Christmas in Exeter Street de Diana Hendry et John Lawrence

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C’est la veille de Noël et les premiers à arriver dans la maison d’Exeter Street, où habite la famille Mistletoe, sont les quatre grands-parents. Deux belles chambres ont été préparées à leur attention. Puis ce sont les amis des enfants qui viennent s’installer au grenier. L’oncle Bartholomew leur fait également la surprise de débarquer d’Australie. Au fur et à mesure de la soirée, la maison se remplit avec des invités plus ou moins attendus : le vicaire et sa famille qui ont vu le toit de leur maison s’envoler, les voisins qui veulent participer à la petite fête, des inconnus qui sont tombés en panne de voiture. La famille Mistletoe regorge d’ingéniosité pour réussir à caser tout le monde ! Et chacun est arrivé avec un présent (un arbre de Noël, de la confiture de cranberry, des chapeaux en papier, des crackers, etc…) qui sera très utile pour le lendemain. Mais le père Noël  réussira-t-il à n’oublier personne ?

« Christmas in Exeter Street » est un album plein de charme. L’ambiance est chaleureuse dans la maison des Mistletoe à l’image des dessins de John Lawrence. Ce qui le rend vraiment attachant, c’est son petit brin de folie. Les invités de la maison d’Exeter Street vont vraiment passer la nuit dans des endroits étranges comme le dessus de la cheminée ou le vaisselier ! Une magnifique double page montre la maison en coupe et ses habitants endormis. L’album de Diana Hendry est habité par l’esprit de Noël : le sens du partage, la générosité, la joie. Tout le monde est accueilli à bras ouverts à Exeter Street !

« Christmas in Exeter Street » est un album délicieux, amusant et parfait pour se mettre dans l’esprit de Noël.

Les choses de la mort de Celia Fremlin

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Imogen est veuve depuis deux mois. Son mari, Ivor, était un historien de l’Antiquité très réputé et il s’est tué dans un accident de voiture. Imogen se fait peu à peu à son nouveau statut qui ne cesse de jeter  un froid en société. Elle y est aidée par Edith, sa voisine, veuve également qui est très prodigue en conseils sur la manière de vivre son deuil. Imogen réalise qu’il va être dorénavant difficile de se retrouver seule. D’ailleurs, pour les fêtes de fin d’année, toute la famille d’Ivor s’invite pour lui tenir compagnie. Ce sont non seulement ses enfants et leur famille qui s’installent mais également la deuxième épouse d’Ivor ! Tout ce beau monde ne semble pas pressé de quitter les lieux… Et pour couronner le tout, Imogen reçoit un coup de fil en pleine nuit l’accusant d’avoir assassiné son mari. Suite à cela, des évènements étranges se déroulent dans la maison, des objets sont déplacés, réapparaissent alors qu’ils étaient au grenier.

Le résumé du roman de Celia Fremlin donne une bonne idée de ce qui s’y joue. D’un côté, il y a beaucoup d’humour, d’esprit, d’ironie dans cette réunion familiale pour les fêtes de fin d’année. Imogen ne s’ennuie pas entre Robin, aussi égocentrique que l’était son père et sans situation, Dot et sa famille qui envahit chaque instant de la vie de sa belle-mère et Cynthia, l’extravagante ex-femme d’Ivor. Les fêtes de fin d’année sont animées pour Imogen et cela est réjouissant à lire.

De l’autre côté, un suspens se met en place à bas bruit durant tout le roman pour éclater dans les derniers chapitres. « Les choses de la mort » m’a par moments fait penser aux « Diaboliques » d’Henri-Georges Clouzot. Comme je le disais précédemment, des objets sont déplacés, notamment les manuscrits d’Ivor. Le mort semble réinvestir sa demeure pour déstabiliser sa veuve. Par petites touches, au milieu de la comédie familiale, Celia Fremlin place des éléments plus proches du thriller, du roman noir. L’intrigue est très habilement menée et la tournure qu’elle prend à la fin surprend le lecteur bien installé jusqu’à présent au coin du feu.

Je découvre avec ce livre Celia Fremlin, qui, comme Cyril Hare dont je vous parlais récemment, faisait partie du Detection Club. Ingénieux, drôle, étonnant, « Les choses de la mort » me donne envie de découvrir d’autres romans de cette autrice.

Traduction Michel Duchein

La bonne Lady Ducayne de Mary Elizabeth Braddon

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Bella Rolleston est une jeune femme pauvre qui vit avec sa mère dans un petit logement londonien. Après un mariage malheureux, Mrs Rolleston a du se mettre à travailler pour subvenir à ses besoins et à ceux de son enfant. A 18 ans, Bella ne veut plus être une charge pour sa mère adorée et elle cherche à se placer comme demoiselle de compagnie. Son peu d’expérience et de qualification complique grandement sa recherche d’emploi. Dans l’agence, où elle a présenté sa candidature, elle va avoir la chance de rencontrer Lady Ducayne. Cette dame, très âgée, recherche une jeune personne en excellente santé pour passer l’hiver en Italie à ses côtés. Le salaire sera également plus élevé que ce qu’espérait Bella. Impossible donc de refuser une telle proposition. En Italie, la jeune femme est éblouie par la beauté des paysages et par la libéralité de Lady Ducayne qui ne lui demande que peu de travail. Les choses prennent un tour inquiétant  lorsque Bella apprend que les deux dames de compagnie précédentes de Lady Ducayne sont mortes après un mois au service de la vieille dame. Elle-même se sent étrangement lasse…

Je n’avais pas lu Mary Elizabeth Braddon depuis plusieurs années, j’ai donc craqué pour la publication de cette nouvelle aux éditions Corti. En la lisant, l’histoire de Bella m’a semblé familière…je l’avais déjà lue en anglais en 2010 avec ma comparse Lou ! Mary Elizabeth Braddon s’amuse ici à revisiter (et à médicaliser !) le mythe du vampire. Il faut dire que la spécialité de cette autrice victorienne était plutôt le roman gothique ou le roman à suspens. Ici le surnaturel prend une tournure très moderne.

Bien entendu, cette nouvelle évoque également la condition des femmes et les différences flagrantes entre les classes sociales. La pauvre Mrs Rolleston s’est retrouvée bien démunie après l’abandon de son mari. La modernité de ce petit texte réside également dans les propos concernant le mariage. Bella ne rêve en aucun cas d’un foyer confortable, elle ne souhaite que soulager sa mère. Quant au jeune médecin, croisé en Italie, peu lui importe que la femme qu’il aime soit riche ou pauvre. Une réaction bien loin des valeurs de la société victorienne !

« La bonne lady Ducayne » est une nouvelle où Mary Elizabeth Braddon détourne de manière originale le mythe du vampire ce qui est fort plaisant et amusant.

Traduction Jacques Finné

L’amour de François Bégaudeau

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Alors que Jeanne n’a d’yeux que pour le séduisant Pietro, un joueur de l’équipe de basket de la petite ville de Vendée où ils habitent, elle rencontre par hasard Jacques. Il est le fils du maçon qui réalise les travaux dans l’hôtel où travaille Jeanne. Et c’est avec lui qu’elle va passer les cinquante prochaines années. Des années qui l’amèneront à devenir secrétaire de direction chez Michelin, lui à être paysagiste à son compte. Ils auront un enfant, Daniel, qui deviendra ingénieur. Jeanne aimera durant tout ce temps les jeux de lettres et les chansons de Richard Cocciante, tandis que Jacques fabriquera des maquettes d’avions et de fusées, et cultivera des tomates. Cinquante ans de vie à deux, d’un amour discret, sans passion dévorante, mais avec une tendresse infinie. En 90 pages, François Bégaudeau réussit le tour de force de nous raconter toute la vie commune de ces deux personnages. Avec sobriété, pudeur, il évoque le quotidien qui forge cet amour. Il n’est peut-être pas flamboyant mais infiniment touchant par les attentions de chacun, les gestes tendres, mais aussi par les petites chamailleries qui sont comme un rituel. Mêmes les grands écarts n’entameront pas la relation nouée par Jeanne et Jacques au fil des années et de l’habitude.

Le roman de François Bégaudeau est également un formidable texte sur le temps qui passe, qu’il réussit à rendre très concret par les objets (la pendulette qui se transmet de génération en génération) et les évolutions technologiques. « Avec le temps, comme les amis de l’un sont les amis de l’autre, les sorties personnelles se font rares. Les sorties tout court. Les téléphones sont à touches, les bouteilles de soda en plastique, les mouchoirs en papier, les têtes d’hommes nues, les machines à coudre envolées, le papier peint suranné, les baguettes tradition, les wagons non-fumeurs, les shorts de foot longs, et Jeanne et Jacques préfèrent le plus souvent lambiner pieds nus sur la moquette qu’ils ont choisie épaisse et vert d’eau. » Un condensé de vie, en un paragraphe, c’est brillant.

Fluide, bouleversant, « L’amour » est le portrait d’un couple, d’un milieu social, d’une vie, sublimé par la plume de François Bégaudeau. Un bijou.

Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andrea

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1986, dans l’abbaye Sacra di San Michele un homme s’éteint. Pendant que les frères se relaient auprès de lui, il repense à sa vie. Michelangelo Vitaliani, dit Mimo, est né en France en 1904 de parents italiens. Son père, sculpteur de pierre, perd la vie au front. Mimo, qui souffre d’achondroplasie, est envoyé en Italie en 1916 chez un oncle tailleur de pierre. Dans son atelier, bientôt installé à Pietra d’Alba, il est malmené, maltraité notamment en raison de son incroyable talent de sculpteur. C’est dans cette ville qu’il fait la rencontre qui va changer sa vie. Viola Orsini est issue d’une grande famille locale, elle a le même âge que Mimo ; elle possède une rare intelligence et rêve d’aller à l’université. Son milieu social ne lui permet pas de s’accomplir. Viola et Mimo ont de grandes ambitions et leurs destinées se lient de manière inextricable.

« Veiller sur elle » est arrivé dans mes mains auréolé du Prix Fnac, du Prix Goncourt et de nombreux articles louangeurs. Le dernier roman de Jean-Baptiste Andrea est une fresque romanesque qui traverse les époques (notamment les troubles des deux guerres mondiales) et mélange histoire intime, religion, Histoire et art. L’auteur nous entraine dans un tourbillon d’évènements, d’aventures et pimente le tout avec une mystérieuse Pietà enfermée dans l’abbaye Sacra di San Michele. Ce dernier point nous accompagne pendant tout le roman et la révélation ne déçoit pas.

« Veiller sur elle » est le récit de l’apprentissage de Mimo, qui part de rien, est handicapé par son physique mais qui a de l’or dans les mains. De Florence à Rome, nous suivons notre héros qui se débat pour réussir, chute, se relève et est par moments particulièrement antipathique ! Viola reste sa boussole et c’est le personnage qui m’a le plus intéressée dans le roman. Elle illumine cette histoire de sa vive intelligence, sa lucidité, sa volonté farouche de liberté qui ne la quittera jamais. Elle est entravée par son milieu social, contrainte par la réputation des Orsini à tenir son rang.

Jean-Baptiste Andrea fait montre d’un indéniable talent de conteur, ses personnages sont bien campés et le romanesque triomphe à chaque page. Malgré le plaisir de lecture, j’avoue avoir trouvé « Veiller sur elle » un peu long.

Peinture fraîche de Chloe Ashby

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« C’était le tableau préféré de Grace et sa fascination pour cette œuvre était contagieuse. Je ne sais combien de fois Suzon nous a dévisagées depuis des écrans d’ordinateurs crasseux à la fac. Nous  l’examinions bouche bée pendant des heures à essayer de lire dans ses pensées. Aujourd’hui, je braque mon regard sur le sien. Comment fais-tu ? A rester là debout toute la journée. Avec ce maintien impeccable. Tu ne t’énerves donc jamais ? » Depuis le décès de sa meilleure amie Grace, Eve trouve du réconfort devant « Le bar des Folies Bergères » de Manet. Elle se rend tous les mercredis à l’Institut Courtauld pour se couper du monde en s’installant devant Suzon. En dehors de ce musée, la vie d’Eve est chaotique. Elle est serveuse à temps partiel, hébergée par un couple dans un appartement miteux, et a arrêté ses études d’histoire de l’art. Elle ne voit plus son père qui a sombré dans l’alcoolisme après le départ de sa femme. La situation d’Eve s’aggrave lorsqu’elle quitte son travail à cause de la main baladeuse d’un client. A l’Institut Courtauld, elle découvre une petite annonce qui va infléchir le cours de sa vie. Un atelier de dessin cherche des modèles, Eve s’y rend et est embauchée. De nouvelles opportunités et amitiés vont s’offrir à elle. Tout semble enfin s’améliorer dans la vie de la jeune femme jusqu’à ce qu’elle découvre que « Le bar des Folies Bergères » a été prêté pendant des mois au musée d’Orsay.

« Peinture fraîche » est le premier roman de Chloe Ashby et il a pu évoquer à certains la géniale série « Fleabag » ou les romans de Sally Rooney. Eve est effectivement une jeune femme perdue, déboussolée comme les personnages de Sally Rooney et elle est aussi imprévisible et excessive que l’héroïne de Phoebe Waller-Bridge. Eve est un personnage attachant en raison de  sa fragilité ; sa solitude au milieu de la foule londonienne est poignante. Le roman de Chloe Ashby n’est pas que noirceur et désespoir : il est parsemé de pointes d’humour  caustique et plusieurs rencontres seront des sources de lumière et d’espoir. L’une des relations d’Eve est des plus singulières puisqu’il s’agit de la Suzon de Manet. J’ai beaucoup apprécié le rôle de l’art dans ce roman : il console, il protège du chaos du monde. Ce qui est également très intéressant, c’est la place du corps des femmes, celui d’Eve reste un objet (attouchements et brutalité, le regard des élèves lors des cours de dessin) comme ce fut souvent le cas dans l’histoire de l’art.

« Peinture fraîche » est un premier roman très réussi, sensible, touchant et dont l’écriture est extrêmement fluide. Chloe Ashby vient de publier son deuxième roman en Angleterre et je ne manquerai sa traduction française sous aucun prétexte.

Traduction Anouk Neuhoff

Un château au loin de Lord Berners

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Dans « Une enfance de château », nous avions quitté notre cher Gerald Hugh Tyrwhitt-Wilson, futur Lord Berners, à Elmley qu’il quitte au printemps 1897 à 14 ans et demi avec un volume des Poèmes de Scott sous le bras. La question de la carrière du jeune homme se pose alors de manière récurrente. « On me fit comprendre que j’allais devoir gagner ma vie, alors que j’étais entouré de personnes qui semblaient n’avoir d’autre préoccupation que de se divertir, ce que je trouvais d’une injustice flagrante. Pourquoi mon grand-père, à l’immense richesse, ne pouvait-il me permettre de vivre dans le confort du luxe comme mes oncles et mes tantes ? A quoi bon devenir un gentleman si c’était pour s’embarrasser d’un métier ? » Un métier artistique, auquel il aspire, étant toujours exclu, sa mère l’oriente vers la voie diplomatique. C’est donc ainsi qu’il fit son entrée à Eton. Il y rencontra sensiblement les mêmes problèmes qu’à Elmley puisque les sports collectifs y restent « le test ultime de la perfection morale et sociale ». Il réussit néanmoins à éviter le cricket qu’il déteste au grand désarroi de sa mère, pour se consacrer, médiocrement, à l’aviron. Il rencontra des difficultés à s’intégrer et à nouer des amitiés durables. Entre professeurs farfelus et camarades peu avenants voire brutaux, Lord Berners connaîtra quelques révélations : la découverte de la musique de Wagner et l’élégance vestimentaire. La sexualité commence également à le questionner.

Comme dans le premier volet de ses mémoires, Lord Berners souligne le poids des traditions victoriennes qui pèsent sur ses épaules. Ses domaines de prédilection ne sont pas assez virils aux yeux de sa mère qui ne jure que par la chasse et le cricket. Il reste en décalage avec son époque et ses valeurs, s’ennuyant profondément lors des réceptions données par ses parents où les hommes parlent sport et politique. Encore une fois, il faut souligner l’humour et l’ironie de Lord Berners dans le récit de ses mémoires. Son flegme anglais et son autodérision font merveille.

Je ne peux que remercier Les Cahiers Rouges de chez Grasset de nous faire connaître l’excentrique et charmant Lord Berners et ses anecdotes piquantes et parfois mélancoliques.

Traduction Valentin Grimaud

Bilan livresque et cinéma de novembre

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Le mois de novembre s’achève et j’ai lu sept livres (6 3/4 en réalité, je n’ai pas encore terminé « Comme si nous étions des fantômes » !). Je vous ai déjà parlé de l’excellent livre de Marika Doux sur Elizabeth Siddal et Dante Gabriel Rossetti. J’ai également adoré le dernier roman de François Bégaudeau et le premier de Chloe Ashby. J’ai retrouvé avec bonheur l’humour so english de Lord Berners. J’ai eu l’occasion de lire le Prix Goncourt 2023 qui est fort plaisant mais un peu long. Et je crains d’avoir le même avis sur le premier roman de Philip Gray qui est néanmoins fort documenté. Je vous reparle de mes lectures de novembre très prochainement.

Côté cinéma, je suis allée six fois dans les salles obscures et j’ai eu deux coups de cœur :

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On découvre Mona Achache au milieu d’un appartement vide de meubles mais rempli de photos, de manuscrits, de lettres, d’enregistrements audio, de carnets. Toutes ces archives ont appartenu à sa mère Caroline, qui s’est suicidée à l’âge de 63 ans. La réalisatrice va se plonger dans toute cette matière pour essayer de mieux comprendre sa mère et sa violente disparition. Son enquête va s’incarner de manière surprenante en Marion Cotillard qui arrive dans l’appartement.

Le dispositif choisi par Mona Achache est surprenant et se révèle saisissant. Marion Cotillard endosse littéralement l’identité de Carole, qui fut romancière et photographe de plateau. Elle commence par s’habiller avec les vêtements, les bijoux de la défunte, elle travaille sa voix en écoutant en boucle celle de Carole, elle rejoue des scènes en playback. La transformation se fait devant nos yeux, elle témoigne aussi du travail d’incarnation de l’actrice. C’est vertigineux. Les vies de Carole Achache, de sa mère (Monique Lange, figure incontournable de Gallimard) mais également de Mona se racontent sous forme de fragments, de reconstitution et leur histoire est bouleversante. La répétition des violences sexuelles est marquante comme si elles étaient une malédiction familiale inévitable. Carole subira la perversion de Jean Genet lorsqu’elle est enfant. De manière très ingénieuse, Mona Achache retrace la vie chaotique de sa mère : la drogue, la prostitution, l’écriture, la dépression. « Little girl blue » est un film étonnant qui retrace un destin singulier, une âme tourmentée et une lignée de femmes blessées qui chacune rendit hommage à sa propre mère au travers d’une œuvre. Le film émeut profondément notamment grâce à l’incroyable performance de Marion Cotillard.

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1858, les brigades du pape-roi Pie IX viennent arraché à sa famille le jeune Edgardo Mortara. Né dans une famille de confession juive, l’enfant a été baptisé en secret par une servante inquiète pour son salut. L’enfant doit donc être élevé dans les préceptes catholiques. L’enlèvement fit scandale en Italie et ailleurs dans le monde. Les parents Mortara firent tout ce qui étaient en leur pouvoir pour récupérer leur fils, en vain. Même l’unification de l’Italie en 1870 et la déchéance du pape ne libéreront pas Edgardo.

Le film de Marco Bellocchio est passionnant et bien évidemment déchirant. Le réalisateur italien s’intéresse depuis longtemps à l’histoire de son pays, aux évènements marquants de celle-ci. Comme dans sa série sur l’enlèvement d’Aldo Mauro (« Esterno notte » aussi formidable que le film sur le même thème « Buongiorno notte »), il mêle l’intime et le politique. Pie IX est un personnage odieux, despotique et antisémite (la scène où il humilie et menace les représentants du ghetto de Rome fait froid dans le dos). L’enfant est soumis à un véritable lavage de cerveau par l’Église que Bellocchio fustige en tant qu’institution et dont il souligne la morbidité. La mise en scène est grandiose, maitrisée, elle possède un souffle extraordinaire. Marco Bellocchio n’a rien perdu de son mordant et il nous raconte ici un évènement sidérant de brutalité et d’inhumanité de la part d’une papauté en sursis.

Et sinon :

  • « Le garçon et le héron » d’Hayao Miyazaki : A Tokyo, durant la seconde guerre mondiale, un hôpital est en feu. Un garçon de 11 ans s’y précipite car sa mère s’y trouve. Celle-ci périra dans l’incendie. Le jeune garçon, Mahito, est évacué à la campagne chez sa tante, qui est devenue la deuxième femme de son père. Il peine à s’adapter à sa nouvelle vie jusqu’à ce qu’un étrange héron cendré vienne perturber sa vie et lui ouvrir les portes d’un monde parallèle surprenant. « Le garçon et le héron » est très probablement le dernier film d’Hayao Miyazaki, âgé de 82 ans. On y retrouve les thèmes, les motifs chers au réalisateur : une partie réaliste avec un jeune garçon isolé, déraciné (comme Chihiro) et souffrant douloureusement du décès de sa mère, une partie fantastique qui nous entraine de l’autre coté du miroir. Cet univers mi-rêve, mi-cauchemar met Mahito à l’épreuve et lui permet de dire adieu à sa mère. Les créatures rencontrées par Mahito, les décors splendides sont encore une fois la preuve de l’imaginaire extraordinaire de Miyazaki (coup de cœur pour les warawara, qui ressemblent aux adiposes du Doctor Who, et pour les perruches colorées). Même si cette deuxième partie est toujours aussi flamboyante, elle m’a semblé s’étirer en longueur. Malgré tout, le film est visuellement épatant, dense et le destin de Mahito reste très touchant.
  • « L’incroyable Noël de Shaun le mouton » de Steve Cox : Si comme moi, vous êtes fan des créations du studio Aardman, vous ne résisterez pas au retour du plus facétieux des moutons anglais. Deux courts métrages composent ce programme : Une surprise de Noël pour Timmy et L’échappée de Noël. Même s’ils s’adressent plutôt aux enfants, c’est un plaisir de retrouver la bande de moutons gaffeurs menés par un Shaun malicieux et futé. Les péripéties, les gags sont au rendez-vous dans un esprit de Noël réjouissant.
  • « Vincent doit mourir » de Stéphan Castang : Vincent est graphiste dans une agence de pub lyonnaise. Sa vie est banale, il est célibataire, inscrit sur les réseaux sociaux, il sympathise avec ses voisins d’immeuble. Un jour, au bureau, un stagiaire le frappe violemment et sans raison apparente avec son ordinateur. Quelques jours après cette agression, un collègue lui plante un stylo dans le bras. Vincent se rend compte qu’un simple contact visuel provoque un déferlement de violence contre lui. Il décide de quitter Lyon pour s’isoler à la campagne à l’abri des regards de ses congénères. « Vincent doit mourir » est un film très original et totalement anxiogène. La raison de cette poussée de violence (Vincent n’est pas la seule victime) ne sera jamais explicitée et cela rend le film d’autant plus inquiétant. Notre société de plus en plus dure, de plus en clivante ne génère-t-elle pas déjà de la violence ? Stephan Castang ne se contente pas de réaliser un thriller paranoïaque et apocalyptique. L’humour est régulièrement présent par petites touches pour alléger la tonalité sombre de l’ensemble. L’arrivée de Margot dans la vie de Vincent apporte également de la légèreté et de la fantaisie. Sortir d’une telle intrigue n’est pas évident mais le réalisateur s’en sort à merveille. Vimala Pons et Karim Leklou forment un duo parfait dans ce film très réussi.
  • « Simple comme Sylvain » de Monia Chokri : Sophia est professeur de philosophie à Montréal. En attendant un poste à l’université, elle donne des cours à des retraités. Elle est en couple avec Xavier depuis dix ans mais leur amour s’est transformé en tendre amitié. Aussi, lorsqu’elle fait la connaissance de Sylvain, le charpentier qui répare leur résidence secondaire, elle tombe totalement sous son charme. Leur relation sera placée sous le signe du désir ardent mais également sous celui de la différence de classe sociale. Le film de Mona Chokri est vraiment réjouissant. La réalisatrice s’amuse avec les clichés de la comédie romantique. Sofia et Sylvain évoluent longtemps dans une bulle, loin du monde et de leurs proches. Le choc des cultures se fera au travers de deux repas où chacun présente sa famille et ses amis à l’autre. Monia Chokri ne privilégie d’ailleurs aucun des deux milieux et se moque des préjugés et des manières de chacun. L’amour et le désir peuvent-ils résister aux différences de classe ? S’il y a beaucoup d’humour dans les dialogues et la manière de filmer, « Simple comme Sylvain » n’est pas exempt de mélancolie. Piquant, sensuel, enlevé, lyrique, voilà le cocktail que nous propose la réalisatrice québecoise avec un grain seventies qui ajoute au charme de son film.

Dieu sur terre de Thomas Fersen

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Dans « Dieu sur terre », Thomas Fersen prête une partie de ses souvenirs à son héros qui grandit entre Ménilmontant et Pigalle dans les années 60/70. On l’accompagne de l’enfance avec ses parents, sa sœur et son frère (Dieu sur terre c’est lui car il réussit tout) à l’adolescence où sa vocation musicale se révèle devant les guitares d’un magasin de Pigalle. Le goût de la poésie lui vient tôt et il s’y consacre au fond de son lit au risque de passer pour un fainéant. « Il pense que je suis paresseux, mais je suis un contemplatif et Papa fait partie de ceux qui confondent avec inactif. Je suis perdu dans mes pensées parce qu’au fond, je suis un poète. Je suis bien mal récompensé, son admiration est muette. »

Ce texte, écrit en octosyllabes, est constitué de chapitres courts, d’anecdotes où l’on retrouve tout l’univers et la fantaisie de Thomas Fersen. A travers ce personnage de jeune garçon timide et peu sûr de lui, l’auteur nous replonge dans cette époque où les maitres d’école fumaient en classe, où des booms étaient organisées, où Giscard était élu et où le service militaire était obligatoire. Le narrateur a du mal à trouver sa place dans sa famille, à l’école où il est bousculé par plus fort que lui, il est obsédé par les filles mais se console avec son traversin (qui joue de multiples rôles dans la vie de notre héros). Son imaginaire est riche, malicieux comme dans ses chansons.

Paris est comme toujours très présente, un Paris populaire, chaleureux et gouailleur. « Des amitiés instantanées aussi sincères qu’éphémères, spécifiques au zinc des bistrots où existe un microclimat, se forment à l’heure de l’apéro. On y perd son anonymat plus vite que n’importe où ailleurs. Le zinc en est le fossoyeur, on y assiste à son trépas. »

J’aurais tendance à conseiller « Dieu sur terre » aux amoureux de l’univers de Thomas Fersen parce qu’il en est un concentré, parce que l’on se prend à fredonner certaines chansons à la lecture d’un mot, d’une phrase. Mais il est sans doute également un bon point d’entrée à son extraordinaire univers poétique, fantaisiste et parfois grivois.

Marie, Lizzie, lumières d’amour selon Dante Gabriel Rossetti de Marika Doux

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Mai 1874, Dante Gabriel Rossetti habite à Kelmscott Manor avec Jane et William Morris. Il y réceptionne son « Annonciation » pour la retravailler avant de l’envoyer à son nouveau propriétaire. La vue du tableau, peint bien des années auparavant, le renvoie à son passé, à celle qui le hante depuis sa mort en février 1862 : Elizabeth Siddal.

Lorsque l’on apprécie le mouvement préraphaélite et encore plus William Morris, il est difficile de trouver des ouvrages en français. J’étais donc ravie de voir cette nouvelle publication des Ateliers Henry Dougier. Marika Doux évoque la relation intense et tumultueuse de Lizzie Siddal et Rossetti  au travers de deux tableaux emblématiques : « L’annonciation » et « Beata Beatrix ». Le premier ouvre leur histoire puisque Rossetti donnera les traits de Lizzie à sa Marie. Le second sera un portrait posthume placé sous l’égide de Dante et de sa bien-aimée. En raison de son prénom, le peintre est habité et inspiré par le poète italien durant toute sa carrière. Il fera de Lizzie sa Béatrice.

Mais Elizabeth Siddal n’a pas été qu’une muse et Marika Doux n’oublie pas d’évoquer son travail artistique, la rivalité qui a pu exister entre les époux. C’est Elizabeth qui a été choisi par John Ruskin pour en être le mécène, pas Dante Gabriel. La destinée de la jeune femme est tragique, infiniment romanesque et s’achève dans l’addiction au laudanum. Sa beauté a néanmoins marqué la peinture préraphaélite, les tableaux de Rossetti en témoignent comme la sublime « Ophélie » de Millais. Aucune autre muse, Jane Morris ou Fanny Cornforth, ne saura mieux que Lizzie incarner l’idéal féminin après lequel Rossetti courut toute sa vie.

« Marie, Lizzie, lumière d’amour selon Dante Gabriel Rossetti » est à ce jour mon titre préféré de la collection « Le roman d’un chef-d’œuvre ». L’écriture de poétique de Marika Doux, son travail de documentation redonnent vie avec talent aux figures mythiques d’Elizabeth Siddal et Rossetti.