Bilan livresque et cinéma de février

Février

Le programme du mois de février m’a offert beaucoup de découvertes avec des livres marquants comme « Une chambre au soleil » de John Braine, « Le visage de pierre » de William Garder Smith, « Les lanceurs de feu » de Jan Carson ou « American dirt » de Jeanine Cummins. J’ai enfin pu découvrir la plume de Margaret Kennedy avec « Le festin » et pour poursuivre ma découverte j’ai également « Tessa » dans ma pal. Février fut également l’occasion de retrouvailles avec ma chère Vita Sackville-West et une étrange novella, avec Laurine Roux et son formidable roman « L’autre moitié du monde » se déroulant dans les années 30 en Espagne, avec Carl Jonas Love Almqvist dont j’avais tant aimé « Sara ou l’émancipation » et avec la talentueuse Catherine Meurisse qui m’a emmené au Japon.

Deux films, qui forment un diptyque, se détachent très nettement parmi les films vus en février :

Au début des années 80, Julie est étudiante en cinéma à Londres. C’est lors d’une soirée, organisée chez elle, qu’elle fait la connaissance d’Anthony. Élégant, raffiné, cultivé, il séduit rapidement la jeune femme. Mais Anthony est également un homme extrêmement mystérieux. Un flou total entoure ses activités professionnelles comme son addiction à la drogue. Cette première histoire d’amour se révèlera toxique et douloureuse pour Julie.

Et c’est ce que nous raconte la première partie de « The souvenir ». La deuxième porte sur la volonté de Julie de faire un film sur son histoire avec Anthony et ainsi transcender sa souffrance. Ce geste cathartique, Joana Hogg n’a pas pu le faire lorsqu’elle était une jeune étudiante en cinéma, car son diptyque est autobiographique. Elle réussit aujourd’hui à le faire dans deux films éblouissants, virtuoses sur le fond et la forme. La mise en abîme de l’histoire d’amour dans le deuxième volet est passionnante puisque se reconstituent devant nous les évènements vus dans le premier. Le reflet est d’ailleurs l’un des motifs récurrents du film. L’écho avec la jeunesse de la réalisatrice se retrouve aussi dans le choix des actrices : Tilda Swinton est une amie de longue date de Joana Hogg et elle interprète la mère de Julie, jouée par sa propre fille Honor Swinton-Byrne. Les paysages de la campagne anglaise se répondent également d’un film à l’autre : dans le premier la voix off de Julie lit des lettres d’Anthony sur des images de paysages alors que dans le second la voix off disparait sur ces mêmes images.

La richesse stylistique de ce diptyque est extraordinaire. Les deux films ne peuvent se voir l’un sans l’autre, les deux se complètent, se répondent de manière inextricable. « The souvenir » nous montre la naissance d’une cinéaste, interroge les capacités cathartiques de l’art. Honor Swinton-Byrne joue le double de la cinéaste, elle est présente pendant quatre heures à l’écran et son talent fascine déjà. « The souvenir » est une grande œuvre, un tourbillon d’émotions, de réminiscences douloureuses, de trouvailles formelles, de détails  et il est emprunt d’une infinie délicatesse.

Et sinon :

  • « Mort sur le Nil » de Kenneth Branagh : Linnet Ridgeway tombe amoureuse du fiancé de sa meilleure amie, Jacqueline. Riche héritière, Linnet entraîne son nouveau mari dans un voyage en Égypte. Mais Jacqueline a la rancœur tenace et elle a décidé de gâcher l’idylle de ses anciens amis. Même lorsqu’ils décident de faire une croisière sur le Nil, l’amoureuse éconduite est présente. Rapidement, la situation tourne au drame lorsque Linnet est retrouvée morte dans sa cabine. Ce crime ne restera pas impuni puisque Hercule Poirot était également du voyage. Je ne peux résister à une adaptation d’Agatha Christie et il s’agit ici de la deuxième signée Kenneth Branagh. On peut regretter le choix du roman puisque « Mort sur le Nil » a déjà été adapté en 1978 par John Guillermin avec Peter Ustinov dans le rôle de notre cher détective. Le plaisir de cette nouvelle adaptation réside principalement dans le jeu des acteurs. Comme dans sa précédente adaptation, Kenneth Branagh a choisi un huis-clos avec de nombreux personnages, lui permettant de recruter une belle brochette d’acteurs qui semblent apprécier l’exercice. Même si le film reste plaisant à regarder, certaines choses m’ont fait grincer les dents : des scènes plus proches de « Dirty dancing » que d’Agatha, un abus de numérique pour les paysages, le fait qu’Hercule Poirot aurait souhaiter être fermier (très étonnamment, j’ai des difficultés à l’imaginer avec une bêche à la main !). On peut trouver la version de 1978 moins flamboyante, plus datée mais elle avait finalement plus de charme que celle-ci.
  • « La place d’une autre » d’Aurélia Georges : Promise à la pauvreté et la prostitution, Nélie trouve son salut en devenant infirmière durant la première guerre mondiale. Elle se retrouve à soigner des soldats dans un baraquement proche de la frontière allemande. Une nuit, une jeune femme, prénommée Rose, s’y réfugie. Un bombardement survient et Nélie trouve le corps sans vie de Rose. Celle-ci devait rejoindre une amie de son père décédé afin de devenir sa lectrice. Rose n’ayant jamais rencontré sa future patronne, Nélie décide de prendre sa place. Dans la série adaptation de romans anglais, je demande W. Wilkie Collins ! Le film d’Aurélia Georges est librement adapté de « Passion et repentir », excellent roman que je ne peux que vous conseiller.  Le scénario reprend les grandes lignes du livre même si la fin est différente et que certains éléments sont gommés. « La place d’une autre » est un film d’époque réussi dans l’élégance et la minutie de sa reconstitution. Le suspens cher à W. Wilkie Collins est bien présent. Nélie, qui se fond si bien dans ce milieu tant envié, sera-t-elle démasquée ? Tout l’intérêt étant qu’elle créé une relation forte et sincère avec son employeuse et qu’elle s’avère moralement à la hauteur de son nouveau milieu social. Le duo d’actrices, Sabine Azéma et Lyna Khoudri, est vraiment bien choisi et très plaisant à regarder évoluer. De facture très classique, sans esbroufe, « La place d’une autre » est un film qui remplit parfaitement son contrat et se regarde avec plaisir.
  • « Vous ne désirez que moi » de Claire Simon : En octobre 1982, Yann Andréa, le compagnon de Marguerite Duras, a demandé à son amie journaliste, Michèle Manceaux, de recueillir ses confidences sur cette relation hors-normes. Il raconte le terrassement ressenti à la lecture des « Petits chevaux de Tarquinia », l’admiration qui naît ce jour-là. Étudiant en philosophie, il ne lira plus dorénavant que Marguerite Duras. Il la rencontre lors d’une projection cinématographique, lui écrit de nombreuses lettres durant des années. Un jour, elle lui répond et l’invite en Normandie. Débute ainsi une relation amoureuse passionnée et destructrice pour le jeune homme. C’est ce qui frappe le plus en voyant le film, Duras est un despote qui décide, impose tout à Yann. Elle souhaite le formater, annihiler l’ancien Yann et notamment son homosexualité. Il en souffre et s’y complet également. « Vous ne désirez que moi » est un pari fou, un film quasiment statique qui ne repose que sur la parole. Le dispositif est simple, la journaliste vient dans la maison de Duras à Neauphle, enregistre Yann, le reprend, l’aide à formuler ce qu’il ressent. Quelques images documentaires, quelques flashbacks viennent enrichir cette conversation filmée avec une douceur infinie par Claire Simon. Deux acteurs formidables incarnent Michèle et Yann : Emmanuelle Devos, discrète et empathique, Swann Arlaud, extraordinaire de fragilité, habité totalement par son personnage. « Vous ne désirez que moi » est un film aussi étonnant que la relation amoureuse qu’il raconte, les mots de Yann Andréa, dits par Swann Arlaud, captivent et émeuvent.
  • « Un autre monde » de Stéphane Brizé : Philippe Lemesle est directeur d’une usine d’électroménager. Le groupe auquel appartient son usine, annonce à ses différents directeurs régionaux qu’ils doivent licencier 10% de leurs effectifs pour rassurer les actionnaires. Philippe commence à y réfléchir, à chercher les personnes les moins indispensables dans les ateliers. Mais son monde personnel bascule : sa femme demande le divorce et leur fils fait un burn out dans son école de commerce. Les certitudes de Philippe vacillent et avec elles, sa loyauté au groupe pour lequel il travaille. Il tente de trouver une solution alternative aux licenciements. Stéphane Brizé continue à explorer le monde du travail avec son dernier film. Après « La loi du marché » où un homme au chômage se bat pour ne pas tomber dans la précarité, après « En guerre » où un syndicaliste essayait d’empêcher la fermeture de son usine, « Un autre monde » nous montre un cadre sous pression, sommé par sa hiérarchie de mettre au chômage une partie de son équipe. Ces trois films forment une trilogie par la simple présence de Vincent Lindon qui incarne les différents visages du monde du travail écrasé par le libéralisme. Comme toujours chez Stéphane Brizé, le film sonne juste et souligne l’absurdité, la violence de ce monde globalisé. Des entreprises sous pressions perpétuellement et des cadres qui doivent opérer des choix impossibles et risquent eux-mêmes leur poste s’ils osent se rebeller. Un constat encore une fois glaçant.
  • « Les jeunes amants » de Carine Tardieu : Pierre est un médecin quadragénaire, marié et père de deux enfants. Lors d’une escapade à la campagne avec un ami, il croise la route d’une femme rencontrée des années plus tôt à l’hôpital. Shauna a plus de 70 ans, elle est solitaire et a fait une croix sur les plaisirs de la vie. Mais une attirance nait entre eux. Une relation qui s’avère difficile en raison de leur différence d’âge, de la situation maritale de Pierre et de leurs domiciliations différentes. Shauna rejette ses sentiments alors que Pierre s’y accroche. L’histoire de ce film est extrêmement émouvante. L’idée de départ vient de la regrettée Solveig Anspach qui souhaitait raconter la dernière histoire d’amour de sa mère. Malheureusement disparue avant de pouvoir faire aboutir son projet, elle avait fait promettre à ses amis de le mener à bien. C’est ainsi que Carine Tardieu a réalisé ce beau et délicat film. « Les jeunes amants » sait sans cesse déjouer la comédie sentimentale en nous proposant des personnages complexes, dont la psychologie se dévoile subtilement. Se rajoute à cela, la maladie de Shauna qui s’invite par petites touches et bouleverse cette possible dernière histoire d’amour. Les acteurs sont au diapason de ce récit plein de nuances : Melvil Poupaud et Fanny Ardant si fragiles et bouleversants, mais aussi Cécile de France et Florence Loiret-Caille qui par sa seule présence rend hommage à Solveig Anspach. « Les jeunes amants » est une réussite, un film subtile et délicat.

2 réflexions sur “Bilan livresque et cinéma de février

  1. Ah, tu me rappelles que je n’ai toujours pas lu « american dirt » !!! Pour le dernier Poirot, je n’irai pas le voir, Branagh je l’aime bien, mais pas en Poirot ! 🙂

  2. Je n’ai pas été convaincu par la version du crime de l’orient express de Branagh, je ne pense pas aller voir ce nouvel opus. Paraît qu’il se penche déjà sur l’adaptation d’un autre roman de Christie.

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