Providence d’Anita Brookner

Universitaire, Kitty Maule, 29 ans, est spécialiste de la littérature romantique française. Elle vit seule dans un appartement à Chelsea et passe ses weekends chez ses grands-parents maternels à Dulwich. Malgré une vie intellectuelle accomplie, Kitty se sent profondément seule. « Il faisait presque nuit dans la pièce sinistre, entre cet instant et celui où l’on allumerait l’électricité, elle imagina avec effroi son retour chez elle, sa soumission aux routines auxquelles elle mourait d’envie de mettre un terme violent. Ses rituels assidus et précis destinés à circonvenir les longues nuits, à exorciser les démons de ses proches et ses rêves coutumiers commençaient à perdre leur vertu et leur capacité d’apaisement. » La présence erratique de Maurice, son amant, ne fait que renforcer le mal-être de la jeune femme. Ses espoirs sont malheureusement souvent déçus.

« Providence » est le deuxième roman d’Anita Brookner, publié en 1982 et jusqu’à présent c’est celui que j’ai préféré. J’ai été particulièrement touchée par Kitty, jeune femme intelligente, cultivée, lucide mais qui peine à trouver sa place. Comme souvent chez l’autrice, le roman explore la solitude de son héroïne. Elle pressent qu’elle restera seule et ironise sur la condition des femmes modernes. « Elle continuera probablement à vivre ici, encore plus seule. Et elle le sait parfaitement. Elle est trop intelligente pour l’ignorer. C’est ce qu’on appelle une femme libérée, pensa Kitty. Du genre qu’envient les ménagères enchainées. » La sérieuse et élégante Kitty ne voit son épanouissement que dans une relation amoureuse et le mariage. Ses désillusions seront grandes. Anita Brookner décrit avec une grande justesse et une infinie délicatesse les sentiments, les aspirations de son héroïne.

« Providence » souligne une nouvelle fois l’immense talent d’Anita Brookner à décrire l’amertume, le malaise d’une jeune femme en quête d’un bonheur inaccessible.

Traduction Nicole Tisserand

Bilan livresque et cinéma de novembre

Durant le mois de novembre, j’ai lu sept livres qui m’ont permis de découvrir la plume de Benoît Séverac et son commandant de police Cérisol, celle de Paul Gasnier dont j’appréciais déjà le talent de journaliste et celle de James Hilton avec un classique de la littérature anglaise « Goodbye Mr Chips ». J’ai eu le plaisir de retrouver la talentueuse Anita Brookner avec l’excellent « Providence » et de découvrir le recueil de nouvelles de Colin Barrett dont j’ai beaucoup aimé le premier roman. Malheureusement, je n’ai pas été conquise par le dernier roman de S.A. Cosby que j’étais pourtant pressée de lire. Enfin, je suis plongée depuis ce matin dans le recueil de nouvelles hivernales et féminines des formidables et jeunes éditions Honorine.

Côté cinéma, j’ai vu six films dont voici mon préféré :

Une mère, Alice, se débat dans la rue pour que son fils monte dans un tranway. Elle a été convoquée devant le juge aux affaires familiales avec ses deux enfants. Face à elle, son ex-mari qui réclame un droit de visite car sa fille et son fils refusent de le voir depuis deux ans. Lui, met ça sur le compte de la nocivité d’Alice, de ses problèmes de santé qui l’empêcheraient d’être présente pour ses enfants. Elle, est prête à tout pour les protéger d’un père qui s’est révélé toxique.

Le premier film de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys est un véritable coup de poing. L’ouverture, caméra à l’épaule, évoque le réalisme des frères Dardenne. La suite se déroule entièrement au sein du palais de justice, un lieu neutre qui permet de laisser toute la place aux personnages. L’audience en elle-même est une séquence impressionnante où la tension est à son apogée. Face à la caméra, qui ne les laisse pas respirer, deux acteurs exceptionnels : Laurent Capelluto et surtout Myriem Akheddiou, bouleversante, vibrante de colère et d’angoisse. Sa performance est saisissante, tout comme l’est ce long-métrage que je ne suis pas prête d’oublier.

Et sinon :

  • « On falling » de Laura Carreira : A Edimbourg, une jeune immigrée portugaise, trime comme « pickeuse » pour une entreprise de e-commerce. Son travail est extrêmement répétitif et le soir elle rentre dans un appartement qu’elle partage avec d’autres locataires avec qui elle a peu de contact. Le premier long-métrage de Laura Carreira est dans la veine du cinéma réaliste et social de Ken Loach. On pense bien évidemment à « Sorry we missed you » puisque le même type d’entreprise est au cœur des deux films. Un travail déshumanisant, abrutissant et qui ne paie pas suffisamment. Au fur et à mesure, Aurora se révélera au bord du gouffre, le moindre grain de sable peut la faire basculer. Laura Carreira montre avec précision et sensibilité, la précarité et la profonde solitude de cette jeune femme qui tente de garder la tête haute.
  • « Deux procureurs » de Sergei Loznitsa : En 1937, en URSS, la terreur stalinienne envoie les militants les plus zélés du parti communiste en prison et souvent devant le peloton d’exécution. L’un d’eux, Stepniak, réussit à faire sortir un message pour dénoncer le traitement inhumain qu’il subit. Il demande justice. Un jeune procureur, Kornev, va demander à le rencontrer dans sa prison hyper-sécurisée et contrôlée. « Deux procureurs » est une fable cauchemardesque qui fait inévitablement penser à l’univers de Kafka. L’arrivée du procureur à la prison en est le symbole. C’est un véritable parcours du combattant pour arriver jusqu’au prisonnier. Tout est mis en place pour empêcher le procureur d’entendre le témoignage de Stepniak. L’image est souvent fixe, les couleurs sont ternes pour renforcer l’impression de cauchemar. Le personnage du procureur est la seule lumière de cet univers oppressant. Naïf, idéaliste, obstiné, il semble ne pas saisir où il se trouve et ce qui peut le menacer. Le film de Sergei Loznitsa est bien évidemment terrifiant.
  • « La femme la plus riche du monde » de Thierry Klifa : Marianne Farrère est ultra-riche, elle est à la tête de l’entreprise fondée par son père. Lors d’une séance photo, elle fait la connaissance de Pierre-Alain Fantin, le photographe. Un coup de foudre amical qui rend ces deux-là inséparables. La grande bourgeoise et le provocateur grossier, le duo improbable ne plait pas à la famille de Marianne car elle n’hésite pas à donner beaucoup d’argent à son nouvel ami. Thierry Klifa s’est emparé avec délice de l’affaire Bettencourt où François-Marie Banier avait été condamné pour abus de faiblesse. Le milieu de Marianne est croqué avec beaucoup d’ironie et le vernis de la bienséance vole en éclat avec l’arrivée de Fantin qui met les pieds dans le plat sans ménagement. Le casting est particulièrement réussi et contribue au plaisir que l’on prend à regarder le film. Isabelle Huppert joue une Marianne qui semble sortir de sa torpeur pour enfin profiter de la vie. Laurent Lafitte incarne un Fantin aussi détestable (notamment avec les domestiques) que plein de panache. Il semble follement s’amuser. « La femme la plus riche du monde » est une comédie jubilatoire.
  • « Dossier 137 » de Dominik Moll : Nous en sommes en 2018, la France vit au rythme des manifestations des gilets jaunes. La famille Girard, dont plusieurs membres travaillent dans le milieu hospitalier, décide de se rendre à Paris pour défendre les services publics. A la nuit tombée, la famille est séparée. Le plus jeune fils se retrouve seul dans une rue près des Champs Élysées avec un ami. Des policiers surgissent et tirent au flash ball sur les deux garçons qui s’enfuient. L’un d’eux s’effondre, touché à la tête. La mère porte plainte et l’IGPN est saisie. Après « La nuit du 12 », Dominik Moll continue à s’intéresser au milieu policier et comme son film précédent, il le fait avec minutie, rigueur et précision. Nous suivons le quotidien d’une enquêtrice, formidable Léa Drucker, qui tente de comprendre ce qui s’est passé. Le film n’est pas anti-flic mais il souligne l’importance de l’IGPN, même si celle-ci doit plier devant le pouvoir politique. A l’heure où un ministre de l’intérieur refuse de parler de violences policières, « Dossier 137 » est important et son sujet reste malheureusement d’actualité. Moins fort que « La nuit du 12 », peut-être plus froid, le dernier film de Dominic Moll reste passionnant à suivre.
  • « Les aigles de la république » de Tarik Saleh : George Fahmy est « le pharaon de l’écran », une star du cinéma égyptien, séparé de sa femme et vivant avec une actrice beaucoup plus jeune que lui. Il est contraint par le pouvoir à tourner dans un biopic sur le président Abdel Fattah al-Sissi sans quoi son fils risque d’avoir « un accident ». « Les aigles de la république » est le troisième film que Tarik Saleh consacre à l’Égypte, le pays de son père. Le personnage de George est inconséquent, aimant le luxe, séducteur. Il ne comprend que petit à petit qu’il s’est fourré dans un piège en acceptant d’incarner le président. Il tente de profiter de la situation en protégeant des amis et voisins mais il restera un pion pour les dignitaires du régime et les choses ne vont faire que s’aggraver. « Les aigles de la république » est moins réussi que « Le Caire confidentiel » ou « La conspiration » mais les mésaventures de George font froid dans le dos.

La femme du pasteur d’Elizabeth von Arnim

Ingeborg Bullivant est la fille d’un évêque anglais. Son père, égoïste et tyrannique, considère sa fille comme sa secrétaire et estime qu’elle ne se mariera jamais. Elle n’est effectivement pas aussi jolie que sa soeur Judith et elle a développé un caractère docile et effacée. Jusqu’au jour où Ingeborg est envoyée à Londres pour soigner une rage de dent. Le problème est rapidement réglé mais la jeune femme n’a guère envie de retrouver son foyer étouffant. Passant devant une agence de voyage, elle s’inscrit sur un coup de tête pour un séjour à Lucerne. Ingeborg s’offre plusieurs jours de liberté totale loin du monceau de lettres reçues par son père et auquel elle doit répondre. Durant le voyage, elle rencontre le pasteur allemand Her Drummel. Contre toute attente, il s’entiche d’elle et lui demande de l’épouser. L’installation d’Ingeborg dans une petite ville de Prusse se révèlera pour le moins compliqué.

Ecrit en 1914, « La femme du pasteur » décrit la vie d’Ingeborg, jeune femme candide, spontanée, sensible aux beautés de la nature qui l’entoure et nourrissant un certain optimisme quant à la vie qui l’attend. Malheureusement, que ce soit en Angleterre ou en Allemagne, la jeune femme devra plier devant les traditions, le devoir imposés aux femmes. Si la première partie du roman a parfois des airs de comédie (beaucoup de quiproquos et de malentendus dans les dialogues et une incompréhension des us et coutumes à son arrivée en Prusse), la deuxième partie se teinte rapidement de gravité et d’amertume. La place de la femme est très restreinte et contrainte. Le rôle d’Ingeborg est de procréer et de tenir sa maison. Elle sera d’ailleurs une profonde déception pour son mari :  » Elle n’avait encore, pour autant qu’il le sache, volontairement mis ses bras une seule fois autour de son fils (…).  Le bébé aurait pu être une fille pour toute la fierté qu’elle manifestait. Et la plus sainte fonction d’une mère, celle d’allaiter son enfant, au lieu d’être une joie constante, était une difficulté renouvelée et qui apparemment augmentait.  » Elizabeth von Arnim tient des propos très modernes et lucides sur la maternité, l’accouchement et l’allaitement. Ingeborg, jeune femme plein de curiosité intellectuelle, n’a pas son mot à dire et malgré quelques moments lumineux où elle tente de s’émanciper, elle subit sa vie.

Même si le roman souffre de quelques longueurs, « La femme du pasteur » est poignant. Quelque soit le pays où elle réside, son héroïne doit se plier aux convenances et aux besoins des hommes. Encore une fois, il faut souligner la modernité des écrits d’Elizabeth von Arnim concernant la condition des femmes.

Jeunes loups de Colin Barrett

Après avoir découvert Colin Barrett avec son premier roman « Fils prodigues », j’ai eu envie de lire son recueil de nouvelles « Jeunes loups » paru en 2016 en France. Les sept nouvelles se déroulent dans le comté de Mayo dans la petite ville imaginaire de Glanbeigh à l’ouest de l’Irlande. Une bourgade très ordinaire, peu animée qui abrite de jeunes gens déjà fracassés, tuant l’ennui à coups de pintes et de cannabis. Jimmy, 25 ans, passe son weekend à boire pour oublier la fille qu’il l’aime et qui en épouse un autre. Bat, qui a eu le visage dévasté par une petite frappe, évite les sorties et boit seul sur le toit de la maison de sa mère. L’avenir semble totalement bouché si l’on ne quitte pas Glanbeigh. Les filles tombent enceintes trop jeunes et les garçons tombent souvent dans la délinquance et la violence. C’est le cas de Arm, héros de la plus longue nouvelle du recueil (« Le calme des chevaux »), qui est devenu le garde du corps et le cogneur de son ami Dympna, dealer de cannabis.

Colin Barrett excelle dans ses nouvelles à planter un décor lugubre, une atmosphère de désœuvrement, de pauvreté. La mélancolie, les regrets mais également la rage habitent les personnages de ces nouvelles dont les sentiments sont finement observés. L’espoir apparait peu dans leur quotidien. Pourtant dans « Sur la lune », une petite dose de poésie vient illuminer l’ensemble grâce au sms d’un videur à sa passade estivale repartie à l’université de Galway.

Tout le talent de Colin Barrett était déjà bien présent dans ce recueil de nouvelles bouleversantes, saisissantes sur le quotidien sans espoir des jeunes gens du comté de Mayo.

Traduction Bernard Cohen

Le bruit de nos pas perdus de Benoit Séverac

Le groupe du commandant Jean-Pierre Cérisol, de la police judiciaire de Versailles, se retrouve avec deux affaires à élucider. La première va semble-t-il être rapidement classée puisqu’il s’agit du suicide d’une jeune femme, Emily Vaudrey. Pourtant, quelque chose dérange Cérisol qui va creuser les raisons de cet acte avec sa nouvelle recrue le lieutenant Krzyzaniak. La deuxième concerne la découverte d’un cadavre anonyme dans un caveau familial du cimetière versaillais. Le corps a été emballé avec du film plastique. A cela vient s’ajouter pour Cérisol une forte inquiétude pour sa femme, sportive handisport, partie au Japon pour une compétition et qui ne donne aucune nouvelle.

Je n’avais encore jamais lu Benoit Séverac et j’ai été ravie de découvrir ce roman noir à la facture classique et maitrisée. L’auteur entremêle plusieurs histoires, plusieurs enquêtes qui montrent bien le travail d’une brigade criminelle. L’envers du décor du commissariat, sa vie quotidienne et ses temps morts sont également importants pour Benoit Séverac (le commissariat de Versailles est dans un bâtiment historique mais l’intérieur est tout en placoplâtre). Le terrain, la manière d’enquêter sont très réalistes et l’actualité est bien présente avec les périls des immigrés  traversant la Méditerranée, les réformes de la police, l’esclavage moderne, etc…

Ce qui m’a également séduite, c’est l’attention portée aux personnages. Ils sont tous très bien décrits, très incarnés et on sent toute la tendresse de l’auteur à leur égard. La famille est beaucoup questionnée durant le roman ce qui touche inévitablement notre groupe d’enquêteurs.

« Le bruit de nos pas perdus » est un roman policier efficace, aux personnages attachants qui me donne envie de découvrir « Tuer le fils », la première enquête de Cérisol.

L’affaire de la rue Transnonain de Jérôme Chantreau

La France de 1834 est au bord de la révolte contre la Monarchie de juillet. Louis-Philippe restreint les libertés et Lyon s’embrase. Les canuts se soulèvent et la traînée de poudre monte jusqu’à Paris Au petit matin du 14 avril, au 12 de la rue Transnonain, des soldats pénètrent dans un immeuble et massacrent douze personnes. Des commerçants, des ouvriers, des artisans, des femmes et des enfants font partie des victimes. Pour expliquer ce bain de sang, le ministre de l’intérieur, Adolphe Thiers, va pointer du doigt Louis Breffort qui aurait fait partie des insurgés et aurait tué un soldat. Un policier est engagé pour éclaircir la situation mais Joseph Lutz doute rapidement de la version officielle. 

Jérôme Chantreau s’est emparé de ce fait historique, il ressuscite les protagonistes de l’affaire et il comble les vides. Le résultat est absolument passionnant. Il nous embarque dans une enquête palpitante dans les tréfonds de Paris et les lieux du pouvoir aux côté de Joseph Lutz, ancienne âme damnée de Vidocq mais policier acharné et pointilleux. En dehors de Lutz, on croise beaucoup de personnages historiques comme les sinistres Thiers et maréchal Bugeaud mais aussi l’humaniste abbé Cestac, Suzanne Voilquin et Claire Démar qui écrivaient dans un journal féministe. Autre personnage présent au 12 rue Transnonain, Annette Vacher, prostituée, qui disparait après l’affaire mais à qui Jérôme Chantreau offre un nouveau destin.

Outre la formidable galerie de personnages, l’autre point fort du livre est la reconstitution de Paris. Le baron Haussmann n’a pas encore œuvré, la ville est faite de petites ruelles, de boue, de carcasses nauséabondes. La pauvreté, le choléra sont endémiques. Et les barricades ne cessaient de se construire depuis 1789. Jérôme Chantreau fait merveille dans les descriptions de cette ville bouillonnante et odorante !

« L’affaire de la rue Transnonain » est un livre passionnant dont la lecture est extrêmement fluide et agréable. Un régal !

Baignades d’Andrée A. Michaud

« Ils avaient laissé la petite se baigner nue. Cinq ans. Ils n’y voyaient pas de mal. Le soleil tapait dur, le mercure atteignait les 28 degrés et la plupart des campeurs faisaient la sieste sous les arbres et les auvents. Puis le propriétaire de la place avait surgi, une masse de muscles aux bras tatoués, pour leur dire qu’on ne voulait pas de ça ici, pas de nudité, vous avez pas honte, vous habillez cette enfant immédiatement ou vous décampez. »  Ce simple incident va déclencher pour Max et Laurence une cascade de violence et d’horreur alors qu’ils pensaient profiter paisiblement de leurs vacances avec leur fille. Quelques années plus tard, les parents de Laurence reçoivent toute leur famille dans leur maison auprès d’un lac pour fêter la St Jean. Les évènements du passé vont refaire surface.

« Baignades » est le premier roman d’Andrée A. Michaud que je lisais et j’ai adoré cette lecture. La construction est surprenante avec deux atmosphères très différentes. La première  se déroule principalement dans la forêt et est un véritable thriller qui tient le lecteur en haleine. Les évènements s’y enchaînent de façon très cinématographique et nous plongent de plus en plus dans la violence. La deuxième partie est plus psychologique, la tension sous-jacente se ressent dans les regards, les silences et le rythme du récit se ralentit. Les deux parties du roman se complètent parfaitement et sont toutes deux terriblement anxiogènes. Andrée A. Michaud maîtrise totalement sa narration et son changement de rythme.

« Baignades » est un très grand roman noir, addictif, surprenant, particulièrement sombre. Un coup de cœur.

Migrations de Charlotte McConaghy

« Tout le monde est au courant de l’extinction de masse. Cela fait des années que les programmes d’informations font l’inventaire des habitats irrémédiablement détruits et des espèces déclarées en danger, puis éteintes pour de bon. » La plupart des espèces animales ont disparu mais Franny Stone s’accroche à deux oiseaux, deux sternes arctiques qui sont les derniers de leur espèce. Après avoir placer un traceur sur eux, la jeune femme a le projet de suivre leur dernière migration. Pour ce faire, elle doit convaincre un capitaine de la prendre sur son bateau. Au Groenland, elle croise  Ennis Malone, capitaine du Saghani, assez fou pour accepter son offre. Franny lui a promis que les sternes les emmèneraient vers des poissons, eux aussi devenus rares. Le capitaine, aussi jusqu’au-boutiste que Franny, croit encore à une dernière pêche miraculeuse.

« Migrations » est le premier roman de l’australienne Charlotte McConaghy. L’autrice y met en scène un monde malheureusement proche du nôtre où la 6ème extinction des espèces s’achève et où même les forêts n’existent plus. Dans ce monde à bout de souffle, Franny et Ennis n’ont plus rien à perdre et ils s’accrochent à leur quête désespérément. L’appel de la mer est plus fort que tout chez ces deux-là, ils ont l’âme suicidaire d’Achab. Chacun a depuis longtemps largué les amarres de leurs anciennes vies. Charlotte McConaghy nous livre leurs secrets, surtout ceux de la frondeuse et fugueuse Franny, au travers d’une narration qui fait habilement des aller-retours dans le passé. La jeune femme, très mystérieuse et solitaire, se révèle meurtrie et terriblement attachante. 

« Migrations » est une œuvre splendide, vibrante, émouvante, aux personnages charismatiques et incroyablement incarnés. Une ode à la nature sauvage avec laquelle il est urgent de renouer.

Traduction Anne-Sophie Bigot

Louve en juillet de Gabrielle Filteau-Chiba

En cette rentrée littéraire, les éditions Dépaysage lance une nouvelle collection nommée « Animales » où seront publiés des « textes au féminin pluriel qui courent, mordent, soignent. » Gabrielle Filteau-Chiba en prend la direction et l’inaugure avec « Louve en juillet ». Dans ce court texte, l’autrice a voulu  immortaliser son histoire avec sa chienne Séquoia et présente « Louve en juillet » comme un tombeau littéraire. En douze chapitres, elle raconte les douze ans de vie de sa chienne à moitié coyote qui avait un souffle au cœur et qui devait être euthanasiée. Rapidement, Séquoia devient sa compagne de route, de vie, sa protection  contre les agressions extérieures. On retrouve entre les pages de « Louve en juillet » le lien très fort de l’autrice avec la nature, la forêt, son long séjour à Kamouraska dans une cabane dont elle parlait dans son premier livre, les braconniers qui attrapèrent sa chienne (épisode qui est également présent dans « Sauvagines »).

Ce que j’ai découvert, c’est la violence qui a longtemps entouré Gabrielle Filteau-Chiba qu’elle soit familiale ou conjugale. Sa chienne, puis sa fille Fleur, ont comblé un manque, ont aidé à panser les blessures et surtout à se sauver et à fuir cette violence. Je trouve admirable la résilience de l’autrice, sa volonté absolue d’éliminer la colère dans sa vie (ses réactions lors d’un accident de voiture et à la mort de Séquoia sont exemplaires). « Ce jour difficile est un cadeau, oui, car là où, chez moi, fomentait autrefois la colère s’est présentée une douceur, une puissante puissante douceur. » 

« Louve en juillet » n’est pas seulement un vibrant hommage à une chienne, mais il est également un texte engagé, humaniste qui souligne l’importance du lien entre les hommes et la nature et qui dénonce une société de plus en plus violente et qui attise nos peurs irrationnelles.

Bilan livresque et cinéma d’octobre

De bien belles lectures durant ce mois d’octobre et plusieurs coups de cœur :

-« Migrations » de Charlotte McConaghy qui nous plonge dans un monde où la faune et la flore sont presque anéanties aux côtés d’une héroïne solitaire, meurtrie et terriblement attachante. L’écriture de Charlotte McConaghi est immersive et saisissante ;

-« Le grand horizon » de Lola Nicolle où l’on suit Vincent dans une course d’ultra-cyclisme : la Transcontinental Race. Par manque de temps, je n’ai pas chroniqué cette lecture qui pourtant m’a beaucoup plu notamment grâce à la très belle plume de son autrice ;

-« Baignades » d’Andrée A. Michaud, ma première lecture de l’autrice québécoise est un immense coup de cœur tant la narration m’a tenue en haleine et m’a surprise ;

-« Louve en juillet » de Gabrielle Filteau-Chiba qui inaugure la collection « Animales » des éditions Dépaysage et où l’autrice, que j’apprécie beaucoup,  revient sur sa relation intense avec sa chienne Séquoia ;

-« L’affaire de la rue Transnonain » de Jérôme Chantreau nous transporte en 1834 durant la nuit du 14 avril durant laquelle les soldats de Louis-Philippe vont massacrer les habitants d’un immeuble. Entre document et roman, l’auteur mène une enquête passionnante dans un Paris pré haussmannien. Un régal !

-« Jane Austen, une vie entre les pages » de Janine Barchas et Isabel Greenberg que je déguste avec délectation et qui est une grande réussite aussi bien sur le fond que sur la forme ;

-« La femme du pasteur » de Elizabeth von Arnim qui est en cours de lecture car il est très dense et comme toujours c’est un grand plaisir de lire cette autrice que j’affectionne tout particulièrement.

Côté cinéma, j’ai pu voir huit films dont voici mes préférés :

Alger, 1938, Meursault travaille comme employé de bureau, il est consciencieux et sans ambition. Il apprend par un télégramme la mort de sa mère dans l’asile où il l’avait placée trois ans auparavant. Le voyage pour assister à l’enterrement est long, la chaleur pénible. Meursault veille le cercueil fermé de sa mère, n’exprime aucune émotion, ne laisse couler aucune larme. Cette indifférence lui sera reprochée lors de son procès, bien plus que la raison de sa présence au tribunal : le meurtre d’un Arabe.

Ayant beaucoup aimé le roman d’Albert Camus, lu il y a fort longtemps, j’avais hâte de découvrir l’adaptation de François Ozon et je suis sortie de la projection éblouie et fascinée. Le réalisateur réussit à être fidèle à l’œuvre originale tout en s’en affranchissant. Sa mise en scène est à la fois très sensuelle et très graphique. Il utilise un noir et blanc épuré qui rend avec puissance les implacables lumière et chaleur d’Alger. La ville, le contexte historique sont d’ailleurs très présents, l’intrigue est profondément ancrée dans ce lieu.

L’insondable Meursault est une énigme, un taiseux qui ne parle que lorsque cela est nécessaire et qui ne ment jamais. François Ozon construit son personnage autour du vide, du silence mais lorsque Meursault se décide à s’exprimer, c’est une déflagration (formidable scène avec Swann Arlaud). La performance de Benjamin Voisin est exceptionnelle, il est tout en intériorité mais également charnel. Il semble absent au monde et pourtant profite de chaque rayon de soleil, de chaque baignade. A ses côtés, la solaire Rebecca Marder donne de l’épaisseur au personnage de Marie à qui François Ozon donne plus d’importance que dans le roman. De même pour la sœur de la victime qui fait exister le peuple algérien nié par les français. Remarquable, brillant, « L’étranger » est une réussite totale que j’ai déjà envie de revoir.

Une mère célibataire, Shu-Fen, revient à Taipei avec ses deux filles : I-Ann qui a du arrêter ses études faute de moyens et la petite dernière I-Jing. Shu-Fen a réussi à avoir une échoppe dans le grand marché nocturne de la capitale taïwanaise. Sa fille aînée vend des noix de bétel pour aider sa mère. La petite est souvent laissée seule et elle explore les échoppes du marché. Son grand-père ne supporte pas qu’elle soit gauchère et lui dit que c’est la main du diable. La petite fille de cinq ans va prendre cette phrase au pied de la lettre.

Shih-Ching Tsou réalise ici son premier long-métrage après avoir longtemps collaboré avec Sean Baker. Ce dernier est d’ailleurs le co-scénariste du film. On retrouve dans « Left-handed girl » une énergie, un mouvement incessant que l’on avait pu voir dans « Anora ». Le marché de nuit est un cadre idéal, coloré et lumineux pour les aventures de cette adorable petite fille. L’effervescence du lieu, le charme de I-Jing ne masquent pas la dure réalité de la famille. La mère, dont les parents sont assez riches, doit se débrouiller seule et est souvent en conflit avec sa fille aînée. Drôle, attendrissant (mention spéciale à Nina Ye qui interprète I-Jing), le film nous réserve une scène finale d’anthologie lors de l’anniversaire de la grand-mère.

La petite dernière de la famille, c’est Fatima. Elle est en terminale, joue les dures dans la cour de l’école avec sa bande de potes mais elle travaille très sérieusement pour le bac, elle joue au foot tout en étant asthmatique, elle pratique scrupuleusement la prière et découvre peu à peu son attirance pour les femmes. L’appartement familial est un cocon où règne une mère affectueuse. Le père est en retrait, ne se mêlant pas des histoires de ses trois filles.

Hafsia Herzi adapte avec talent le très réussi premier roman de Fatima Daas. Les nombreuses contradictions dans la vie de l’héroïne sont au cœur de l’histoire. Le jeune femme, superbement incarnée par Nadia Melliti (Prix d’interprétation au dernier Festival de Cannes), va apprendre à se connaître, à s’accepter durant cinq saisons. Sa vie après le bac (une fac de philo à Paris) est un tourbillon de découvertes, de rencontres, de coups de cœur et de déceptions. Le personnage de Fatma est fermé, dur, solitaire mais on sent également une douleur, une sensibilité poindre. La réalisation de Hafsia Herzi est très vive, réaliste et empathique. Il y a beaucoup de douceur dans sa façon d’appréhender chaque personnage. Le casting mélange amateurs et professionnels et ils sont tous très justes. Avec beaucoup de finesse et sobriété, la réalisatrice met en scène ce récit d’apprentissage émouvant.

Et sinon :

  • « Météors » de Hubert Charuel et Claude Le Pape : Dan, Mika et Tony passent une soirée au bowling en abusant de l’alcool et des joints. Les deux premiers rentrent en voiture. Dan, le roi des plans foireux, a l’idée de kidnapper un maine coon qu’il voit au bord de la route. Il se trouve que l’animal est un chat de compétition et son propriétaire se met à poursuivre les deux compères. Cela se termine au tribunal, Dan et Mika auront six mois pour trouver du travail et arrêter la drogue. C’est Tony, chef de chantier à l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs, qui va les embaucher. Le nouveau film d’Hubert Charuel et Claude Le Pape démarre comme une comédie potache mais le ton va peu à peu s’assombrir. Le cœur de l’intrigue est l’amitié puissante qui unit Dan et Mika. Mais les deux jeunes hommes vont prendre des directions différentes après leur procès. Paul Kircher et Idir Azougli interprètent avec intensité les deux copains. Le film se termine de façon plus politique avec la question du traitement des déchets nucléaires. Peut-être que « Météors » aborde trop de thèmes à la fois mais l’amitié de Dan et Mika vaut vraiment le détour.
  • « Un simple accident » de Jafar Panahi : Une famille rentre à la nuit tombée en voiture. Un choc, certainement un chien, met à mal le moteur du véhicule. Le père de famille cherche de l’aide dans un magasin. Vahid, qui travaille dans la réserve, se fige en reconnaissant le bruit trainant d’une jambe boiteuse. L’homme, qui vient d’entrer, ne peut être qu’Eghbal, dit La Guibole, gardien de prison qui l’a jadis torturé. Après l’avoir suivi, Vahid le kidnappe mais au moment de le tuer il a un doute sur son identité. Tourné clandestinement, le dernier film de Jafar Panahi nous embarque à nouveau à bord d’un véhicule. Vahid va chercher d’autres opposants en capacité d’identifier formellement La Guibole. L’équipée est des plus hétéroclites : un couple de futurs mariés habillés pour une séance photo, la photographe, un homme particulièrement en colère. Ils ressemblent par moment aux pieds Nickelés et donnent au film un ton de comédie italienne. Mais leur journée ensemble est également l’occasion de se questionner sur leur humanité, leur sens de la justice et leur envie de vengeance. Les péripéties de cette troupe attachante se révèlent tour à tour amusantes, haletantes mais aussi glaçantes à l’image des dernières minutes du film.
  • « Nouvelle vague » de Richard Linklater : 1959, Godard, Truffaut et Chabrol exercent leurs talents dans les Cahiers du cinéma. Mais leur envie de renouveau, de modernité doit s’incarner dans des films. Des trois amis, seul Godard n’est pas encore passé derrière la caméra. Il se décide enfin pour réaliser « A bout de souffle » qui deviendra l’emblème de la nouvelle vague. Richard Linklater montre le tournage de ce film iconique. La technique de Godard est aussi novatrice que ce qu’il va créer et déroute les techniciens et les acteurs. Le réalisateur américain a choisi l’évocation plutôt que la ressemblance pour son casting et ça fonctionne parfaitement (Guillaume Marbeck est plus vrai que nature en Godard). Richard Linklater réussit à rendre le bouillonnement, la spontanéité et l’innovation de ce courant cinématographique. « A bout de souffle » étant un de mes films préférés, j’attendais beaucoup de ce film et j’ai été séduite par les choix du réalisateur qui a su capter la magie créée par Godard.
  • « Une bataille après l’autre » de Paul Thomas Anderson : En Californie, Bob Ferguson élève seul sa fille adolescente Willa. Ancien activiste de gauche, il vit dans la clandestinité depuis l’arrestation seize ans auparavant de la mère de sa fille Perfidia Beverly Hills. Leur groupe révolutionnaire était à l’origine d’actions violentes et Bob a élevé sa fille dans la paranoïa. Il n’a pas eu tort puisque leur pire ennemi, le colonel Lockjaw, réapparait et se met à leur recherche. Bob, plongé dans la fumée de ses joints, a perdu ses réflexes et doit se secouer pour protéger sa fille. Paul Thomas Anderson nous offre ici un divertissement très efficace qui va à cent à l’heure. L’intrigue est centrée surtout sur la fuite de Bob et Willa ce qui occasionne de nombreuses scènes d’action et de courses poursuites. Il y a des passages très drôles comme ceux où Bob a totalement oublié les codes de son Manuel de la Rébellion ou quand une société secrète nommée le Club des Aventuriers de Noël s’écrient « Loué soit St Nicolas ! ». Le trait est parfois forcé (le personnage de Sean Penn est too much) mais globalement les 2h42 passent sans encombre grâce au rythme et aux excellents acteurs. Mention spéciale à Benicio Del Toro qui incarne merveilleusement bien un prof de karaté qui fait passer des migrants en douce.
  • « Berlinguer-la grande ambition » d’Andrea Segre : Enrico Berlinguer est une figure importante de la politique italienne. Leader du parti communiste, on le découvre ici entre 1973 et 1978, date de l’assassinat d’Aldo Moro. Berlinguer était très populaire et il réussit à rendre le PC très puissant notamment parce qu’il prend ses distances avec Moscou. Humaniste, porté par ses convictions, il tente de créer avec Moro un gouvernement d’unité nationale à un moment où le pays est menacé par les Brigades rouges et les groupuscules fascistes. Le réalisateur nous montre un homme au travail, impliqué et pragmatique. Le film porte sur une époque passionnante, un tournant qui malheureusement débouchera sur un échec. « Berlinguer-la grande ambition » est très classique dans sa forme et un peu trop austère à mon goût.