Les hommes de Shetland de Malachy Tallack

Jack Paton a presque 63 ans et il a toujours vécu sur une île de l’archipel de Shetland. Il habite dans la maison où vivaient ses parents. Sa vie est faite de solitude et de routine. Il fait ses courses dans la petite épicerie tenue par une amie d’enfance, occupe un boulot d’homme de ménage dans des bureaux, ce qui lui laisse le temps de se balader et surtout d’écouter de la musique. Car Jack est totalement habité par la musique country, il a une belle collection de disques et il compose également. Parallèlement à la vie de Jack, on découvre également celle de ses parents Kathleen et Sonny. Ce dernier a commencé par travailler sur un bateau de chasse à la baleine dans l’Atlantique sud avant de se fixer sur son île du nord de l’Écosse. 

« Les hommes de Shetland » est le récit d’une vie simple, sans prétention. Jack a toujours vécu ainsi, sans ambition particulière. Il sait profiter des paysages sauvages et rudes de son île, il les parcourt chaque jour. Petit à petit, on découvre que Jack a été obligé de rester sur son île et qu’un terrible souvenir l’y attache. J’ai au départ préféré les chapitres consacrés à la vie de ses parents, le premier chapitre est particulièrement réussi et résonnera cruellement avec le dernier. La vie terne de Jack va pourtant s’ouvrir et le personnage se révèle de plus en plus touchant. Se dégagent de sa vie de la douceur et une humanité qui était en sommeil. Le roman est par ailleurs émaillé de textes de chansons écrites par Jack que Malachy Tallack a réellement enregistrées et qui nous accompagnent durant notre lecture.

« Les hommes de Shetland » est un roman au rythme lent à l’image de la vie de son personnage principal, un joli texte touchant. 

Traduction Anne Pouzargues

Le veuf noir du Grand Canyon de Vincent Manilève

Robert Spangler est un homme séduisant, affable, charismatique que tout le monde apprécie. Le malheureux homme voit le sort d’acharner sur lui depuis 1978. Il est en effet trois fois veufs : sa première femme Nancy s’est suicidée après avoir assassiné leurs deux enfants adolescents ; sa deuxième femme Sharon est morte suite à une overdose de médicaments ; sa troisième femme Donna a fait une chute mortelle d’une falaise du Grand Canyon où Robert aimait randonner. Cela finit par faire beaucoup pour un seul homme et la police commence à regarder de plus près la mort de ces trois femmes.

Le récit de la vie de Robert Spangler n’est évidemment pas baser sur le suspens et la question de  savoir s’il a tué ou non ses femmes. Le destin ne s’est bien entendu pas acharner sur lui durant toutes ses années, il est bien le meurtrier de ses épouses et enfants. En raison de la personnalité de Spangler, de son art consommé du mensonge, personne (ou presque, l’ex-mari de Donna et leurs enfants sont plus sceptiques)  n’a mis en doute sa version des faits. L’enquête de Vincent Manilève se dévore comme un roman, les faits sont méthodiquement exposés. Comme toujours avec la collection Society, l’affaire est recontextualisée, inscrite dans un territoire que l’auteur a visité dans le cadre de son enquête. Ici, nous sommes plongés dans l’un des sites les plus impressionnants des États-Unis : le Grand Canyon. Robert et sa deuxième femme ont fait partie des « canyoneers », des randonneurs qui explorent en profondeur le canyon. Sharon a d’ailleurs écrit un livre référence sur le sujet « On foot in the Grand Canyon ».

L’affaire de Robert Spangler s’étale de 1978 à 2000, date à laquelle il sera arrêté. Il mourra d’un cancer l’année suivante. Sa personnalité complexe, la durée de ses méfaits rendent l’enquête de Vincent Manilève captivante.

Du fil à retordre de Michelle Gallen

« Une fille aussi pauvre que Maeve n’était pas en mesure d’avoir des ambitions. Et c’est pour ça qu’elle les chérissait tant. » Été 1994, Maeve Murray n’a qu’une idée en tête : quitter ce bled pourri d’Irlande du Nord où elle a grandi. Elle attend fébrilement les résultats de l’examen qui lui permettra, si ses notes sont suffisantes, de rejoindre une université londonienne. Même si l’idée de vivre entourer d’anglais n’enchante pas totalement Maeve la catholique. En attendant, elle va travailler, avec ses amies Caroline et Aoife, dans l’usine de confection de chemise de la ville durant l’été. Une chance étant donné le taux de chômage, qui va lui permettre d’économiser pour son prochain déménagement. Un premier pas vers l’indépendance. 

J’avais beaucoup aimé le premier roman de Michelle Gallen « Ce que Majella n’aimait pas » et je suis sortie totalement enthousiasmée de « Du fil à retordre ».  Comme dans son premier roman, l’autrice a créé une formidable héroïne, irrésistiblement attachante. Maeve est issue d’un milieu très populaire, ses deux parents ne travaillent pas et la vie de famille est plombée par un terrible deuil. Elle a compris que seules les études pouvaient lui permettre de sauver sa peau. 

Autre point fort du roman, la capacité de Michelle Gallen a nous faire sentir le poids et la complexité de la situation politique et sociale en Irlande du Nord. Les Troubles sont toujours très présents, les accords de Paix sont en discussion. Maeve travaille dans une usine mixte, l’un des rares endroits de la ville où se côtoient quotidiennement catholiques et protestants. Au sein de l’usine, Michelle Gallen nous offre de très beaux personnages (notamment la formidable et audacieuse Fidelma) que leur religion opposent mais qui peuvent aussi former une communauté d’ouvriers subissant les mêmes conditions de travail, les mêmes difficultés à payer les loyers, la nourriture et la même peur à la vue de l’armée anglaise. Tout cela est très finement amené, construit avec toujours beaucoup d’humour, de verve, de causticité (on pourrait être dans « The van » de Roddy Doyle). 

« Du fil à retordre » est une fresque sociale, le récit d’une émancipation, teinté à la fois de désespoir et d’un humour bravache. Un régal absolu ! 

Traduction Carine Chichereau

Eclaircie de Carys Davies

1843, Ivar vit seul avec ses bêtes sur une île battue par le vent au large de l’Écosse. Le climat y est extrêmement rude, la lumière peu présente. Ceux qui vivaient avec lui ont peu à peu quitté l’île. Un jour, il trouve au pied d’une falaise un homme nu et inconscient. Il le ramène dans sa maison pour le soigner et le sauver. Malgré la différence de langue, les deux hommes arrivent progressivement à communiquer et à se comprendre. L’inconnu se nomme John Ferguson, il est pasteur. Ce qu’Ivar ne sait pas, c’est qu’il est là pour l’expulser de son île qui va être transformée en hectares de pâturage, pour des moutons, par un propriétaire terrien. Ivar ne sait pas non plus que la femme de John, Mary, attend son retour avec impatience.

Le très beau roman de Carys Davies s’appuie sur deux moments de l’histoire écossaise. Le premier est le schisme de l’Église presbytérienne en raison des pouvoirs des propriétaires terriens sur celle-ci. John Ferguson fait partie de ceux qui vont créer la nouvelle Église libre d’Écosse. Mais l’argent lui manque pour établir sa paroisse d’où son accord pour la mission d’évacuation d’Ivar. Cela s’inscrit dans les Clearances qui eurent lieu aux 18e et 19e siècles dans les Lowlands puis les Highlands. Il s’agit d’expulsions forcées de paysans pauvres par des propriétaires terriens afin de privilégier les cultures et l’élevage. Ces déplacements de population eurent des effets catastrophiques comme l’explique l’autrice à la fin du livre, et dans le cas d’Ivar, il est également question de la disparition de sa langue (l’un des enjeux du roman).

Outre cet intéressant aspect historique, « Éclaircie » est le récit de trois solitudes qui vont se croiser de façon improbable. Ivar vit seul depuis longtemps et cela le satisfaisait jusqu’à l’arrivée de John. Il prend conscience de son isolement, de son besoin d’autrui qu’avec lui. John Ferguson est bien seul aussi depuis qu’il a décidé de quitter l’Église presbytérienne d’Écosse et il ne veut accepter l’aide de personne. Mary Ferguson n’épouse son mari qu’à 43 ans, elle n’aura pas d’enfant et sera toujours à part dans la société. Leur rencontre changera leur destin jusque là tout tracé.

Carys Davies nous transporte dans cette île grâce à ses descriptions précises et évocatrices. Sa langue, économe, rend parfaitement compte des émotions, des ressentis de ses trois personnages. Une nouvelle voix britannique à découvrir absolument dans cette rentrée littéraire.

Traduction David Fauquemberg

Fleurs de Marco Martella

« Fleurs » est un recueil de huit textes dont les titres traduisent son thème central : narcisses, églantines, pensées, campanules, etc… Ils sont la retranscription de conversations que Marco Martella aurait eu dans l’intention d’en faire des articles pour sa revue « Jardins ». L’auteur s’y amuse à brouiller la frontière entre le réel et la fiction. On y croise en effet des personnes bien réelles comme Pia Petersen, Enrique Vila-Matas, Emily Dickinson, William Morris ou le paysagiste Gilles Clément. Mais petit à petit, le doute s’installe. Maxwell Hutchinson, qui travailla dans le jardin des ateliers de la Morris & Co à Merton, a-t-il réellement existé ? Au chapitre suivant, le doute n’est plus permis puisque Marco Martella discute avec malice de son hétéronyme Teodor Ceric avec Vila-Matas ! Le lecteur se questionne alors avec délice : qu’y-a-t-il de vrai dans ce recueil ?

Mais peu importe de le savoir au fond puisque l’auteur célèbre dans ces pages à la fois la littérature et la beauté des jardins, de la nature. L’auteur rêve d’un  nouvel homme qui comprendrait qu’il n’est que le gardien de cette terre et non son propriétaire. « Quoi qu’il en soit, le vieux rêve de retrouver une place dans le monde nous accompagne toujours. Si l’arrogance nous a chassés du paradis ce n’est que grâce à l’humble sagesse du jardinier, à sa passion pour les choses de la terre, qu’on pourra en retrouver le chemin. » Il est beaucoup question dans « Fleurs » de jardins merveilleux comme des paradis perdus, c’est le cas de celui de l’oncle de Pia Petersen à  Ringkøbing resté presque à l’état sauvage, celui de Casteldaccia en Sicile foisonnant de plantes variées. Et c’est surtout le cas de celui qui est présenté dans le superbe dernier texte où Marco Martella évoque le jardin où sa mère se rendait chaque été en Sicile. Des souvenirs qui jaillissent de manière proustienne par le truchement du parfum des fleurs d’un citronnier, joliment nommées zagare en italien.

« Fleurs » est un recueil qui se déguste, qui amuse autant qu’il émeut et qui nous rappelle qu’il faut s’émerveiller devant la beauté de la nature qui nous entoure.

A petit feu d’Elizabeth Jane Howard

Alice, la fille du colonel Herbert Browne-Lacey, décide de se marier avec Leslie Mount. Ce n’est pas par passion amoureuse qu’elle prend cette décision mais pour fuir l’autorité de son père et toutes les tâches qui lui incombent dans la sinistre demeure de celui-ci. Alice est peinée d’abandonner sa belle-mère May qui va devoir affronter seule les exigences d’Herbert. Les deux enfants de May, Lizzie et Oliver, viennent également de quitter la maison en raison de leur profonde mésentente avec leur beau-père. Oliver est un jeune homme brillant qui se cherche paresseusement un avenir et organise de nombreuses fêtes dans l’appartement de sa mère à Londres. Quand Lizzie vient s’installer avec lui, elle trouve rapidement du travail grâce à ses talents de cuisinière et pourvoit ainsi aux dispendieuses dépenses de son frère. Heureusement, Lizzie va croiser le chemin de John, un homme plus âgé, qui va tomber sous son charme.

L’ouverture du roman d’Elizabeth Jane Howard est légère, le ton est badin et amusé notamment grâce au personnage d’Oliver qui ne prend pas grand chose au sérieux. Il est une sorte de dandy dans le Swinging London qui n’a pas tout à fait les moyens de son peu d’ambition. Derrière l’humour, toujours caustique de l’autrice, se cache en réalité beaucoup de solitude, un fort besoin de reconnaissance et d’affection. C’est principalement le cas des trois femmes de la famille écrasées par le poids des injonctions d’une société patriarcale. May déteste la maison où elle habite, qu’elle a entièrement financée, mais elle abdique devant les desiderata de son odieux et détestable mari. Alice passe de la soumission à son père, à celle de son mari et se trouve toujours aussi malheureuse. Lizzie est celle qui s’approche le plus du bonheur, mais sa relation avec un homme plus âgé posera problème. Comme toujours, l’intelligence d’Elizabeth Jane Howard à construire ses personnages et à analyser leurs errements est très appréciable et elle nous offre à nouveau une belle variété de caractères.

Malgré l’humour mordant, « A petit feu » est un roman sombre, proposant peu d’espoir et de moments de joie à ses personnages. Oscillant entre comédie et tragédie, ce roman d’Elizabeth Jane Howard m’a totalement séduite.

Traduction Cécile Arnaud

L’entroubli de Thibault Daelman

« L’entroubli » est le récit d’une enfance chaotique dans un quartier populaire au sein d’une famille de cinq enfants. La mère, aimante et excessive, se bat pour obtenir le meilleur pour ses fils malgré un mari alcoolique et des factures qui s’amoncellent. « Dettes, retards de paiement, créances, relances, échéances, préavis d’expulsion, en astérisques, en lignes, en italique, en gras, la menace depuis la paperasse s’infiltrait en elle jusqu’à lui déborder les yeux. Ces larmes-là, inhabituelles, étaient sans cri, puis sans mots. » Cette vie au sein d’une famille dysfonctionnelle n’est pas faite que de difficultés et de coups du sort, les enfants connaissent des moments de joie à l’occasion de vacances au bord de la mer ou chez des cousins, ou lorsque le narrateur découvre la puissance des mots.

« L’entroubli », titre magnifique emprunté à François Villon, est le premier roman autobiographique de Thibault Daelman. Son texte parle d’une enfance, d’une adolescence passées dans le bruit, la fureur, la pauvreté et une difficulté à trouver sa place dans le monde. Ce qui le sauve est une envie d’écrire dévorante et impérieuse. La nécessité à coucher son histoire sur le papier se sent à chaque phrase. La langue de Thibault Daelman est infiniment poétique, évocatrice et incandescente. « L’entroubli » est un texte intense, dure mais également d’une grande tendresse pour ses personnages.

Thibault Daelman est habité par les mots, par leur rythme et son texte, d’une grande lucidité, est saisissant. J’ai eu la chance de l’écouter lire « L’entroubli » à haute voix, ce qu’il fait avec sincérité et passion.

Bilan livresque et cinéma d’août

Dix livres m’ont accompagnée durant le mois d’août :

-le bouleversant et douloureux « Gioconda » de Nikos Kokantzis, 

-mon premier roman de la rentrée littéraire, le très réussi et très attendu « Nous serons tempête » de Jesmyn Ward,

-« Toi » le très bel hommage de Hélène Gestern à sa splendide chatte blanche,

-ma deuxième lecture de la rentrée littéraire est un premier roman à l’écriture ciselé, imagée et poétique, il s’agit de « L’entroubli » de Thibault Daelman,

-« Le veuf noir du Grand Canyon » de Vincent Manilève parce que j’aime décidément beaucoup cette collection Society de 10/18,

-ma troisième lecture de la rentrée littéraire fut « Éclaircie  » de Carys Davies, un excellent roman qui nous transporte dans une ile au nord de l’Ecosse au 19ème siècle,

-mon coup cœur du mois va au deuxième roman de Michelle Gallen « Du fil à retordre », une fresque social et un récit d’émancipation teintés de désespoir et d’un humour caustique,

-j’ai également découvert l’écrivain indien Rabindranath Tagore avec son très beau « Chârulatâ »,

-j’ai retrouvé Elizabeth Jane Howard avec « A petit feu », un roman parfait pour l’été puisqu’il nous emmène sur la  Côte d’Azur et en Jamaïque, mais qui est loin d’être aussi léger qu’il n’y paraît au départ,

-enfin, j’ai lu le délicieux recueil de Marco Martella « Fleurs » où l’auteur s’amuse follement à brouiller les frontières entre fiction et réalité. 

Côté cinéma, j’ai vu sept films durant le mois d’août dont voici mes préférés : 

Myriam est une militante obstinée des droits des femmes. Le pouvoir iranien l’a mise en prison. Mais en raison de ses problèmes de santé, Myriam est autorisée à sortir pendant sept jours pour effectuer des examens médicaux. A sa sortie, elle découvre que son frère et sa mère ont organisé son évasion du pays à travers les montagnes. De l’autre côté, en Turquie, l’attendent son mari et ses deux enfants qui ne l’ont pas vue depuis six ans et qui se sont exilés en Allemagne.

Le formidable film d’Ali Samadi Ahadi souligne l’incroyable courage des opposants iraniens et notamment celui des femmes depuis le mouvement Femme, vie, liberté. Pendant tout le trajet vers sa famille, Myriam questionne son engagement et la possibilité de l’exil. Que doit-elle faire passer en premier ? Sa famille ou son combat ? Peut-elle être une opposante crédible et efficace si elle quitte son pays ? Elle en parlera avec ses enfants et surtout sa fille adolescente, en colère contre sa mère absente. « Sept jours » est un film poignant, intense, Myriam est superbement interprétée par Vishka Asayesh, qui a elle-même choisi l’exil, tout comme Ali Samadi Ahadi.

Hugo, 19 ans, enfile sa plus belle chemise pour recevoir sa petite amie Queen, dans la maison familiale sur une ile de l’Atlantique. Le garçon est timide, réservé et il n’en revient pas d’avoir réussi à conquérir une fille aussi belle, lui qui un an plus tôt était en surpoids. Queen est originaire de Toulon, elle est esthéticienne, porte des robes sexy et des ongles interminables. Elle assume son look avec naturel, à un très bon cœur et s’émerveille de tout. Les vacances à deux auraient pu se dérouler sans nuage mais Hugo recroise des connaissances, issues d’un milieu bourgeois. On sent qu’Hugo à toujours voulu faire partie de leur groupe et il cherche par tous les moyens à devenir leur ami. 

Le premier film d’Aurélien Peyre est une formidable réussite. L’histoire, qui se déroule devant nous, est d’une immense cruauté. Hugo est habité par la honte, celle de son ancien corps, celle de son milieu social qui n’est pas au niveau de celui de ses amis et enfin de Queen, jugée trop populaire, trop cagole par ces bougeois snobs. Au lieu de profiter de sa solaire et ravissante petite amie, Hugo préfère se conformer au moule imposé par ceux qui le considère à peine. Le jeune homme est incarné par le formidable Félix Lefebvre, dont j’avais déjà admiré le talent dans « Été 85 » de François Ozon. Il faut également souligner celui d’Anja Verderosa, splendide et attachante Queen. « L’épreuve du feu » se revele être un conte moral aussi amer que douloureux pour ces deux protagonistes principaux. 

Et sinon :

  • « En boucle » de Junta Yamaguchi : A Kibune au Japon, le temps va s’arrêter à 13h58 ou plutôt il va reculer à 13h56. Les employés et les clients de cette auberge au bord de l’eau vont se retrouver bloqués dans une boucle temporelle de deux minutes. Mais leur conscience n’est pas prisonnière de la boucle et chacun se souvient de ce qu’il fait. Mais que peuvent-ils faire en si peu de temps ? Certains règlent leur compte, d’autres s’avouent leur amour, un autre se suicide pour expérimenter la mort pour son prochain livre, une autre tente désespérément de réchauffer du saké à la cuisine, un autre cherche une explication. « En boucle » n’est pas le premier film à plonger ses personnages dans une répétition temporelle mais son originalité tient à la durée très courte de la boucle. Cela donne une frénésie comique aux différentes scènes, les personnages doivent sans cesse se dépêcher pour accomplir une action. C’est truculent et ça se termine comme un épisode du Doctor Who ! 
  • « Sally Bauer » de Frida Kempff : Suède, 1939, Sally est la mère célibataire d’un petit Lars dont le père, danois, a déjà une femme et des enfants. La famille de Sally accepte mal cette situation et lui rappelle sans cesse ses devoirs maternels. Sa mère l’oblige à s’inscrire dans une école pour devenir une bonne ménagère. Mais Sally n’a qu’une idée en tête : traverser la Manche à la nage. Le film de Frida Kempff réinvente un peu l’histoire de la nageuse Sally Bauer (1908-2001). Mais il remet en lumière l’exploit de cette jeune femme qui traversa la Manche en 1939, quelques jours avant le début de la seconde guerre mondiale. La reconstitution est très classique mais l’actrice principale, Josefin Neldén, est totalement habitée par son rôle. 

Cet été, des films des deux premières décennies de la carrière de Claude Chabrol ont été repris sur grand écran et j’en ai profité pour voir ou revoir les œuvres suivantes :

  • « Que la bête meure » : Sur la place d’un petit village breton, un jeune garçon est brutalement percuté par une voiture fonçant à vive allure. L’enfant meure et son père, Charles Thénier, s’effondre de douleur; Après une dépression de plusieurs mois, il se jure de retrouver et de tuer l’assassin de son fils. « Que la bête meure » est redoutablement bien construit, Chabrol y joue perpétuellement avec la fiction et l’ambiguïté. Charles Thénier est écrivain et il note tout dans son carnet qui aura un rôle performatif dans l’intrigue et un rôle décisif dans le dénouement. Le film va rapidement se centrer sur l’affrontement entre Charles et l’assassin présumé de son fils, un garagiste ayant réussi en affaires. Ce dernier est incarné par le génial Jean Yanne : vulgaire, grossier, ignoble, brutal, sa famille le déteste et il le lui rend bien. Face à lui, Michel Duchaussoy est l’incarnation de la colère, de la vengeance sous un masque d’impassibilité. Un jeu de chat et de la souris s’installe où le cynisme, la lâcheté, la rouerie auront partie prenante. Un sommet d’ironie et de tragédie.
  • « La femme infidèle » : Charles, Hélène et leur fils vivent en banlieue parisienne dans une luxueuse maison. Leur vie respire un bonheur paisible et bourgeois. Charles travaille à Paris pendant que sa femme reste à la maison. Il la surprend un jour en plein mensonge. Il craint l’adultère et engage un détective privé pour suivre Hélène. Le point de départ du scénario est très classique. Mais nous sommes chez Claude Chabrol et la singularité du film s’affirme à partir de la rencontre entre le mari (Michel Bouquet incarnation parfaite du bourgeois chez Chabrol) et l’amant (Maurice Ronet toujours charmeur). La scène entre les deux hommes est surréaliste et se termine mal pour l’amant. Le mari se débarrasse du corps avec une maladresse risible. Débute alors un drame psychologique et une étonnante alliance silencieuse entre Charles et Hélène (Stéphane Audran, frivole et langoureuse) quand la police débarque chez eux. L’ambiguïté de leur relation fait tout le sel de ce film qui sait surprendre son spectateur. 
  • « Juste avant la nuit » : Charles vit à Versailles avec son épouse Hélène et leurs deux enfants. Sa maison a été construite par son meilleur ami François. L’épouse de ce dernier est la maîtresse de Charles et elle aime les jeux sexuels violents. Lors de l’un d’eux, son amant l’étrangle. La police ne remonte pas jusqu’à lui, personne ne le soupçonne. Mais Charles est dévoré par la culpabilité. « Juste avant la nuit » est le pendant de « La femme infidèle ». Les personnages portent les mêmes prénoms et sont interprétés par les mêmes acteurs : Stéphane Audran et Michel Bouquet. Il est également question d’adultère mais cette fois, c’est le mari qui trompe sa femme (mais c’est toujours Michel Bouquet qui assassine !). Cette fois, Charles ne cherche pas à masquer son crime mais il veut au contraire le révéler à tout le monde. Le personnage est une sorte de Raskolnikov qui ne sera en paix que lorsque son crime sera puni alors que ni sa femme, ni son ami ne veulent le dénoncer. Briser sa jolie famille et le vernis des apparences n’est pas envisageable. L’ordre établi doit rester intact et c’est ce qui fait froid dans le dos dans ce drame feutré. 

Toi d’Hélène Gestern

Avec « Cézembre », le nom d’Hélène Gestern a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux et j’avais très envie de découvrir sa plume. J’ai choisi de le faire avec un texte court, « Toi », qui parle de sa chatte persane Mimi. Ce superbe félin blanc est entré dans sa vie dix ans auparavant par son jardin. A l’heure où Mimi souffre de diabète et demande beaucoup de soins et d’attention, Hélène Gestern décide d’écrire sur ce lien particulier et fort qu’elles ont créé. « J’ai compris que c’est maintenant qu’il faut que j’écrive. Maintenant que tu es encore là, chaude, douce, fatiguée, mais vivante, bien vivante. Péremptoire quand tu régales tes croquettes, épuisante quand tu me réveilles la nuit, merveilleuse de patience quand je t’injecte ton insuline, gracieuse dans ton sommeil abandonné, émouvante quand tu te promènes dans le jardin d’à côté, bouleversante quand tu me rejoins le soir sur le lit et que tes yeux doux et dorés rencontrent les miens pendant que tu ronronnes très fort, frottes ton front contre mon visage et pétris les draps du bout de tes pattes. » Sans anthropomorphisme, Hélène Gestern parle avec délicatesse de l’amour profond, tendre qui s’est noué au fil des années avec son animal de compagnie. Elle évoque également la douleur de le voir vieillir, de le savoir malade et les contraintes qui y sont liées, mais par-dessus tout de la peur de la séparation. 

« Toi » a inauguré la collection Le bar de la Sirène imaginée par Maud Simonnot aux éditions du Seuil. Le livre, très élégant avec sa couverture métallisé, comporte entre ses pages quelques photos de Mimi et de sa maîtresse. Hélène Gestern rend un bel hommage à sa chatte qui touchera profondément les amoureux et les propriétaires de chats (mais pas seulement !). 

Nous serons tempête de Jesmyn Ward

Annis a grandi sur la propriété du maître qui a violé sa mère et dont elle est la fille illégitime. Alors qu’elle est encore enfant, sa mère est vendue à un autre propriétaire. Bientôt, ça sera le tour d’Annis et de son amie Safi. Un groupe d’esclaves va ainsi entamer une longue et difficile marche vers les plantations de la Nouvelle-Orléans. Pour ne pas sombrer, la jeune fille repense à sa mère, son courage, ses leçons pour se battre avec un bâton ou pour apprendre à reconnaître les plantes. Elle se souvient également des récits de sa mère concernant sa grand-mère Aza, guerrière du roi du Dahomey. Annis évoque son esprit qui sait faire éclater les orages.

« Nous serons tempête » est un roman qui était très attendu puisque Jesmyn Ward, double lauréate du National Book Award, n’avait pas publié depuis six ans. Son nouveau roman m’a rappelé certaines thématiques traitées dans son superbe « Chant des revenants ». Dans les deux textes, l’autrice mélange le fantastique, les fantômes et le réalisme. « Nous serons tempête » nous conte l’histoire de plusieurs générations de femmes enlevées, exploitées, brutalisées mais qui puisent leur force dans leurs racines, dans leur histoire. Comme dans son roman précédent, Jesmyn Ward souligne également la persistance de la violence faite aux noirs dans les états du sud des États-Unis, une douleur qui se perpétue de mère en fille.

L’originalité du roman tient à la présence des esprits qui interagissent avec Annis, la guident et la soutiennent. Ils peuvent avoir pris l’apparence de sa grand-mère ou être des émanations de la terre. Ce dialogue cosmique se fait dans une langue exigeante. J’ai mis un peu de temps à rentrer dans le roman avant de me laisser emporter par le souffle et le lyrisme de Jesmyn Ward.

L’attente pour retrouver Jesmyn Ward fut longue mais elle en valait la peine. Elle signe ici un roman puissant, à l’écriture envoûtante.

Traduction Charles Recoursé