Meurtre à l’anglaise de Cyril Hare

Meurtre-a-l-anglaise

Lord Warbeck est alité, un anévrisme menace très sérieusement son existence. Pour son dernier Noël, il a souhaité réunir ses proches dans sa propriété. Sont invités son fils Robert, odieux membre d’une ligue fasciste, Sir Julius, son cousin et chancelier de l’Échiquier, Mrs. Carstairs, dont le père fut recteur de la paroisse et Lady Camilla Prendergast,  nièce du premier mari de Lady Warbeck. Se trouvent également à Warbeck Hall le majordome Briggs, fidèle aux traditions et à son maître, et sa fille, ainsi que Wenceslaus Bottwink, historien spécialiste de la constitution anglaise venu étudier les archives de la famille, et l’inspecteur Rodgers qui assure la sécurité de Sir Julius. Les invités disparates se réunissent après le repas pour le toast de Noël. Quand les douze coups de minuit retentissent, Robert Warbeck lève son verre, boit son champagne et s’effondre. Mort par empoisonnement.

Cyril Hare a écrit « Meurtre à l’anglaise » en 1951 comme un pastiche des whodunit de l’âge d’or et c’est parfaitement réussi. On se croirait chez Agatha Christie ! L’intrigue se déroule en huis clos puisque la demeure des Warbeck se retrouve rapidement coupée du monde extérieur par la neige. L’inspecteur, présent sur les lieux, va prendre les choses en main, mais il se sentira vite dépassé par les événements. Car, bien entendu, le meurtrier ne va pas s’arrêter là. Une épée de Damoclès pèse sur les invités puisque l’assassin est l’un d’eux. Le dispositif fonctionne toujours merveilleusement bien. Et celui qui résoudra le mystère, le professeur Bottwink, a des airs d’Hercule Poirot, un petit bonhomme érudit et un rien pédant. Sous couvert de cette enquête, Cyril Hare nous parle d’un changement d’époque. Après la deuxième guerre mondiale, les grandes familles aristocratiques perdent leur statut et leurs propriétés. Briggs est le seul, en dehors de la cuisinière, à s’occuper de la maison et l’entretien de celle-ci sera un bien lourd héritage pour le futur lord Warbeck.

« Meurtre à l’anglaise » est un roman délicieusement suranné, ludique, parsemé d’humour. Un Cluedo que n’auraient pas renié les membres du Detection Club dont Cyril Hare a lui-même fait partie.

Traduction Mathilde Martin

Le vieil incendie d’Elisa Shua Dusapin

Le-vieil-incendie

Après quinze ans d’absence, Agathe revient dans son Périgord natal. Elle vit à New York où elle est scénariste. Elle travaille actuellement sur l’adaptation de « W ou le souvenir d’enfance » de Georges Perec. Elle rejoint sa sœur Véra dans leur maison familiale qu’elles doivent vider suite au décès de leur père. Leur mère a déserté le foyer depuis bien longtemps. Les pierres de la maison serviront à réparer le pigeonnier de la propriété voisine qui avait été endommagé par un incendie. Véra est aphasique depuis l’âge de six ans. Agathe l’a toujours défendue face aux autres jusqu’à ce qu’elle parte pour construire sa vie ailleurs. Aujourd’hui, elle retrouve une jeune femme, plus solide, plus sûre d’elle que ce qu’elle avait pu imaginer. « J’ai de la peine à me rappeler que nous avons été indissociables. Nous avions les mêmes timidités. Les mêmes craintes de la vie sociale. On ne se chamaillait pas. Notre langue de silence et de cris nous a réunies. » Les deux sœurs vont avoir neuf jours pour s’apprivoiser et réapprendre à se connaître.

Avec « Le vieil incendie », je découvre la plume d’Elisa Shua Dusapin, autrice franco-suisse d’origine coréenne. Il s’agit de son quatrième roman et il m’a beaucoup plu. Le retour à la maison familiale est l’occasion de nombreuses réminiscences pour Agathe. Le lien fort qui l’unissait à sa sœur et à son père, ses compétitions de patinage artistique, l’incompréhension des autres enfants face au silence de Véra. Elle fait également le point sur sa vie actuelle, sur ses choix passés. Elle redécouvre sa sœur qui a su grandir sans elle. Elisa Shua Dusapin sait parfaitement décrypter la complexité des liens qui unissent les deux sœurs, les soubresauts de l’âme d’Agathe face à Véra et les silences de cette dernière. Tout n’est que sensation dans ce roman. La nature qui entoure la maison est très présente. Elle est parfois inquiétante, sauvage, accueillante. Elle est l’occasion de beaux moments poétiques. « Fin du matin, soleil pâle. Le vent a recouvert de feuilles la statue, sa peau granuleuse, seul son visage émerge, penché sur l’eau. Véra et moi sommes agenouillées au bord de l’étang, à nous demander si nous rêvons. Juste sous la surface, des plantes s’entrelacent. Elles ont la forme du trèfle, la taille d’un visage. Nous n’avons jamais vu ça dans cet étang. Le vert éclate, si vif qu’au-dessus de la tourbe, il paraît phosphorescent. Reflet des arbres nus. On dirait qu’ils font l’essayage des feuilles du printemps.« 
« Le vieil incendie » est un très beau texte qui explore la sororité, l’intimité et la profondeur des liens familiaux avec délicatesse.

Trois chardons de Cécile Becq

album-cover-large-51081

Ile de Skye, juin 1933, Moira Ferguson enterre son mari mort brutalement. A 30 ans, elle se retrouve sans ressources avec deux jeunes enfants. Sa sœur aînée Margaret propose de l’accueillir dans sa ferme le temps d’y voir plus clair. Bientôt, leur sœur cadette Effie va les rejoindre. Séduisante et pétillante jeune femme, elle vient d’apprendre que son mari médecin l’avait trompée. Elle quitte Edimbourg pour les terres sauvages et rudes de Skye. Les trois sœurs vont devoir cohabiter alors qu’elles ont des caractères fort différents. La frivolité d’Effie entrera souvent en conflit avec la rusticité de Margaret. Cette dernière n’a que sa ferme comme moyen de subsistance et ne peut nourrir toute la famille. Moira devra donc se mettre à travailler tout en essayant de continuer à vivre. La rigueur du climat, l’isolement de leur cottage, les difficultés vont néanmoins les rapprocher et les souder à nouveau.

3Chardons04

J’ai découvert cette BD grâce à Emjy et j’en ai beaucoup apprécié la lecture. L’intrigue est classique, mais elle est maîtrisée. Cécile Becq a su parfaitement doser la place, le caractère des trois sœurs, ainsi que le côté dramatique de leur situation. Les trois sœurs sont éminemment attachantes et j’ai pris plaisir à les suivre, à découvrir les événements qui ont jalonné leurs vies. La BD est très ancrée dans le quotidien des trois sœurs et des habitants de l’Ile de Skye. D’ailleurs, celle-ci est magnifiquement rendue par les dessins de Cécile Becq. Ils sont à la fois emprunts de douceur et très colorés.

« Trois chardons » nous raconte une histoire lumineuse de sororité, de retrouvailles, d’apprentissage, d’adaptation à une vie nouvelle sur fond des somptueux paysages écossais.

3Chardons01


Il ne doit plus jamais rien m’arriver de Mathieu Persan

9782378803476_1_75

« Ça a commencé dans son bas-ventre. Une multiplication de cellules qui semblait anarchique. De mitose en mitose, une forme a commencé à se dessiner. Une grosse protubérance, puis de petites excroissances sont apparues et un battement rapide s’est fait entendre. C’était il y a bien longtemps et cet amas de cellules, c’était moi. Flottant dans l’utérus de maman, au chaud, grandissant en paix, protégé du monde par le liquide amniotique.

Ça a commencé au même endroit, presque quarante ans plus tard. Une multiplication rapide de cellules, incontrôlée. De semaine en semaine, aucune forme précise ne s’est dessinée et aucun battement ne s’est fait entendre. Seule une masse, ferme et insensible, semblait passer sous la peau de maman. A l’endroit même où la vie avait éclos, maman couvait la mort. »

Mathieu Persan, formidable illustrateur notamment pour les éditions de la Table Ronde, a choisi d’écrire son premier roman sur sa mère et le décès de celle-ci à l’âge de 68 ans d’un carcinome péritonéal. Son récit autobiographique porte également sur leur vie de famille à Vincennes. Mathieu Persan est le benjamin de la fratrie. Les deux parents sont profs de maths et ils ouvrent joyeusement leur porte aux amis de leur trois enfants et prête assistance à ceux qui ont besoin d’un coup de pouce scolaire. La famille est unie, heureuse. Il faut dire que la mère a décidé, le jour de naissance de son premier enfant, de se dévouer entièrement à sa progéniture, puis à ses petits-enfants. Discrète et effacée, elle était entièrement tournée vers sa famille. Cela explique l’envie de Mathieu Persan d’écrire un livre autour d’elle, lui rendant un bel hommage, lumineux et profondément touchant. Son texte est pudique, rempli de tendresse mais il n’est pas plombant car Mathieu Persan sait relever la drôlerie des moments tragiques (par exemple, la scène du retrait de l’assurance vie de sa mère dès le jour de sa mort ou les joints fermant temporairement la tombe qui couinent durant la cérémonie).

« Il ne doit plus jamais rien m’arriver » émeut autant qu’il fait sourire. Mathieu Persan ne pouvait écrire plus beau et émouvant portrait de sa mère.

L’allègement des vernis de Paul Saint Bris

9782848769882-475x500-1

Aurélien est directeur du département des peintures du musée du Louvre. Sous sa garde se trouve le tableau le plus célèbre du monde : la Joconde de Léonard de Vinci. Celle-ci va être encore plus sous le feu des projecteurs lorsque la nouvelle présidente du musée, Daphné Léon-Delville, décide de restaurer le portrait de Lisa Gherardini. C’est l’agence Culture Art Média qui a conseillé à Daphné ce coup de com incroyable et supposé faire exploser la rentabilité et les recettes du Louvre. Aurélien, réticent à l’allégement des vernis sur ce tableau, va pourtant devoir trouver le restaurateur qui aura assez de cran pour toucher à Monna Lisa, suivre son travail de près mais également organiser une exposition sur le tableau afin de faire patienter les visiteurs. Son poste repose entièrement sur le résultat de cette opération extrêmement délicate qui doit permettre de rendre à nouveau lisible le portrait sans trop dénaturer l’image que les visiteurs en ont aujourd’hui.

Depuis la restauration de la Sainte Anne de Léonard de Vinci, qui nous a fait redécouvrir la délicatesse de sa palette chromatique, je ne rêve que de l’allègement des vernis sur la Joconde ! Autant vous dire que le premier roman de Paul Saint Bris était fait pour moi et que je me suis régalée en le lisant. Outre que l’auteur fait montre d’une parfaite connaissance du musée du Louvre et des enjeux d’une telle restauration, il nous offre une satire drôle et pertinente de notre époque où tout doit être réduit au rendement et à la communication. Au grand désespoir d’Aurélien, la culture, qui est pour lui un refuge, n’échappe pas à l’air du temps. « La parole scientifique, celle des experts et des historiens, s’étaient effacée derrière la communication, bien plus à même de garantir des entrées et de faire progresser les chiffres de la billetterie. Le savoir n’était plus assez vendeur, de toute façon wikipédia avait réponse à tout. L’expérience ou plutôt la promesse d’expérience avait pris le relais de la connaissance. » Aurélien, la cinquantaine, est un conservateur à l’ancienne, dépassé par le jargon des consultants engagés par Daphné. On éprouve beaucoup de sympathie pour lui, écrasé qu’il est par sa mission. Paul Saint Bris crée également un personnage fabuleux : Homero, l’homme de ménage qui virevolte entre les sculptures avec son autolaveuse et nous offre des scènes d’une poésie folle. Son rapport aux œuvres d’art est direct, simple et inspirant.

« L’allègement des vernis » est un roman savoureux, irrésistiblement satirique et vif. Je m’y suis sentie comme chez moi et il a réveillé mes souvenirs d’étudiante en histoire de l’art.

Bilan livresque et cinéma d’octobre

Image-1(5)

Octobre s’achève déjà et je laisse derrière moi huit livres, ce qui est déjà un peu mieux que mon bilan de mois de septembre. J’ai déjà eu le plaisir de vous parler du dernier roman de Stéphanie Hochet qui mêle autobiographie et biographie imaginée de William Shakespeare, du court texte de Fanny Chiarello dans la collection « Récits d’objets » aux éditions Cambourakis et de mes retrouvailles avec cette chère Miss Marple. Très prochainement, je vous parlerai du formidable premier roman de Paul Saint Bris « L’allègement des vernis », du très déstabilisant « Une fin heureuse » de Maren Uthaug, de la charmante bande-dessinée de Cécile Becq « Trois chardons », du très beau dernier roman d’Elisa Shua Dusapin « Le vieil incendie » et du frappant premier roman d’Antti Rönkä « Sans toucher terre ».

Côté cinéma,  j’ai vu sept films dont voici mes préférés :

4138047

François et son fils Émile sont coincés dans un embouteillage sur la route qui les emmènent voir Lana, l’épouse du premier et la mère du second, à l’hôpital. Pendant qu’ils patientent dans leur voiture, une étonnante créature s’échappe d’une ambulance. Un homme avec une seule aile qui pousse des cris bestiaux. Une étrange épidémie sévit, des êtres humains se transforment peu à peu en animaux sans que l’on connaisse la cause de ces mutations et sans que l’on puisse les soigner. Les personnes malades vont être installées dans un centre fermé dans les Landes. François et Émile vont déménager pour suivre Lana.

« Le règne animal » n’est que le deuxième film de Thomas Caillet. « Les combattants » m’avait déjà séduite et il avait révélé Adèle Haenel. Ce film est hybride, entre dystopie, conte et réalisme. Fable sur les mutations du monde mais également sur le changement à une échelle plus personnelle et intime, il est aussi une métaphore de l’adolescence qui s’incarne dans le corps maladroit, gauche de Paul Kircher. Révélation de « L’adolescent » de Christophe Honoré, il confirme ici son talent et son phrasé particulier. L’alchimie avec Romain Duris est parfaite et il y a longtemps que l’on n’avait pas vu une si belle relation père-fils à l’écran. L’émancipation du plus jeune est au cœur de l’histoire. Thomas Caillet nous offre des scènes incroyables comme celle de nuit où François et Émile cherche Lana en écoutant une chanson de Pierre Bachelet ou celle où un homme-oiseau réussit à prendre son envol. Poétique, émouvant et maitrisé, « Le règne animal » est l’un des films marquants de 2023.

the-old-oak-affiche

Dans une petite ville sinistrée du nord de l’Angleterre, arrive un groupe de réfugiés syriens. Leur installation ravive une haine xénophobe issue de la peur des habitants à ne pas réussir à nourrir leurs enfants. Les syriens recevraient plus que ce qu’on leur donne. La ville a vu la mine, principal pourvoyeur d’emplois, se fermer et la fierté ouvrière s’est fait la malle avec elle. Au milieu du désarroi commun aux habitants et aux réfugiés, une amitié lumineuse va naître entre Yara, une jeune photographe syrienne, et TJ Ballantyne, le propriétaire du pub local, bien décati, et seul lieu de sociabilité encore ouvert.

Ce film est le dernier de Ken Loach et de son vieux compère Paul Laverty. Il est un condensé de l’œuvre du réalisateur anglais. Il nous montre la réalité de la misère sociale dans ces petites villes désindustrialisées où l’avenir semble totalement bouché et où l’on ressasse le passé. Ce dernier est visible sur les murs de l’arrière salle du pub qui sont recouverts de photos des mineurs défilant avec la bannière de la ville ou des grèves de 84-85 face à Thatcher. L’amitié de Yara et TJ va insuffler un peu d’optimisme et d’espoir dans la ville. Pour que la communauté se reforme, se ressoude, pourquoi ne pas organiser une cantine solidaire où les syriens et les familles anglaises pauvres seraient assis côte à côte ? La résistance, l’humanisme, la solidarité, voilà les valeurs défendues durant toute sa carrière par Ken Loach. L’optimisme n’était pas au rendez-vous dans ses deux derniers films « Moi, Daniel Blake » et « Sorry we missed you », la noirceur et le désespoir l’emportaient. A 87 ans, le réalisateur nous offre un dernier film où l’utopie reste possible, où les personnages centraux sont infiniment touchants, il me semble que Ken Loach ne pouvait pas mieux achever sa carrière.

Et sinon :

  • « Killers of the flower moon » de Martin Scorsese : Ernest Buckhart revient du front après l’armistice de 1918. Son oncle William Hale l’accueille chez lui dans l’Oklahoma. Riche fermier, il a fait fortune dans l’élevage de bétail mais cela ne lui suffit pas. Même s’il se fait passer pour leur ami et protecteur, William lorgne sur l’argent des indiens Osage. Chassés du Kansas à la fin du 19ème siècle, ce peuple s’est vu reléguer sur les terres arides de l’Oklahoma. Mais l’or noir coule à flot sous le sol et va rendre les Osages extrêmement riches. Grandes demeures, superbes voitures, employés de maison blancs, leur train de vie en rend jaloux plus d’un. William va donc pousser son neveu à épouser Molly Kyle, une riche Osage qui pourra lui léguer son argent à sa mort. Ernest n’est pas le seul à se marier pour l’argent et rapidement la mort frappe à de nombreuses reprises la tribu. Martin Scorsese s’est inspiré de « La note américaine » de David Grann qui ramena à la vie la tribu Osage. Le réalisateur en fait une fresque, une saga historique et familiale. La violence, la mafia, la culpabilité sont des thèmes typiques du cinéma de Scorsese et on les retrouve ici. Robert de Niro incarne, avec le talent qu’on lui connait, un personnage particulièrement détestable, calculateur et manipulateur. Son neveu est bien faible, minable et piégé dans sa fidélité à sa famille. Leonardo di Caprio rend bien la veulerie d’Ernest. Face à lui, Lily Gladstone incarne Molly avec force et douceur. Elle illumine le film de sa grâce. Ne vous laissez pas décourager par la durée du film, Scorsese nous ménage assez de rebondissements pour qu’il ne soit pas ennuyeux.
  • « Le ravissement » d’Iris Kaltenbäck : Lydia est sage-femme en région parisienne. Elle est investie, empathique et consciencieuse. Elle est extrêmement proche de son amie Salomé. Celle-ci est enceinte et Lydia sera là pour l’accoucher mais aussi pour garder la petite quand sa mère fera une dépression post-partum. L’enfant sera prénommée Esmée suite à une suggestion de Lydia. Cette dernière passe de plus en plus de temps avec le bébé et s’invente une fiction autour d’elle. Les mensonges s’accumulent et enferment Lydia. « Le ravissement » est le premier long métrage d’Iris Kaltenbäck. L’histoire de Lydia est racontée à posteriori par une voix off, celle de Milos, un chauffeur de bus rencontré et aimé par Lydia. On comprend rapidement que tout cela va mal finir pour la sage-femme mais ce qui advient est filmé avec retenue et sobriété. La réalisatrice n’accable pas son personnage qui est l’atout du film. Lydia est mystérieuse même pour son amie Salomé, ses motivations restent opaques mais on sent une solitude profonde et un besoin d’affection énorme. La réalisatrice ne pouvait rêver mieux que la formidable Hafsia Herzi pour incarner son héroïne. On la voit peu à peu glisser dans le mensonge, se prendre au piège et on aimerait l’arrêter tant on ressent de l’empathie pour elle.
  • « La fiancée du poète » de Yolande Moreau : Après de nombreuses années d’absence, Mireille revient vivre dans la maison de ses parents décédés en bord de Meuse. Elle trouve un emploi de cantinière qui ne suffit pas à la remise en état de la vaste demeure. Mireille décide alors de prendre des locataires. Arrivent tour à tour un étudiant aux Beaux-Arts, habile copiste rapidement surnommé Picasso, un jardinier communal qui aime se travestir et un chanteur américain prénommé Elvis qui se révèlera turc et sans papier. Un quatrième larron, tout droit sorti du passé de Mireille, viendra bientôt s’ajouter à l’étonnante bande. « La fiancée du poète » est le troisième film en tant que réalisatrice de Yolande Moreau. Nous retrouvons dans ce film l’univers poétique et foutraque de l’ex-Deschiens. Mireille se compose une nouvelle famille avec des hommes aussi à côté de la plaque qu’elle. Tous sont les rois des petites arnaques, des petits arrangements pour que la vie soit plus facile. Leur façon, libre, de vivre ensemble devient une forme d’utopie où chacun peut laisser s’exprimer sa personnalité. Il y a beaucoup de tendresse et de douceur dans ce film et l’on ne peut que s’attacher à cette communauté atypique.
  • « Second tour » d’Albert Dupontel : Mlle Pove était journaliste politique mais à force de l’ouvrir à tort et à travers, elle a fini au foot avec son cameraman Gus. Suite à divers incidents, sa chaine est contrainte de faire appel à elle pour suivre la campagne du favori de l’élection présidentielle : Pierre-Henry Mercier. Issu d’un milieu très aisé, le candidat défend des idées ultra-libérales. Pas de quoi intéresser la journaliste jusqu’à ce que le candidat frôle la mort dans l’explosion de sa voiture. Mlle Pove va alors mener une enquête qui lui apportera de nombreuses surprises. J’apprécie depuis longtemps l’humour noir d’Albert Dupontel, j’étais donc ravie de le retrouver dans son nouveau film. Malheureusement, j’en suis sortie fort déçue. Si le début m’a plu avec son côté thriller politique, j’ai trouvé la seconde partie plus faible. La journaliste découvre un secret de famille qui se greffe mal à la satire politique. Par moment, le film est même mièvre et le message écolo-bucolique est beaucoup trop appuyé, trop lourdement amené pour convaincre. Nicolas Marié sauve l’ensemble en étant d’une drôlerie irrésistible.
  • « Coup de chance » de Woody Allen : Fanny, qui travaille chez un commissaire-priseur, croise par hasard Alain, un ancien camarade de classe au lycée. Il lui avoue qu’il était alors très amoureux d’elle. Il est maintenant écrivain et vit dans un appartement sous les toits (près des Champs Élysées quand même, la bohème a ses limites). Fanny est séduite par le jeune homme mais elle est mariée à Jean. Ce dernier a fait fortune de manière mystérieuse et couvre sa femme de cadeaux onéreux. Comme il est triste de voir un cinéaste tant aimé se planter à ce point. Outre des dialogues indigents (Alain, interprété par le pauvre Niels Schneider, répète en boucle qu’il était amoureux de Fanny au lycée), la lumière calamiteuse sur les personnages, Woody Allen s’est totalement trompé de ton pour raconter son histoire. Il en fait une comédie de cocufiage alors qu’il aurait du s’orienter sur une atmosphère à la « Match point ». Le méchant, Melvil Poupaud, n’est ici ni crédible ni inquiétant. On s’ennuie…

Un meurtre sera commis le… d’Agatha Christie

Un meutre sera commis le...-500x500

« Un meurtre annoncé, qui aura lieu le vendredi 29 octobre, à 6h30 de l’après-midi, à Little Paddocks. Les amis sont priés de tenir compte de cette invitation, qui ne sera pas renouvelée. » Voici l’étrange annonce découverte par les habitants de Chipping Cleghorn dans leur Gazette. Après la surprise, chacun imagine qu’une murder party est organisée dans la propriété de Miss Blacklock. Aussi, chacun décide de s’y rendre pour 6h30. La propriétaire des lieux est également stupéfaite par la macabre annonce. Mais comme tout le village, elle pense qu’une plaisanterie de mauvais goût lui est faite et elle s’apprête à recevoir ses voisins qui ne résisteront pas à leur curiosité. Et pourtant, c’est bien un drame qui va se dérouler à 6h30 dans le grand salon de Little Paddocks. Un homme va y trouver la mort.

L’ouverture de « Un meurtre sera commis le… » est particulièrement originale. La petite annonce de la Gazette nous fait pénétrer dans les foyers des habitants du village qui la découvrent tour à tour. Ces différents protagonistes vont devenir les suspects du meurtre. L’intrigue est parfaitement ficelée, elle comporte de nombreux rebondissements et surprises comme sait en ménager Agatha Christie. Ce roman concentre tout le charme de ceux consacrés à Miss Marple : la campagne anglaise, une petite communauté où tout le monde se connaît mais où les secrets sont légion. J’ai toujours eu une tendresse particulière pour ce personnage qui, sous des airs inoffensifs et humbles, est une redoutable observatrice de ses semblables et de leurs travers.

Décidément, je pense que je ne me lasserai jamais de lire ou relire Agatha Christie. « Un meurtre sera commis le… » est la lecture parfaite pour cette fin du mois d’octobre et l’histoire est totalement réussie.

Traduction Michel Le Houbie

William de Stéphanie Hochet

th

Alors qu’il est marié à Anne Hathaway avec qui il a eu trois enfants, William Shakespeare décide de quitter son foyer pour rejoindre la Compagnie des Comédiens de la Reine. Il ne rêve que de théâtre alors que son autoritaire de père souhaite qu’il reprenne sa boutique de gantier. De villes en villages, William fait l’apprentissage de la scène avant d’arriver à Londres. Il y croise la route de Richard Burbage, le plus grand acteur de son temps, du brillant dramaturge Christopher Marlowe et de Henry Wriothesley, son futur protecteur. Sa destinée se forge dans ces années où le théâtre l’habite, l’occupe passionnément et totalement.

L’année dernière, Maggie O’Farrell nous avait offert avec « Hamnet » une fiction magnifique autour de la famille de Shakespeare. Je suis enchantée de voir que le barde de Stratford-upon-Avon continue à nourrir l’imaginaire des écrivains contemporains. Stéphanie Hochet s’est quant à elle emparée des sept années où Shakespeare a disparu des radars, entre 1585 et 1592. Quoi de mieux que l’imagination, la fiction pour combler ce vide biographique. J’ai trouvé cette reconstitution tout à fait convaincante. La famille de Shakespeare écrasé par la personnalité du père John, le milieu du théâtre à l’époque élisabéthaine, le Londres boueux et rongé par la peste, les caractères des différents personnages croisés par Shakespeare, tout m’a semblé juste. On sent dans ce pages la fascination de Stéphanie Hochet pour William Shakespeare qui dure depuis son adolescence.

L’originalité de « William » réside dans les insertions autobiographiques. L’autrice entremêle son histoire personnelle, son enfance avec la vie du dramaturge. Des parallèles se font et le plus fort est sans doute celui de la fuite. « Disparaître est un réflexe de survie. Certaines familles sont si étouffantes qu’à moins de ressembler à ceux qui les composent, il n’y a que la rupture qui vous maintienne vivant. Soudain le fonctionnement de ces clans vous parait anormal et la transgression devient une nécessité. » La fuite se matérialise dans les fugues, celle de William Shakespeare qui dura sept ans, celles de Stéphanie Hochet qui tente régulièrement d’échapper à sa famille dysfonctionnelle où les enfants sont méprisés et malmenés. Mais la fuite, c’est également celle que nous procurent les livres, lorsque la fiction nous abrite et nous protège. La littérature a certainement sauver la vie de Stéphanie Hochet et elle l’exprime ici avec une grande intensité.

« William » est un texte singulier qui mêle l’histoire inventée de William Shakespeare à l’autobiographie. Stéphanie Hochet dose merveilleusement les deux parties, aucune ne vient phagocyter l’autre.

 

La maison dorée de Jessie Burton

9782072870774-475x500-1

Amsterdam, 1705, nous retrouvons la famille Brandt et leur splendide demeure du Herengracht. Petronella, Otto, l’ancien secrétaire de Johannes Brandt, et Cornelia, l’autre fidèle domestique, s’apprêtent à fêter les 18 ans de Thea, nièce de la première et fille du second. Depuis la disparition de Johannes et de sa sœur Marin, les difficultés financières se sont accumulées et la maison s’est peu à peu vidée de ses tableaux et objets précieux. Pour Nella, la solution serait le mariage de Thea avec un  beau parti. La jeune femme n’entend pas sceller son avenir avec un inconnu. Elle est d’ailleurs éperdument éprise du peintre des décors du théâtre de Schouwburg où elle se rend très souvent. Cette relation peut mettre en péril la réputation de Thea, si essentielle à Amsterdam. Bientôt, la jeune femme va recevoir des miniatures à son domicile, comme cela était arrivé à sa tante Petronella dix-huit ans plus tôt.

J’ai, jusqu’à présent, considéré “Miniaturiste” comme le roman le plus réussi de Jessie Burton et j’ai été ravie de retrouver la famille Brandt. Nous l’avions laissée dans une position extrêmement délicate : l’opprobre et le déshonneur s’étaient abattus sur elle. Nella tente depuis de restaurer leur réputation. En dix-huit ans, Amsterdam la rigoriste n’a pas changé et les apparences restent essentielles. Jessie Burton a une nouvelle fois l’art de nous plonger dans cette ville et les us et coutumes de ses habitants. Je regrettais dans “Miniaturiste” que les secrets de la miniaturiste ne soient pas dévoilés aux lecteurs. Bien entendu, cela sert aujourd’hui “La maison dorée” et nous permet de retrouver cet énigmatique et romanesque personnage. Et finalement, je préfère ne pas en savoir plus sur elle ! Et, “La maison dorée” n’est en rien une copie du “Miniaturiste”. Le personnage de Thea n’a pas grand chose en commun avec celui de Petronella. Même si leurs destinées se constituent en miroir, elles seront bien différentes. L’indépendance et la liberté questionnent beaucoup plus Thea, ce qui la rend particulièrement intéressante et attachante.

Jessie Burton a réussi à écrire une suite parfaite et captivante à son premier roman pour le plus grand plaisir de ses lecteurs.

Traduction Laura Derajinski

A prendre ou à laisser de Lionel Shriver

9782714497833ORI

A Londres, en 1991, Kay, infirmière, et son mari Cyril, médecin, passent un pacte. Lorsqu’ils auront 80 ans, ils se suicideront ensemble. Kay vient d’enterrer son père après une longue déchéance et elle veut éviter à ses enfants de vivre la même chose. Ne pas coûter d’argent au NHS et ne pas occuper un lit d’hôpital inutilement sont les motivations de Cyril. Ce dernier met au frigo, dans une petite boite noire, du seconal en prévision. Le temps passe vite, Kay est partie à la retraite à 55 ans pour se lancer dans une carrière de décoratrice d’intérieur et Cyril s’est arrêté à 65 ans. La date fatidique de leurs 80 ans arrive…

A partir de ce point de départ, Lionel Shriver nous propose douze scénarios différents. Certains présentent d’infimes modifications (mais qui peuvent avoir de terribles conséquences), d’autres vont jusqu’à la dystopie. A l’évidence, l’autrice a du se régaler à imaginer les différentes fins de vie de Kay et Cyril. Son ironie et sa causticité font à nouveau des merveilles et certaines fins sont particulièrement cruelles. Elles ne le sont heureusement pas toutes et l’autrice m’a surprise en offrant un avenir harmonieux et lumineux à ses deux héros dans l’une des douze histoires. Lionel Shriver s’est également amusée à semer des petits cailloux tout au long de son livre comme une camionnette blanche, une tâche au plafond ayant la forme de la Norvège, des fajitas aux champignons sauvages accompagnés d’une salade de tomates à la mozzarella di buffala, du basilic et du vinaigre balsamique. Ils forment un lien entre les différentes vies de Kay et Cyril.

Par ce biais ludique pour le lecteur, Lionel Shriver en profite pour poser son regard acéré et lucide sur la question du grand âge, de la dépendance et de la fin de vie. Et elle inscrit ses réflexions sur un fond politique, extrêmement riche, il faut bien le reconnaître, depuis 2020 : le Brexit (Cyril est farouchement contre ce qui ravive son énergie combative !), le covid et les différents confinements. De quoi donner de la matière aux écrivains !

C’est encore une fois un immense plaisir de retrouver la causticité de Lionel Shriver pour un exercice de style qui est loin d’être vain et qui m’a enchantée.

Traduction Catherine Gibert