Pnine de Vladimir Nabokov

Timofeï Pavlovitch Pnine, la cinquantaine, est un savant russe qui enseigne dans une université aux Etats-Unis. Il a immigré en 1940, après un long séjour à Paris où il avait trouvé refuge après la révolution bolchevique. Ce n’est pas pour ses talents de pédagogue qu’il est employé par cette université (il y donne des cours de russe, alors qu’il est titulaire d’un doctorat de sociologie et économie politique), mais plutôt pour son excentricité qui détonne dans le milieu universitaire : « Pnine, cependant, en dépit de ses lacunes très réelles, gardait un charme dont le Dr Hagen son défenseur convaincu, affirmait aux membres du Conseil d’Administration de l’université de Waindell qu’il constituait un de ces précieux articles d’importation pour quoi il valait la peine de payer le prix en devises fortes ». On se moque de lui, on ne le prend pas au sérieux, mais on l’aime, en particulier ses étudiants, « en raison de ses digressions », de ses « bagatelles autobiographiques », de ses « vagabondages nostalgiques en anglais balbutié » . Car Pnine ne maîtrise pas très bien l’anglais non plus.

De plus, il est affublé d’un physique difficile : « Idéalement chauve, bronzé par le soleil et rasé de frais, il commençait de façon plutôt impressionnante par ce vaste dôme brun, ces grosses lunettes à monture d’écaille […], cette lèvre supérieure simiesque, ce cou massif et ce torse d’athlète[…], mais pour se terminer de façon un peu décevante par une paire de jambes maigres… » Si l’on ajoute à cela des attitudes comiques et une tendance certaine à la distraction et à la maladresse, un personnage lunaire et comique prend forme sous nos yeux.

Cependant, Pnine n’est pas qu’un personnage ridicule. Il sait faire preuve de beaucoup de grandeur d’âme. En particulier lorsqu’il accepte d’ « adopter » le fils de son ex-femme, qu’elle a eu juste après l’avoir quitté et lui avoir joué un bon tour. Car c’est avant tout un homme bon et sensible, nostalgique de son passé, alors même que la vie ne l’a pas épargné. Erudit et humble, rêveur, débonnaire, déraciné, Pnine est un perpétuel inadapté et un éternel exilé dont la vie semble vouée à l’échec. C’est le genre de type dont on dirait de nos jours, avec ironie, « il est gentil ». Il l’est effectivement, dans la meilleure acception du mot, ce qui le rend, à mes yeux, attachant.

J’ai beaucoup aimé ces pages douce-amères où peu à peu la mélancolie l’emporte. La scène finale est d’ailleurs très émouvante. Même s’il ne s’agit pas, à mon avis, du meilleur livre de Nabokov, j’ai pris beaucoup de plaisir à retrouver son style unique, à la fois érudit et léger.

Faut que ça danse de Noémie Lvovsky

« Faut que ça danse » est une comédie pétillante sur la vieillesse et l’approche de mort. Noémie Lvovsky met en scène la famille Bellinsky, composée de personnages joliment fous et excentriques. Il y a tout d’abord le père, Salomon (Jean-Pierre Marielle), autour duquel gravitent les autres membres de la tribu. Salomon est un septuagénaire qui cherche à repousser l’idée de la mort. La société cherche pourtant à lui rappeler son âge par tous les moyens : la banque lui annonce que sa demande d’assurance vie est refusée parce qu’il est trop vieux, des prospectus pour obsèques sont glissés sous sa porte. Pour lutter contre ceux qui le voient déjà six pieds sous terre, Salomon réagit. Il prend des cours de claquettes qu’il répète chez lui devant les films de Fred Astaire. Ou bien il passe une petite annonce dans un journal pour rencontrer une femme. Il s’y décrit comme un « homme jeune ». Lorsqu’on lui demande s’il ne faudra pas préciser l’âge de la femme recherchée, il explique qu’il faut qu’elle soit blonde ! Salomon rencontre ainsi plusieurs femmes plus ou moins surprises par cet homme d’âge mûr. L’une d’elle, Violette (Sabine Azéma), professeur d’histoire-géo, cherche un amour romantique. Leur histoire donne lieu à des scènes très touchantes. Leur premier baiser est délicieux de délicatesse et d’élégance. Ils ne désirent pas se marier, ne peuvent plus avoir d’enfants, alors ils décident de partager un caveau pour laisser une trace de leur histoire d’amour. Ils parcourent le Père-Lachaise à la recherche d’une place disponible, comme d’autres couples choisiraient un nouvel appartement.

Dans la famille Bellinsky, il y a aussi la femme de Salomon, Geneviève (Bulle Ogier), atteinte d’une maladie inconnue et qui perd totalement la tête. Elle est infantile et son âge-gardien (Bakary Sangare) doit constamment l’aider et tout lui expliquer. Geneviève semble vivre dans un monde à part, loin de la réalité.

Salomon et Geneviève ont une fille, Sarah (Valeria Bruni-Tedeschi), la narratrice du film. Elle est coincée entre un père qu’elle idolâtre et une mère qui ne se souvient pas toujours d’elle. Sarah apprend qu’elle est enceinte et est passablement perturbée par l’idée de créer à son tour une famille. La naissance de l’enfant est d’ailleurs une des scènes cocasses du film : Sarah accouche dans la bibliothèque de l’hôpital psychiatrique où séjourne sa mère et est aidée par un psychiatre totalement dépassé par les évènements. Le lien entre Sarah et son père est très fort, très tendre. Mais elle est également agacée par son père si léger, si déroutant.

Cette comédie aux dialogues ciselés est également mélancolique. La Shoah est un fil rouge dans l’histoire de la famille. Sarah cherche des réponses auprès de son père, mais Salomon ne parle pas de la disparition des siens dans les camps. Ou alors il tourne les choses en dérision : il joue sa pension d’orphelin de la déportation aux machines à sous. Il raconte à Sarah-enfant comment il a tué Hitler dans sa chambre : cette scène nous montre Hitler dans une pièce recouverte de croix gammées et qui enfile un pyjama rose à croix gammées !

Le casting du film est vraiment très réussi. Jean-Pierre Marielle est extraordinaire dans ce rôle, il est charmeur, drôle et d’une grande élégance. Rien que de le voir faire des claquettes dans son salon justifie le film ! Comment se fait-il que le cinéma n’a pas plus exploité le talent de Marielle ?

Sabine Azéma est parfaite dans son rôle de femme éperdument romantique et avec un grain de folie. Elle met en scène son suicide pour reconquérir Salomon mais ne réusiit qu’à lui faire avoir un malaise.

Enfin Valeria Bruni-Tedeschi complète ce casting de doux dingues. Elle est tout à fait à son aise dans ce rôle de fille à côté de ses pompes, n’arrivant plus à gérer ses parents et ne sachant comment fonder sa propre famille. Son personnage évolue peu à peu pour finir par une belle scène où elle danse et semble enfin heureuse.

Ce film témoigne de la belle amitié de Valeria Bruni-Tedeschi et Noémie Lvovsky qui ont déjà partagé plusieurs films comme « Oublie-moi », « Petites » ou « Il est plus facile pour un chameau » en s’échangeant les rôles : réalisatrice, actrice, scénariste. Cette comédie est une réussite qui aborde joyeusement et légèrement un thème rarement traité : la vieillesse.

 

L'Homme au marteau de Jean Meckert

Augustin Marcadet, trente ans, travaille au Trésor public, à Paris. Nous sommes à la fin des années 30, temps de crise. C’est un employé de bureau comme il en existe tant d’autres, luttant pour nourrir sa famille (Emilienne, sa femme, et Monique, sa fille) et, comme on dit, échapper un jour à sa condition. Comme si cela ne suffisait pas, Augustin est aux prises avec son chef, un homme irascible qui fait régner la terreur sur ses subordonnés. En proie à cette morne existence, englué dans la quotidienne répétition des mêmes gestes sans joie, perdant sa vie à la gagner, Augustin végète et en a conscience. Il aspire à autre chose, à la vraie vie, sans savoir exactement comment y parvenir. Un jour, son chef dépasse les bornes. Augustin se rebiffe violemment. Il est alors persuadé d’être viré mais n’en a cure. Bien au contraire, il se sent revivre. Le chômage ne lui fait pas peur, il sait que ça ne durera pas, il est à l’aube d’une vie nouvelle …

La scène d’ouverture est extraordinaire de réalisme et trouve un écho en quiconque, comme les auteurs de ce blog et des millions d’autres personnes, doit subir le train-train (c’est le cas de le dire) quotidien de la vie du salarié lambda : Augustin prend le métro en rentrant du bureau, avec le reste du troupeau, et…mais quelques citations en diront plus qu’un long discours : « Chaque soir, répétition. Cabas d’une main, journal de l’autre. Eternité maussade dans les trépidations. Ça durait depuis toujours. C’était la vie, la vie de tous les jours, ce supplice chinois, un effet de cloche qui sonne, régulière, éternelle » ; « Augustin faisait semblant. Semblant de vivre » ; « Il marchait, la tête un peu penchée, quelconque et mou , un peu flottant. Autour de lui aussi, on était mou et quelconque » ; « Il avait trente ans. Il était un vieux, un petit vieux de trente ans. Il était lucide et intelligent. Il avait le cafard »… Je m’arrête, mais je pourrais continuer encore longtemps.

Le style est simple et direct. Il va droit au cœur et aux tripes. Peut-être parce que Jean Meckert sait de quoi il parle : il a été employé à la mairie du vingtième arrondissement. Il décrit parfaitement la vie de bureau avec ses rivalités, son hypocrisie, ses mesquineries, les collègues qu’on doit supporter à longueur de journée, les humiliations qu’infligent les petits chefs. Pas de solidarité ici, la solution pour Augustin ne peut être qu’individuelle. Au moins s’il pouvait compter sur le soutien de sa femme.

Les relations d’Augustin avec Emilienne sont également au cœur du roman et, en ce qui me concerne, un de ses aspects les plus émouvants. L’incompréhension règne au sein du ménage, usé par huit années de cohabitation. Augustin confie ses peines, ses frustrations à Emilienne. Elle l’écoute, mais il sent qu’elle ne l’entend pas. Elle voudrait qu’il se résigne, pour elle, pour la petite. Elle en appelle à ses responsabilités. Il finira par lui dire qu’il a envoyé valdinguer son travail. Elle ne l’entend pas de cette oreille, creusant toujours plus le fossé entre eux. Mais, dans sa quête quotidienne d’un nouveau travail, Augustin rencontre Odette, une jeune chômeuse. Ils se revoient. Augustin, là encore, se sent renaître…

« L’homme au marteau » est un roman noir, réaliste, poignant. Désespérant. La littérature doit-elle être pure évasion du quotidien, ou bien son évocation fidèle ? Elle peut être l’une ou l’autre. Peu importe. L’essentiel est qu’elle nous touche. Ce livre y a largement réussi. Ce livre est un chef-d’oeuvre.

L'épouvantail de Jerry Schatzberg

 

Deux hommes se rencontrent sur le bord d’une route dans l’ouest américain. Max (Gene Hackman) sort de six années de prison à St Quentin et se rend à Pittsburgh. Il va chercher l’argent qu’il a économisé. Francis, surnommé Lion (Al Pacino), a passé cinq ans en mer. Il va à Detroit apporter un cadeau à son enfant qu’il n’a jamais vu. Il ne sait même pas si c’est une fille ou un garçon. Max se méfie de tout le monde, n’aime personne. Lion le fait rire et lui offre sa dernière allumette. Alors Max, d’abord hostile, adopte Lion. Et puis il a besoin d’un associé pour monter une affaire de lavage de voitures à Pittsburgh. La scène d’ouverture où les deux personnages s’apprivoisent est d’une grande drôlerie : chacun fait du stop de part et d’autre de la route en reculant ou avançant selon les mouvements de l’autre. C’est le début d’un road-movie d’ouest en est, en passant par Denver, à pied, en camionnette, en train de marchandises, de deux paumés. On suit les deux comparses dans leur périple fait de rencontres, de beuveries, de bagarres et aussi de prison. Malgré la volonté de Max et de Lion de s’en sortir, de se réintégrer, leurs rêves respectifs ne pourront se concrétiser.

« L’épouvantail » est une tragi-comédie qui oppose deux personnes aux caractères bien définis. Max est un homme bourru, devenu asocial en prison et qui ne connaît qu’un seul moyen de communiquer avec son prochain : la castagne ! Il ne rate d’ailleurs jamais une occasion de se battre : un mot de travers, un regard déplacé suffisent à le mettre en rogne. Face à lui, Lion est un innocent, un enfant qui n’a pas réussi à grandir malgré les cinq années passées dans la marine. Sa technique pour faire face aux épreuves est celle de l’épouvantail : pour lui , l’épouvantail n’effraie pas les oiseaux, il les fait rire et les désarme ; alors, face à l’adversité, Lion fait le pitre. Cette manière de régler les problèmes insupporte Max au début. Mais, comme dans tous les films où deux caractères s’affrontent, nos deux amis vont peu à peu apprendre à se supporter, à se connaître et à s’aimer. On peut juger de cette progression des sentiments à l’aune de deux scènes. Celle d’ouverture dont on a déjà parlé où les deux personnages s’évitent, et celle de clôture, déchirante, où ils sont forcés de se quitter. Max semble alors totalement perdu, ne pouvant imaginer de continuer son chemin sans Lion.

Ce film de Jerry Schatzberg a reçu la Palme d’Or à Cannes en 1973 et il ressort aujourd’hui dans une version restaurée. On ne peut que féliciter les cinémas, comme le Grand Action, de remettre à l’affiche ce chef-d’œuvre méconnu. Al Pacino et Gene Hackman sont remarquables tous les deux. Ils incarnent Max et Lion avec une grande justesse et de manière bouleversante. « L’épouvantail » est également une critique de la société américaine. Max et Lion sont pleins d’espoir, de projets mais l’Amérique ne laisse pas de place aux rêves des indésirables.

Les promesses de l'ombre de David Cronenberg

Le dernier film de David Cronenberg commence brutalement : deux morts et une naissance. Le premier mort est un russe dont on tranche la gorge chez le coiffeur. On apprendra plus tard que cet homme a été tué car il lançait des rumeurs sur le fils, Kirill (Vincent Cassel), du patriarche (Armin Mueller-Stahl) d’un clan de maffieux russes. La deuxième mort est celle d’une adolescente qui meurt en couches. Sa sage-femme, Anna (Naomi Watts), s’attendrit sur le nouveau-né orphelin. Anna trouve un carnet dans les affaires de la jeune mère décédée pour y chercher des traces de la famille du bébé. Ce carnet écrit en russe mène Anna vers un restaurant géré par le patriarche maffieux Semyon, son fils Kirill et son chauffeur-homme à tout faire Nikolaï (Viggo Mortensen). La candide Anna se lance alors dans une enquête qui lui permettra de découvrir les raisons de la mort de la jeune fille.

Cela va l’entraîner dans un milieu d’une noirceur incommensurable où le meurtre et la trahison sont rois. Le mal et le bien s’affronte une nouvelle fois chez Cronenberg mais, comme dans son précédent film « A history of violence », les apparences peuvent être trompeuses. Semyon semble un homme aimable, accueillant, attaché à sa famille. Il s’avère être en fait un monstre froid, machiavélique, prêt à tout pour protéger les siens et les apparences. Nikolaï, lui, paraît un homme sanguinaire (on le découvre en nettoyeur, coupant les doigts, arrachant les doigts d’un cadavre), brutal et sans remords. Il se révélera tout autre, cédant à la douceur et l’innocence d’Anna.

Le corps est très présent dans « Les promesses de l’ombre », comme dans la plupart des films de David Cronenberg. Chez le réalisateur canadien, le corps est dans tous ces états : tranché, découpé, noyé, tatoué. Le tatouage a un rôle essentiel dans ce milieu maffieux : il raconte l’histoire de celui qui le porte et donne aussi son grade, sa position dans le clan. Le corps de Nikolaï est au centre de cette thématique, sculptural, couvert de tatouages, notamment d’étoiles, signes de son entrée dans l’élite des maffieux. Ces étoiles sont au cœur d’une trahison qui se soldera par une scène de bagarre inouïe dans un hammam.

Les acteurs sont tous extraordinaires. Armin Mueller-Stahl joue l’ambiguïté du patriarche de manière magistrale. Vincent Cassel incarne avec excès un fils alcoolique, instable, dépravé, psychotique, mais finalement humain. Naomi Watts est comme toujours parfaite, pleine d’innocence dans ce monde brutal, obstinée, ne lâchant rien pour ce bébé orphelin qu’elle refuse d’abandonner. Viggo Mortensen, dont c’est le deuxième film avec Cronenberg (et on espère que ce duo se retrouvera de nouveau), est un acteur immense. Son visage de sphinx réussit à faire passer les émotions les plus opposées. On s’attache à ce personnage brutal, violent mais au fond tellement humain, tellement seul.

Ce film à la facture classique est un grand Cronenberg qui détourne les codes du thriller au profit de ses thèmes de prédilection. Le film se clôt par une scène bouleversante où Nikolaï et Anna se trouvent enfin. Le bien et le mal se rejoignent pour un court instant de sublime tendresse, mais pour mieux se séparer.

Pas de pitié pour les gueux de Laurent Cordonnier

 On s’intéressera aussi sur ce blog à des essais dans différents domaines : philosophie, politique, économie…et bien sûr les arts. Allez, on commence par Pas de pitié pour les gueux de Laurent Cordonnier.

Ce petit livre est sous-titré « Sur les théories économiques du chômage ». Lesdites théories sont en fait celles qui ont cours depuis 30 à 40 ans et qui découlent de la théorie économique néo-classique. Il vous suffit de lire les journaux (si vous en avez le courage) ou tout simplement d’écouter le journal télévisé (si vous n’avez rien de mieux à  faire) pour vous apercevoir que ce sont celles qui inspirent le discours dominant sur le chômage actuellement.

Alors qu’en est-il d’après cette théorie ? Pour aller vite : le marché du travail est un marché comme les autres ; s’y échangent des quantités de travail (entre offreurs et demandeurs de travail, les salariés et les patrons), ce qui détermine un prix d’équilibre (le salaire) ; à ce prix d’équilibre, le plein emploi est assuré…normalement.

Or, que constate-t-on ? Il y a du chômage. Serait-ce dû à une déficience du marché ? En tout cas pas du marché en lui-même, qu’ « on ne saurait blâmer ». Non, le problème (c’est toujours la théorie néo-classique qui parle), c’est qu’on ne le laisse pas fonctionner librement , qu’il est entravé par toute une série de dispositifs sensés protéger le salarié mais qui au final le desservent : le SMIC , les dispositifs d’assurance et d’assistance, les réglementations du travail, les syndicats… De plus, l’attitude même des travailleurs sur le marché du travail est cause de leurs malheurs.

Maniant parfaitement l’ironie, l’auteur nous montre le génie de cette théorie : « renverser l’ordre des choses ». Ce qui était conséquence du chômage devient sa cause : ce que l’on croyait destiné à préserver le travailleur des affres résultant des aléas économiques et des temps de disette devient ainsi, grâce à la perspicacité de l’homme de science, le responsable même des malheurs qui s’abattent sur les miséreux, nous dit-il.

Une autre question apparaît également à la lecture de cet essai : l’économie est un outil de domination intellectuelle d’autant plus redoutable qu’elle emprunte un raisonnement logique et un langage mathématique qui la font furieusement ressembler à une science exacte. Seulement, tout peut être exact, sans que rien ne soit vrai. « Drapée ainsi dans les apparences du discours scientifique », il ne reste plus qu’à l’utiliser à des fins politiques et idéologiques. Ceci amène d’ailleurs une autre question : au final, à qui cela profite-t-il ?

D’un abord pas toujours évident, surtout pour qui, comme moi, n’est pas très à l’aise avec l’économie, ce court essai mérite qu’on s’accroche. Publié en 2000, il est plus que jamais d’actualité. A noter au passage la qualité de la maison d’édition : Raisons d’agir.

Dans le café de la jeunesse perdue de Patrick Modiano

« Je n’étais vraiment moi-même qu’à l’instant où je m’enfuyais. Mes seuls bons souvenirs sont des souvenirs de fuite ou de fugue »

« Dans le café de la jeunesse perdue » est bien l’histoire d’une fuite, l’histoire de quelqu’un qui s’efface de la vie des autres. Louki est l’héroïne du dernier roman de Patrick Modiano, c’est elle qui laisse une empreinte fugace dans la vie de ceux qu’elle croise. Le personnage nous est d’ailleurs présenté par des personnes différentes, des points de vue différents.

La vie de Louki nous est ainsi donnée à voir par fragments, comme un puzzle que l’on complète au fur et à mesure des témoignages. Le premier à la décrire est un jeune homme de l’Ecole Supérieure des Mines qui fréquente le Condé, un bar de l’Odéon où l’on fait la connaissance d’une jeune femme surnommée Louki. Le deuxième est celui d’un détective embauché par le mari de Louki qui a déserté son foyer. Le témoignage central est celui de Louki elle-même, elle nous parle de son enfance vagabonde du côté du Moulin Rouge où travaillait sa mère.Les deux derniers chapitres laissent la parole à Roland, l’amant de Louki rencontré chez un mystique.

Patrick Modiano nous présente à travers ces fragments une jeune femme perdue, ayant fui son enfance et qui n’arrive pas à se satisfaire de son présent. Ce portrait est d’une grande délicatesse et d’une immense poésie comme toujours chez Modiano. Le thème récurrent des romans de Patrick Modiano est décidemment l’absence, les fantômes qui ont peuplé le Paris des années 50-60, les années de l’enfance de l’auteur. Louki est ce fantôme que personne n’arrive à retenir, dont le prénom même -Jacqueline- est oublié par tous. Louki et Roland vivent d’ailleurs rue d’Argentine où se côtoient des « absents », des personnes ayant abandonné leur domicile, leur vie et se cachant dans des hôtels meublés. Que dire du Paris de Modiano ? C’est une ville disparue sous les boutiques en tout genre, une ville qui n’existe plus que pour les personnages de l’écrivain. L’absence, toujours l’absence mais avec une extraordinaire élégance du style, une tendresse infinie pour ces personnages fragiles, en devenir ou déjà perdus.

Suite française d'Irène Nemirovsky

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La saison des prix littéraires vient de démarrer, on sait à quel point ces prix sont factices et fruits de négociation entre maisons d’édition. Néanmoins, il ne faut pas nécessairement négliger le résultat de ces prix, j’en veux pour preuve le prix Renaudot 2004 : « Suite française » d’Irène Nemirovsky. Le jury du Renaudot a permis de mettre en lumière un auteur oublié de notre histoire littéraire.

Cet ouvrage, commencé en 1941-42, est inachevé et il nous reste aujourd’hui les deux premiers volumes intitulés « Tempête de juin » et « Dolce ». Le premier volume parle de l’exode de juin 1940 pour plusieurs familles ou personnes. Irène Nemirovsky nous fait sentir le chaos qui surgit dans les vies de ces personnages alors même que leur quotidien et leur environnement ne semblent pas déjà avoir été affectés par la guerre. Le second volume nous présente l’occupation à travers le prisme des habitants dans un petit village de province. La vie du village de Bussy semble à peine perturbée par l’arrivée d’un contingent de l’armée allemande. Les deux parties sont totalement indépendantes l’une de l’autre malgré des passerelles qui se font par l’évocation de quelques personnages du premier volume dans le second.

Irène Nemirovsky fait preuve d’un grand sens de l’atmosphère, du climat qu’elle établit en quelques phrases. La psychologie des personnages est également très profonde et se complète d’une fine analyse des classes sociales et de leurs différences qui s’exacerbent en temps de crise. Ce livre est bouleversant mais Irène Nemirovsky ne tombe jamais dans le pathos. C’est toujours avec une grande lucidité qu’elle témoigne de cette époque particulièrement troublée. Nous ne pouvons que regretter qu’elle n’ait pu terminer ce livre édifiant sur l’âme humaine durant la guerre.

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Grand Hôtel de Vicki Baum

Pour le premier article de ce blog, honneur aux dames !

Tout d’abord, le décor : un hôtel de luxe à Berlin, à la fin des années 20. Puis, les personnages : un gentleman escroc, insouciant et charmeur, tirant le diable par la queue et sur le point de réaliser un « coup » ; une danseuse russe sur le déclin, lucide et amère, ayant autrefois connu la gloire et donnant à Berlin des représentations devant un maigre public ; un employé de province, condamné par la maladie, ayant récemment hérité de son père et venu profiter pleinement de ses derniers instants, décidé à prendre sa revanche sur une existence terne ; le patron de ce dernier, bourgeois parvenu et hautain, anxieux avant d’entamer des négociations vitales pour ses affaires et, partant, sa situation ; une jeune, modeste et mignonne dactylographe, à l’occasion modèle nue pour des photographes, et ne dédaignant pas parfois d’ « accompagner » en voyage des messieurs fortunés, puisqu’il faut bien vivre.

Etrange, dit l’auteur, ce qui arrive aux hôtes du Grand Hôtel : aucun d’eux n’en ressort exactement tel qu’il était entré. En effet, dans ce quasi huis-clos – hormis quelques scènes dans un théâtre, et en d’autres endroits de Berlin lors d’une virée mémorable pour le petit employé de province, toute l’action se déroule dans l’hôtel -, les trajectoires des protagonistes vont se croiser, se frôler, se rencontrer ou se heurter. En quelques jours, la vie de chacun d’eux en sera bouleversée. Certains y gagneront (l’amour, la dignité), d’autres y perdront (l’honneur, ou pire encore).

L’ambiance est luxueuse et feutrée, avec le jazz pour arrière-fond musical (très présent). On y danse, on y fait des affaires, on y cherche l’aventure. Mais pour servir ce petit monde, les employés de l’hôtel, ces prolétaires, s’activent. Ainsi, par petites touches, l’auteur nous donne également à voir la violence des rapports sociaux et la lutte de chacun pour sa survie. Bref, l’hôtel, cette « grande boîte », comme image de la vie en général.

Tableau plutôt sombre donc, où, malgré l’effervescence, un grand sentiment de solitude domine. Il est incarné par le personnage émouvant d’un médecin, gueule cassée de la Grande Guerre et morphinomane, qui passe le plus clair de son temps dans le hall. Il y observe l’agitation et, en philosophe pessimiste, n’y voit que mirage et néant. Laissons-lui le mot de la fin : C’est affreux, se dit-il. Toujours la même chose. Il ne se passe rien. On est affreusement seul. Le monde est un astre qui ne réchauffe plus […] Si encore, dans cette grande boîte, il se passait quelque chose qui valût la peine. Mais non…rien ! […] On entre…on sort, on entre…on sort, on entre…on sort…

Un très beau roman.