus en plus irrespirable et que les persécutions contre les juifs s’intensifient, les deux adolescents vivent une histoire d’amour incandescente et découvrent la sensualité.

« Les gens meurent seulement quand nous les oublions. Gioconda doit rester vivante aussi longtemps que je vivrai – et plus longtemps que moi. Vivante ainsi que je l’ai connue, s’épanouissant sous mes regards, mes caresses, mes baisers. » Voilà le but de ce court texte autobiographique, unique écrit de Nikos Kokantzis qui rend hommage à son premier amour. Dès le départ, nous avons connaissance du destin tragique de Gioconda, ce qui rend le texte encore plus vibrant et poignant. Gioconda et Nikos vivent leurs étreintes comme si elles étaient les dernières, en cachette et dans l’urgence. La pureté et la beauté de leur amour ont marqué à jamais le jeune homme, habité pour toujours par une tristesse infinie et par la grâce de Gioconda.

Le texte de Nikos Kokantzis est bouleversant, sensible, sensuel et profondément douloureux. Le plus bel hommage que l’auteur pouvait rendre à la douce Gioconda.

Traduction Michel Volkovitch

Vine street de Dominic Nolan

2002, Billie et son époux Mark Cassar reçoivent une drôle de visite à leur domicile. Deux inspecteurs de police leur annoncent que deux corps ont été trouvés dans un champ des Cotswolds, l’un d’eux semble être Leon Geats qui fut sergent de la police de Westminster avant la deuxième guerre mondiale. Billie et Mark étaient également policiers et ont travaillé avec lui à Londres. Juste avant et pendant la guerre, tous trois enquêtaient sur une série de meurtres sordides.

« Vine Street » est le premier roman de Dominic Nolan traduit en français et l’auteur a écrit une fresque historique allant de 1936 à 2002. Très solidement documenté, le roman nous plonge dans le quartier de Soho où Leon Geats travaille à la brigade des mœurs et night-clubs. Un Soho, interlope dans les années 30, où la vie nocturne est intense et sulfureuse. Leon croise aussi bien des prostituées, que de mafieux mais également des personnalités de la haute société venues s’encanailler. C’est le cas de Unity et Diana Mitford que l’on croise à plusieurs reprises. Dominic Nolan mélange habilement la fiction et la réalité. Il excelle à rendre l’atmosphère de Londres à différentes époques montrant son évolution et celle de la criminalité que ce soit durant le Blitz ou les années 60. Sur ce fond historique, se noue une enquête extrêmement bien construite et maitrisée qui ne s’essouffle à aucun moment.

« Vine Street » est un excellent roman noir, aux personnages tenaces et réalistes. Un portrait saisissant de Londres et d’un quartier de Soho sombre et dangereux.

Traduction Bernard Turle

Après de Raphaël Meltz

Lucas enfile sa tenue de cycliste. Après avoir travaillé d’arrache-pied pour un client, il va enfin pouvoir s’évader et pédaler pendant toute une matinée. Il dépose un baiser sur la nuque de sa femme, professeure de piano, qui pour l’heure travaille les variations Goldberg. Un aller-retour à Cassis pour se dégourdir les jambes et il sera de retour pour le déjeuner. Mais le destin en décidera autrement. Au bout de la rue, les freins du vélo en carbone lâchent. Lucas ne peut pas s’arrêter et est percuté par une camionnette.

Après avoir beaucoup aimé « 24 fois la vérité », j’ai eu un immense plaisir à retrouver la plume délicate de Raphaël Meltz. Comme dans ce roman, se dégage d' »Après » une infinie et profonde douceur. Pour un livre portant sur la mort d’un homme encore jeune, père de deux enfants, c’est une gageure. Après l’accident, Lucas devient le narrateur omniscient et extérieur du roman. Que se passe-t-il une minute, une heure, une semaine, un mois, un an après la mort ? Lucas ressent tout de façon plus intense, ses sens sont décuplés avant de disparaître les uns après les autres. Il observe sa famille plongée dans une peine immense, leur regret de ne pas lui avoir dit certaines choses, de n’avoir pas eu plus de temps à ses côtés. Les petites choses du quotidien prennent toute leur importance, souligne l’absence comme elles rendent hommage à celui qui n’est plus. Chacun fait son deuil comme il peut et se reconstruit peu à peu. Lucas voit tout cela avec distance : « Sans tristesse. Cela ne fait plus partie de lui : ni la tristesse, ni la peur, ni la peine, ni l’effroi. Faire le deuil, pour lui, c’est juste se préparer à perdre leur présence – par vagues. »

« Après » est un roman court, d’une grande force, bouleversant, original, magnifiquement juste et subtil.

Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon

« Si je devais qualifier la relation qui se noue alors avec cette arrière-grand-mère que je n’ai pas connue, si j’avais suffisamment de souvenirs de cette période obscure qu’est l’adolescence pour le faire, je dirais que son idée fait naître ma première véritable peur : celle d’être folle. » Cette inquiétude a touché toutes les femmes de la famille d’Adèle Yon, comme si la schizophrénie de leur aïeule était héréditaire ou contagieuse. Le souvenir d’Elisabeth, appelée Betsy, plane sur la famille sans qu’elle ne soit jamais évoquée. Malgré les non-dits et les réticences des membres de sa famille, Adèle Yon continue à questionner, à gratter là où ça fait mal pour découvrir l’histoire de son arrière-grand-mère.

Au travers de documents d’archives (notamment ceux de l’asile), de lettres, de témoignages de sa famille, Adèle Yon dresse le portrait édifiant et bouleversant de Betsy. Née en 1916 à St Germain-en-Laye dans une famille bourgeoise, elle fut mariée à André à 24 ans et elle a six enfants en sept ans. Exubérante, ayant un grand besoin de liberté et fragilisée par ses grossesses à répétition, Betsy fut diagnostiquée schizophrène et elle a subi des traitements d’une violence inouïe (électrochocs, cure de Sakel qui est l’enchainement de comas hypoglycémiques), avant d’être lobotomisée et internée pendant dix sept ans à la demande de son mari et de son père.

Ce qui m’a frappée, c’est l’évidente incompatibilité entre Betsy et son futur mari, un catholique forcené qui veut que sa femme soit une sainte. Dans les documents de l’hôpital, les symptômes de Betsy ne correspondent pas à la schizophrénie mais il fallait se débarrasser de cette épouse trop vivante, trop enjouée, trop sensible et donc dérangeante. Ce qui est également édifiant dans l’enquête d’Adèle Yon, c’est l’usage de la lobotomie qui n’a jamais eu pour but de soigner. Elle n’a aucune fonction thérapeutique mais uniquement un rôle social. Grâce à cette opération, les femmes rentrent dans le rang et redeviennent de bonnes ménagères, de bonnes mères. Le destin de Betsy fait écho à beaucoup d’autres, j’ai pensé à Rosemary Kennedy, Sylvia Plath, Camille Claudel mais également au superbe roman de Maggie O’Farrell « L’étrange disparition d’Esme Lennox ».

Adèle Yon redonne vie à son arrière-grand-mère grâce à son enquête obstinée. Un destin brisé, étouffé comme celui de nombreuses femmes dont le goût pour la liberté effrayait les hommes. Un livre évidemment bouleversant.

La place du mort de Pascal Garnier

Quand Fabien revient de quelques jours passés chez son père, il trouve son appartement vide. Sa femme, Sylvie, n’a laissé aucun mot sur la table expliquant son absence. Sur le répondeur attendent trois messages dont le dernier indique que Sylvie a été victime d’un grave accident de la route. Fabien doit contacter les urgences du CHU de Dijon. Mais que faisait sa femme là-bas ? Notre veuf apprendra par la suite que Sylvie était en compagnie de son amant, mort lui aussi. Tout d’abord abasourdi, Fabien sent rapidement monter en lui une envie de revanche. Après avoir trouvé l’identité de l’amant, il décide de suivre la femme de celui-ci et de la séduire. Pas la meilleure idée qu’il ait eu…

Je découvre Pascal Garnier avec « La place du mort » et son univers grinçant m’a beaucoup plu. La noirceur, un héros assez pitoyable et ordinaire, un engrenages d’évènements menant au crime, j’ai eu l’impression d’être dans un film de Claude Chabrol. Mais il y a également un peu de « Misery » dans ce qui va se dérouler dans les pages de ce court roman. L’intrigue est resserrée, Pascal Garnier va à l’essentiel. Fabien n’est pas un personnage extrêmement sympathique, il se révèle plutôt médiocre et sans volonté. L’auteur ne l’épargne pas pour notre plus grand plaisir ! Sa vie banale va virer au thriller le plus sombre sans qu’il ne s’en rende compte !

Caustique, noir, « La place du mort » me semble une bonne et convaincante entrée en matière dans l’univers de Pascal Garnier. 

Bilan livresque et cinéma de juillet

Le mois de juillet fut fructueux avec dix livres lus (enfin 9 1/2 pour être parfaitement honnête !). J’ai débuté le mois avec le très réussi et instructif roman de Marine Carteron « Les effacées », puis j’ai plongé dans les fleurs et les plantes avec la Rosalie de Fanny Ducassé. J’ai enfin pu découvrir le formidable « Divorcée » d’Ursula Parrott paru chez les toutes jeunes éditions Honorine ; autre jeune maison d’édition : Esquif qui ne publie que des nouvelles inédites et j’ai lu, sourire aux lèvres, celle de Fabrice Caro.  J’ai également découvert « Toutes les nuances de la nuit » que j’ai dévoré malgré mes bémols, mais aussi le grinçant Pascal Garnier avec « La place du mort » et l’habile Christianna Brand avec « Narcose ». Enfin, j’ai été touchée par l’enquête d’Adèle Yon sur son arrière-grand-mère et par le dernier roman de Raphaël Meltz « Après ». Et je suis actuellement plongée dans l’épais roman noir de Dominic Nolan « Vine Street ».

Côté cinéma, j’ai vu sept films durant le mois de juillet dont voici mes préférés :

Dag Johan Haugerud a obtenu en février dernier l’ours d’or de la Berlinade pour « Rêves », premier volet de sa trilogie d’Oslo à sortir en France. Dans ses trois films, il évoque le sentiment amoureux à l’heure des réseaux sociaux et des applis de rencontre. Ce qui est intéressant, c’est que le réalisateur le fait au travers de générations différentes. Les personnages parlent beaucoup de leurs désirs, de leurs coups de cœur sous forme de confidences à un tiers ou à un journal intime.

C’est le cas de Johanne, 17 ans, qui est tombée amoureuse de sa prof de norvégien et de français et qui confie ses émois et désarrois à un carnet intime. Sa grand-mère, une poétesse baba cool, va le lire et estimer qu’en raison de  sa qualité littéraire, il mériterait d’être publié.  La mère de Johanne le lit également et les joutes oratoires entre les deux ainées, concernant cette histoire d’amour, sont hilarantes. « Rêves » est mon film préféré de la trilogie. Il aborde avec délicatesse, sensibilité mais aussi beaucoup d’humour ce qu’est un premier amour et comment on survit à celui-ci et à sa première déception amoureuse.

Alors que « Rêves » est un film automnal, « Amour » se déroule en été, on déambule dans les rues d’Oslo, baignées d’une lumière douce et chaleureuse. On suit deux personnages : Marianne, une oncologue, et Tor, un infirmier qui travaille à ses côtés. Tous deux se croisent sur un ferry et débute alors un dialogue qui va explorer leurs vies sentimentales. Tor est homosexuel, sa sexualité est très libre et il rencontre des partenaires sur le ferry grâce à une appli. Marianne ne cherche pas d’attaches sérieuses alors que ses amis veulent absolument la caser avec un géologue divorcé. Il se dégage du film beaucoup de bienveillance (Tor est un infirmier d’une incroyable douceur), d’écoute et d’attention à l’autre.

« Désir » nous entraîne sur les toits de la capitale norvégienne aux côtés de deux ramoneurs. L’un d’eux raconte à l’autre un rêve récurrent et étrange où David Bowie le voit comme une femme. L’autre lui raconte ensuite sa première expérience homosexuelle avec un client. Voulant être honnête, il le raconte également à sa femme qui ne s’avèrera pas aussi compréhensive qu’il l’espérait. C’est sans doute le volet le plus surprenant, le plus désarçonnant et celui que j’ai le moins apprécié. Les personnages sont à nouveau très bavards, décrivant leurs fantasmes en ne les assumant pas réellement. Il flotte dans le film une indécision qui, à mon sens, le rend moins séduisant que les deux autres. Mais comme dans « Rêve » et « Amour », la qualité du casting est remarquable.

Et sinon :

  • « Rapaces » de Peter Dourountzis : Samuel travaille depuis des années pour le magazine Détective. Sa fille, Ava, est en stage à ses côtés et il prend plaisir à lui montrer les ficelles du métier. Pour réussir un bon papier, il faut aller là où la police ne va pas et n’avoir pas froid aux yeux. Le meurtre sauvage et brutal d’une jeune femme dans le nord de la France va tout de suite intéresser Samuel qui embarque sa fille dans cette enquête. « Rapaces » est un formidable thriller qui nous offre des scènes hautement anxiogènes et tendues. C’est le cas d’un dîner dans un petit restaurant entre Samuel et Ava qui nous fait retenir notre souffle. Le film aborde une thématique très actuelle : la violence de groupes masculinistes. Cela fait froid dans le dos. Autre point point fort du film, le choix des acteurs principaux : Sami Bouajila et Mallory Wanecque qui sont absolument parfaites. Efficace, glaçant, « Rapaces » est un thriller haletant et maîtrisé.
  • « Sorry, baby » d’Eva Victor : brillante doctorante en littérature dans une université du MAssachusets, Agnès accueille sa meilleure amie Lydie chez elle. Cette dernière est partie vivre à New York à la fin de ses études, elle y a rencontré l’amour et est aujourd’hui enceinte. les deux amies se réjouissent de passer du temps ensemble tant elles étaient inséparables à l’université. Lydie fut le seul soutin d’Agnès lorsque celle-ci fut violer par son directeur de thèse qui encensait son travail. Eva Victor a écrit, réalisé et est l’interprète principale de son premier long métrage. Elle y aborde un sujet difficile avec une pudeur et une délicatesse remarquables. Agnès a beaucoup de mal à nommer ce qui lui est arrivé et le film reflète cela en évitant tout pathos. Le corps de l’héroïne est meurtri, les évènements planent toujours autour d’elle. Mais l’intrigue se tourne plutôt vers la consolation, la reconstruction lente du personnage. Lydie permet le partage, d’éloigner la solitude profonde d’Agnès comme peuvent également le faire un chaton trouver dans la rue ou vendeur de sandwiches qui l’aide à faire passer une crise d’angoisse. Un sympathique et farfelu voisin aidera également Agnès à se réapproprie son corps et ses émotions. « Sorry, baby » est un film d’une grande sensibilité et d’une grande justesse, il est touchant comme l’est Agnès et finalement réconfortant.
  • « I love Peru » de Hugo David et Raphaël Quenard : Hugo filme depuis toujours le parcours de son ami Raphaël qui rêve de devenir acteur. Lui-même aimerait être metteur en scène. Auditions ratées, petits rôles et figuration, Raphaël galère pas mal et se met ans des situations embarrassantes auprès de stars comme Marina Foïs, Michel Hazavicius, Pascal Zady, etc… Vaniteux, pingre mais également tenace, Raphaël finit par percer et par atteindre la renommée. Il délaisse alors son ami fidèle jusqu’à un coup de fil matinal : « Tu veux aller au Pérou ? ». Le film d’Hugo David et Raphaël Quenard est totalement inclassable. Tous deux jouent sur l’ambiguïté de ce qu’ils montrent, est-on dans un documentaire ou une fiction ? Toute la première partie est plus vraie que nature (véritables images de la cérémonie des césars) avant de basculer dans l’absurde à la manière de Quentin Dupieux. Raphaël se prend pour un condor ! « I love Peru » est un ovni à l’image de son personnage principal, sarcastique mais surtout mélancolique.
  • « L’accident de piano » de Quentin Dupieux : Magalie est une star du web grâce à des vidéos où elle s’inflige toutes sortes de violences physiques. Elle a découvert l’émission « Jackass » enfant et elle reproduit le principe. Magalie est en fait totalement insensible à la douleur, ce qui permet d’aller toujours plus loin. Lors d’un tournage, un terrible accident l’oblige à se retirer à la montagne avec son assistant Patrick. Le casting du dernier film de Quentin Dupieux est encore une fois de haut niveau. Adèle Exarchopoulos est hallucinante d’arrogance et de bêtise (en plus des bagues aux dents, des cheveux coupés n’importe comment et des vêtements informes). Elle est bien entourée avec un Jérôme Commandeur lâche et servile, une Sandrine Kiberlain fourbe et manipulatrice et un Karim Leklou complètement idiot. Le vide abyssal des vidéos de Magaloche, son narcissisme, son besoin de surexposition sont dénoncés par l’absurde comme toujours chez Dupieux. Moins drôle que ses derniers films, le réalisateur choisit la noirceur du thriller pour critiquer les travers de son époque.

Narcose de Christianna Brand

A Heresford dans le Kent, l’ancien sanatorium est transformé en hôpital pendant la seconde guerre mondiale. Des volontaires arrivent nombreux, comme les patients, militaires et civils, victimes des bombardements allemands. Joseph Higgins, facteur de son état, s’y fait hospitaliser pour une fracture du fémur. Son opération n’a rien d’inquiétant pourtant le vieil homme ne se réveillera pas. L’inspecteur Cockrill est mandaté pour attester qu’il s’agit bien d’un accident et que le protocole médical a bien été respecté. Ce qui se présentait comme une banale enquête de police va rapidement se compliquer et la mort d’Higgins est requalifiée en meurtre. Six suspects sont identifiés, six membres du personnel médical qui travaillaient le jour de l’opération et se connaissent très bien. « C’était l’évidence même. La raison leur prouvait que l’un d’entre eux était un assassin. Mais leurs sentiments leur interdisaient de croire à une réalité aussi atroce. Car, après tout, qui avait tué ? Pas le bon vieux Moon ! Pas Gervase, cet être si plein de charme ! Et en tout cas pas Barnes ! Et pas Esther, la douce et fière Esther ! Ni l’adorable Freddi ! Ni cette brave grosse Woods au cœur si généreux ! « 

« Narcose » (« Green for danger ») fait partie des romans de l’âge d’or des whodunits anglais et il a été publié en 1944. Il s’agit presque d’un huis clos puisque l’intrigue se déroule entièrement dans les locaux de l’hôpital. Le lieu est particulièrement bien choisi, il est anxiogène en soi puisque la vie des patients est en jeu, se rajoutent à cela des bombardements réguliers qui accentuent la tension. Le roman est très bien écrit et surtout très bien construit. Christianna Brand sème habilement des petits cailloux pour nous mettre sur une fausse piste, tout en plaçant également des indices menant à l’assassin. La révélation finale est une surprise totale et Christiana Brand tient son lecteur en haleine jusqu’au bout.

Si vous me lisez depuis longtemps, vous savez que j’affectionne les whodunits de l’âge d’or. « Narcose » en est un très bon représentant, l’enquête est certes classique mais le lieu est original et la fin surprenante.

Traduction Michel Averlant,